Le dernier paradis de Manolo
Ahmed Omar le Maure
Tous les matins il prenait une douche dans sa propre salle de bains. Il était professeur de langues certifié dans la ville maudite de Mogadiscio. En sus de ma propre langue il parlait anglais, français, arabe, amharique, swahili et somali. Sa famille et son clan avaient été massacrés et sa ville au bord de la mer immense gisait en ruine depuis si longtemps que les frondaisons de palmiers adultes dépassaient les murs à l’intérieur des coquilles crevées des bâtiments – une ville d’abord détruite par ses propres seigneurs de la guerre, puis achevée par les Nord-Américains et un raz-de-marée.
Il me parla de l’époque d’avant les guerres. Quand d’énormes paquebots blancs venaient jeter l’ancre au large de sa ville. Lui-même et quelques garçons de son âge pagayaient alors vers le large sur un radeau qu’ils avaient construit avec des bouts de bois et des baquets métalliques où l’on faisait chauffer l’huile. Lorsqu’ils atteignaient la ligne de flottaison d’un immense navire de croisière tout blanc, on eût dit qu’une barre d’immeuble les surplombait, le reflet du soleil brûlant si éblouissant sur la coque qu’ils ne pouvaient même pas lever les yeux. Les riches passagers nord-américains leur jetaient alors des pièces de monnaie scintillantes, l’une après l’autre, puis Ahmed et ses amis plongeaient en un groupe compact, luttant au coude à coude sous la surface, leurs bras minces tendus pour saisir la pièce avant qu’elle ne descende en virevoltant vers l’obscurité, à jamais éloignée des rais de lumière supérieurs. Ils plongeaient très profond, jusqu’à ce que leur poitrine menue explose, les énormes hélices aussi grosses que des camions militaires planant comme une menace au-dessus d’eux, une force irrésistible les propulsant enfin vers la surface derrière leurs mains tendues et suppliantes. Chaque vainqueur retrouvait la lumière en poussant un cri et en brandissant la pièce brillante vers les flancs aveuglants du bateau – si lumineux qu’il ressemblait à une sorte de paradis céleste, et les passagers tout en haut à des dieux.
Ahmed et ses amis remontaient sur le radeau jusqu’à ce qu’une autre pièce descende en tournoyant, frappant à plat la surface de la mer ou bien l’entaillant, et ils plongeaient aussitôt pour tenter de s’en emparer.
Ce manège durait toute la journée, les riches passagers semblaient ne jamais se lasser de cette distraction économique et guère sophistiquée. Chaque pièce perdue, chaque pièce coulée était un déchirement pour Ahmed et ses amis et ils finissaient par pagayer avec leur butin vers la ville quand les lumières s’y allumaient et que l’obscurité montait de la mer rafraîchie. À l’époque de sa jeunesse, il y avait de l’électricité en ville. Souvent, ces pièces de monnaie étaient des devises étrangères dépourvues de toute valeur, originaires de pays dont ils n’avaient jamais entendu parler.
Un soir, dans mon éclairage réduit au minimum, comme je savais qu’il allait le faire, Ahmed évoqua sa traversée nocturne quand il avait abordé sur les rivages de la Terre promise, mon pays.
Ahmed Omar dit : « Nous étions rassemblés parmi les arbres proches de la plage. Nous avions tous versé notre contribution aux gangsters de la ville pour effectuer la traversée vers votre pays, des jours plus tôt. Quand nous demandions pourquoi nuit après nuit nous dormions à la belle étoile sur des palettes en bois, ces gangsters répondaient que nous attendions que le vent souffle dans le bon sens sur la mer.
« Cachés parmi ces arbres, nous étions des hommes de l’ancien Zaïre, du Nigeria, de la Côte-de-l’Or, et pire encore : certains venaient du Rwanda. Je me sentais seul au milieu de tous ces hommes. Nous étions simplement rassemblés dans un seul but ; nous avions beau être tous africains, aucun d’entre nous ne connaissait les autres. J’ai secoué la tête gravement. Ou avec beaucoup de gravité ?
