Le dernier paradis de Manolo

Alan Warner · Chapitre 15 sur 42

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Le dernier paradis de Manolo

À propos des événements

 

Mon père et ma mère venaient de vendre l’hôtel Impérial et de prendre une retraite précoce bien méritée. C’était mon dernier été avant mon départ pour l’université et mon diplôme d’urbanisme (je devais bientôt changer de matière pour étudier le design). Je vivais donc encore chez mes parents.

Lors d’une de ses visites occasionnelles, un soir au-dessus de son village, mon père se promenait près de sa vieille ferme et de ses terres. Là-haut, le calme s’était envolé.

Le syndicat de loterie du village de mon père, qui représentait toutes les familles sans exception, avait acheté d’innombrables billets au fil des décennies. Même si toutes les semaines chaque adulte avait consciencieusement payé ses billets de loterie, puis religieusement suivi les tirages et comparé aux siens les numéros sortants, d’abord dans les journaux, puis à la radio, enfin grâce à la télévision couleur installée dans le café principal, ces formules gagnantes ne montèrent jamais jusqu’au syndicat du village.

Un jour, à la place, les géomètres de la future autoroute à péage gravirent la route sinueuse, arrivèrent avec leurs mètres souples et leurs gyroscopes, leurs gilets jaune fluo se déplaçant parmi les oliviers des champs situés tout en bas, près du lit de la rivière à sec. La poussière grise de l’été ternissait l’éclat sombre des feuilles de ces mêmes oliviers.

Le gouvernement décréta que la nouvelle autoroute de la côte devait passer juste en contrebas du village de mon père, même si les villageois devraient ensuite parcourir dix-sept kilomètres en voiture pour atteindre l’accès le plus proche de cette autoroute à péage. Le sifflement ininterrompu des véhicules sur ces chaussées ressemblerait aux nouvelles d’un autre monde lointain.

Quand fut ordonnée la vente obligatoire des terres situées en contrebas du village de mon père, il n’eut aucun problème pour s’en séparer. Selon le cours normal des choses, il remontait au moins une fois par an à sa ferme cadenassée pour rendre visite à de vieilles connaissances, se remémorer le passé, réfléchir à la direction prise par sa propre vie et à tout ce qui avait bien pu lui advenir – comme font les hommes. Il se sentait mal à l’aise et coupable en se rappelant que son frère Luis avait eu la bêtise, des années plus tôt, de lui vendre ses propres parts de la ferme pour une bouchée de pain, mais ce n’était pas sa faute à lui. Après tout, Luis avait volé l’horloge à balancier de leur mère.

Les terres du bas où devait passer l’autoroute appartenaient à mon père et à une dizaine d’autres villageois qui possédaient tous ces hectares en bordure du lit de la rivière : la ferme élevée de mon père et ses terrasses supérieures, les gens de l’autoroute ne voulaient même pas en entendre parler. Mon père accepta avec indifférence leurs exigences : qu’ils arrachent donc ces oliviers bicentenaires, qu’ils aplatissent ces terrasses qui ont été construites à la main par Dieu sait qui – peut-être par les Grecs qui sont arrivés avant le Christ, en tout cas elles remontaient au moins au Moyen Âge. Mon père ne demanda jamais à son comptable, Jesús Deux Cœurs, de se renseigner sur le montant de la compensation.

Le montant de la compensation était énorme. De l’argent européen, plus de l’argent du gouvernement central, plus de l’argent du gouvernement local, plus divers dédommagements d’entreprises locales, le tout allié au fait qu’il ne s’agissait pas des terres de riches colons étrangers, mais de terres cultivées depuis des générations par des paysans du cru. La compensation était donc faramineuse. D’une manière choquante, mon père obtint davantage d’argent, tous impôts payés, que pour la vente de l’hôtel Impérial et de son contenu, plus la valeur de l’appartement de la place de l’Hôtel-de-Ville et les économies amassées par ma mère et lui-même. En une seule année fiscale, il doubla son capital.

On aurait pu croire que mon père eût été ravi de devenir cette chose rare : un millionnaire innocent, mais j’ai bien vu la mélancolie et une sombre confusion le submerger durant la période des dédommagements autoroutiers.

L’argent que, toute sa vie durant, mon père avait gagné grâce à ses efforts et à son astuce – la même quantité d’argent, davantage, lui tombait maintenant du ciel, par le plus grand des hasards ! Mon père n’était pas plus cupide qu’un autre. Mais il désirait un minimum de rationalité, il désirait des règles précises où les récompenses se calculaient en proportion de l’histoire indéniable des efforts d’un individu.

Bien sûr, mon père croyait à la chance, seul l’égotiste – qui n’est jamais un bon homme d’affaires – n’y croit pas. Mais mon père croyait aussi au mérite. Secrètement selon moi, mon père se sentait supérieur aux habitants du village qui n’avaient jamais quitté celui-ci. Car il était parti, il avait travaillé dur et il avait gagné son argent en aventurier dans la grande ville, mais ces mêmes gens (à condition de posséder des basses terres proches du lit de la rivière), qui pendant quarante ans étaient restés assis sur la place du village à côté du robinet qui fuyait, finirent par toucher la même somme d’argent que mon père qui sa vie durant avait trimé pour en avoir. Le capitalisme trahit mon père. Selon moi, toutes ces longues années, les innombrables heures de travail à l’hôtel lui parurent alors perdre tout leur sens. Que l’argent pût ainsi arriver sans raison offensait le sens moral de mon père. Il n’avait jamais réfléchi pour de bon aux conséquences de la loterie. Il ne comprenait pas que dans la vie la chance est parfois aussi aveugle, cruelle et absurde que la malchance – laquelle attire tous les regards sur elle.

