Le dernier paradis de Manolo

Alan Warner · Chapitre 20 sur 42

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Le dernier paradis de Manolo

Addendum

 

Dans la lumière éclatante de l’heure bleue du soir, nous avons tous trois émergé du cinéma après avoir payé Gilliemetro avec le fameux billet de cinq mille, non sans lui avoir proposé sur la monnaie un pourboire humiliant, qu’il n’a pu que refuser malgré lui.

Nous avons gravi ensemble la pente qui aboutissait à l’endroit où elles logeaient dans le Quartier Typique, chacun de nous marchant les yeux baissés, timidement concentré sur ses chaussures – elles portaient des sandales –, mais avec un petit sourire au coin des lèvres. Une douleur incroyable, que je n’avais jamais connue, commençait à s’emparer de mes testicules.

Alors que nous passions devant l’un de ces grands magasins d’ameublement dont notre ville est friande, et de fait notre pays tout entier, la fille à la robe fleurie s’est arrêtée, puis a indiqué la vitrine et poussé une brève exclamation à l’intention de son amie. Elles sont entrées dans ce magasin d’ameublement avec une concentration intense, partagée, et elles m’ont fait signe de les suivre.

Nous avons longé des allées bordées d’affreux meubles Empire pour retrouver le chemin de la vitrine. Elle contenait l’un de ces grands globes terrestres imités du seizième siècle, en bois sombre et ciré. La fille à la robe à motifs géométriques l’a fait lentement pivoter en me souriant, tandis que son doigt filait vers le Japon. J’ai acquiescé avec enthousiasme. Pour quelqu’un qui devait ensuite haïr les voyages avec une telle férocité, la géographie était ma matière préférée à l’école. Je me suis penché. Étaient-elles originaires de l’île nord ou de l’île sud du Japon ? J’ai alors senti que quelque chose clochait. Le petit doigt fragile désignait un endroit précis. Le Vietnam. J’ai prononcé ce mot à voix haute. Ce sont des communistes, voilà tout ce qui m’est venu à l’esprit. C’était trop fantastique.

De retour dans la rue, elles se sont mises à parler ensemble avec entrain. Elles ont montré, en contrebas du Quartier, la plage et la mer. De leurs bras, elles ont mimé le geste universel de la natation : la brasse. Après ce film sur les requins, elles avaient envie d’aller nager dès le lendemain. J’ai ri nerveusement, mais acquiescé énergiquement. Nous nous sommes salués, puis, tour à tour, gauchement, elles se sont approchées de moi, avant de reculer, puis de s’approcher encore, chacune me déposant un baiser sur la joue, puis sur les lèvres. Du bout des doigts seulement, j’ai touché chaque taille avec tendresse, mais mon geste a semblé légèrement maladroit, donc mélancolique.

Elles sont parties devant moi, qui ai néanmoins continué de les suivre, hébété, incapable de renoncer à mon miracle, quand elles ont tourné au coin d’une rue. Je me suis arrêté là, je les ai vues entrer toutes les deux dans l’immeuble d’habitation aux bannes orange vif. Ces bannes aujourd’hui délavées sont toujours en place. Nous avons échangé un signe de la main et souri. Je leur ai envoyé des baisers, une initiative qui a paru les dérouter.

Je pensais à la plage du lendemain, mais tout en dégringolant la colline j’ai laissé le bonheur m’envahir, jusqu’à ce que plus rien ne pût jamais entamer ma joie.

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