Le dernier paradis de Manolo
Pourquoi oui ?
Ahmed m’interrogeait sur la fin de mon premier mariage. J’étais parfois sûr qu’il allait machinalement tendre le bras vers le stylo et les blocs de papier posés près du téléphone afin de griffonner des notes, mais peut-être, contrairement à lui, n’étais-je pas encore fatigué de mes confessions. Je croyais encore que, lorsque j’aurais tout avoué à Ahmed, notre relation pourrait commencer.
Quand nous étions deux jeunes étudiants dans la capitale, le travail de ma première épouse Veroña se fondait sur ses ambitions initiales de statisticienne. Les boulots qu’elle rapportait à la maison étaient les calculs excédentaires de diverses entreprises. On lui a bientôt confié des tâches paragouvernementales. Tandis que ses études progressaient dans la capitale et que ses compétences étaient reconnues par ses professeurs, elle s’est de plus en plus intéressée aux mathématiques théoriques et elle s’est intégrée à un clan de matheux que je trouvais ennuyeux à mourir mais excentriques.
Les recherches de Veroña étaient financées par ce qui était selon moi une agence gouvernementale suspecte. Elle s’est mise à revenir à notre appartement d’étudiants déjà bourré à craquer avec des sacs-poubelle remplis de documents confidentiels qui avaient été lacérés par des machines. (Bon Dieu, le bidet était si proche du siège des toilettes dans ce taudis qu’il fallait s’y asseoir en biais.)
Cette agence gouvernementale avait besoin de savoir combien de fois il fallait déchiqueter ses documents lacérés afin que, selon les lois des probabilités mathématiques, personne ne puisse jamais les réassembler dans leur état initial. Je trouvais alors fascinant de voir Veroña aboutir à ses conclusions, qui dépendaient de la taille de la typographie utilisée dans lesdits documents. Si toutes ces minces bandes de papier étaient placées l’une après l’autre dans quatre sacs-poubelle séparés, les pages avaient alors une probabilité de reconstitution quasi nulle, mais Veroña recommandait également une dispersion géographique des quatre sacs ainsi obtenus, une mesure qui a été adoptée par la suite. Sans doute que le premier pilier de bar venu aurait pu leur dire la même chose, non ? Néanmoins, grâce à ce rapport, mon épouse a touché un sacré paquet d’argent du contribuable. On a ainsi lacéré des secrets hautement confidentiels et des preuves de corruption gouvernementale – répartis en quatre lots distincts, eux-mêmes brûlés sur quatre emplacements différents –, tout cela sur les conseils de ma jeune et fringante première épouse. Quel exploit pour une jeune démocratie apôtre de la transparence !
Mais j’ai remarqué qu’après ce contrat Veroña a elle-même acheté une lacératrice électrique – machine encore extrêmement onéreuse dans les années quatre-vingt – et, malgré l’absence de tout contrat ultérieur, elle s’est mise à lacérer toute sa documentation superflue : des feuilles de format A4 couvertes de calculs infructueux et de formules notées de son écriture méticuleuse avec son stylo-bille noir à pointe fine. Elle séparait tous les rubans de papier pour les mettre dans des sacs différents, numérotés discrètement 1, 2, 3 et 4. Puis elle déposait ces sacs de supermarché dans diverses poubelles à roulettes de notre quartier. Parfois j’apercevais brièvement ma jeune et nouvelle épouse par la fenêtre de notre kitchenette, ses cheveux remontés, son manteau orange préféré, qui se déplaçait furtivement d’une poubelle à la suivante avec sa collection de sacs plastique. Elle ressemblait davantage à une clocharde excentrique qu’à un génie des mathématiques.
Au fil du temps et de mon point de vue de non-spécialiste, les recherches de Veroña sont devenues de plus en plus absconses. Elle s’est plongée dans des systèmes de nombres obscurs, convaincue qu’elle était de pouvoir repérer partout des modèles mathématiques. Elle a analysé et confronté avec succès les structures des piétons qui se déplaçaient sur les trottoirs de New York et de Rome, en utilisant les images vidéo des caméras de surveillance de ces deux villes. Elle m’a dit avoir un jour reconnu une vieille connaissance sur une image venant de Rome. Lorsqu’elle a annoncé à son amie l’heure précise et le nom de la rue romaine où elle se trouvait ce jour-là, on l’a prise pour une magicienne dotée de pouvoirs supranormaux.
Veroña parlait – toujours la bouche pleine, malgré la minceur de son corps – de réincarnation, des mouvements des colonies de fourmis et des nuages de sauterelles, sans oublier le philosophe allemand qui croyait à des structures récurrentes d’éternel retour.