Comme d’habitude, ma mère le prit pour un imbécile velléitaire et un faible. Elle n’a jamais fait preuve d’extravagance, mais je voyais bien depuis la vente de l’hôtel et l’argent de l’autoroute qu’elle se permettait certaines choses dont elle s’était jusque-là privée. Elle avait maigri, puis elle s’était rendue dans la capitale avec moi pour s’occuper de mon logement d’étudiant et acheter de nouvelles chaussures ainsi que des ensembles en daim à la jupe étonnamment courte. Elle avait beau avoir la cinquantaine, des photos prouvent que ma mère possédait de très belles jambes.

Côté affaires, mon père se reprit vite et utilisa l’argent de l’autoroute : la dernière Daimler. Il investit aussi dans les Phases, à quelques kilomètres au nord de notre ville. Le chantier n’avait pas encore commencé, mais il paya en liquide et d’avance pour avoir une réduction sur les quatre appartements de l’étage supérieur donnant sur la plage.

Si je semblais me soucier assez peu des problèmes de ma mère et de mon père à cette époque, c’est que, à ma grande honte, tel était en effet le cas. La raison ? Madelaine, notre nouvelle domestique : voguant allègrement dans sa dix-huitième année ; des collants noirs, une robe trop courte de femme de chambre de l’ex-hôtel Impérial, datant de l’époque où mademoiselle avait été en formation. Après la vente, elle réapparut comme bonne de ma mère et femme de ménage dans notre grand appartement qui donnait sur la place de l’Hôtel-de-Ville.

Madelaine était originaire des montagnes et elle habitait un endroit minuscule que ma mère avait loué spécialement pour elle à quelques rues de notre logement. Elle se languissait toute seule dans un de ces appartements qui tournaient le dos à la mer : un immeuble anonyme des années soixante, un excès de carreaux de verre opaque, des chiens aboyant derrière les portes, des vêtements d’enfant suspendus à tous les minuscules balcons, sauf à celui de Madelaine, où seul séchait l’appât d’un tout petit bikini vermillon.

Dans l’entrée de son immeuble, où j’avais déjà rôdé, il y avait des dizaines de boîtes à lettres cabossées et une masse chaotique de noms annulait ceux des anciens locataires sur les innombrables interphones. Mais un seul nom comptait à mes yeux : celui de Madelaine. Chacun de ses deux noms de famille était celui d’un peintre mondialement célèbre.

J’ai abordé le sujet des noms de peintre avec Madelaine alors qu’un matin elle passait la serpillière sur le sol de la cuisine. Elle s’interrompit et me regarda – pour la première fois, me sembla-t-il. Incroyable mais vrai, personne ne lui en avait jamais parlé ! Elle me demanda si ces peintres étaient riches. Bien sûr que oui, répondis-je, appuyé au chambranle de la porte, mais quand je lui eus révélé qu’ils étaient morts depuis un certain temps déjà – l’un depuis de nombreux siècles –, elle soupira et fit une moue réprobatrice : « Sainte hostie ! À quoi peuvent-ils bien me servir ? »

Puis elle se détourna.

Un après-midi où mes parents étaient sortis, je lisais dans ma chambre – un livre sur le système de transport monorail de la ville nord-américaine de Seattle. En bas, Madelaine a soudain crié. J’ai aussitôt lâché mon livre. Elle était debout près de l’âtre condamné (la cheminée fumait trop). Elle me tournait le dos.

« J’ai fait une échelle à mon collant. » Elle s’est retournée. C’était bien le cas. Sacré spectacle ! Le long du tibia gauche et jusqu’au-dessus du genou, je voyais sa peau sous le matériau démaillé, puis la cuisse. « Ce manche à balai. J’ai demandé à ta mère de le remplacer. Pourrais-tu aller m’en acheter un neuf, s’il te plaît ?

— Un manche à balai ?

— Un collant.

— Prends-en un à ma mère. »

Elle a hurlé de rire. « Mais tu es cinglé ? Sainte hostie ! Je ne pourrais jamais faire une chose pareille. C’est ma patronne. »

J’ai dû me rendre au centre commercial de Court. Taille B. En noir et rien d’autre, m’avait-elle expliqué, mais c’était franchement gênant. Je devais néanmoins reconnaître l’indéniable charge érotique accompagnant l’achat d’un accessoire aussi intime pour cette domestique sexy. Je me suis imaginé en mari aimant, achetant avec nonchalance ce vêtement intime pour sa femme, dont il connaissait et tous les secrets charnels.

Je lui ai acheté le collant noir taille B, même si la vendeuse a ricané et réussi à me faire rougir comme une rose, encore plus lorsque j’ai pris une profonde inspiration et, à haute et intelligible voix, évoqué « mon épouse ». Comme Madelaine n’avait pas d’argent sur elle, j’avais accepté de payer moi-même le collant. Un plaisir.

Quand je suis sorti de l’ascenseur et que je suis rentré dans notre appartement de la place de l’Hôtel-de-Ville, j’ai découvert que Madelaine avait interrompu son ménage pour sortir sur notre petit balcon et regarder la vie défiler à ses pieds. La cloche de l’hôtel de ville a sonné le quart d’heure. Quand elle est revenue à l’intérieur, j’ai remarqué qu’elle avait ôté ces chaussures à talons que d’habitude elle tenait à porter. J’avais entendu ma mère discuter sombrement avec mon père des effets néfastes de ces chaussures. Madelaine m’a remercié. J’ai fait demi-tour pour monter.

« Lolo. Il faut que nous voyions s’ils me vont.

