Le dernier paradis de Manolo
L’ultime cocktail de M. Malheur
Une heure plus tard je me suis rué sur le téléphone, mais j’ai décroché avec un soupir en voyant s’afficher sur le cadran lumineux le numéro de la maison de Tenis.
« Lolo, excellente nouvelle ! » Lupe, la belle épouse de Tenis, avait une voix claire et joyeuse – elle riait presque, mais j’ai eu le pressentiment d’un cataclysme.
« Lupe ? Tu es enceinte ? Encore ? » murmurai-je, mais en dépit de tout le reste j’ai remarqué avec horreur que ma voix boueuse était allègre.
Elle a poussé un cri ; j’ai entendu le bruit étouffé de Lupe qui se tournait pour répéter mes paroles. Alors – parfaitement audible – le rire narquois et amer de Tenis, tel un rusé corbeau à l’agonie.
« Viens ici à la maison. Il a besoin de te parler. Un taxi va passer te prendre. »
Quarante minutes plus tard, j’étais assis sur la banquette arrière d’un taxi que le chauffeur bougon et assommé d’ennui a conduit sur l’ancienne route nationale en direction de l’aéroport, tandis que le chauffage réglé à fond diffusait un air nauséeux. La station de radio décérébrée émettait des aigus stridents et d’horripilantes basses beaucoup trop fortes, à tel point que durant le trajet j’ai bien failli me pencher en avant pour demander au chauffeur de conserver seulement les aigus.
L’aéroport international de Lacas se dressait sur la terre froide et tout à fait noire des vignobles abandonnés qui l’entouraient – un aéroport hystériquement éclairé comme un navire sur une mer obscure, comme un porte-avions : les lumières des avions de ligne fuyaient sa proue et disparaissaient dans sa poupe ; cheminées enguirlandées, mâts de charge, ponts inférieurs décalés et étranges bollards jaillissaient et saillaient de ses cloisons. L’odeur du kérosène brûlé adoucissait l’air piquant de la nuit, filtré à travers le système de chauffage du taxi, les appareils soumis aux mystérieuses procédures précédant le décollage vrombissaient invisibles ou s’éloignaient lentement, en montrant seulement un empennage vertical éclairé et peint de couleurs vives – énorme au-dessus des bâtiments les plus bas de l’aéroport.
Puis nous avons dépassé le bout de la piste d’envol pour nous engager sur la longue ligne droite qui menait à la villa de Tenis au bord de la mer.
Le chauffeur m’a déposé près de l’entrée de la propriété et j’ai traversé le parking. Les soirs où Tenis donnait une fête, j’avais l’habitude de voir sur cette surface asphaltée dix véhicules ou plus encore. Même en dehors de ces festivités, il y avait toujours les voitures habituelles : une petite bombe sportive pour Lupe, le dernier caprice luxueux de Tenis et puis, souvent, une modeste Seat ou une Fiat appartenant aux employés de maison, voire le van des sociétés d’entretien de la piscine ou de l’aquarium.
Ce soir-là, le parking situé devant la villa était vide en dehors de la petite voiture de sport de Lupe, dont la capote à commande électrique était en position basse. L’endroit tout entier semblait abandonné comme une maison endeuillée. Mon deuil. Les fêtards qui s’incrustaient en permanence à la villa étaient tous partis. C’était l’heure de l’ultime cocktail de M. Malheur.
J’ai gravi l’escalier aux marches en forme de coquille Saint-Jacques, recouvertes de tuiles vernissées. J’ai avisé les rambardes en fer forgé hérissées de pointes, dont deux ou trois avaient été brisées par les livreurs maladroits qui avaient transporté le fameux mât de bateau destiné à la chambre de maître ; lors de chaque fête Lupe enfonçait des bougies colorées dans les trous des pointes manquantes, si bien que les barres verticales en fer étaient maintenant enduites d’un pâle linceul de cire dégoulinante et figée.
J’ai enfoncé le bouton de sonnette moderne, mitoyen de l’œil mort d’une caméra de sécurité incrustée dans le mur. Comme personne n’a répondu, j’ai pris une profonde inspiration et j’ai encore sonné. La porte s’est alors ouverte et j’ai découvert Lupe debout sur le seuil, nimbée de cette étrange aura irréelle qui, lorsqu’ils apparaissent devant vous en chair et en os, entoure les individus qui ont fortement et souvent mobilisé votre imagination.
