Le dernier paradis de Manolo
La fête de Tenis, le 17
Décor : la villa de Tenis sur la côte, au-delà de l’aéroport.
Dramatis Personae : la belle Lupe (épouse de Tenis), Tenis lui-même, leur jeune et jolie baby-sitter dont j’ai oublié le nom, les deux fillettes qui sont mes fichues petites filleules, l’architecte de la villa, une vraie infirmière, une fausse infirmière (toutes deux en tenue d’infirmière et bas blancs), Mendez des « gens de Mendez » (l’inspecteur principal des impôts du district), son épouse, le chef de la brigade des pompiers de notre ville, son épouse, le commissaire de police local, son épouse, un boucher local (avec minerve), Sagrana (mon comptable), Solielian, propriétaire du principal crématorium, accompagné de son épouse glacée – la première entrepreneur de pompes funèbres de notre ville.
Le seul soulagement que m’a procuré cette liste d’invités, c’était que mon dentiste, en fait notre dentiste à tous, Villon, n’y figurait pas.
La villa de Tenis a été construite parmi les dunes de sable de la plage, non loin de Lacas et de l’aéroport international de notre ville. Tenis prétendait aimer les avions, mais à l’époque de notre jeunesse où ils me fascinaient, lui-même ne manifestait aucun enthousiasme pour eux. Après avoir effectué deux survols de sa villa dans un Cessna bleu, il s’est désintéressé de ses cours de pilotage.
Il a fait partie des très rares personnes à obtenir des autorités la permission de faire construire une jetée où amarrer son hors-bord, qu’il utilisait parfois pour aller travailler du temps où il était consultant à l’hôpital général. Jusqu’à ce que la corvée consistant à se changer et à apponter à la marina l’en dissuade.
Même Tenis n’a pas réussi à obtenir un permis de construire pour une jetée donnant directement sur la plage, mais un éperon de rochers roses saillait tout près de sa maison, à l’endroit où la côte s’achevait en un petit promontoire avant de s’incurver de nouveau pour former une nouvelle baie sablonneuse vers le sud. On avait fixé une passerelle en aluminium moulé, peinte en noir et dotée d’une main courante, sur les rochers roses afin de pouvoir accéder à une modeste jetée où le célèbre hors-bord noir était amarré. Célèbre, car un jour où une forte tempête était annoncée, Tenis avait fait retirer les moteurs et transporter la coque pour la mettre à l’abri dans son immense piscine – même si les fillettes y jouaient volontiers. Le bateau fut ainsi sauvé de la tempête, mais le gasoil s’étant alors écoulé des tuyaux, toute la piscine fut souillée, après quoi il fallut la vider, la nettoyer au détergent, puis la remplir de nouveau. Finalement, le gasoil avait imprégné le ciment entre les carreaux, si bien que Tenis dut refaire tout le carrelage à neuf. Il en vint alors à détester son hors-bord noir, mais il fut contraint de le garder à cause de ses enfants qui grandissaient et le trouvaient très amusant.
L’architecte invité ce soir-là avait été choisi à ma place pour concevoir et réaliser la maison de Tenis, ce qui constituait toujours une source de tensions entre nous – et la vraie raison pour laquelle il nous avait invités tous les deux. Il y avait malgré tout de nombreux problèmes avec les portes coulissantes, l’accès au rez-de-chaussée à partir de l’étage supérieur, le froid qui régnait dans la villa en hiver et le prix à payer pour le câblage des ordinateurs quand il avait fallu défoncer tous les murs et y créer des niches, moyennant quoi Tenis en était venu à détester son designer préféré. J’étais content de ne pas avoir décroché ce contrat, car j’étais plus jeune à cette époque et vu que je ne suis même pas architecte, moi aussi j’aurais commis maintes erreurs.
Pour cette fête du 17, Sagrana, mon comptable, était passé dans la soirée me chercher aux Phases Zone 1 afin de m’emmener en voiture à la villa de Tenis. Je m’amusais toujours de voir mon comptable conduire penché sur le volant, tandis que ses crucifix et ses rosaires se balançaient sous le rétroviseur central. Sur son nez étaient perchées ces lunettes aux verres étrangement plats, dont il prétendait avoir le besoin impérieux pour conduire, alors qu’il ne mettait jamais la moindre paire de lunettes dans toutes ses autres activités, surtout pour établir sa méticuleuse comptabilité.
