Le dernier paradis de Manolo
Une hallucination ?
Tous les jours, Ahmed et moi nourrissions les chats puis nous promenions à travers les Zones, souvent aussi loin que la 3. Mais un après-midi il s’est timidement excusé : il préférait rester à l’appartement.
J’ai quitté la résidence pour marcher le long de la voie de chemin de fer. J’étais certain de sentir Ahmed qui m’observait par la fenêtre de ma chambre. Mais je buvais pas mal de whisky à l’eau avec des glaçons tout en prenant des vieux tranquillisants retrouvés dans l’armoire à pharmacie de la salle de bains. J’ai regardé l’immeuble situé en face de moi. La vieille femme était debout à sa fenêtre, mais elle ne semblait pas surveiller ma progression le long de la route du rivage. Elle observait intensément droit devant elle, Ahmed sans nul doute. Le guitariste gitan n’était pas sur son balcon, mais la baie vitrée coulissante de son salon était légèrement ouverte. À l’intérieur j’ai entendu un enfant pleurer, à moins qu’il ne se soit agi d’un chiot.
J’ai pris une longue inspiration et jeté un coup d’œil alentour. Quand je suis arrivé au sentier de la colline, j’ai traversé la voie. Surpris, j’ai aperçu des silhouettes humaines dans l’ancien repaire d’Ahmed, tandis que je montais dans cette direction.
On avait nettoyé les environs de cette coquille d’immeuble, on avait démonté et empilé les éléments de la clôture de sécurité. Dans des brouettes, deux Sud-Américains transportaient des gravats hors du bâtiment. J’ai regardé la scène. Une grosse bétonneuse, la vache sacrée de notre société côtière, était garée sur la route par-derrière et, au-dessus, la benne tournait et mélangeait le béton. Ils allaient terminer cet immeuble.
Je suis monté jusqu’à la route supérieure et je l’ai suivie pour redescendre vers les Phases Zone 1.
Quand j’ai atteint le bateau sur le terrain vague, j’ai eu un choc. On avait déjà nourri les chats. Avec générosité – dans certaines assiettes la pâtée était encore intacte et l’on avait nettoyé la cuillère de l’hôtel Impérial. Et mis les boîtes vides dans les sacs-poubelle. J’ai vérifié l’étiquette du prix sur les boîtes de conserve : elles venaient de l’épicerie arabe toute proche de l’hôtel Impérial. J’ai examiné le terrain vague avec méfiance. J’ai scruté la terrasse plus élevée des nouveaux immeubles, à la recherche d’un intrus, mais n’ai rien remarqué.
« Teresa est passée par là », dis-je à voix haute.
Quand j’ai refermé la porte d’entrée derrière moi, il régnait dans l’appartement cette atmosphère sans âme, typique de la désertion. Maintenant, de toute évidence, j’étais malade.
J’ai appelé d’une voix tremblante : « Hé, l’immigrant clandestin ! Tu sais quoi ? Ils se sont remis au travail dans ton ancienne tanière sur la colline. Hé ? »
Ahmed n’était pas là. J’ai soudain été victime d’une violente attaque de solitude.
J’ai procédé à une fouille hâtive de mon grand appartement. Ahmed restait parfois assis durant des heures dans ma salle de dessin devant l’un de mes ordinateurs portables pour surfer sur Internet, une activité à laquelle il excellait, alors que je sais à peine me connecter. Il s’installait devant ma table à dessin au plateau à inclinaison variable, désormais fixé en position horizontale.
Mais Ahmed n’était pas dans ma salle de dessin. J’ai fini par sortir sur le balcon et j’ai grogné.
Il nageait à mes pieds dans la mer bleue, à côté de la silhouette menue mais parfaite de Teresa. Elle portait un bikini. À la couleur vive, mais que je n’aurais su préciser. La lumière qui brillait autour d’eux était si forte que j’ai dû battre en retraite à l’intérieur pour mettre mes lunettes de soleil. Je suis retourné sur le balcon et je me suis accroché à la rambarde pour regarder Ahmed et Teresa nager de conserve, se reposer tout près l’un de l’autre, puis filer chacun dans une direction différente, avant de nager la brasse côte à côte.
Les lèvres d’Ahmed et celles de Teresa remuaient – je n’ai pas pu continuer de regarder. C’était trop douloureux. J’ai pivoté sur mes talons. Je suis rentré à l’appartement.
Allongé sur le canapé couleur terre cuite, j’ai attendu qu’ils montent tous les deux, mais quand Ahmed a franchi la porte, il était seul. Il a souri. Je lui ai demandé si la baignade avait été bonne. Il m’a répondu que oui. J’ai acquiescé d’un air morose, puis, tout à trac, je n’y ai plus fait attention. Teresa lui ferait peut-être du bien, pourvu qu’il la tienne éloignée de moi.
Nous avons passé la soirée à nous éviter avec agacement et je me suis couché de bonne heure. Je l’ai entendu rejoindre sa chambre beaucoup plus tard, après avoir passé des heures à faire cliqueter le clavier de l’ordinateur. Ma jalousie adolescente a fini par me faire sourire : allongé sur mon lit, je l’ai sombrement savourée. Comme une crampe nocturne qu’on sent se relâcher peu à peu, je l’ai reconnue et j’en ai joui – d’elle seule.
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