J’arrivais moi-même avec mon habituel halo homérique que je réussis à transporter avec moi lors de mes déplacements les plus triviaux. Lupe semblait plus petite : elle ne portait ni chaussures ni chaussettes. Un vernis bleu métallique sur les ongles des pieds. Elle a aussitôt franchi le seuil pour me serrer fort dans ses bras, mais elle m’a aussi embrassé durement sur la bouche, en penchant un peu son visage menu afin que ses lèvres aient directement accès aux miennes. J’ai réagi à la manière ordinaire de l’homme qui reçoit un baiser incongru – autrement dit quand le mari est dans les parages : au lieu de laisser mes bras envelopper ses deux épaules, j’ai écarté les mains en un geste d’impuissance, même si je n’ai pas essayé de m’arracher très vigoureusement à son étreinte. C’était aussi bien, car Tenis est soudain apparu en ricanant au-dessus de l’épaule de son épouse.
« Monsieur Malheur, bienvenue à la maison des plaisirs. »
Lupe a pouffé de rire et m’a brusquement serré si fort que, détail gênant, je n’ai plus réussi à respirer. Ses cheveux dénoués m’arrivaient sous le menton et me chatouillaient le nez. Puis elle m’a lâché, elle s’est retournée et a soupiré ! J’ai regardé l’écume soyeuse de ses cheveux noirs sur sa nuque pâle.
« Hé ! » J’ai réussi à sourire à son mari.
J’avais néanmoins trouvé remarquable la sensation des bras de Lupe Tenis une fois encore serrés autour de mon buste, un geste qu’elle n’avait pas réitéré depuis la naissance d’Eva, sa première fille. Au fil des ans, je l’ai remarqué, j’étais la proie de si énormes oscillations émotionnelles envers Lupe qu’il me semblait stupéfiant que la source de mon chagrin fût contenue dans cette femme menue, proprette, presque dérisoire.
Mais le fait est que, durant toutes ces années, j’avais toujours eu une pensée très émue pour Lupe chaque fois que sur notre chaîne de télévision locale je découvrais la présentatrice remplaçante – qui ne lui arrivait jamais à la cheville, cela va sans dire.
« Entre. Comment vas-tu, je me le demande. Tu n’as pas téléphoné. Chut. Chut. » Tenis m’a fait signe de pénétrer dans le hall ; vêtu d’un mince pantalon blanc cloqué et d’une chemise bleue déboutonnée jusque très bas sur la poitrine, il avait un air canaille – il était bronzé, mais il avait aussi le regard vague. Il tenait par le goulot une grande bouteille de rhum.
Lupe m’a saisi la main et entraîné dans l’entrée majestueuse.
Ils faisaient des gestes très excités en traversant l’entrée et j’ai compris qu’ils étaient tous deux très ivres.
« Est-ce que tu n’as pas... froid ? » La question de Tenis m’a paru sinistre.
« Alors, comment vas-tu ? a enchaîné Lupe, en coulant un regard appuyé à Tenis.
— Comme vous vous en doutez », répondis-je, mais j’ai senti la toile d’araignée d’une peur cruelle desserrer imperceptiblement son étreinte.
Tenis a ri, Lupe l’a imité.
« Pauvre Lolo, dit-elle.
— Tu arrives à un moment intéressant de la soirée, dit Tenis avec le hochement de tête du connaisseur.
— Ah bon ? » hasardai-je.
Il nous a emmenés vers la cuisine rénovée, cliniquement éclairée de spots encastrés – une cuisine qui rappelait sans nul doute à Tenis ses salles d’opération où il était Dieu, où il passait Turandot, la Tosca et des morceaux de jazz.
Une fois encore, Tenis a avancé la tête et répété :
« Chut. Chut. Les enfants sont en haut. »
Puis il a incliné vivement la bouteille de rhum pour remplir quatre petits verres, répandant une minuscule flaque ambrée sur le marbre noir du plan de travail quand chaque verre débordait ; ensuite, il a posé trop fort la bouteille de rhum et la base en verre a claqué.
Lupe a hoché la tête d’un air décidé et elle a saisi son petit verre entre deux doigts : « Hop là ! »
Tenis m’a enfin regardé et il a montré du menton les grands tabourets désagréables où nous nous sommes tous perchés – nos mouvements m’ont alors rappelé les gestes parfaitement coordonnés de Solielian et de ses fossoyeurs unissant leurs forces avec enthousiasme pour refermer le cercueil de ma mère sur la Colline du Paradis, au-dessus de notre ville, qui se trouvait maintenant à l’horizon.