— Gravement, confirmai-je.
— Gravement. Un homme était là, avec une casquette de base-ball, et il m’a regardé longuement, sévèrement, mais pas de l’air de celui qui cherche la bagarre.
« La lune était brillante et presque pleine ; le sable de la plage était blanc. Les chaînes dorées des gangsters luisaient au clair de lune. Ils étaient aidés par des gamins des environs qui ensemble ont soulevé le bateau en bois et l’ont porté en trottinant jusqu’à la mer. Nous avons tous couru et embarqué à bord. Presque tous ces hommes africains portaient une casquette de base-ball et un survêtement ; chacun tenait un sac-poubelle en plastique qui contenait tous ses biens. Moi aussi je tenais un sac-poubelle qui contenait le restant de mon argent et deux livres. Ils nous ont demandé de répartir notre poids pour assurer l’équilibre du bateau. Ils nous ont demandé de ne pas parler. Alors le passeur est monté près du moteur. Il portait un gilet de sauvetage, mais personne d’autre n’en a reçu.
« L’homme qui m’avait dévisagé était assis derrière moi. Profitant du vacarme des vagues et de l’embarquement, je lui ai chuchoté en arabe, puis en anglais, puis en français, et il m’a répondu : “Je parle français.” “D’où viens-tu ?” demandai-je. “Du Liberia”, fit-il. “Alors, tu t’y connais en bateaux et en ciels ?” Il a hoché la tête. “Moi aussi, je m’y connais en bateaux. Celui-ci ne vaut rien.”
« Il avait quitté le Liberia avant que ce pays ne soit détruit et que tout le monde perde son emploi. Il aurait pu quitter le navire quarante fois, mais il était resté honnête et il finissait maintenant sur ce bateau avec moi. Il était parti d’un port du Liberia sur une couchette dans le ventre d’un grand navire occidental. Ce Libérien était un colosse qui, de ses mains, avait construit une plate-forme en bois, avant de la peindre de ses couleurs préférées, sur le pont d’un porte-containers.
« Alors que ce navire faisait route vers l’Amérique du Sud, le Libérien avait construit sa solide plate-forme en bois. Elle devait soutenir son poids au-dessus de la mer tandis que le navire traçait sa route et que l’homme était suspendu à des cordes, tout seul sur cette plate-forme au-dessus de la vague d’étrave, pour repeindre la tôle rouillée des flancs. Il me dit que, parce que personne ne pouvait voir ce qu’il faisait tout en bas, il avait peint des formes et des images énormes avec son pinceau, car il avait toujours rêvé de devenir peintre d’œuvres d’art, après quoi il devait bien sûr passer une couche de peinture régulière sur ses improvisations picturales.
« Pour le taquiner, on l’affubla du surnom d’“Homme Rouge”, tant il y avait de peinture sur son corps noir et dans ses cheveux le soir quand il allait se coucher. Lorsqu’il eut fini de peindre la coque, il s’attaqua au pont.
« Alors qu’ils étaient proches de la côte, une mouette vint se reposer sur le bateau. Cette mouette tenta de s’envoler quand le Libérien accourut pour la chasser de la peinture fraîche, et elle battait des ailes mais sans réussir à décoller, car elle avait les pattes prises dans la peinture visqueuse ! Les hommes d’équipage – qui en dehors des officiers et des mécaniciens étaient tous des Libériens parlant son dialecte – entourèrent cette mouette, rirent et se moquèrent de la ridicule créature qui battait sans arrêt des ailes, et même le capitaine hollandais sortit sur le pont et lui aussi se moqua, mais le Libérien eut bientôt pitié de l’animal, dont il s’approcha par-derrière, qu’il arracha à la peinture, libéra, et voilà la mouette qui s’envole, retourne vers l’Amérique du Sud, avec deux pattes peintes en rouge indélébile. Ce Libérien pouvait brandir un quignon de pain et attraper une mouette dans le ciel avec ses mains. Je l’ai vu.