— Ah oui. Bien sûr. »

Je suis resté debout et j’ai regardé, en me demandant quelle expression je devais afficher. Elle avait les jambes bronzées à cause de la plage où elle passait apparemment tout son temps libre, et ses cuisses frottaient légèrement l’une contre l’autre. D’un seul geste Madelaine a relevé sa jupe. Elle portait une toute petite culotte blanche sous le collant noir déchiré, doté d’un gousset sombre. J’ai senti se former dans mon ventre la boule familière d’une ardeur terrifiante. Elle a fait descendre le collant abîmé, dénudant ainsi ses cuisses, puis elle s’est baissée. Un genou levé vers le visage, une main a retiré le collant des orteils crispés d’un pied, puis de l’autre. Elle m’a vivement lancé le collant déchiré et je l’ai attrapé en souriant, mais sans la quitter des yeux. Elle avait de belles jambes. Mais je les connaissais déjà. J’espionnais Madelaine et ses amies sur la plage quand elles prenaient leur bain de soleil au bord de l’eau ; notre appartement donnait toujours accès au toit de l’hôtel Impérial ; ainsi, muni des vieilles jumelles 10 × 50 oubliées par un client, perché sur le toit de la cabane de la machinerie de l’ascenseur, j’observais les corps allongés des filles à travers un brouillard d’antennes de télévision.

Madelaine a posé un pied sur une chaise de la salle à manger pour tirer lentement le nouveau collant le long d’une jambe, puis le long de l’autre. Quand le collant s’est trouvé tendu entre les genoux, elle s’est de nouveau pliée pour le faire monter, en poussant un grognement viril, et ses poignets ont du même coup remonté sa jupe. Se penchant d’un côté puis de l’autre, sautillant prestement sur place, Madelaine a amené l’élastique du collant au-dessus de sa taille. Elle m’a souri en tapotant sa jupe pour la remettre en place, tandis que je fourrais son collant déchiré dans ma poche en guise de souvenir, avant de tourner les talons.

« Il me va bien », lança-t-elle dans mon dos.

Dans le vieux village de mon père, après l’ouverture du chantier de l’autoroute, les choses changèrent. Un gouffre inévitable se creusa entre les villageois qui avaient bénéficié de la vente des terres et les autres. Les chanceux se comportèrent en goujats.

Leur première grossièreté fut de supprimer les quelques sous qu’ils versaient chaque semaine au syndicat collectif de la loterie du village ! Cédant déjà à des illusions de grandeur, ils firent construire un court de tennis pour le village, même si de toute évidence leur projet consistant à métamorphoser leurs petits-enfants en stars des courts dans un avenir brumeux relevait de la pure vanité. Et puis, dans les environs immédiats du village, bon nombre des familles dédommagées se firent bâtir des villas de vacances avec piscine éclairée et portail électronique sécurisé dans le style architectural précis de ces demeures des étrangers qui venaient parfois sur notre côte ; les étrangers que ces mêmes villageois critiquaient si vertement depuis des décennies à cause de leurs immondes bâtisses qui défiguraient la côte.

Des villas neuves et blanches (qui amenèrent des ouvriers du bâtiment maures, soûls et irrespectueux) saupoudrèrent les environs du village. Mais bientôt les anciens propriétaires des basses terres et des hectares mitoyens de la rivière retournèrent dans leurs maisons des étroites ruelles du village. Désespérément désireux d’apprendre ce qu’on disait de leur « succès » (comme ils l’appelaient), ils comprirent vite que le seul moyen de le découvrir consistait à retourner parmi leurs concitoyens, à passer leurs journées au café pour jouer aux dames et aux cartes, à faire la queue chaque matin à la boulangerie et à traîner une fois encore sur la place du marché, ainsi qu’ils l’avaient toujours fait.

Les nouvelles villas, distantes d’une centaine de mètres seulement, devinrent les « maisons de vacances » des villageois dédommagés, vides le plus clair de l’année, exaltant le même style de vie que ces étrangers épisodiques à qui ils reprochaient la destruction de leur société côtière. Plusieurs villas un peu éloignées tombèrent bel et bien en ruine, les piscines virant au vert, les paraboles de télévision envahies de gardénias, de jasmin et de bougainvillées, des sacs de béton vides tourbillonnant sur les terrasses claquemurées.

Les « gens de l’autoroute », comme les autres habitants du village les surnommèrent avec cynisme, se firent livrer des meubles neufs et m’as-tu-vu dans leurs vieilles maisons de village. Certains samedis, il y avait parfois trois groupes d’hommes venus de divers supermarchés de la ville et qui rivalisaient dans les ruelles pour transporter d’énormes meubles, les hisser avec des cordes sur les balcons du premier étage, car les lits, les canapés et les vitrines assortis ne passaient pas sous les linteaux bas ou dans les étroites cages d’escalier de ces maisons anciennes.

La nouvelle folie à laquelle devaient succomber les gens de l’autoroute – quand la rampe d’accès fut aménagée sur l’autoroute à péage récemment ouverte, dix-sept kilomètres au sud –, ce fut les voitures. Mercedes, BMW, Audi et autres marques préférées des riches vacanciers étrangers furent achetées par quinze ou vingt familles dédommagées. Ces vastes et élégantes berlines climatisées, à la sellerie en cuir pâle, ne pouvaient pénétrer physiquement dans les étroites ruelles de ce village médiéval où résidaient tous les propriétaires des basses terres. Plutôt que de garer leurs véhicules flambant neufs près de leurs villas « de vacances », ils trouvèrent une autre solution.

À l’entrée même du village, ils payèrent pour faire construire l’ultime emblème de leur réussite : un étrange parking asphalté de quarante-cinq places, équipé d’un lave-voitures, d’abris métalliques contre le soleil, et de parfaites lignes blanches délimitant au sol chaque emplacement numéroté.