Elle était fascinée par les systèmes de nombres au poker et elle a tenté de m’y intéresser, alors qu’il est de notoriété publique que je déteste les jeux de cartes (hormis celles de mon vieux et sacro-saint paquet de tarot, dont chacune des cinquante-deux cartes porte le nom d’une écolière).
Il m’a fallu passer plusieurs soirées très désagréables à boire en compagnie de tricheurs professionnels et grisonnants, qui de leur vie n’avaient jamais vu le soleil, interdits de séjour dans tous les casinos de la capitale parce qu’ils utilisaient des systèmes de nombres pour gagner au poker. Il était clair qu’ils essayaient tous de coucher avec Veroña, tandis qu’elle griffonnait des notes sur leur philosophie à deux sous et leurs circuits neuronaux cramés.
J’ai fini par ne même plus comprendre les fondements de ses recherches, car Veroña s’est mise à utiliser les premiers calculateurs IBM et UNIX qui pour le commun des mortels étaient du chinois.
J’ai compris des années plus tard, car ni l’un ni l’autre d’entre nous ne pouvait le percevoir sur le moment, que la vraie crise de notre mariage s’est produite quand j’ai passé mon diplôme et que Veroña a reçu une bourse afin de poursuivre ses recherches mathématiques. Je désirais que nous retournions dans notre ville afin d’en faire notre camp de base, mais à cause de la sophistication des ordinateurs requis pour ses recherches, mon épouse avait besoin de résider dans la capitale. Je suis donc rentré seul dans notre ville afin d’y faire mon service militaire – bien que sur la plage –, puis pour m’occuper de la création de mon agence de design.
Bien sûr, ainsi qu’il a déjà été stipulé dans ce compte rendu des choses qui me sont arrivées, durant les six mois qui ont suivi mon service militaire je me suis contenté de rester assis à la terrasse des cafés de notre ville, en jouant le rôle d’un diplômé oisif, disposant de tout son temps et de quelque argent, se détendant après son service, alors que j’écoutais en secret les vantardises des hommes d’affaires, des entrepreneurs et des huiles de la chambre de commerce qui m’accordaient à peine un regard tandis que j’enregistrais tout ce qu’ils disaient.
Le visage plongé dans quelque roman prétentieux dont je n’ai jamais lu un seul paragraphe, je tendais l’oreille vers la table voisine où chacun y allait de ses confidences. C’est grâce aux ragots excités d’agents immobiliers que j’ai entendu parler du site de bureaux exceptionnel qu’on allait bientôt aménager – et où mon agence se trouve toujours – qui vaudrait son pesant d’or incessamment. J’ai emprunté de l’argent à mon père et effectué un premier versement via le téléphone du café avant que ces prétentieux n’aient fini leur troisième apéritif.
De manière compréhensible, Veroña et mes parents me prenaient pour un bon à rien. Personne n’a été aussi stupéfait que mon épouse quand, presque du jour au lendemain, j’ai subitement été à la tête de mon affaire dans des bureaux sis Grande Avenue, en commençant par des menus plastifiés, des éclairages de façades et ma propre invention qui n’a jamais vraiment décollé – des noms lumineux avec commande à distance pour le quartier des villas où j’ai distribué des prospectus au porte-à-porte –, plus mes deux premières commandes de décoration intérieure.
Je dois dire que je travaillais dur, que j’étais concentré et têtu, peut-être pour la première fois de ma vie. Seuls l’urbanisme, les grands designers et les architectes célèbres, la plongée sous-marine et les jolies femmes m’avaient jusque-là motivé dans la vie, mais je me suis soudain mis à réfléchir aux bonnes affaires, à agir en me fiant à mon seul instinct, à camper sur mes positions, après quoi tout a marché comme sur des roulettes, et très vite.
Je savais que j’avais eu beaucoup de chance, et cette certitude m’a rendu reconnaissant et prudent. Un homme d’affaires qui n’est jamais reconnaissant de rien est un mauvais homme d’affaires. Et puis on a besoin de chance pour être reconnaissant ; sinon, comme tous les gros bonnets, on croit que tout est arrivé simplement à cause de soi et donc qu’on ne peut jamais se tromper. Alors on commet de grossières erreurs professionnelles. J’ai rencontré une kyrielle de perroquets de ce genre à la chambre de commerce, moyennant quoi j’ai bientôt renoncé à ma carte de membre.
Pour quelqu’un qui s’était montré aussi insouciant et peu préoccupé par l’argent (du moment que je pouvais en recevoir et aussi modestes que soient les sommes concernées), j’ai découvert avec surprise que j’étais un homme d’affaires astucieux. Je n’ai jamais connu l’échec. Tout ce que je touchais devenait un succès inévitable et engrangeait des bénéfices. On a même parlé de moi dans les revues de design et parfois dans les journaux nationaux à grand tirage, comme si j’avais un talent exceptionnel, ce qui est absurde.