Le coucher de soleil était magnifique ; mon contemporain et moi sommes restés silencieux pendant que nous roulions au-delà du littoral aujourd’hui construit, à Lacas, près du bout de la rangée de lumières de la piste d’atterrissage, puis deux kilomètres plus loin vers le sud, nous avons bifurqué sur la longue route droite et goudronnée en direction de la propriété de Tenis.
Tous les soirs, on voyait approcher de très loin les avions qui viraient sur l’aile au-dessus de la mer obscure au crépuscule, leurs feux de navigation d’un blanc intense, qui semblaient accrochés au train d’atterrissage avant et sertis à la naissance des deux ailes, tremblant dans l’air chaud telles des gouttes d’argent toutes prêtes à tomber librement dans la mer.
La longue ligne droite aboutissait à une colonie de maisons somptueuses, mais les extravagantes villas pseudo-modernistes des voisins de Tenis étaient de simples résidences d’été. Ces voisins passaient le plus clair de l’année à la capitale, ce qui était une bonne chose, car ainsi ils ne seraient pas là. Tous les gens du cru, c’est-à-dire nous-mêmes, méprisions injustement les nouveaux venus originaires des grandes villes.
Il y avait déjà des voitures garées dehors. Sur la grande aire de stationnement, j’ai remarqué que pas un seul véhicule n’était garé correctement, à côté d’un autre. Toutes ces berlines occupaient au moins l’espace de deux voitures, ou bien faisaient un angle original mais brouillon avec le véhicule adjacent. J’ai compris que ces positions décidées sciemment par les propriétaires des voitures annonçaient le langage corporel inconfortable qu’eux-mêmes allaient adopter durant toute cette soirée, chacun se tenant soigneusement à distance des autres.
Alors que nous entrions dans la maison pour déboucher sur la pierre bleue de la terrasse qui longeait la piscine, en évitant les paons décérébrés et peut-être violents qui se promènent en liberté sur la propriété de Tenis, les avions de ligne qui arrivaient se rapprochaient encore. Peut-être s’agissait-il simplement de plus gros appareils ? J’ai levé les yeux vers eux et, quand j’ai pris un verre sur un plateau tenu par une fille absolument ahurissante vêtue comme une infirmière, je suis resté seul contre la rambarde au-dessus de la plage à regarder les avions atterrir l’un après l’autre.
Mais j’ai aussi observé les femmes en tenue d’infirmière. J’ai souhaité qu’il se passe une chose choquante. J’ai rêvé de goûter ce soir-là à la décharge érotique d’un coup d’œil au-dessus de l’inévitable bas blanc d’une infirmière. J’ai vu qu’un peu plus loin la belle Lupe et Tenis se débattaient avec les plateaux du barbecue, et que Sagrana, un Perrier à la main, s’était sans plus attendre plongé dans une discussion cruciale avec l’inspecteur général des impôts.
Je me suis senti seul. J’ai remarqué que quatre ou cinq paons imbéciles étaient rassemblés au fond du jardin et nous évitaient ostensiblement. Ils étaient autrefois confinés dans la partie aviaire du terrain, mais ils s’étaient tous échappés pour se reproduire entre eux, ce qui les avait rendus fous. Ils sautaient souvent sur les toits, et à l’aube on les entendait volontiers parader sur les tuiles des chambres réservées aux invités. De fait, j’avais renoncé à passer la nuit dans cette villa à cause de cette engeance. La présence magique de Lupe ainsi que l’amour coupable et enflammé que je lui portais me suffisaient : je n’avais pas envie, par-dessus le marché, d’être réveillé par une saleté de paon qui me regarderait dans le blanc des yeux.
