Le dernier paradis de Manolo

Alan Warner · Chapitre 16 sur 42

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Le dernier paradis de Manolo

Loin, vers le Kilomètre 4

 

Le train à voie étroite s’est ébranlé hors de la gare, au-delà du vieux hangar en brique destiné à la locomotive. Dans mon enfance, avant la réfection des voies, mon père m’emmenait souvent en promenade, main dans la main, pour voir la petite locomotive à vapeur quitter ce hangar en toussotant afin de rejoindre les quais et de tracter les wagons chargés de barils de poissons.

Assis l’un près de l’autre, Teresa et moi, son bras nu effleurant parfois la manche de ma veste soyeuse et aérée, nous avons roulé sous la passerelle neuve, puis, avec un à-coup, le train a rejoint la voie unique du rivage.

En contrebas de mon épaule brillait une mosaïque de bouteilles en plastique décolorées, de morceaux de filets inextricables, et d’impensables vêtements toxiques, abandonnés par la marée. Tout imprégnés des effluves des oursins et des algues compressés au bas du grillage métallique qui longeait la voie. Le train est passé derrière le premier immeuble d’habitation et le vacarme de l’échappement s’est répercuté sur la peinture écaillée des façades arrière.

Les constructions étaient si denses à Saint Jordi et le long de la côte vers le nord en direction des Phases Zones et du Kilomètre 4 que, même sans connaître la géographie locale, l’accumulation monstrueuse des immeubles vous donnait la certitude instinctive qu’ils avaient vue sur la mer. Une mer qui vous était seulement révélée, sans prévenir, scintillante, vaste, noir et argent, quand votre train longeait une parcelle occupée par des services publics ou l’étonnante dent creuse d’un terrain vague valant de l’or.

Cent mètres derrière les tours et les projets immobiliers de la côte proprement dite commencent ces terres plates sans qualité, séculaires et si chères à mon cœur : entre des pampas sauvages on aperçoit des champs de tournesols, des pruniers et des citronniers, de petites fermes flanquées d’un poulailler, de soudains monticules blancs de chaux abandonnée ou de gravillons. Les résidences d’été des pauvres. Il y a de modestes croisements avec des pistes herbeuses, avant lesquels le conducteur du train actionne consciencieusement son sifflet, même si personne n’emprunte jamais ces pistes qui mènent à des bâtisses d’un étage dotées d’une véranda en bambou et d’une cour où rouille une vieille Seat des années cinquante.

Autrefois, ce paysage ne changeait jamais. L’absence de toute vue sur la mer le tenait à l’écart des promoteurs. Mais récemment, à cause de la hausse faramineuse des prix du foncier, la seule proximité des plages de Saint Jordi a rendu ces terrains dignes d’être bâtis. Ce qui empêche le développement à grande échelle, c’est malgré tout le patchwork chaotique des propriétés qui caractérise cette bande de terres situées à proximité des voies de chemin de fer. Un jour, cet étrange hinterland crépusculaire et l’incongruité lunaire de ses exploitations agricoles, si proches de la mer, auront disparu.

Ce qui m’a toujours plu dans ce train miniature, ce jouet peint en jaune et cruellement surnommé « citron express », c’est que malgré les arrêts officiels, les jeunes en ont établi plusieurs autres, officieux, où les herbes du bas-côté de la voie sont remplacées par des plaques de terre. Il suffit que ces jeunes agitent la main pour que le conducteur s’arrête, à moins qu’il n’y ait un inspecteur à bord du train. Ou bien les passagers souhaitant descendre près d’un bungalow ou d’une tour d’habitation frappent à la porte de la cabine du conducteur et lui demandent de les déposer là. En été, des familles entières, en maillot de bain, lourdement chargées de provisions et de jouets de plage encore gonflés, descendent lentement des doubles portes coulissantes du train et se dirigent d’un pas traînant vers leur logement tandis que les étoiles commencent à briller.

J’aime aussi les noms de ces modernes quais en béton. Des haltes pour lesquelles le terme de « gare » paraît grandiloquent – avec leurs cartes colorées où l’itinéraire du citron express figure en jaune moutarde. Le mot anglais qui désigne le troisième quai de la ligne, Disco, est resté – cette appellation aujourd’hui étrange figure toujours sur les pancartes malgré la fermeture et la démolition, il y a des années, de la boîte de nuit appelée Le Moulin Blanc, dont on n’entend plus désormais le boum boum porté par le vent. Les jeunes avaient tracé dans l’herbe de pâles sentiers crayeux, qui s’argentaient au clair de lune, à partir de la voie de chemin de fer jusqu’au Moulin Blanc. Des sentiers depuis longtemps recouverts par de robustes buissons.

Notre ville, notre région miniature, notre campagne, excelle comme nulle autre dans la création de terrains vagues. C’est une forme artistique nationale. Pour moi, le terrain vague à la parfaite mélancolie doit absolument se trouver en bord de mer afin de manifester visuellement le contraste entre la nature sublime et la décrépitude humaine.