Les grands talents du design changent tout. Ils arrivent et l’intégralité du paysage en est transformée. Léonard, à qui le pape a demandé de dessiner son mausolée avant de décider que c’était un mauvais choix et d’annuler la commande ! Le Bernin, Frank Lloyd Wright, ils sont pour eux-mêmes leur propre source, ils dominent, s’approprient les formes et curieusement ils nous laissent, nous leurs inférieurs, sans la moindre possibilité de les suivre.
Non, je n’allais pas bouleverser ni même modifier un tant soit peu le langage du design. J’étais un talent médiocre d’une ville de province, mais doté d’une bonne approche des affaires. Il serait néanmoins possible de dire que mes réalisations, et par une sorte d’horrible contagion moi-même, sommes devenus à la mode pour un temps heureusement bref. Au bout de deux années, j’ai été connu dans cette industrie au plan national. Et l’argent s’est mis à entrer à flots.
Veroña semblait mener une vie étrangement déconnectée en tant qu’étudiante désargentée dans la capitale ; elle n’encaissait pas les chèques que je lui envoyais, mais les passait à la lacératrice avant d’en distribuer les fins lambeaux dans quatre poubelles différentes ; et puis, pire encore, elle avait presque entièrement perdu tout intérêt pour la plongée sous-marine.
Ma vie avait évolué, la sienne pas. Je payais des factures et des impôts, je contactais les organisations de commerce locales, j’employais des gens qui avaient besoin de mon agence pour vivre. J’étais plus occupé que je n’aurais dû l’être en ma qualité de nouveau mari, mais à mes yeux c’était Veroña qui paraissait perdue dans des recherches mathématiques aussi absurdes qu’obscures. Elle vivait avec la conviction que ses recherches étaient la priorité de notre rapport, alors que non seulement je faisais entrer tout l’argent du couple, mais je nous enrichissais.
Après le décès de ma mère, je suis devenu propriétaire de l’appartement situé au-dessus de la place de l’Hôtel-de-Ville, des quatre logements des Phases, que je devais bientôt commencer à transformer en un gigantesque appartement, et j’avais investi tous mes bénéfices pour rembourser le prêt des bureaux de mon agence sur la Grande Avenue.
La conjoncture semblait donc idéale pour que j’ouvre une succursale de mon agence dans la capitale, mais j’ai décidé de m’en abstenir. Dans la capitale je n’étais pas en terrain connu. Je ne m’y sentais jamais à l’aise, alors que j’étais un patron attentif qui aimait voir de ses propres yeux ce qui se passait dans ses bureaux, si bien que j’ai décidé de ne pas m’y installer. Tout le monde m’a critiqué : Tenis, Sagrana, mes employés, mais je connaissais mes points forts et mes faiblesses, et puis je n’étais pas un bâtisseur d’empire.
Je ne comprends peut-être pas très bien les oscillations de ma vie émotionnelle, mais les affaires sont les affaires. J’étais un gars du coin méticuleux et bosseur, je savais d’instinct qu’une succursale dans la capitale serait un échec à la fois financier et sur le plan esthétique – je me refusais à compromettre la qualité de mon travail et de mes réalisations, une qualité qui selon moi diminuerait forcément si j’ouvrais cette succursale.
La personne que ma décision de ne pas ouvrir des bureaux dans la capitale a le plus irritée a bien sûr été Veroña, qui a apparemment pris comme une insulte personnelle le fait que je ne dépense pas une fortune de notre argent commun pour aménager de luxueux bureaux dans un quartier tout aussi luxueux de la capitale, simplement afin de me rapprocher d’elle et de ses recherches bien-aimées. Mais Veroña n’appréciait même plus la vie de la capitale – elle se bornait désormais à travailler à ses petits calculs.
Lorsqu’elle est rentrée au pays pour les vacances de fin de trimestre, elle a contacté le rectorat pour se faire livrer un grand tableau noir, qu’elle a installé dans le magnifique et très spacieux salon des Phases Zone 1, cachant ainsi la vue, pour y accumuler ses calculs et ses théorèmes griffonnés avec des craies multicolores, avant de les effacer furieusement. Elle a de cette façon déposé de fines couches de craie douce et colorée sur toutes les surfaces disponibles de l’appartement – alors que nous venions à peine de réussir à nettoyer ce logement après avoir survécu à des années d’omniprésente poussière de béton.