« Ce Libérien qui, lorsqu’une tempête arriva et emporta sa chère plate-forme en bois suspendue à des cordages le long de la coque, pleura toute la journée jusqu’à ce que le capitaine en personne se rende auprès de sa couchette pour lui dire que ce n’était pas de sa faute.
« C’est un homme qui, quand le capitaine coupa tous les moteurs dans la chaleur de la zone des calmes équatoriaux, sur une mer aussi plate qu’une vitre, plongea du porte-containers au milieu de l’océan énorme en compagnie d’autres officiers blancs et puis de mécaniciens blancs, et ils nagèrent tous ensemble autour de leur navire en riant et en s’appelant, si bien que leurs voix se répercutaient sur les immenses flancs d’acier vers l’océan immobile. Imaginez que vous ayez vécu de telles expériences. Ce Libérien me dit que nager autour de ce bateau lui donna l’impression que tout le continent immergé d’Agharta devait se trouver à des kilomètres en dessous de lui, avec ses avenues et ses boulevards verdoyants.
« Le Libérien me dit qu’il laissa l’eau lui arriver aux épaules, qu’ensuite il tourna le dos à leur navire pour faire face au seul océan et qu’il se mit à trembler de manière incontrôlable, comme si un esprit venait de s’emparer de lui, il eut soudain peur et il ressentit la même chose, me confia-t-il, qu’en traversant les étendues plates et sablonneuses du Sahara où rien nulle part ne s’offrait au regard. Quand il se retourna et vit le bateau ainsi que les échelles de corde lancées le long des flancs métalliques recouverts de sa peinture impeccable, il cessa de trembler.
« J’ai souvent pensé que ce Libérien avait ressenti une peur similaire en traversant le détroit vers votre pays : si jamais il tombait de la petite embarcation, ce même esprit redoutable s’emparerait de lui et il quitterait le monde des hommes, qui était alors une toute petite chose lointaine, pour s’intégrer à l’océan, et cet esprit malin serait la dernière chose qu’il connaîtrait.
« Telle était donc la stature de l’homme assis derrière moi cette nuit-là, tandis que le moteur du bateau pétaradait et que nous nous éloignions de ce rivage qui nous avait longtemps retenus prisonniers, que nous partions vers votre pays.
« Bientôt, la côte détestée que nous avions quittée a disparu derrière l’horizon et nous nous sommes retrouvés tout seuls, avec pour seule compagnie la lune qui paraissait se déplacer avec nous dans le ciel, menant un essaim d’étoiles au-dessus d’une mer blanche de part et d’autre de notre bateau. Il faisait de plus en plus froid. La mer était si calme qu’on aurait dit qu’un fragment du ciel y était bel et bien tombé, jusqu’au moment où l’on se penchait par-dessus le plat-bord pour en toucher la surface froide avec les doigts. Nous allions donc de l’avant et une fois encore j’ai secoué la tête, je me suis retourné et j’ai regardé le Libérien derrière moi.
« Le temps s’est écoulé, nous ouvrions derrière nous cette terrible cicatrice lumineuse d’écume blanche et je regardais souvent le ciel. Le passeur a fini par nous adresser à tous un signe de la main, et la lune était si brillante qu’on voyait très bien la couleur orange de son gilet de sauvetage. Il a souri et tendu le bras pour nous montrer la côte de votre pays qui apparaissait nettement à l’horizon. Autour de moi, j’ai senti les hommes se tendre alors que nous touchions au but. Peu après nous avons discerné le rivage, le passeur a coupé le moteur, le bateau s’est enfoncé légèrement dans l’eau sombre, je me suis retourné vers le Libérien, d’un signe de tête je lui ai montré la lune et il a acquiescé.