Je me suis retourné pour observer les avions, comme je le faisais depuis l’enfance. Ces jets étaient tellement silencieux, en comparaison de l’époque du DC-8 stretch series. Ces Boeing et ces Airbus violemment informatisés avaient leurs volets entièrement sortis, ils se cabraient et résistaient, le nez levé en une posture à la fois hautaine et hésitante. Ils semblaient retenus par des laisses invisibles qui les tiraient en arrière et les faisaient trembler un peu comme des chevaux. Ces avions de ligne presque entièrement silencieux disparaissaient dans la rangée de palmiers située au bout de la propriété de Tenis et on ne les revoyait jamais, pas plus qu’on n’entendait le hurlement du flux inversé des réacteurs. Je suis retourné vers les invités en hochant la tête et en souriant ; puis, d’un trot aimable, j’ai gravi les marches incurvées pour contourner le jardin de cactées éclairé par des projecteurs verts.
« Lolo chéri », a lancé Lupe en faisant claquer un gant de four argenté vers Tenis.
J’ai embrassé Lupe sur les deux joues. Elle me plaisait beaucoup. Non. J’étais amoureux d’elle. Elle portait des hauts talons, mais aussi un survêtement blanc à la coupe impeccable qui soulignait sa minceur, en coton aurais-je dit, si j’avais pu la toucher. Pour une brune – ce n’était pas mon idéal féminin –, Lupe Tenis comptait parmi les femmes au physique le plus séduisant que je connaissais. Je détestais prendre un bain de soleil et nager avec elle autour du ridicule hors-bord de son mari, car elle était si belle qu’il me semblait toujours qu’elle me livrait son intimité en se montrant simplement en monokini. Ce n’était bien sûr pas le cas. C’était à cause de ses yeux noirs incrustés dans ses joues plates et lisses et à cause des angles de son front qu’elle paraissait toujours attentive. Dans la lumière, ses cils battaient constamment. Elle ne montrait pas la moindre trace, en tout cas nulle part où mes yeux pouvaient se poser, de ses deux grossesses. Par miracle, étant mariée à Tenis qui fréquentait des chirurgiens esthétiques, elle avait de petits seins, authentiques et qui ballottaient à peine quand, sans haut de bikini, elle jouait au volley-ball dans la piscine avec nous. Et pourtant, je l’avais de mes yeux vue donner le sein à la benjamine.
Sombrement, Tenis annonça : « Lupe a mis du pétrole sur le barbecue. »
L’une de mes filleules, Eva, l’aînée, éclata d’un rire excité et se mit à décrire des cercles frénétiques autour de mes chaussures italiennes cirées, en criant : « Du pétrole ! »
Lupe s’expliqua : « Aucun des bidons du garage ne porte la moindre étiquette. Je suis certaine que Lolo a étiqueté tous ses bidons. Tu es méticuleux, Lolo, alors que cet imbécile à qui les gens confient leur vie ne pense même pas à étiqueter les bidons dans son garage. Eh bien, chuchota Lupe, nous ferions mieux de consulter le chef des pompiers. »
Puis elle descendit l’escalier en trottinant tandis que nous la regardions tous deux.
« Tu sais pourquoi elle a invité ce boucher ? Simplement pour avoir des saucisses fraîches et de la bonne viande hachée. » Tenis montra de la main un grand plateau métallique protégé d’une feuille de papier antigraisse semi-transparent, les cercles et les tubes de viande collant par en dessous.
J’ai pouffé de rire. Les moindres facéties de Lupe me faisaient littéralement fondre.
« C’est tellement évident, la raison de notre invitation. Le type à la minerve. Ce matin, quand il livré tout ça, la petite Claudia – notre benjamine, Lolo... » Il a haussé un sourcil. Mon manque d’intérêt pour les enfants, même pour mes filleules, et mon incapacité à me rappeler les âges, les anniversaires et jusqu’au prénom des enfants concernés, étaient de notoriété publique. Car les gens qui vivent à l’écart du temps des enfants semblent à l’arrêt ; votre propre vieillissement est moins clairement manifesté que par la croissance furieuse des fils et des filles qui vous entourent.
« Je sais », fis-je d’une voix ferme.
Tenis chuchota : « La petite Claudia l’a poussé dans l’escalier, et pourtant il est revenu ce soir. Avec une minerve. J’ai tellement honte. Et puis j’aurais pu lui recommander quelqu’un de mieux pour les cervicales. » Il se tourna vers moi. « Comment vont les affaires, Lolo ?
— Bien. Et toi ?
— Pareil. Que penses-tu de mes infirmières ? Elles sont belles ?
— Laquelle des deux est la vraie ?
— Devine.