J’étais assis entre les Tenis. Déjà Lupe avait fait main basse sur le quatrième verre ; Tenis a soupiré et en a rempli un autre.
« Nous donnons une petite fête, rien que pour nous trois, dit Tenis d’une voix neutre.
— Oui. » Mon regard dubitatif errait entre eux deux, j’ai essayé de porter le petit verre à mes lèvres sans répandre une seule goutte de son contenu, j’ai réussi, fait cul sec et reposé le verre d’un geste vif. Le rhum était très doux et agréablement frais. Comme si j’avais un avenir, je n’ai pas pu m’empêcher de jeter un regard machinal à l’étiquette de la bouteille : Mount Gay.
Tenis a regardé à gauche et à droite, puis il s’est penché en avant vers l’aluminium immaculé de la boîte à pain, dont il a fait glisser la paroi courbe. À l’intérieur, il y avait un choix de croissants * dorés et un petit coffret à bijoux asiatique. Il a ouvert ce coffret et, avec beaucoup de doigté, a dessiné quatre lignes de poudre blanche sur la surface sombre devant nous. Ni lui ni Lupe ne parlait, mais tout à coup une sorte de vibration électronique acoustiquement silencieuse a violemment résonné et d’une main agressive Lupe s’est emparée du téléphone mobile posé près d’elle, en train de se recharger sur un socle. Une étrange et très particulière lumière artificielle a alors enveloppé le minuscule objet.
« Quoi ? » aboya-t-elle avant de prendre une voix plus douce. « Oh, ma chérie, tu ne dors toujours pas ? » Lupe s’est tournée vers moi en levant les yeux au ciel pour signifier à la fois l’étage supérieur et son exaspération.
Tenis triturait comme un enfant les quatre lignes de poudre blanche avec un luxueux couteau de cuisine. Il m’a chuchoté : « Maintenant les deux gamines ont chacune un portable ; elles téléphonent toutes les cinq minutes d’en haut jusqu’à ce qu’elles s’endorment. Je jure que je vais flanquer ces machins à la mer.
— Non, Eva, c’était un taxi. Lolo est venu nous rendre une petite visite. Non, c’est impossible. Endors-toi et tu verras Lolo demain. Maman peut-elle parler à Nuria ? » Il a y eu un silence, puis Lupe a dit : « Arrête de les laisser utiliser leur portable. Bon, descends et elles vont s’endormir. » Puis elle a raccroché.
Il y a eu un long silence. Tenis s’est penché en avant et a sniffé avec adresse l’une des lignes de poudre blanche, puis, en se frottant machinalement les narines et en souriant, il m’a adressé un signe de tête.
« Je suis certain que c’est la meilleure qualité, docteur, mais comme vous le savez, je n’y touche jamais.
— Ordres du médecin », dit sèchement Lupe en éclatant de rire. Puis elle a allumé une cigarette.
« Mes chéris. Je déteste la compétition, vous savez que j’ai ça en horreur.
— Vas-y. Il n’y a aucune compétition. »
Je me suis tourné vers Tenis : « C’est sans doute mauvais pour moi.
— Bien au contraire », dit-il en souriant.
J’ai haussé les épaules, je me suis raclé la gorge, bouché une narine, j’ai incliné le buste, puis attaqué la ligne rapidement pour ne pas en perdre une parcelle, en la laissant m’envahir la narine. Aussitôt, j’ai reconnu les symptômes nauséeux déjà subis les rares fois où j’avais précédemment cédé à ce vice idiot et à la mode : une colle brûlante agissant avec une autonomie troublante au fond de la gorge, l’atmosphère reconnaissable entre toutes du cabinet dentaire, le besoin de me mordre la langue pour endiguer un torrent de paroles.
J’ai hoché la tête et me suis redressé en adressant un sourire de fierté à gauche et à droite ; ainsi que le font seulement le mari et l’épouse d’un couple bancal, ils ne me regardaient pas, mais chacun fixait obstinément le mur devant soi. J’ai soudain tourné la tête. La jeune et séduisante baby-sitter venait d’entrer dans la cuisine et j’ai aussitôt désigné d’un signe de tête inquiet la dernière ligne de poudre blanche.
« Non, non. Tout va bien », m’a alors rassuré Tenis d’une voix indifférente.