« “Allez, allez, allez, nagez vers le rivage, vite”, a lancé l’homme au gilet de sauvetage à ses passagers. Comme pour une course, les Africains sont aussitôt passés par-dessus bord – certains avaient ôté leur survêtement, mais tous ont gardé leur casquette de base-ball. Je sentais le bateau s’élever un peu plus sur l’eau chaque fois qu’un passager rejoignait la mer. J’ai pris mes billets de banque dans mon sac-poubelle et je les ai glissés dans mon pantalon, sur le devant, puis j’ai fait un nœud bien serré pour fermer mon sac-poubelle contenant mes livres, si bien qu’il était rempli d’air. J’ai enjambé le plat-bord et rejoint l’eau froide. Le Libérien était déjà là dans l’eau, près de moi, pensant à son énorme navire sur l’océan, et nous avons commencé à nager vers le rivage.
« Derrière nous le moteur du bateau a soudain fait un bruit d’enfer avant de s’éloigner en vrombissant. Aussitôt j’ai dit à voix basse au Libérien : “Ne nage pas vers ce rivage, reste ici avec moi.” Il avait le visage mouillé, il claquait des dents, mais il a acquiescé et nous avons regardé ensemble le groupe pathétique des casquettes de base-ball se hâter vers la plage et bientôt – tandis que nous flottions au large, accrochés à mon sac-poubelle gonflé – les premiers Africains ont abordé le sable en chancelant et, dans la lumière spectrale du clair de lune, des silhouettes menées par de longues ombres tressautantes qui les faisaient ressembler à des esprits sont sorties en courant et en criant de l’abri des arbres et nous avons vu les hommes à casquette de base-ball lever les bras en signe de reddition.
« “Nous sommes revenus sur la même côte, chuchotai-je.
« — Oui, fit le Libérien. Ça se voyait à cause de la lune et des étoiles, mais ces hommes sont des idiots. Comment ont-ils bien pu traverser le désert ? Maintenant on va leur voler le restant de leur argent. Et si les voleurs nous repèrent ?
« — Avec cette lune, ils vont nous voir, dis-je. Mais ils devront d’abord me tuer s’ils veulent mon argent, car il faut que je traverse ce détroit.” J’ai lâché mon sac-poubelle et ajouté : “Prends ton argent et, si jamais le bateau revient, plonge, reste sous l’eau et refais surface, encore et encore, comme un oiseau quand il chasse les poissons.”
« Comme de juste, le Libérien et moi avons bientôt entendu le bateau revenir après son départ simulé ; nous avons donc abandonné nos sacs-poubelle et j’ai plongé comme je le faisais autrefois pour attraper les pièces de monnaie. Je me démenais comme un beau diable pour rester sous l’eau et, à cause du clair de lune, j’ai vu le bateau passer à l’endroit où je m’étais trouvé au-dessus de l’eau et j’ai vu le corps tordu du Libérien qui nageait non loin de moi, mais pas aussi profond. Dès que j’ai compris que je devais respirer, je suis remonté d’un coup de reins et j’ai fait surface sans bruit.
« Parce que je suis un Noir au crâne rasé, j’étais très difficile à repérer, mais j’ai su que je ne devais pas ouvrir mes yeux effrayés, qui auraient alors ressemblé à deux lumières dans l’obscurité. J’ai aspiré une longue goulée d’air avant de replonger, en essayant de me convaincre que je partais à la poursuite d’une pièce de monnaie scintillante et furtive. Le bateau est revenu une fois encore, mais un peu plus loin. J’ai refait surface, rempli mes poumons et tenté de plonger, mais je me sentais fatigué : quand je me suis retrouvé sous le ciel, j’ai flotté un moment et cherché à regarder d’un œil en tenant l’autre fermé. Le bateau était là, son moteur tournant au ralenti, et le gangster qui le dirigeait criait vers le rivage, en riant : “Ces salopards ne savaient même pas nager !” J’ai replongé. Sous l’eau, j’ai entendu le bateau s’éloigner en accélérant. Je suis remonté à l’air libre pour la dernière fois, le bateau traçait son sillage blanc le long de la côte.