— Aucune idée. Toutes les deux sont charmantes. »
Il vida son verre et haussa une fois encore un seul sourcil.
Le chef des pompiers, debout en contrebas près de la piscine avec son épouse et Lupe, nous adressait un signe de la main : « Laissez tout ça tranquille un moment, que ça s’évapore ! cria-t-il.
— D’accord, répondit Tenis vers le niveau inférieur, avant de me dire sur un ton plus intime : Quel idiot. Imagine le scandale en cas d’incendie. »
Lupe a remonté l’escalier. Elle est d’une maladresse incorrigible : quelques instants plus tard, elle a fait tomber tout un paquet de saucisses et de hamburgers sur les briques rustiques du patio. D’un geste vif, elle avait ôté le papier antigraisse ; la viande avait momentanément adhéré au-dessous de la grande feuille, avant de tomber par terre.
« Oh non », fit-elle d’une voix furieuse.
Je me suis agenouillé pour l’aider à ramasser la viande crue. Elle a écarquillé ses yeux aux iris si sombres dans tout ce blanc, avant de les tourner vers l’escalier. « Tsss. »
Elle a souri. Je l’ai regardée se pencher pour prendre un tuyau d’arrosage parmi les troncs des jeunes palmiers et tourner un robinet en forme de grenouille. Lupe s’est servie du jet d’eau pour retirer de la viande les fragments de terre.
« Nous servirons ces morceaux à M. et Mme Mendez. »
J’ai éclaté de rire.
Les toilettes du rez-de-chaussée étant occupées par des épouses babillardes, je suis monté à l’étage pour utiliser celles que je savais situées près de la chambre de Lupe et Tenis, où les montants du lit avaient été taillés dans un mât de bateau. En pénétrant dans la salle de bains attenante, je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer, et ensuite d’examiner, la profusion de vêtements et de sous-vêtements féminins – qui ne pouvaient certes pas appartenir à une seule femme – épars sur le lit, y compris des emballages déchirés de bas blancs, couverts d’illustrations grandioses. Certains de ces vêtements avaient été froissés et aplatis par le poids de plusieurs corps qui avaient pesé sur eux. Plusieurs vêtements et emballages de Cellophane, tombés du lit, gisaient par terre alentour. En proie à un sentiment déprimant, j’étais convaincu que certains de ces sous-vêtements mêlés appartenaient à Lupe.
Lorsque je suis retourné près de la piscine, les avions de ligne qui atterrissaient étaient devenus de simples lumières, mais si proches qu’on apercevait les hublots à peine éclairés de la cabine. Debout à côté de la piscine, nous bavardions et buvions en savourant la douceur de la soirée. Les infirmières proposaient de nouveaux cocktails sur des plateaux et les filles de Tenis, en proie à l’ennui, après avoir suivi en chuchotant la démarche raide du boucher affublé de sa minerve, qui leur jetait des regards noirs et désespérés, étaient montées jouer en haut ou, par bonheur, se coucher. J’ai fait un détour pour discuter un moment avec ce boucher, qui m’a fait l’effet d’une personne raisonnable et estimable. Sans doute étais-je d’humeur expansive, car j’ai même parlé à l’architecte de la villa ; plus précisément, nous avons évoqué cette horreur que constituait la nouvelle salle de bingo du complexe portuaire.
Il y avait une sorte de musique inédite que je ne comprenais pas – une découverte de Lupe, qui se tenait à la page – diffusée par les haut-parleurs étanches accrochés en permanence autour de la piscine. Les plateaux de cocktails semblaient animés d’un rythme plus rapide. Il y avait quelques hors-d’œuvre : de la salade russe et une excellente salade au thon, dont nous nous servions sur une longue table dressée juste derrière la porte coulissante, dans l’énorme salon du rez-de-chaussée.
Soudain, Tenis s’est matérialisé avec son stéthoscope. Alors que chacun de nous prenait position dans la queue au bout de la table du buffet, notre assiette de nourriture à la main, Tenis insistait pour procéder à un examen médical individuel.