Là trônaient les voitures de luxe. Là elles prenaient la poussière ; là les faisaient reculer, les éraflaient, les lavaient et les astiquaient à contrecœur les petits-enfants blasés, sans permis de conduire, qui ne s’intéressaient plus au tennis depuis belle lurette. Ces automobiles furent finalement vendues à perte, le lave-voitures se tarit et tomba en ruine. Les mauvaises herbes envahirent les fissures de l’asphalte du parking.

Depuis l’après-midi du numéro du collant, même lorsque Madelaine s’adressait à moi, elle ne me regardait jamais dans les yeux quand mes parents se trouvaient dans notre appartement. J’attendais d’entrer à l’université et, alors qu’approchait la date fatidique de mon départ, je passais le plus clair de mon temps à rêver au jour où mes parents seraient sortis et où, une fois encore, je resterais seul avec Madelaine, comme lors du récent épisode légendaire du collant.

Les précieux jours filaient, rien n’arrivait, et le soir il me fallait écouter ma mère dire bonsoir à Madelaine tandis que, doucement, notre jeune domestique fermait la porte d’entrée, m’abandonnant à un sentiment d’immaturité, prisonnier d’une puissante mélancolie sexuelle qui provoquait en moi une cruelle amertume envers la médiocrité de mes parents. J’ai même envisagé d’une voix bourrue de ne pas entrer à l’université, mais de passer une autre année dans notre ville. Cette suggestion délirante a plongé mes parents dans une fureur noire.

Un matin où je n’en pouvais plus, je suis allé à pied au centre commercial de Court et j’ai acheté un autre collant noir taille B à la vendeuse, qui cette fois s’est ouvertement moquée de moi.

J’ai regardé un moment les noms accolés des deux peintres célèbres sur l’interphone, j’ai arraché le collant noir à son emballage et mes doigts l’ont enfoncé dans la petite boîte à lettres cabossée de Madelaine.

Un soir de cet été-là, avant mon départ pour l’université, mon père était dans sa ferme au-dessus de son village excentrique. Le mouvement régulier de l’air, comme la proximité de quelque nid d’insectes vrombissant, tel était le bruit de l’autoroute. Le long de la côte, l’éloignement rouge des feux arrière des véhicules contournait lentement la montagne avant de disparaître, pareil à une lave visqueuse dans un film documentaire accéléré. Les voies qui s’écoulaient en direction du sud dissimulaient les véhicules, mais la lueur singulière et monochrome des phares nimbait encore et encore la cime des oliviers.

La nuit tombait en contrebas de la ferme de mon père. Sur la route, à mi-hauteur de la colline, il voyait aussi le garage des frères Bonat et les lumières toujours allumées dans l’atelier. Sans but précis, mon père descendit la route vers le village. En passant devant l’atelier des Bonat, il remarqua la double porte entrouverte, la lumière crue et crayeuse, les ombres dures jetées par une ampoule électrique nue, protégée d’un grillage, dont le fil tombait des poutres du plafond. Puis mon père remarqua la silhouette du plus jeune des frères Bonat – celui âgé d’une quarantaine d’années –, allongé en salopette sur le sol en béton. C’était normal, car Bonat se faufilait volontiers sous les véhicules en s’installant sur une curieuse planchette de fabrication maison, montée sur roulettes. Mais Bonat était allongé à plat ventre et il ne bougeait pas.

Mon père l’appela par son nom, tira avec précaution l’une des deux portes, constata que le liquide sombre sur le béton n’était pas de l’huile – ni du liquide de freins. Bonat le Jeune s’était tranché les deux poignets avec une bande métallique bien aiguisée et d’aspect sale.

Bonat était encore vivant et plus ou moins conscient. Mon père se rua sur le téléphone fixé au mur. Bonat s’était sans doute servi de la même bande de métal effilé pour s’attaquer au mince câble qui montait le long du pilier central en bois. L’absence de toute tonalité était sans espoir.

Ce fut sans doute un étrange spectacle. Le crépuscule avait fait place à la nuit, la lune brillait sur la vallée, poudrant d’argent la route qui descendait vers le village. Mon père, ses jambes minces s’activant sous son corps, Bonat en salopette vautré sur les épaules voûtées de mon père, les poignets du mécanicien garrottés de chiffons huileux. Plus haut sur la colline, ils avaient laissé grandes ouvertes les doubles portes du garage, abandonné l’atelier : la lumière froide et tranchante de l’ampoule saignait vers la lueur étale de la lune, les ombres rampaient parmi les rares buissons et cactus secs qui montaient depuis les bas-côtés de la route vers la montagne obscure.

Bientôt, mon père porterait cet homme ensanglanté dans l’obscurité complète, ces bras pendants, le sang qui gouttait des poignets maculant la chemise blanche sur la poitrine haletante de mon père.

Le village était là, devant, au bout d’une descente composée de trois virages ; mon père distingua une silhouette qui se déplaçait sur la surface vert et chair du court de tennis illuminé ; il put même remarquer que le filet était toujours absent, mais soudain Bonat et lui tournèrent violemment à gauche pour pénétrer dans les ténèbres des terrasses plantées d’oliviers.

Alors que mon père accélérait le pas en tenant son fardeau le plus bas possible, ses jambes s’activant sous lui pour garder l’équilibre des deux corps, les branches dures et sèches percutaient parfois le visage de Bonat au-dessus de lui, mais mon père ne pouvait s’écarter davantage des arbres, de peur de tomber sur la terrasse inférieure, un demi-mètre en contrebas.