La baby-sitter s’est arrêtée tout près de Tenis, si bien que sa cuisse menue a touché la jambe du médecin – en fait elle se pressait contre cette jambe posée sur le barreau du tabouret –, et la jeune femme s’est penchée, elle a levé un pied joliment moulé dans une sandale rose, puis elle a inhalé une ligne de poudre. J’ai regardé son petit nez lorsqu’elle s’est redressée près de moi, j’ai eu conscience de la dévisager assez grossièrement, d’examiner ses narines minuscules. J’ai constaté avec étonnement que la physiognomonie du nez ne constituait, semblait-il, nulle barrière à ce passe-temps. Puis j’ai eu une pensée salace concernant les parties intimes de cette fille, au moment même où Lupe disait d’une voix pâteuse : « Lolo, voici Nuria, notre baby-sitter à plein temps, avec qui mon mari couche alors que je lui avais bien dit qu’il pouvait seulement s’amuser un peu avec elle. Le soir, elle partage notre lit. »
J’ai acquiescé poliment. « Enchanté », marmonnai-je.
Tenis et Lupe ont éclaté de rire.
La fille m’a adressé un signe de tête très cool, elle a pris le dernier petit verre et l’a vidé. « Je vais me coucher. Eva dort. »
Tandis qu’elle s’éloignait derrière nous, je me suis retourné pour la regarder partir et me faire une idée de son cul sous le jean.
« Au fait, a lancé Lupe, mais sans se retourner pour la regarder. J’aimerais bien que tu me rendes mon vibromasseur. Avec des piles neuves, s’il te plaît. »
Tenis a encore éclaté de rire. En secouant lentement la tête et en regardant le plan de travail devant lui.
Lupe a soufflé un petit panache de fumée. « C’est vrai, elle me l’a emprunté pour de bon et elle ne veut pas me le rendre », puis elle a eu un rire allègre. Elle s’est ensuite tournée vers moi. « Alors, Lolo chéri, j’ai annoncé à Tenis que, puisqu’il couchait avec elle, moi aussi j’avais envie de m’amuser un peu et que je pensais à toi. Il m’a répondu en riant que tu ne serais sans doute pas d’humeur à ça, car pour satisfaire à son bon plaisir il te ment depuis plus de deux semaines à propos de cette... de cette ridicule Maladie. »
Je me suis tourné vers Tenis. Il me regardait droit dans les yeux. « C’est fascinant, rétorqua-t-il. Vas-y. C’est ton tour. »
Je ne sentais littéralement plus ni mon visage ni mes lèvres. J’ignorais s’il voulait dire que c’était à mon tour de boire, de sniffer une ligne ou de parler. « C’est vrai ?
— Oui ! s’écria-t-il en riant.
— Ne parle donc pas si fort », fit Lupe d’un air las.
J’ai continué de dévisager mon voisin.
« Lolo. » Il s’est penché très loin vers moi. « Ton sang est parfaitement sain. Tu es en pleine forme. J’avais juste pensé m’amuser avec toi un jour ou deux, et puis je me suis pris au jeu. Dis-moi comment tu te sens. Je veux dire, vraiment ; tu te sens bien maintenant, non ? Je parie que tu ne t’es jamais senti mieux de ta vie. Tu es en parfaite santé, mon garçon. » Il a pouffé. « Un taux de cholestérol très bas par-dessus le marché, espèce de sale veinard.
— Pourquoi ne pas prendre ce couteau et le lui planter dans le bide ? » Lupe m’a adressé un signe de tête. « Vas-y, je nettoierai. Non, je demanderai à Nuria de le faire.
— J’ai sauvé des milliers de vies avec ces mains. J’ai le droit de m’amuser un peu avec une ou deux vies. Toi ou elle. Je suis sûr que tu viens de faire un petit voyage spirituel, pas vrai ? Quelque part, tu m’es reconnaissant de ce que j’ai accompli pour toi. »
C’était peut-être la drogue, mais j’ai acquiescé lentement.
« Non, grogna Lupe en secouant la tête. Tu t’es fait berner tout du long, Lolo. »
Tenis a souri et m’a tendu le paquet de cigarettes. J’en ai pris une.
« Alors emmène-la passer quelques jours dans notre belle ville », m’ordonna-t-il.
J’avais réussi à glisser la cigarette entre mes lèvres. Tenis l’a allumée.
« Vas-y. Tu ne seras pas déçu. »
Lupe m’a tapoté l’épaule comme un enfant. « Et puis à la fin des vacances il reconduira Nuria à son école. » Elle a aboyé un rire amer.