Tenis nous a fait asseoir au bord de la table, puis il a pris notre tension en utilisant ce brassard ridicule qui me faisait régulièrement penser aux détestables leçons de natation que mon père avait essayé de me donner. L’une des infirmières gonflait ce brassard à bloc en serrant plusieurs fois une poire en caoutchouc, pendant que l’autre griffonnait notre tension dans un calepin sous la supervision frénétique et joueuse de Tenis. Puis il nous a demandé d’ouvrir notre chemise et il a écouté le bruit de notre poitrine ; même les épouses du commissaire de police et du chef des pompiers ont dû déboutonner le haut de leur corsage afin qu’il puisse y glisser l’embout désormais tiède du stéthoscope.
Alors Tenis nous a demandé si nous avions des problèmes physiques particuliers qui auraient pu le pousser à entreprendre un examen plus approfondi avec l’aide de ses « belles assistantes ».
Perversement, il y a eu un certain nombre de volontaires qui avaient des « problèmes ». Le cou du boucher a été palpé et sa minerve ajustée, tandis que les deux infirmières l’encadraient. Une petite boule, source de soucis, sous le bras de l’architecte était simplement une glande sudoripare enflammée que nous avons tous eu la chance d’examiner. Le flic avait des ulcères à répétition, si bien que Tenis l’a doucement palpé et exploré, avant de nous faire une conférence tout à fait fascinante sur les ulcères, puis, pour le plus grand plaisir du flic et au désespoir de son épouse, Tenis s’est servi d’une des infirmières pour expliquer comment déceler les problèmes liés à l’abdomen.
Jusque-là les choses avaient été à la fois macabres et amusantes, mais la situation est devenue nettement plus sinistre quand Solielian, le propriétaire du crématorium et du cimetière, avec l’aide de sa femme l’entrepreneur de pompes funèbres, a mesuré chacun de nous avec un long mètre souple, en plaisantant seulement à moitié, pour déterminer la taille de notre futur cercueil. Puis, à la place d’un autre plateau de cocktails, la plus jolie des deux infirmières, celle dont je soupçonnais que ce n’était pas le vrai métier, est arrivée avec un plateau de seringues stériles et de fioles en plastique.
Tenis a prononcé un petit discours sur le taux admirablement bas des divers cholestérols dans notre région modèle, en comparaison d’autres régions (qu’il a nommées) de l’Europe du Nord. Il a insisté sur la précision des estimations de ces taux de cholestérol et sur l’utilité de cet outil pour prédire de futurs problèmes physiques. Puis il a demandé des volontaires pour fournir des échantillons de sang qu’il comptait faire analyser au labo.
« Hé. N’importe où ailleurs, ce genre de truc coûte dans les soixante mille. »
Aussitôt, ce satané Sagrana a levé la main ! Je me suis senti vaguement trahi, mais tout cela paraissait très professionnel. Tenis lui a planté l’aiguille dans le bras avec dextérité, puis il a suggéré au patient de regarder sa belle assistante droit dans les yeux. Le sang a été prélevé puis transféré dans la fiole, le bras de nouveau piqué pour y injecter une solution antibactérienne, et l’une des belles assistantes a posé un petit pansement transparent sur le « patient ».
C’était encore un coup de génie de Tenis. Tout le monde s’est senti inquiet, mais personne ne l’a reconnu, et nous étions contraints de participer à cette horrible mascarade afin de prouver à tous que nous étions comme cul et chemise avec un célèbre médecin, spécialiste du cœur. Les machos endurcis tels que le flic et Mendez ne pouvaient vraiment pas refuser cette prise de sang, surtout devant leurs épouses, à qui Tenis a proposé de ne pas subir ce test, mais ces dames aussi ivres que nous tous se sont portées volontaires et ont tendu leur bras adipeux en détournant de l’aiguille leur visage aux traits tordus par un rire grimaçant tandis qu’on procédait à la prise de sang. Mais j’étais certain d’avoir vu leurs époux pâlir.
Sagrana et moi avons échangé un regard complice. Il était difficile de ne pas être ravi par la présence de Mendez ce soir-là à la villa. Nous savions que cette crapule entretenait des visées illusoires sur le fauteuil du maire, et nous imaginions très bien la litanie de ces mots fatals dans son esprit calculateur : « des filles déguisées en infirmières », « l’alcool », « des examens médicaux pervers », « des seringues hypodermiques ». Peut-être dans sa paranoïa imaginait-il déjà Paz Vermici, de l’affreux journal local, s’emparant de cette histoire pour en faire ses choux gras dans ce torchon.