Je l’ai obligée à remplacer le tableau noir par un tableau blanc, au prix d’une dispute colossale. Le tableau blanc est donc arrivé, deux fois plus grand que le précédent. Peut-être ne faisait-il aucune poussière, mais je n’avais pas prévu que les feutres multicolores allaient crisser de manière aussi exaspérante sur la surface lisse et blanche dès qu’elle noterait fébrilement ses symboles effrayants, affublée d’une écharpe de football tout cet hiver-là, si bien que je devais sortir me promener ou prendre le citron express pour aller en ville pendant qu’elle travaillait.
Un jour je lui ai rendu visite à la capitale et elle m’a emmené en voiture durant des heures, au-delà d’une belle cité universitaire, vers un morne plateau désertique parsemé de villages – entièrement ocre – qui se détachaient sur un horizon aussi plat qu’une bouse de vache, mais piqués d’une unique flèche d’église, comme un brin de paille planté dans la fange.
« Qu’en penses-tu ? » me demanda-t-elle, appuyée contre le toit de la voiture de location ; elle ne portait pas ses lentilles de contact, mais une affreuse prothèse solaire clippée sur ses lunettes de vue.
« Tu ne désires tout de même pas que nous construisions une maison ici, non ?
— Sais-tu sur quoi tu marches ?
— De la bouse de vache ?
— La mort. C’est un champ de bataille.
— Ah bon ? La guerre civile ?
— Certainement pas. La guerre d’indépendance. 1812. »
Et pendant le reste de la journée nous avons roulé à tombeau ouvert, d’un point stratégique crucial au suivant, puis au-delà des collines pour rejoindre d’autres mornes étendues de toundra desséchée, qui créaient un nuage de poussière derrière la voiture de location, même sur les chaussées goudronnées.
Elle avait une carte décrivant heure par heure l’évolution de la bataille – j’ai marché un moment avec elle, mais il faisait très chaud et c’était assommant. J’ai fini par rester assis dans l’air conditionné de la voiture en essayant de comprendre comment tout ceci pouvait avoir le moindre lien avec des recherches mathématiques. Veroña n’était plus qu’un point noir en haut de la crête où elle était partie explorer un léger escarpement – « Tu ignores donc que les soldats ont dû y poser leurs armes avant d’y grimper sous le feu de l’ennemi ?! » Elle est même revenue, couverte de poussière, avec une balle de mousquet égarée, légèrement entaillée, qui a suscité chez mon épouse une excitation délirante.
Le lendemain, elle m’a emmené à l’université en compagnie de son collègue chercheur, ce crétin de Bartolome, avec qui elle n’avait même pas couché, pour me montrer les programmes informatiques sur lesquels ils travaillaient. Ils avaient apparemment une salle pour eux tout seuls, bourrée d’énormes ordinateurs. Je suis resté poli, mais en tant qu’homme d’affaires je n’ai pas pu m’empêcher de me demander qui payait tout ça.
Ce qu’ils m’ont montré m’a troublé. C’était bien pire que les dernières élucubrations de Hansa Deprano et de ses galeries expérimentales.
D’abord, comme si j’étais un bailleur de fonds potentiel (je n’avais toujours pas compris que tel était bel et bien mon rôle dans cette mascarade), ils ont allumé un moniteur vidéo qui a bientôt diffusé des extraits des batailles napoléoniennes, montés avec des films de la police où l’on voyait les supporters violents d’équipes de football rivales avancer et reculer pour s’affronter dans les gradins d’un stade de football.
Puis l’écran vert olive de l’ordinateur a montré des masses confuses de points colorés qui se déplaçaient sur les gradins, recouverts d’une grille étalonnée en mètres. Les points rouges avançaient, puis c’était au tour des jaunes. Ils représentaient de toute évidence une synchronisation exacte avec les personnages du moniteur vidéo. Des formules mathématiques se sont affichées.
Alors l’écran d’ordinateur a montré les rangs compacts de ce qui était manifestement un grand champ de bataille simulé, précisément défini avec de nombreuses courbes de niveau. J’ai reconnu les deux pics et les villages de la plaine sinistre où Veroña m’avait emmené. Une énorme rangée de points colorés se déplaçaient pour prendre position au centre et sur les flancs, certains se fondaient, d’autres disparaissaient. Ça m’a fait penser à des poissons tropicaux, mais j’ai compris que c’était une représentation de bataillons d’infanterie et de cavalerie. Tout en bas de l’écran de l’ordinateur, diverses formules mathématiques décrivaient sans doute les mouvements des troupes, et toutes ces formules paraissaient aboutir à une espèce de conclusion.
Les écrans d’ordinateur se sont éteints, la lumière est revenue dans la salle. J’étais en état de choc. Pour postuler à MTV comme réalisateurs de vidéoclips pour des groupes pop, Veroña et Bartolome avaient un vrai potentiel, mais je redoutais le verdict de leurs professeurs de mathématiques.