J’ai secoué la tête : « Je ne suis pas malade ?
— Tu n’es pas malade, Lolo, mais tu es aussi insupportable que lorsque tu avais dix ans. Tu confonds la complaisance et la générosité. De ta vie, Lolo, tu n’as jamais accompli la moindre bonne chose. Et puis il y a eu Aracelli. »
J’ai senti Lupe se raidir, mais j’ai acquiescé : « Je ne peux pas dire le contraire. »
Un long silence a suivi.
« Alors, que vas-tu faire ? a soudain chuchoté Lupe. Tu ne peux pas le laisser t’humilier comme ça. »
Je suis resté assis.
« Il tremble, annonça Tenis.
— Emmène-moi », dit Lupe.
Tenis a repris, légèrement mal à l’aise selon moi :
« Que vas-tu faire ? Comment pourrais-tu être davantage certain que tu n’as pas la Maladie ? Envoie-toi en l’air avec elle autant que tu veux. Lolo et Lupe ! s’écria-t-il en riant aux éclats. On dirait un putain de numéro de cirque.
— Le trapèze volant, ajouta Lupe.
— Non. Les clowns, rectifia sèchement Tenis.
— Je ne reviendrai pas, dit Lupe en secouant la tête.
— Tu peux me reconduire dans notre ville, dis-je tout à trac.
— O.K. » Lupe a poussé un long soupir. Elle s’est levée et a rejoint un coin de la cuisine pour enfiler sur ses pieds nus une paire de longues bottes beiges, et chaque fermeture Éclair latérale a émis un crissement sinistre, presque électrique, quand Lupe l’a fait remonter.
« C’est à toi que je parlais », murmurai-je en regardant Tenis.
Je me suis levé et suis passé derrière le dos de Lupe pour rejoindre la porte.
« Je te l’avais bien dit », entendis-je Tenis glisser doucement à sa femme derrière moi.
Contrairement à son habitude, il n’a pas roulé assez vite pour me faire peur. Dans la voiture de Lupe, nous avons dépassé les alignements jumeaux des pylônes où brillaient les feux d’approche de la piste d’atterrissage. Sur les étangs d’eau salée, de modestes langues de brume côtière filaient dans les cônes des phares.
« Peut-être que je l’ai toujours su, chuchotai-je presque.
— L’heure arrive pour nous tous. Ça ne fait aucune différence », fut sa seule réponse.
Tandis que nous roulions vers le nord et notre ville sur la route nationale, j’ai remarqué que nos phares éclairaient aussi les panneaux réfléchissants de la signalisation ferroviaire en bordure de la voie principale, dont l’ombre courait le long de la route ; ils indiquaient des vitesses maximales pour les trains : 60, puis 40, puis d’autres symboles incompréhensibles, des hachures rouges sur fond blanc, etc.
« J’ai toujours su que tu étais vraiment cinglé, mais jamais je ne me serais douté que tu pourrais aller aussi loin dans tes petits jeux.
— Bon Dieu, j’ai cru que tu jouais avec moi. Impossible de penser que tu étais aussi jobard. Je me suis dit que ce serait marrant. Que penses-tu de Nuria ? enchaîna-t-il d’une voix neutre.
— Au nom du ciel. C’est une gamine. »
Il a haussé les épaules et souri.
Je lui ai demandé : « Pourquoi moi ? Les autres sont-ils indignes de ta haine ?
— Lolo. J’aurais adoré en piéger un autre que toi, mon vieux. J’aurais volontiers flanqué une syphilis carabinée à Mendez, et ton cher ami le sodomite – même si je n’ai strictement rien contre la sodomie – mériterait une bonne maladie vénérienne pour lui effacer du visage son éternel sourire. Mais tu sais que tous ces types auraient essayé de me flanquer un procès au cul. Ils n’auraient strictement rien appris de cette expérience. Un mauvais diagnostic sur un échantillon sanguin ne m’aurait jamais fait perdre mon boulot, mais franchement, Lupe et toi, vous commenciez sérieusement à me taper sur le système avec vos perpétuelles roucoulades, sans jamais avoir les couilles de coucher pour de bon ensemble.
— J’en suis désolé.