Une queue s’est très vite formée pour les prises de sang.
J’avais laissé ma veste dans l’entrée spacieuse et j’ai remonté ma manche de chemise en rejoignant la queue. Alors que mon tour approchait, j’ai remarqué le soin avec lequel Tenis jetait les seringues usagées dans un sac plastique que la belle infirmière lui présentait. J’ai aussi remarqué la manière dont elle se tenait, les deux bras tendus afin d’ouvrir en grand le sac-poubelle, les jambes bien écartées. Sans doute était-ce elle la fausse infirmière.
Comme je subissais la prise de sang, à ma grande horreur Tenis s’est mis à parler aux invités – chacun debout, une main plaquée contre le petit pansement à la saignée du coude – de cette terrible hypocondrie dont je souffre depuis toujours.
« Un jour, Lolo était à son agence », commença Tenis d’une voix forte, tandis que l’une des infirmières me plantait gentiment une aiguille dans le bras. « Il s’est mis à sentir une sorte de constriction de la poitrine et une douleur juste ici, sur le sternum. » Sa main gantée a indiqué l’endroit au milieu de mon buste, puis il m’a pincé la peau du bras. « Lolo est un pleutre patenté et la douleur n’est pas passée. En fait, au fil de la matinée, cette sensation s’est aggravée et la douleur n’a fait qu’augmenter. »
J’ai regardé la belle infirmière droit dans les yeux. Une blonde évidemment, mais sans doute une fausse blonde ou bien dotée d’une perruque, car elle avait les sourcils bruns. J’ai senti une brève et intense pression sur mon bras. J’étais certain que ma tension chutait alors même qu’on me perçait la peau. L’infirmière a souri.
Mais la voix de Tenis a poursuivi : « Lolo m’a téléphoné. La première fois vers dix heures ce matin-là, et puis il n’a pas arrêté de m’appeler, environ toutes les trente minutes. À l’heure de la sieste, Lolo m’a décrit des suées, un rythme cardiaque accéléré et bientôt une intense douleur pectorale : il était convaincu d’être au bord d’une terrible crise cardiaque. J’ai fini par craquer, je lui ai dit de quitter son agence pour venir à mon cabinet de consultation. Il est arrivé atterré, en souffrant toujours de la poitrine. Je me suis préparé à l’examiner et je lui ai demandé de retirer sa chemise. Pile au milieu du buste, il avait un gros bouton rouge et jaune sur le point d’éclater. »
Tous les invités ont hurlé de rire, comme le public réuni dans un studio de télévision pour une émission de variétés populaire le samedi soir – ce que la soirée était très exactement en train de devenir. J’ai souri. Cette anecdote était rigoureusement vraie. La belle infirmière m’a ri au nez. J’ai senti son haleine douce sur mon visage. Mais depuis un moment déjà je regardais Lupe. Elle riait et hochait la tête comme si elle avait déjà entendu cette histoire plusieurs fois. À côté de ses cheveux noirs et de son visage bronzé, la blancheur de ses dents s’accordait à son survêtement clair et impeccable.
« Lolo Follana. Le seul homme dans toutes les annales médicales à confondre une crise cardiaque et une crise d’acné. » Tenis a rédigé avec grand soin la mince étiquette portant mon nom, il l’a collée sur la fiole qui contenait mon sang, puis il a placé cette dernière parmi les autres prélèvements sanguins.
« Si seulement il étiquetait le pétrole avec autant de soin, Lupe », voilà tout ce que j’ai trouvé à dire.
Je me suis éloigné avec autant de décontraction que possible. (Plus tard, quand je me suis glissé tout seul à la cuisine afin d’aller chercher un Perrier pour Sagrana, qui buvait rarement de l’alcool, j’ai ouvert le frigo et découvert avec amusement les horribles fioles contenant notre sang, toutes étiquetées, réunies entre des demi-citrons verts et jaunes et des bouteilles d’eau minérale.)
Tenis a brandi un appareil vers le flic en chef.
« Faites attention de ne pas trop boire ce soir, commissaire. Car je vais tous vous faire souffler dans le ballon avant de partir, et vous en particulier devrez passer ce test avec succès ! »
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