« Tu es mon mari, et non un collègue mathématicien. Tu ne dois pas souffler mot au-dehors de ce que tu viens de voir ici. Bartolome et moi avons prouvé dans nos modèles de conflits que les êtres humains obéissent à des structures de mouvements que l’on peut définir mathématiquement. Ce qu’on pourrait exprimer autrement, dans un langage plus abordable : ils semblent se déplacer conformément à un plan prédéfini. »
Bartolome s’est penché vers moi d’un air menaçant : « Ces recherches sont à la pointe de la théorie.
— Tu ne comprends donc pas, Lolo ? »
Puis Bartolome a ajouté : « Il y a ce qu’on pourrait appeler une structure. Une harmonie mathématique. Nous venons de dégager une structure de mouvements prévisible dans nos modèles de conflits. Nous ne connaissons pas la signification de cette structure, mais elle est indubitablement là. »
Il y avait belle lurette que je n’avais pas vu Veroña aussi passionnée, et j’ai ressenti de la tristesse pour nous deux.
« Nous nous conformons à un plan qui n’est peut-être pas apparent, dit-elle, mais qui se révèle dans les conflits. Ces soldats sur le champ de bataille : il y avait un plan mis en œuvre que nous pouvons seulement qualifier de mathématique. Nous sommes des mathématiciens : les spéculations ne sont pas de notre ressort.
— Voyons voir si j’ai bien compris, dis-je en prenant une cigarette.
— Il est interdit de fumer ici. Les responsables de l’ordinateur ne veulent pas de fumeurs dans cette salle », fit Bartolome en haussant les épaules.
J’ai remis la cigarette dans mon paquet. « J’essaie de comprendre. Vos calculs ont abouti à une sorte de corrélation entre les mouvements des hooligans dans les gradins du stade de foot, et ceux des soldats sur les anciens champs de bataille ?
— Corrélation est le mot juste. En tant que mathématiciens, nous sommes au-delà du langage ordinaire et de la vulgarisation mathématique. Nous cherchons des calculs reproductibles. Nous avons décelé des structures. Les formules mathématiques servent à prédire les mouvements les plus probables de ces soldats et les explosions de violence.
— Mais ces structures ne sont-elles pas dues à vos modèles ? Je veux dire, comment connaissez-vous les vrais mouvements de troupes dans ces batailles si anciennes ? »
Ils m’ont tous deux considéré d’un air très menaçant.
« La modélisation des batailles se calcule d’après les probabilités maximales de localisation des soldats et à partir de mouvements parfaitement documentés, et puis nous avons bien sûr testé nos formules dans d’autres conflits – il nous a simplement semblé que ces conflits étaient...
— Plus suggestifs. » Veroña a acquiescé en souriant.
J’ai déclaré forfait. « Absolument incroyable. » Moi aussi, j’ai acquiescé. Et essayé de ne pas rire.
Cet été-là, j’ai laissé Kiko Bonzas s’occuper de l’agence pour que Veroña et moi puissions passer de vraies vacances ensemble aux Phases Zone 1. J’étais convaincu que Veroña avait besoin de beaucoup de repos. Aracelli, la meilleure amie de Veroña, qui la connaissait depuis le lycée, et son dernier petit ami en date nous ont rendu visite et ont passé trois semaines avec nous.
C’étaient des compagnons formidables. Le temps a été exceptionnel, nous avons vécu de nombreuses soirées de folie – j’avais beau refuser de chanter, je les trouvais très amusantes – autour d’un insidieux karaoké qu’Aracelli nous a offert pour nous remercier de notre hospitalité.
Le dernier en date d’Aracelli venait de décrocher son diplôme d’ingénieur. Lui et moi avons eu, au dîner, de longues conversations qui terrifiaient ces dames. L’histoire du béton et les propriétés chimiques de sa prise, par exemple. Il venait de travailler pour un sous-traitant du nouveau projet de supertrain, qui était bien sûr fascinant. Pour moi.
Pendant que les filles écumaient les magasins de fringues de notre ville, le dernier en date et moi-même buvions des rhum-Coca en discutant des préférences sexuelles de nos partenaires respectives.
Dès que nous nous ennuyions au bord de la mer devant notre appartement des Phases, nous montions dans un wagon brinquebalant du citron express pour nous rendre en ville. Veroña et Aracelli prenaient un bain de soleil sans soutien-gorge sur des matelas pneumatiques qui flottaient au large des rochers situés en contrebas de l’hôtel Meliander. Le dernier en date et moi éclations de rire dès que des adolescents équipés de tubas s’approchaient d’elles et que les deux filles remettaient en toute hâte leur soutien-gorge.