« Longtemps je me suis inquiété de son sort, mais j’ai enfin aperçu la tête du Libérien qui flottait aussi discrètement que la mienne. Je l’avais d’abord pris pour mon sac-poubelle gonflé d’air. J’ai nagé en silence jusqu’à lui et j’ai chuchoté : “Ne souris pas pour ne pas montrer la blancheur de tes dents, tourne le dos au rivage et nage doucement avec moi.”
« Ainsi, la noirceur de nos visages noirs nous a sauvés. Nous avons nagé pendant des heures. Nos fausses montres Omega s’étaient arrêtées dans l’eau. Deux kilomètres plus loin nous avons atteint le rivage, à l’endroit où nous avons vu les lumières électriques d’une route, et nous sommes restés cachés parmi les rochers jusqu’au matin. Puis nous avons entamé notre voyage de retour vers la ville.
« Nous avons appris que sur la plage les bandits avaient tué un homme très furieux qui avait refusé de se séparer de son argent. Nous avons appris que deux autres Africains étaient partis, tout heureux bien que sans le sou, vers l’intérieur des terres, absolument convaincus d’être dans votre pays, et qu’ils ont mis des mois à comprendre que l’endroit où ils se trouvaient était toujours celui d’où ils étaient partis.
« Le Libérien et moi sommes restés ensemble et nous avons bien sûr dû donner tout notre argent à un autre gang, sans avoir la moindre garantie que ces hommes étaient plus honnêtes que les bandits précédents.
« Certains jours, le Libérien et moi regardions la mer du matin au soir en priant pour qu’elle s’ouvre tout simplement afin que nous puissions marcher sur le fond et la traverser entre deux remparts liquides, comme cet homme dans votre Bible. Je sais que vos concitoyens ont une mauvaise opinion des immigrants sur leurs bateaux de fortune qui débarquent sur vos rivages, mais il y a une chose qu’aucun d’entre vous ne comprend.
— De quoi s’agit-il ? demandai-je.
— Notre sens de la navigation est médiocre. Chacun de nous vise Monaco et ses casinos. »
J’ai éclaté de rire. « Que s’est-il passé ensuite ?
— La nuit de notre traversée est arrivée. Nous avons su que c’était pour de bon, car il n’y avait pas de lune – cette nuit-là était aussi noire que ma peau –, le vent soufflait sur les rivages lointains et le passeur prenait des risques pour lui-même en étant dans le bateau plutôt que de tenter la traversée par une nuit calme éclairée par la lune.
« Nous comprenions à présent qu’aucun vrai bateau transportant des clandestins n’essaie d’aborder vos rivages par une nuit de pleine lune. Nous savions aussi que c’était un vrai passeur à cause du nombre incroyable des passagers. Il y avait même trois vieilles Africaines en boubou. Vingt centimètres de coque seulement dépassaient de l’eau. Le Libérien et moi nous sommes regardés une seule fois, puis nous avons retiré nos fausses Rolex flambant neuves avant de les lâcher dans la mer. J’emportais un seul livre, mais je l’ai lancé dans l’eau et j’ai supplié les autres gens de se débarrasser comme moi de leurs objets inutiles, mais ils ont tous refusé. Ils s’accrochaient au contenu dérisoire de leur sac, bien que ce poids superflu risquât de nous tuer tous. L’une des vieilles femmes avait même une chaise longue en plastique.
« Le passeur a ri – de nouveau, il était le seul à porter un gilet de sauvetage – et comme il nous laissait parler, je lui ai demandé pourquoi il prenait ainsi le risque de surcharger le bateau – était-il à ce point bien payé ? Il m’a répondu qu’il avait déjà été payé, qu’il avait donné cet argent à sa famille, qu’il se moquait désormais de mourir et que la vie était une malédiction. Puis il a encore ri.