— Tu avais une chance ce soir, mon gars. Mais je crois qu’elle a perdu tout respect pour toi. » Il a éclaté de rire. « Hé. As-tu contacté tes ex ? As-tu pleurniché au téléphone avec l’une d’elles ? J’espère que tu as causé de secrètes angoisses, mais maintenant tu peux leur annoncer à toutes qu’elles n’ont plus rien à craindre.
— Je n’en ai strictement parlé à personne, dis-je très vite.
— Nom de Dieu. Un salaud égoïste et irresponsable jusqu’au bout.
— Tu as raison. Tu me connais par cœur. »
Alors que nous entrions dans la zone des lampadaires élevés signalant l’approche de notre ville, je suis sûr d’avoir vu de rares flocons de neige isolés se poser et se dissoudre sur le pare-brise propre. J’ai aussitôt pensé à Ahmed.
« Il n’a pas neigé dans notre ville depuis 1982, déclara-t-il.
— Ce soir, il doit y avoir une sacrée couche dans les montagnes », rétorquai-je avec mystère.
Tout à coup il a dit, tendrement : « Tu te rappelles quand on était gosses et qu’il y avait de la neige dans les montagnes ; on y montait avec le van de papa et on rapportait un bonhomme de neige sur le plateau ? On longeait l’esplanade et on lançait des boules de neige sur les plus jolies filles. Il faisait encore chaud au bord de la mer, le bonhomme de neige fondait à l’arrière. Ce tricheur de Claudio, le fils du pêcheur, s’est mis à monter en camion réfrigéré et le vantard installait des bonshommes de neige sur la plage.
— Je me rappelle, soufflai-je.
— Il y a longtemps, Lolo. Que nous est-il arrivé ? »
J’ai hoché la tête.
Sur la route nationale, nous avons longé la promenade en mosaïque de l’esplanade : le kiosque à musique en béton, les chaises colorées rangées avec soin, l’hospice du vieillard à qui, par égoïsme, je n’avais pas payé un whisky. Cena’s et la fontaine devant l’hôtel Impérial.
De vrais tourbillons de neige sont alors arrivés des mâts de la marina en donnant l’illusion de se rassembler autour des lampadaires élevés ; des sphères et des effusions concentrées de flocons créaient leurs propres ombres minuscules et grouillantes sur le sol, à la verticale des lentilles précises des lampadaires. Ces nuées d’un matériau presque impalpable semblaient redoubler mon impression intime de légèreté et de fragmentation.
La salle du Cena’s était brillamment éclairée, ses portes vitrées hermétiquement closes ce soir-là pour empêcher le froid d’y entrer. Des volutes de neige se ruaient contre ses auvents d’où jaillissaient les minces courbes des palmiers. Je me suis penché vers Tenis pour marmonner : « Me demande bien où les perroquets sauvages ont pu se cacher. Faut que je nourrisse mes chats du bateau. »
Il a pouffé de rire. Comme je ne supportais plus sa présence, j’ai dit soudain : « Je vais passer la nuit dans l’ancien appartement de ma mère. Dépose-moi ici. »
Alors que je descendais de voiture, je me suis tourné vers lui : « Je vais bien ?
— Est-ce que je te laisserais avoir Lupe si tu étais contaminé ? Je la garderais jalousement pour moi tout seul, ricana-t-il.
— Peut-être que, cinglés comme vous l’êtes, vous avez déjà la Maladie ? » hasardai-je timidement.
Il est parti d’un grand rire. « Lolo. Tu n’en finiras donc jamais ? Allez, file.
— Au revoir.
— Quel cinéma ! »
J’ai claqué la portière et regardé la voiture s’éloigner avec un luxe de précautions décevant.
J’ai jeté un coup d’œil à droite : les extrémités de la fontaine tremblaient, presque roses dans la lumière électrique ; les sorties d’eau ressemblaient aux perruques alambiquées du dix-huitième siècle. J’étais complètement défoncé.
J’ai mis mon veston et je l’ai serré autour de mon buste tandis que je me hâtais dans la neige qui tombait dru – j’ai levé les yeux. Il me semblait que les rues de notre ville vibraient d’une excitation fébrile : la même que dans mon enfance, quand le régime a condamné les deux hommes à être garrottés tout là-haut, dans le château.
Il me fallait retrouver mes esprits et ralentir mon cœur. J’ai atteint l’entrée principale située sur le côté de l’hôtel Impérial, le haut linteau incurvé datant de l’époque des diligences à chevaux, et une fois encore je suis entré. J’ai adressé un signe de tête beaucoup trop énergique au réceptionniste – que je n’ai pas reconnu – derrière la vieille réception, et j’ai traversé l’entrée en longeant les marches qui donnaient accès à la terrasse de l’Impérial, utilisant l’entrée des clients de l’hôtel toute proche du bar.