Veroña portait toujours des hauts talons. Toujours. Elle en mettait une paire – de luxueuses chaussures italiennes que je lui avais offertes – dans son sac de plage et elle y glissait ses pieds encore couverts de sable fin dès que nous quittions la plage pour rejoindre la promenade, les cafés et la balustrade (peinte en vert à cette époque).
Après une première semaine particulièrement haletante de fêtes en tous genres, Veroña a eu l’idée saugrenue de mettre ses pieds douloureux dans une cuvette remplie de billes de verre aux Phases Zone 1. Elle a convaincu Aracelli de l’imiter. Elle prétendait que le fait d’y remuer bruyamment les pieds les massait doucement. Des années après notre divorce, à Veroña et moi, je trouvais parfois une unique bille en verre bleu dans la poussière sous un vieux meuble et je souriais, ravi.
Un soir, à la discothèque aujourd’hui disparue nommée Le Clair de Lune, sise en bord de mer et non loin d’une gare du citron express – guère plus qu’un stroboscope, des caisses de bière empilées, un toit en bambou, des moustiques et une sono –, Veroña m’a emmené vers les ombres des roseaux où elle m’a sucé.
Je remettais encore ma ceinture, mais, retenant son souffle, elle m’a saisi la main pour me ramener aussitôt vers les rythmes des guitares. Mon épouse s’est emparée sans plus de cérémonie du dernier en date d’Aracelli pour danser lentement avec lui et l’embrasser, tandis qu’Aracelli et moi titubions un peu et regardions la scène – le dernier en date, Aracelli et moi acceptions tous en silence cet événement et nous n’en avons jamais reparlé, mais je me rappelle que le jeune homme a réagi curieusement à ce goût étrange instillé dans sa bouche par la langue active de mon épouse.
Un jour, laissant Veroña fumer une cigarette dans le salon des Phases, nous sommes partis tous les trois vers la charrette du paysan qui l’été s’installait au bord de la route, et nous sommes revenus avec des melons d’eau bien mûrs – tellement de melons qu’ils ne rentraient pas tous dans le réfrigérateur et nous avons dû mettre les restants dans la seconde baignoire de l’appartement, avec de l’eau et un sac de glace. Veroña était toujours assise au salon. Sa cigarette avait fini de se consumer entre ses doigts, la cendre était tombée sur les dalles de pierre. Elle avait passé tout ce temps à observer une mouche qui circulait dans la pièce.
« Elle obéit à une structure », nous annonça-t-elle calmement.
Malgré la superficie impressionnante de l’appartement des Phases, souvent, au cours de ces trois semaines de farniente, Veroña et moi entendions les bruits de l’autre couple en train de faire l’amour.
Veroña et moi tâchions de faire l’amour le plus discrètement possible. Cet horrible chat que Veroña avait adopté pour l’été et qui avait pris la fichue habitude de dormir sur notre lit nous a fixés d’un regard assassin pendant une demi-heure un soir où nous faisions l’amour, après quoi il a pris la poudre d’escampette.
Un autre soir, alors que les bougies s’étaient éteintes depuis longtemps, Veroña et moi allongés côte à côte avons écouté les bruits des autres amants tout proches. J’ai regardé les lèvres de ma femme qui s’agitaient imperceptiblement. J’ai aussitôt deviné ce qu’elle faisait. Veroña imaginait l’autre couple relativement peu excité. Elle estimait mentalement les angles probables de leurs membres enlacés et de leurs corps mobiles, ses lèvres murmuraient en silence, comme lorsqu’elle calculait à partir de formules mathématiques et je savais qu’elle visualisait cette découverte et ce retour du plaisir dans la chambre voisine, réduisant les deux anatomies humaines à de purs symboles géométriques.
Cet hiver-là, nous avons repris notre routine. J’étais très occupé à mon agence et Veroña était perdue dans ses propres recherches à la capitale. Aux Phases 1, je lui ai lancé un allègre bonjour de la cuisine quand elle est arrivée, mais j’ai entendu les clefs de voiture percuter violemment le bol indonésien en métal. Puis le bruit sec de sa main s’emparant d’une revue, et j’ai su qu’elle était de mauvaise humeur. Je ne l’avais pas vue depuis deux semaines et voilà comment tournaient nos retrouvailles.
Je me suis senti bizarrement combatif, comme si les électrons qui dansaient autour de nous dans l’air réagissaient à l’entrée de mon épouse, si bien que je me suis assis à côté d’elle et j’ai dit :
« Quoi ?
— Rien. »
Elle a haussé les épaules, avant de me dévisager avec dureté.