« Tout s’est bien passé jusqu’à ce que nous arrivions au milieu du détroit, là où les deux océans se rencontrent. Dans l’obscurité, la surface de la mer s’est enflée et le sommet de ces collines d’eau – qu’on pouvait seulement deviner et entendre – semblait si proche qu’en tendant le bras j’ai cru pouvoir faire claquer ma paume contre leur flanc glacé. Soudain, nous avons vu les déferlantes et les tourbillons d’écume blanche – loin, très loin au-dessus de nous, à croire que nous allions être submergés et engloutis. Comme si nous chevauchions le dos d’énormes baleines.
« Les vieilles Africaines se sont mises à gémir, car elles n’avaient jamais navigué auparavant, et les passagers priaient dans une multitude de langues. L’eau montait parfois à deux ou trois centimètres au-dessus du plat-bord, puis par bonheur elle restait au-dehors pendant plusieurs minutes, mais chaque fois nous nous croyions condamnés. Nous devions tous écoper avec ce que nous avions sous la main – des gobelets, les casquettes de base-ball, nos paumes ; furieux, je me suis emparé de la chaise longue en plastique de la vieille et je l’ai balancée par-dessus bord. Je me souviens qu’elle a claqué sur l’eau avec un bruit mat et froid ; malgré son blanc immaculé et sa flottabilité certaine, elle est devenue invisible en une fraction de seconde, comme si je l’avais lancée dans une mer de mélasse.
« Les autres Africains ont enfin compris : ils se sont mis à jeter à l’eau tous leurs colifichets et le bateau a très vite été vidé de tout objet superflu. Des chaussures, des boîtes de conserve, un poulet mort, une lampe électrique, des couvertures roulées, des lunettes de soleil, des revues de mode occidentales – les minces femmes pâles et presque nues de leurs pages trempées flottant un instant –, un fracas de cassettes et plusieurs petites radios portatives, un gros paquet de laine percé de deux aiguilles à tricoter. Oui, dans les ténèbres, j’ai vu s’engloutir une énorme bassine en plastique, des verres et des chopes qui auraient pu nous aider à écoper. J’ai crié, mais trop tard, et notre capitaine dément a éclaté de rire. J’ai vu une bouteille Thermos rejoindre les flots, le jeune homme assis juste devant moi et affublé d’un maillot de l’équipe de football du Brésil, en proie à une folle panique, a procédé à l’ultime sacrifice : il a retiré ses chaussures de sport Nike puis les a jetées par-dessus bord. Une femme a essayé de lancer à l’eau le réservoir de gasoil, mais d’un cri le passeur l’en a dissuadée.
« Une heure plus tard, les énormes flancs liquides qui rôdaient autour de nous ont semblé rapetisser ; le Libérien et moi nous sommes effondrés, à bout de forces, tous nos doigts saignaient à cause du contact répété avec le bois râpeux du fond du bateau où s’accumulaient plusieurs centimètres d’eau que nous écopions tant bien que mal – en sachant que, si jamais nous embarquions une grande quantité d’eau, un centimètre d’eau ferait toute la différence entre un naufrage assuré et la possibilité d’avoir devant nous quelques secondes vitales pour écoper encore.
« Le passeur nous assurait sans cesse que ce ne serait plus très long, mais alors les choses ont changé. Il y avait eu les vertigineuses pentes liquides, leurs sommets tourbillonnants et terrifiants, et puis notre peau et nos cheveux trempés ont brusquement refroidi et nous nous sommes mis à trembler quand le vent nous est tombé dessus. Il n’y avait pas eu de vent jusque-là ; voilà toute l’étrangeté de ces longues glissades et de ces ascensions nauséeuses de la mer démontée autour de notre minuscule esquif.