Mon père et son fardeau allaient de l’avant. Alors le bruit de véhicules filant très vite s’accentua. Le mécanicien marmonna quelque chose, comme si la proximité même de moteurs automobiles le sortait de son état comateux. Aux derniers troncs d’oliviers s’entrelaçait maintenant l’ombre huileuse des phares.

Le sang bien oxygéné du plus jeune des frères Bonat était rouge vif sur la chemise blanche de mon père, dans la lueur des phares de l’autoroute. Les belles chaussures de ville et en cuir de mon père n’étaient guère idéales pour fouler l’argile, le corps écroulé sur ses épaules finit par glisser à mi-chemin du talus et par être abandonné là. Mon père reprit vite son souffle, descendit sur le bas-côté de l’autoroute, en levant vers le ciel ses paumes sanglantes, tel un soldat épuisé se rendant à l’ennemi, les bras dressés en l’air mais curieusement immobiles, tandis que la folle ruée des camions et des voitures fonçait sur lui à travers son oliveraie jadis paisible au bord du lit de la rivière à sec.

Bonat fut transporté en urgence, du talus de la nouvelle autoroute jusqu’à l’hôpital flambant neuf, à l’arrière d’une camionnette de plombier, mon père installé à ses côtés.

Tous les jours, mon père allait à l’hôpital rendre visite à son « ami du village », comme il l’appelait d’un air protecteur, et il refusa de parler à ce crétin de journaliste, Paz Vermici, qui travaillait pour le consternant journal local, si bien que le grand article prévu pour retracer ce que ma mère appelait « l’héroïsme paternel et la destruction tout aussi héroïque de sa plus belle chemise » fut abandonné.

Ma mère parut surprise par les instincts de bon Samaritain de mon père, mais durant plusieurs dîners il expliqua que la petite affaire des Bonat périclitait, que l’aîné des deux frères était une brute épaisse qui tyrannisait le plus jeune et, à voix basse, que l’épouse du jeune Bonat était partie vivre à la capitale avec l’un des fichus contremaîtres qui avaient construit les nouvelles villas du village.

Si cette information fut accueillie avec une sympathie prudente, en revanche on vit d’un très mauvais œil mon père annoncer sur un ton catégorique que, lorsque Bonat sortirait de l’hôpital, son « ami du village » viendrait habiter chez nous dans une chambre d’amis où j’avais bien sûr espéré sans trop y croire que mes parents installeraient Madelaine à plein temps !

« Est-ce là le hobby de ta retraite, de remplir notre maison de rescapés du suicide ? » cria ma mère.

Tout à fait d’accord avec elle, j’opinai avec solennité.

Notre hôte, Bonat, causa moins de tracas que ma mère et moi, ainsi qu’une Madelaine pleine d’appréhension, ne l’avions craint. Il était poli, mélancolique, paisible, doté de manchettes de chemise extraordinairement longues, les cruelles égratignures des branches d’oliviers guérissant toujours à son front. Certains jours, je soupçonnais que ses médicaments expliquaient son calme. Pour un mécanicien, il était d’une propreté méticuleuse (une salle d’eau agrémentait toutes les chambres, mais j’avais les confidences de Madelaine). Il effectua en un tournemain toutes ces petites réparations qui, dans l’appartement, attendaient depuis un an que mon père ou moi nous en occupions.

Malgré tout son temps libre, Bonat ne traînait pas à la maison. Originaire d’un village minuscule, il s’amusait de l’agitation de notre ville, des activités portuaires, et parfois il passait même une heure à contempler la fontaine devant l’hôtel Impérial. Il consacrait beaucoup de temps à se promener dans les principales artères et il aimait s’asseoir dans les cafés, même si j’appris en ricanant que depuis sa tentative de suicide il avait arrêté de fumer.

La nouvelle Daimler de mon père fut bientôt magnifiquement réglée et le soir, en silence, ma mère et Bonat jouaient ensemble aux échecs. Ma mère fut surprise de découvrir un adversaire à sa taille, car j’ai toujours trouvé odieux les jeux de société. Elle ne connaissait que trop bien les petites ruses et les sorties prévisibles de mon père. Certains soirs où Bonat tendait vivement la main pour déplacer une pièce, les longues manchettes de chemise qui couvraient les bandages de ses poignets faisaient bruyamment tomber une autre pièce sur l’échiquier et, tandis qu’assis dans ma chambre je rêvais à Madelaine, ce heurt isolé d’une reine ou d’un pion constituait le seul bruit dans toute la maison pendant qu’en bas ma mère et Bonat faisaient leur partie.

Un après-midi, durant une soudaine et brutale vague de chaleur, Bonat vint trouver mon père et il le remercia, d’un villageois à un autre villageois, pour tout ce qu’il avait fait. Il remercia mon père de lui avoir sauvé la vie ce soir-là au garage. Il lui expliqua que les liens traditionnels de leur village étaient partis en eau de boudin depuis que l’argent coulait à flots, ajoutant que mon père prouvait de manière admirable comment l’esprit de leur village pouvait se perpétuer à notre époque cruelle et égoïste. Il dit à mon père que, malgré ses succès dans notre ville, il n’avait pas oublié ses origines. Bonat remercia mon père de l’avoir porté sur ses épaules à travers l’oliveraie obscure et jusqu’à l’autoroute, sans attendre une ambulance dans ce village isolé, auquel cas, selon l’avis unanime des médecins (ensuite confirmé par Tenis en personne), Bonat aurait perdu tout son sang et ne serait plus de ce monde. Bonat remercia mon père de lui avoir trouvé une chambre individuelle à l’hôpital, rendu visite tous les jours, avant de l’accueillir dans le confort de son propre foyer, lui permettant de partager sa propre table et lui disant de prendre autant de semaines de congé qu’il le jugerait nécessaire pour guérir.