Ensuite, tout aussi brusquement, elle s’est penchée en avant pour me demander : « As-tu été avec Aracelli ? »
Je n’étais pas sorti avec Aracelli. Je n’étais sorti avec aucune femme. Je me rappelle une sensation étrange, comme si tout mon être se rassemblait derrière mon sternum, avant de se dilater. Une énorme insatisfaction. Alors c’est arrivé.
« Oui. »
Aujourd’hui encore, je réfléchis parfois à ce « oui ». Pour ma défense, cette réponse était à peine un mensonge. Car j’avais bel et bien pensé à d’autres femmes. Aracelli, Thinh et Quynh, Madelaine, la serveuse française du Cena’s, j’avais sans aucun doute cogité devant les écolières des cartes à jouer, pensé à Lupe la présentatrice télé et à ces trois jeunes Anglaises si pâles qui avaient fréquenté la plage durant les mêmes semaines que nous, avant de virer à un rose décevant, puis à un brun plus avenant. Mais le Christ ne disait-il pas que le simple fait d’y penser était un péché ? Ainsi, notre mariage n’avait rien de biblique.
Par ailleurs, ce « oui » était un point de départ, un premier pas vers d’autres femmes et nulle autre chose. Je me servais d’un acte bon et sincère pour me permettre d’accomplir quelque chose de mal. Et comme le Christ ne prenait pas de notes, c’était un mensonge. J’ai soudain invoqué des règles strictes, que Veroña et moi n’avions jamais suivies, simplement pour l’éloigner de moi.
Et puis je sabotais leur amitié si ancienne. C’était vraiment imprudent de ma part, mais tout le temps où elle a crié et pleuré, je suis resté tête baissée, lèvres closes, sans regarder Veroña. Je ressentais une énorme pitié pour elle. Me croyais-je vraiment supérieur à elle ? Jusqu’à la manière dont ses cheveux n’étaient pas parfaitement coiffés derrière l’oreille me donnait envie de les remettre en place avec un grognement sec, mais je me suis refusé le soulagement familier de la réconciliation.
Veroña s’est levée puis a pris vivement les clefs de la voiture dans le bol. Sur le chemin de la porte d’entrée, elle a allumé la sono, elle s’est emparée du micro sans fil et a hurlé au volume maximum du karaoké : « Tu me fais du mal, Follana. Tu as vraiment besoin d’aller voir un psychiatre. »
Les voisins d’en bas se sont sans doute redressés brusquement sur leur chaise.
« Aracelli est psychologue. » Telle a été ma réponse furieusement calme, mais le micro venait de s’écraser contre le mur et la porte avait claqué, en fissurant le plâtre flambant neuf.
Je suis longtemps resté immobile en secouant la tête. Pourquoi ai-je dit oui ? Puis j’ai téléphoné à Sagrana afin de me renseigner sur les procédures de divorce.
Veroña est retournée dans la capitale, où elle a aussitôt et enfin couché avec Bartolome, tous deux marmonnant sans doute des fractions et des nombres entiers tandis que chacun mordillait l’oreille de l’autre.
Le lendemain, elle a téléphoné à Aracelli pour injurier son amie de toujours, qui a bien sûr été scandalisée, furieuse et gênée. Aracelli s’est présentée à mon agence, puis nous avons traversé la rue ensemble pour nous rendre jusqu’au Cena’s, marchant côte à côte dans un silence embarrassé, seulement capables de parler quand on nous a servi nos boissons. J’ai essayé de lui expliquer les raisons de mon « oui ». Aussi gênant et absurde que cela puisse paraître, c’était manifestement ce que Veroña souhaitait entendre, et en lui disant ce simple mot je pouvais peut-être l’aider à comprendre combien elle se trompait.
Je me souviens qu’Aracelli écartait délicatement les cheveux de son visage en sirotant son verre de café avec nervosité, et qu’elle a soudain été certaine que tout allait s’arranger. J’ai découvert avec stupéfaction les violentes oscillations de mes émotions – en fait, j’étais furieux d’entendre Aracelli proférer un optimisme aussi faible. Mais mon « oui » – ce simple petit mot – a mis en branle tout un fleuve d’ordures.
Veroña a rompu avec moi. Notre séparation a duré deux semaines, puis est devenue un divorce. Elle n’a pas voulu la moindre part de mes affaires ni de mes biens. « Tu as travaillé pour tout ça. » Elle m’a dit qu’elle désirait de l’argent liquide afin de poursuivre ses recherches. Ses foutues recherches. Comme j’avais beaucoup d’argent liquide à ce moment-là, Sagrana lui a fait virer presque tout et j’ai acheté au nom de mon ex un petit appartement dans la capitale, le payant en trois versements échelonnés au cours des deux années suivantes. Bartolome s’y est aussitôt installé, si bien que j’ai en quelque sorte financé leurs roucoulades. Cette situation était loin de promouvoir les avantages de la fidélité. J’ai proposé à Veroña un appartement beaucoup plus vaste dans notre ville, mais elle a refusé d’y remettre les pieds tant que ses maudites recherches ne seraient pas achevées. Je suppose que son amour des mathématiques m’a évité d’avoir une ex-épouse relocalisée.