« J’ai vu le passeur marmonner pour lui-même et regarder sa boussole en se servant de la lampe minuscule qu’il portait accrochée autour du cou. Puis j’ai pensé que son visage venait de sombrer dans une grande assiette de soupe qu’il mangeait. Voilà ce que j’ai pensé, mais son visage venait de plonger dans l’eau noire. J’ai vu de la couleur et de la lumière pour la première fois depuis des heures, car le garçon assis devant moi avec son maillot de l’équipe du Brésil venait d’être repoussé par la masse d’eau, l’arrière de son crâne a percuté mon front et mes dents et j’ai aussitôt eu en bouche le goût salé mais délicieusement chaud du sang. J’ai essayé de crier quelque chose au Libérien, mais j’étais tout seul dans la mer froide et noire.
« Il y a eu une explosion blanche sous mes yeux, sinon je ne l’aurais pas vu. Brésil a été le seul mot visible. Le garçon ne s’était pas débarrassé de son ballon en cuir barré du mot Brésil, je l’ai saisi sans réfléchir et m’y suis accroché. J’étais stupéfait – non pas de me retrouver à l’eau – mais de la disparition de tout le monde en une poignée de secondes. Comme s’ils venaient d’être escamotés. De tous les objets ayant été jetés par-dessus bord, rien ne surnageait ni n’était visible. J’ai hurlé.
« Je n’ai jamais revu personne. La seule chose que j’ai aperçue dans toute cette noirceur, c’était une faible lumière. Sans cette lueur j’aurais été perdu, mais elle était bel et bien là, liquide, falote et lointaine, comme écrasée par le ciel bas et nuageux. Je croyais parfois qu’il s’agissait d’une illusion. Ou de l’âme agonisante du Libérien expirant dans l’eau. J’ai crié son nom dans l’obscurité. Je ne voulais pas qu’il s’affole et lance des coups d’œil effarés autour de lui en redoutant que ce même esprit vienne le prendre. Je désirais qu’un ange bienveillant s’occupe de mon ami.
« Malgré les larmes qui m’envahissaient les yeux à cause de mon ami et des vieilles dames au visage triste, je devais maintenir cette lueur devant moi en nageant de mon mieux. Le simple fait de la quitter des yeux, ne fût-ce qu’un instant, m’aurait fait perdre tout sens de l’orientation, et peut-être la vie. Cependant, la peur m’avait quitté. J’avais froid, mais je ne souffrais pas. Je savais bien sûr que je devais courir ma chance et j’en tirais de la force. Quand on sait à quoi ressemble la mort, Follana, on la craint moins.
« Il m’arrive de rêver encore à cette lueur. Je nage et elle roucoule devant moi, mais sans s’approcher davantage. Et cette nuit-là, dans la mer obscure, la lueur s’approchait pour de bon. J’ai juré que, si je touchais terre sain et sauf, je découvrirais la nature de cette lumière, je m’agenouillerais devant elle, je la bénirais et la remercierais éternellement, mais peu à peu elle s’est scindée en deux, trois, quatre, puis une multitude de lueurs – trop nombreuses pour les adorer toutes. Les lumières de votre ville. J’ai nagé en tenant le ballon de football devant moi et j’ai touché terre près d’ici, sur des rochers séparés par du sable. J’ai essayé de retrouver l’endroit exact, mais sans jamais y parvenir.
« J’ai secoué l’écume blanche de mon corps, puis je suis tombé sur le sable qui, je le jure, conservait encore la chaleur du jour, et je me suis roulé dedans jusqu’à ce qu’il me recouvre comme de la boue séchée. Ou comme le jour de mon enfance où, avec mes amis nageurs, nous avons découvert un vieil éléphant mort, couvert d’une couche de mouches si épaisse qu’elles formaient sur lui comme un drap de satin noir, et nous sommes tous partis en courant et en hurlant quand ce drap s’est soulevé à notre approche. Ce pauvre vieil éléphant était venu mourir là, debout dans l’ombre d’un arbre, mais tandis qu’il dormait, des fourmis tueuses étaient entrées dans sa trompe et l’avaient dévoré de l’intérieur. »
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