J’ai entendu leur cacophonie avant de les voir : la terrasse de l’Impérial était couverte d’adolescents excités, tapageurs et intimidants. Vêtus d’anoraks aux couleurs criardes, ils prenaient le bar d’assaut et hélaient bruyamment les serveurs. La porte d’entrée située à côté du kiosque à journaux était grande ouverte et laissait entrer le froid. Derrière les baies vitrées, des jeunes couraient puis glissaient dehors sur le pavé enneigé ; une inévitable boule de neige a explosé avec un bruit mat contre le verre et une tablée de filles s’est retournée pour regarder avec impatience le serveur le plus proche.
Les deux postes de télévision étaient allumés, l’un diffusait MTV et l’autre les hurlements d’un film d’aspect hollywoodien doublé dans notre langue avec l’accent inévitable et unique de la capitale.
Le serveur, celui que je gratifiais souvent d’une mimique désespérée quand je passais devant le café de la terrasse, s’est matérialisé près de moi et a paru surpris de me voir ici.
« Seigneur. Qu’est-ce que c’est que ça ? m’enquis-je avec une expression pleine de compassion.
— Deux cars pour trois nuits. Un échange avec une institution de la capitale. Ils ont couru dans tous les couloirs jusqu’à deux heures du matin. Tous mes clients habituels sont au Cena’s. Moi aussi, j’aimerais bien y faire ma journée de travail. »
J’ai approuvé avec sympathie, puis pouffé de rire. « Toutes mes condoléances.
— Merci.
— Quel temps, hein ?
— Ce soir, bagarres de boules de neige dans les couloirs.
— Sans aucun doute. Écoutez, j’ai besoin d’eau, d’un jus d’orange, de café et... de thé à la camomille. Et deux paquets de Marlboro Light. »
Il y avait si longtemps que je n’avais pas acheté de cigarettes à cet endroit que j’ai remarqué avec une agréable surprise que les paquets étaient stockés derrière le comptoir et non vendus dans les détestables distributeurs de cigarettes. Derrière le bar, le serveur a fait jouer la poignée du porte-café pour le libérer avant de le cogner encore plus violemment contre le bord de la poubelle et évacuer de l’alvéole le café déjà utilisé. Le dos noir et luisant du gilet du serveur s’est plissé lorsqu’il a effectué ces gestes familiers : essuyer le bec à vapeur avec un chiffon mouillé, lever le pot à lait en métal jusqu’au bec, tourner le robinet pour ébouillanter le récipient. Je n’ai pas tenté de poursuivre la conversation dans tout ce vacarme. Il a réchauffé l’une des plus grandes tasses avec le robinet d’eau bouillante, puis il a placé cette tasse sur le socle de la machine à café – le sifflement furieux a commencé, un cercle noir de liquide s’est formé au fond de la tasse blanche. Il a bientôt posé cette tasse devant moi, et du pot il a fait couler d’une grande hauteur une mince baguette blanche de lait bouilli afin de générer des bulles.
Tandis qu’il s’activait derrière le comptoir et calculait des additions sur la caisse enregistreuse, j’ai regardé les écrans de télévision au-dessus des têtes des gamins. J’ai remarqué que chaque plan des vidéos de MTV ne durait jamais plus que les deux ou trois secondes réglementaires – sinon il aurait été sans aucun doute jugé trop long par ces consciences effervescentes et impatientes.
Puis j’ai regardé ces jeunes autour de moi. Ils étaient voraces – et très versatiles : les vêtements, les visages, on voyait bien ce qui excitait leur gourmandise : la vie. Tous autant qu’ils étaient, ils exigeaient tout de la vie. Très bien, mais je sais désormais une chose : il y a seulement une quantité finie de vie à savourer.
J’ai essayé de dénicher un seul gamin qui se tenait tranquille, mais même les filles attablées s’agitaient en tous sens, faisaient racler les pieds de leur chaise, pivotaient sur leurs fesses pour reluquer et jauger, leurs yeux gobant avec avidité tout ce qui passait à leur portée. Ainsi donc, toujours vivant, telle était ma seule et unique pensée.