« Mais, monsieur Follana, je suis manifestement contaminé par l’immoralité nouvelle qui fait le malheur de notre village. Je suis amoureux.

— Oh, Bonat, répondit mon père. Non. Pas notre petite Madelaine. Elle est ravissante mais beaucoup trop jeune.

— Je suis tombé amoureux de votre épouse, monsieur. »

Mon père m’a confié qu’il avait alors éclaté de rire, prêt à tout pardonner, certain que les médicaments de Bonat avaient de regrettables effets secondaires. Mais Bonat poursuivit : « En ce moment même, elle m’attend en bas, monsieur. Dans un taxi, bien sûr. Nous ne prendrions jamais la Daimler. Je suis vraiment désolé. »

Là-dessus, Bonat se leva, tendit une main que mon père, ahuri, saisit et garda mollement dans la sienne, puis Bonat quitta notre appartement de la place de l’Hôtel-de-Ville. Mon père sortit sur le balcon et, comme de juste, ma mère, toute pomponnée en daim et hauts talons, attendait à l’arrière d’un taxi garé devant l’entrée de l’immeuble, puis Bonat y monta et le véhicule s’en alla. Mon père secoua la tête, rentra au salon et m’appela. Pas de réponse. Il regarda la table toute proche des rideaux. L’échiquier avait disparu. Ils l’avaient mis dans une valise.

Le jour précis où ma mère a quitté mon père, j’étais très occupé au petit appartement de Madelaine, gauchement assis sur le satané et minuscule canapé à travers lequel on sentait les barres métalliques s’enfoncer dans vos cuisses et vous couper la circulation des jambes.

Debout devant moi, elle s’est retournée pour laisser sa robe de femme de chambre tomber en plis grossiers autour de sa taille, puis glisser le long de ses cuisses bronzées, franchir l’arrière de ses genoux et rejoindre le sol, tandis que de l’index elle barrait ses lèvres ourlées et prenait des expressions de surprise effarouchée typiques de cette actrice nord-américaine, Marilyn Monroe.

Elle s’est dégagée de la robe et a tiré sur le rebord du canapé, lequel s’est déplié pour faire un affreux lit.

« Tu l’as déjà fait ?

— Deux fois.

— Sainte hostie ! s’écria Madelaine sans me regarder, en proie à une authentique curiosité. Montre-moi ce que tu sais faire. »

Par une matinée étouffante, à la table du petit déjeuner où je me suis retrouvé un moment seul, Maddy s’est penchée vers mon oreille pour chuchoter : « Merci pour ton cadeau, mais aujourd’hui je ne porte même pas de petite culotte ! » Elle débarrassait la table, ma mère et Bonat étaient à la cuisine. J’ai violemment sursauté et renversé mon jus d’orange. Madelaine s’est éloignée de moi.

Au cours de la semaine suivante, alors que mon cocu de père écumait les cafés et que ma mère était en cavale avec Bonat, j’ai aidé Madelaine à nettoyer notre grand appartement de la place de l’Hôtel-de-Ville, afin que nous ayons davantage de temps pour faire l’amour. Parfois, ses cheveux mouillés lui collaient au front, le soir, quand elle rentrait chez elle. Tandis que nos serpillières décrivaient leurs grands arcs humides, nous nous approchions l’un de l’autre sur le carrelage du salon, jusqu’à ce que nos deux seaux se touchent presque, alors je me penchais en avant pour l’embrasser.

J’ai appris à faire un lit correctement ; bien bordé pour que les draps étranglent quasiment le matelas. Quelles brèves journées. Avant de faire tous ces lits, nous roulions sur celui de mes parents, sur le mien, sur l’ancien lit de Bonat, sur le toit et nous nous caressions avec passion dans l’ascenseur – et une fois chez elle Madelaine m’a enfin laissé entrer dans sa chambre plutôt que de nous installer sur l’horrible canapé pliant.

Elle parlait autant qu’elle grondait, elle employait à tout propos le juron bien senti « Sainte hostie », elle me mordait puis criait. Elle fumait souvent une cigarette après l’amour, mais elle n’achetait jamais les siennes, se servant dans les miennes. Lorsque nous étions allongés nus l’un à côté de l’autre, que chacun regardait le corps de l’autre et que nous fumions à loisir (seulement chez elle ; dans notre appartement, nous nous relevions aussitôt, remettions de l’ordre dans nos vêtements malmenés, en pouffant de rire, au cas où mes parents auraient fait irruption), elle parlait volontiers et j’aimais écouter son pittoresque accent des montagnes : « Ton père est parti, mais il va revenir et il t’expliquera tout. Une femme de chambre est capable de lire vingt secrets sur les draps d’un lit d’hôtel défait. » Elle a soufflé la fumée de sa cigarette. « Les ondulations du coton sur le drap de lit froissé me disent si un homme d’affaires en voyage a dormi sur le dos ou sur le flanc, et de quel côté. Je peux aussi savoir s’il a dormi tout habillé parce qu’il avait bu. Je peux savoir si un client a passé une nuit agitée ou une bonne nuit reposante. Les vieilles dames, par exemple. » Elle a soufflé un nouveau panache de fumée. « Elles ne bougent presque pas en dormant. Sainte hostie ! On dirait qu’elles ont déjà accepté de s’installer dans leur cercueil. On dirait qu’elles font glisser leur corps menu hors d’un tube pour le fourrer entre les draps. » Elle a plissé les yeux en me regardant d’un air menaçant. « En voyant le lit à peine défait d’une petite vieille, j’ai souvent été tentée de simplement aplatir les couvertures du plat de la main, me convainquant que ce serait parfait comme ça ! Mais bien sûr que non. Il faut tout changer. Un client quelconque ne s’en apercevrait peut-être pas, mais les petites vieilles, rien ne leur échappe. Il faut absolument que leur chambre soit encore plus propre qu’une autre.