Environ un an plus tard, Sagrana a appris que l’université avait retiré tout financement aux recherches de Veroña et que son travail était tourné en dérision dans une revue réputée. Alors j’ai plaint Veroña de tout mon cœur. J’ai ressenti davantage de désespoir qu’à n’importe quel autre moment de notre vie commune, car si je lui avais fait un peu de mal, comme il arrive souvent entre homme et femme, les récents événements l’avaient profondément blessée.
Nous avons entendu dire qu’on avait découvert Veroña assise en tailleur dans l’appartement que je lui avais acheté, une paire de ciseaux à la main, en train de découper des feuilles de format A4 couvertes de ses propres calculs ainsi que certains de ses papiers personnels, par exemple des relevés de compte bancaire et des lettres, pour les transformer en milliers de bandes de papier, qu’elle triait alors méticuleusement pour les fourrer dans des sacs plastique qu’elle répartissait ensuite dans des poubelles publiques bien précises – devenant hystérique si leur localisation était modifiée –, le plus fou étant qu’elle avait conservé la fameuse table de la chambre 88.
Moins d’un an après mon divorce d’avec Veroña, j’ai épousé Aracelli lors d’une cérémonie civile ; comme témoins, simplement Sagrana, Tenis, Lupe et pas de dernier en date, désormais ex-petit ami d’Aracelli, lequel était furieux.
Je me rappelle très bien la minuscule robe mauve de Lupe, à défaut de celle de ma nouvelle épouse. Et voilà que ça recommence, ai-je alors pensé, car je n’ai jamais cessé de nourrir une attirance maladive pour la femme de mon meilleur ami.
Juste avant notre mariage, alors que nous étions au lit ensemble aux Phases Zone 1, Aracelli m’a soudain saisi les cheveux en disant : « Je sais comme tu es, Lolo. Après notre mariage, tu séduiras quelques femmes, mais je te demande seulement une chose – car j’ai moi aussi ma fierté –, pas une femme que je devrai voir tous les jours, parce que alors j’aurais l’impression qu’on se moque de moi, ce qui prouve tout simplement que je suis plus soucieuse de ma réputation que de mon mariage. Il y a des millions de femmes dans le monde, pourquoi donc draguer précisément une que je connais ? Pas la fille qui travaille dans le bureau voisin du mien, ni la serveuse de mon café, ni la femme de ma banque ou du magasin de glaces. J’ai souvent vu ça arriver à mes copines. Elles disent à leur mec : “Mais oui, on est modernes, on va avec qui on veut tant qu’on reste ensemble”, et elles sont sérieuses, mais pas plus tard que le lendemain leur mec s’envoie en l’air avec leur petite sœur. Va chercher tes salopes sur la plage, mais assure-toi bien qu’elles giclent deux semaines plus tard et qu’elles ne remettront pas les pieds ici.
— Pareil pour toi, alors », grommelai-je.
Elle a lâché mes cheveux. « Si tu as envie de voir un cul poilu sur moi, très bien.
— Hé. Il n’est pas question de gamines avec moi. Ça ferait trop d’ennuis.
— Si je ressens un jour le besoin de bousiller complètement ma vie, on pourrait adopter ou trouver un écolier vraiment mignon pour qu’il me baise.
— Un écolier au papa richissime, ajoutai-je.
— Plus riche que vous, monsieur Pasta. »
Après cette conversation avec Aracelli, à mon grand étonnement j’ai découvert que mon esprit se désintéressait des femmes pour la première fois de ma vie. J’ai cessé de les reluquer au-dessus de mon journal quand j’étais au Cena’s.
La liberté qu’elle m’accordait vidait cette liberté de tout contenu. Soudain, Aracelli et moi avons été heureux ensemble et ce bonheur nous a pris complètement au dépourvu. Notre bonheur ressemblait à un aimable poupon dont nous ne savions que faire. Je la regardais parfois de l’autre côté de la table du Dauphin (ou s’agissait-il des Rivières Calmes ?) et je ressentais brusquement une peur terrible de la perdre.
Une fois encore dans ma vie, ce que je désirais le plus – l’infinie variété des corps féminins – se retournait tout à coup en ce que je désirais le moins.
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