J’ai avalé mon café. J’ai englouti mon verre d’eau et mon jus d’orange, puis j’ai bu lentement le thé à la camomille. Sur un écran, j’ai remarqué l’absence de tout logo ou de tout sigle susceptible d’indiquer que le film de Hollywood s’interrompait quelques minutes afin de faire place à la publicité – non, le film s’arrêtait brusquement en plein dialogue, remplacé au pied levé par une horde de clips absurdes ; pourtant, l’éclat métallique et brillant du film semblait se poursuivre sans solution de continuité dans ces mirifiques manœuvres de séduction, comme si le film était simplement une adjonction dérisoire et futile à l’essentiel de la diffusion télévisée : la publicité, avec son idéologie haletante, subtilement désespérée.
« Z’auriez une cigarette ? » m’a demandé tout près de moi un petit effronté.
Je l’ai ignoré. Le visage couvert de sueur, l’air désespéré, à la fois imbu de soi et hanté par l’acné, les adolescents de sexe masculin m’ont toujours plongé dans un violent embarras. Il essayait de toute évidence d’acheter de l’herbe et, à cause de mes cheveux mouillés, de mon aspect emprunté et secoué, j’en étais sans doute réduit à évoquer le fantôme d’un dealer. Je me suis essuyé les narines pour en ôter une possible trace révélatrice.
« Va boire sous l’évier de la cuisine, grondai-je dans notre dialecte.
— Allez, monsieur.
— Fous-moi le camp. »
Au bout d’une heure environ, j’en ai eu assez. Je devais dormir.
Dehors, j’ai laissé la neige tomber sur moi, me papillonner au visage et me faire cligner les yeux ; peut-être avais-je les cils couverts de cristaux comme ceux de Quynh Hoang et de Thinh Tram à cause de l’eau de mer, vingt-cinq ans plus tôt.
J’ai sorti les clefs plates pour les glisser dans les serrures du portail en fer, doublé d’un plaquage intérieur moderne de perspex afin d’empêcher les papiers gras et autres débris citadins d’être poussés par le vent entre les barres de fer puis dans notre vaste cage d’escalier. Toutes les garnitures du majestueux portail fin de siècle étaient couvertes d’un mince liséré de neige. J’ai vigoureusement poussé un battant pour voir la neige frémir sur les barres transversales et une bonne quantité de poudreuse est alors tombée sur le cuir noir mouillé de mes chaussures.
J’ai tiré sur la vieille porte de l’ascenseur dans lequel mon père mort était jadis descendu, puis je suis monté jusqu’au dernier étage.
Lorsque j’ai ouvert la porte d’entrée de l’ancien appartement de ma mère et que j’ai fait un pas dans le couloir, je me suis figé dans la lumière vive des lampes à abat-jour et j’ai tendu l’oreille. Tout ce que j’ai entendu, ç’a été l’agitation de mon métabolisme. L’appartement en duplex était presque vide depuis le jour où je m’étais débarrassé de toutes ces caisses et autres cartons de livres non lus. Les sols dépourvus de mobilier, les murs blancs, les plafonds immaculés, les voilages jaunis de chaque haute fenêtre donnant sur un balcon, tout cela accordait un silence volumineux à chaque pièce. Il y avait des boules de poussière sur le dallage en similimarbre ; de sinistres moutons s’amassaient et se déplaçaient derrière les portes, comme une vase qui s’agite mollement dans une faible profondeur d’eau quand on la traverse.
Je suis resté un moment debout dans la pièce principale nimbée de lumière rosâtre en provenance de la rue, étrangement muselée par les nuées mouvantes de la neige. Je me suis approché des fenêtres du balcon et j’ai écarté le voilage, cuit de soleil, comme pour révéler à Lupe une obscénité irrésistible de l’autre côté de la fenêtre. Ou peut-être soulevais-je la jupe d’Ann pour que la jeune-femme-qui-surveillait pût la voir. C’était de ce balcon que mon père avait baissé les yeux vers le trottoir en contrebas pour voir ma mère et Bonat, le suicidé aux poignets bandés, partir ensemble dans un taxi avec l’échiquier. J’ai remarqué que la neige s’accumulait sur les lourdes dalles en pierre de l’étroit balcon.
À l’étage, j’ai retiré mes chaussures et je me suis écroulé sur le grand matelas que j’ai installé à même le sol. Je m’étais servi un whisky en croyant qu’il m’aiderait à dormir, mais j’ai repoussé le verre loin du matelas sur le sol de pierre, où il a émis une longue vibration agacée.
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