« Les jeunes couples ou les hommes d’affaires en déplacement, ils s’en fichent. L’homme d’affaires mange à l’œil, c’est sa boîte qui paie. C’est toujours des rustres. Les jeunes couples, ils ne pensent qu’à faire l’amour loin du train-train habituel. Lolo, je sais combien de fois un couple de jeunes tourtereaux l’a fait pendant la nuit ! Je devine même dans quelles positions. »

Je me suis redressé sur un coude.

« Quand ils changent de position, ils entortillent le drap du dessous. Même s’ils le remettent en place le lendemain matin, on voit bien les configurations des plis, comme les anneaux sur un arbre qui te disent son âge. Si tu regardes avec attention, tu peux déterminer les intervalles de temps jusqu’à ce que le drap soit complètement bouchonné ; et puis si c’est l’été, tu peux peser la quantité de sueur qu’il contient. Voilà un bon indice.

« L’hôtel de ton père a toujours été comme ces bons vieux établissements dont il parlait. Tu te rappelles, le soir, comment nous ouvrions les lits pendant que les clients dînaient en bas, et nous placions de petits chocolats fourrés à la fraise sur les oreillers ? Parfois, les amoureux étaient tellement pressés de sauter au lit ensemble que je retrouvais un chocolat aplati et sa garniture rouge tout écrasés et fondus sur le drap pendant la nuit.

« Certains clients laissent un pourboire aux femmes de chambre parce qu’ils font la grasse matinée tous les jours de leurs deux semaines de vacances et que nous ne pouvons pas faire leur chambre. Bon Dieu, Lolo. Certaines personnes dorment tellement qu’elles croient sans doute qu’elles ne mourront jamais. »

Elle a continué : « Il y avait une crapule d’homme d’affaires qui descendait toujours à l’Impérial et qui m’a tapé sur les fesses un jour où j’étais pliée en deux au-dessus du chariot dans le couloir – je n’étais même pas majeure à l’époque –, le vieux salaud ! Il ne m’a jamais laissé le moindre pourboire. Il possède une usine de tissu un peu plus haut sur la côte, qui fabrique des vêtements. Eh bien, la vieille Pepa et moi, on s’est bien vengées. Alors qu’il dînait et qu’on préparait sa chambre pour la nuit, on a ouvert sa valise posée sur le meuble à bagages, afin de disposer sur le lit son beau pyjama en soie. Il y avait son pyjama au-dessus de la valise et puis une flopée d’échantillons : des chemises de nuit scintillantes fabriquées dans son usine ; l’une d’elles, eh bien ! » À cette seule pensée, elle est partie d’un grand rire. « L’une de ces chemises de nuit était écarlate et elle présentait une grande découpe là... là où se trouvent les fesses de la femme ! Alors la vieille Pepa et moi on a disposé avec soin le pyjama du gros homme d’affaires d’un côté du lit et cette chemise de nuit scintillante au derrière fendu, juste à côté ! Quel spectacle... Comme s’il s’agissait pour nous d’un couple marié mais sacrément coquin ! Seigneur, nous avons ri ensemble pendant tout le reste de notre travail, et le lendemain matin aussi, quand nous avons croisé le gros homme d’affaires qui avait l’air en pétard. Mais il ne m’a plus jamais embêtée. Il ne faut pas que tu racontes ça à ton père.

« Les femmes de chambre savent tout. Quand une vierge la perd, le drap du dessous est toujours escamoté. D’habitude tu le retrouves roulé en boule dans le tiroir de la penderie, avec les taches noires qui suintent au travers. Un jour que je faisais une chambre toute seule, j’ai déplié l’un de ces draps et, comme sur une peinture, on voyait le contour sanguinolent du corps d’une fille : la jambe, la cuisse, une fesse, et puis une joue et le nez, l’orbite de l’œil. » Elle a éclaté de rire. « Dans l’hôtel où je bossais juste avant celui de ton père, j’ai un jour découvert un doigt de pied presque entier ; le gros, avec l’ongle toujours dessus, au fond d’un lit. Pas de sang, on aurait dit qu’il avait séché et qu’il était tombé de lui-même. Ce client-là devait avoir la lèpre.

— Au fait, Madelaine, que dirais-tu à propos de ces draps-ci, dans ton propre lit ? murmurai-je.

— Mes draps ? » Elle s’est mise à chuchoter : « Ils ne contiennent pas assez d’indices. Pour le moment. »

Et elle m’a embrassé.

Il me restait seulement deux jours avant mon départ pour la capitale et l’université. Mon père m’a dit avec une ironie désabusée : « Ne sauve jamais la vie de personne ! »

Il m’a demandé si j’allais bien, puis conseillé de ne pas m’inquiéter pour mes études, de ne pas me laisser affecter. Il m’a assuré que ma mère et lui-même allaient « tout mettre au clair ». J’ai acquiescé, il a souri et ajouté : « Tu recevras des chèques de chacun de nous deux, nous allons rivaliser pour être ton parent préféré ! Tout le monde se sépare à notre époque. Ne te scandalise pas. »

Qui a vécu un grand bouleversement émotionnel suppose souvent, sans la moindre raison valable, que l’objet de sa passion a connu un émoi similaire. Madelaine m’a ouvert la porte avec un calme olympien. « Je ne peux pas te voir aujourd’hui », annonça-t-elle.

Je me suis penché vers son petit nez. « Pour de vrai ? »

Très vite elle a soupiré et s’est effacée. Je suis entré, en regardant déjà les fenêtres. Puis je me suis retourné. Elle portait sa robe de chambre ainsi que ces affreux chaussons pelucheux, chacun décoré d’une tête d’âne.

J’ai ri. « J’adore tes chaussons.

— Tu m’as dit que tu les détestais, Lolo ! »

Elle pouffait de rire, mais tentait de résister.

Cessant de la houspiller, j’ai dit : « Nous allons dormir ensemble. Dans le noir. »

Je me suis approché de la fenêtre de la chambre et j’ai commencé à tripoter les lanières de toile usées qui permettaient d’abaisser les volets extérieurs à clairevoie. Elle a tendu le bras pour me toucher la main, ce qui m’a aussitôt figé.

Je me suis tourné vers elle et j’ai dit : « Nous allons être ensemble dans l’obscurité, dans les bras l’un de l’autre comme si ça devait durer toute la nuit, même si je sais que tu dois aller nettoyer nos toilettes après la sieste – mais voilà toute la nuit que je peux créer pour nous deux, Madelaine. J’avais espéré que lorsque j’irais à l’université, tu viendrais me rendre visite, et que nous pourrions passer une nuit entière ensemble dans un hôtel, écouter les scooters et la circulation se réveiller à l’aube, écouter les grondements de la plomberie et tous ces bruits qu’on entend dans ces fichus hôtels.

— Je ne crois pas que ce soit une bonne idée, Lolo.

— Je sais. Alors j’aimerais simplement m’allonger près de toi, pour que nous restions calmement dans l’obscurité, ensemble, et faire comme si c’était la nuit. »

Elle a baissé les yeux, ses doigts ont quitté ma main, puis ils ont fendu l’air pour tirer, avec toute la familiarité due à l’expérience, sur la mince bande de tissu qui faisait lentement descendre les volets, dont les lattes horizontales laissaient passer des lignes éblouissantes d’une lumière intense, jusqu’à ce que le volet entier pesât de tout son poids sur le rebord de la fenêtre et que chaque latte claquât contre la latte inférieure, plongeant ainsi la pièce dans l’obscurité. Puis elle a fermé la porte de la chambre.

« On voit de la lumière sous la porte. » Ma voix semblait menaçante dans le noir.

Elle a fait tomber la robe de chambre de ses épaules, en déplaçant un peu d’air, puis elle s’est accroupie pour obturer à l’aide de ce vêtement le rai de lumière sous la porte. Maintenant, la chambre était entièrement obscurcie. L’espace d’un instant, j’ai redouté de voir ses seins blancs, mais lorsqu’elle s’est approchée de l’autre côté du lit, j’ai discerné la pâleur mouvante de ses fesses et le fantôme du bikini. Nous nous sommes allongés sur le lit. Il y a eu deux bruits feutrés quand ses horribles chaussons sont tombés de ses pieds sur le carrelage. Elle a eu un petit rire et j’ai souri ; alors elle a sans doute aperçu la blancheur de mes dents. Nous sommes restés un moment immobiles, puis nos corps se sont montés dessus. Elle m’a laissé lui faire des choses que nous n’avions pas encore faites.

Ensuite, en proie à une sorte de terreur respectueuse, ma voix monocorde s’est élevée dans l’obscurité : « Je t’aime. »

Madelaine n’a pas répondu.

Puis nous nous sommes bel et bien endormis dans des ténèbres si épaisses que ç’aurait pu être une rassurante nuit d’hiver. Jusqu’à la sonnerie assourdissante du réveil, aussitôt redoublée par le tintement sourd d’un autre réveil gauchement dissimulé au fond d’un tiroir, qu’elle avait prudemment réglé à un moment ou à un autre. J’ai écouté le bruit du bidet, puis dans la pénombre je l’ai regardée se glisser avec diligence dans sa robe de femme de chambre pour aller nettoyer notre tragique foyer.

Le lendemain je devais partir pour l’université et je devinais que Madelaine ne résiderait plus dans notre ville au moment de l’Épiphanie, quand je reviendrais pour les vacances. Car elle évoquait souvent, avec une fréquence que je trouvais détestable, son village de montagne, ajoutant qu’il lui manquait beaucoup.

Sans m’annoncer et pour éviter de lui parler à l’interphone, j’ai gravi les étages jusqu’à son appartement. Comme j’avais énormément fumé ces derniers temps, je suis resté quelques instants sur le palier devant la porte, afin de ne pas arriver hors d’haleine pour le premier baiser, au seuil de son modeste appartement.

Dans ces immeubles, une porte peinte en violet sépare la cage d’escalier du couloir, une porte où s’intègre une haute et mince bande de verre armé anti-feu.

Debout sur ce palier, j’ai soudain entendu l’écho familier de la porte du petit appartement de Madelaine qui s’ouvrait, la pause hésitante et prévisible quand elle regardait des deux côtés du couloir, puis le silence suffocant où elle embrassait rapidement un homme pour lui dire au revoir sur le seuil de chez elle, ainsi qu’elle le faisait avec moi chaque fois que nous nous étions retrouvés là.

Je me suis raidi et j’allais m’engager dans l’escalier pour descendre à l’étage inférieur, lorsqu’une silhouette est passée devant la mince bande de verre en se dirigeant vers l’ascenseur. Quelques minutes plus tard, j’ai redescendu l’escalier d’un pas morose et je n’ai jamais revu Maddy. Bien sûr, de qui donc pouvait-il s’agir, sinon de mon père ?

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