Le samedi matin, peu après mon installation aux Phases Zone 1, le train ralentissait et s’arrêtait. La foule des fêtards du vendredi soir montait gaiement à bord. Je les regardais parfois de mon balcon. Le lendemain matin, sachant que le dimanche il n’y avait pas de train de bonne heure, les gamins bruyants du samedi soir longeaient les étroites voies ferrées pour rentrer chez eux à l’aube, les filles tenant souvent à la main leurs chaussures à hauts talons afin de sauter d’une traverse en bois à la suivante. Ils retournaient, tels des réfugiés, vers leurs quartiers de Saint Jordi ou tout du long jusqu’à la ville, en direction des cloches de la cathédrale.

Tandis que notre citron express accélérait vers le quai des Phases Zone 2, j’ai quitté Teresa pour me lever et frapper à la porte du conducteur, la tirer vers moi, puis passer la tête et les épaules dans la cabine.

« Baron ! Juste avant les Phases 2 ? » disait le conducteur familier en me regardant à peine. Car il gardait les yeux fixés sur la voie devant lui.

À l’extérieur du champ balayé par les essuie-glaces, j’ai remarqué que le pare-brise du conducteur était d’une saleté repoussante. Le journal de la ville était roulé devant lui sur la console de contrôle. À l’endroit de la pliure du journal, je voyais un fragment de photo des pages sportives. Ce train était vieux et j’ai toujours aimé les filaments des ampoules individuelles qui palpitaient réellement derrière les signaux électriques aux couleurs vives placés devant le conducteur.

« Ce serait vraiment bien si vous pouviez. Merci », dis-je en refermant la porte.

Le train avançait lentement vers le quai des Phases Zone 2, négociant le virage après la brève ligne droite où, poussé de la plage, le sable s’accumulait, souvent jusqu’à ce qu’on ne distingue plus que le mince trait argenté des rails.

Quand le train est arrivé presque derrière mon immeuble, le citron express a ralenti avant de s’arrêter. Le conducteur a déverrouillé les portes à fermeture automatique et, quand le bouton vert s’est allumé, j’ai appuyé dessus et la porte coulissante s’est ouverte. Je suis descendu le premier, puis j’ai tendu la main à Teresa, mais elle l’a ignorée, méfiante et dangereusement indépendante ; sa chaussure a aisément trouvé le marchepied et la jeune femme est descendue au bord de la voie. J’ai sombrement examiné les formes musclées de son petit cul.

À l’arrière du train, le contrôleur s’est penché et, d’un signe de la main, a commandé la fermeture des portes. Teresa et moi nous sommes éloignés des voies, nos deux têtes remuant très vite de gauche à droite pour nous concentrer sur telle ou telle partie des wagons qui accéléraient – en général les roues ou les pièces mécaniques inférieures. L’extrémité arrière est passée devant nous et les rails ont un moment continué de bourdonner, tandis que le citron express s’éloignait.

Mon terrain vague préféré se trouvait juste derrière les Phases Zone 1. Avant l’été, aux quatre coins de ce terrain, sur le sol aride, des herbes saines et éclatantes, aux larges feuilles, jaillissaient de la terre comme des poils récalcitrants lorsqu’un homme se rase avec maladresse. Sur ce terrain, les généreuses herbes vertes laissaient parfois la place à des étendues de sol orange nu. Peut-être aux endroits où de redoutables produits chimiques rejetés par des chantiers de construction voisins ou bien des barils de gasoil renversés d’un coup de pied avaient contaminé le sol ?

Vers le centre de ce terrain vague poussaient deux bosquets – de petites oasis d’herbe sauvage de la pampa. Un massif avait choisi de dresser ses tiges dorées, hautes de huit mètres, au milieu d’un étalage de roues de voiture sans pneus et rouillées, où le métal rongé était couleur ocre, piqueté de taches de terre cuite intense. Mais dans l’angle opposé du terrain vague se dressait une floraison encore plus luxuriante d’herbe de la pampa, qui servait de protection à ce qui se trouvait au-delà. En hiver, j’adorais le crépitement venteux de ces grandes tiges creuse, dont le chœur hystérique essayait d’attirer mon attention, alors que je faisais la sourde oreille et refusais de regarder de leur côté.

J’y ai guidé une Teresa ébahie et renfrognée.

« Voici mon terrain vague préféré », dis-je en souriant.

Nous l’avons traversé jusqu’au bosquet d’herbe de la pampa le plus éloigné. J’entendais le bruit solitaire mais réconfortant du citron express, qui accélérait maintenant pour s’éloigner des Phases Zone 1 en direction de la gare suivante, Kilomètre 4.

Devant le bouclier protecteur d’herbe de la pampa, j’en ai écarté quelques-unes et j’ai demandé à Teresa de regarder derrière. Elle s’est penchée en avant, son épaule touchant alors ma veste, et elle a vu ce qui occupait l’angle de mon terrain vague préféré : entouré de divers barils de pétrole rouillés parmi d’autres débris, il y avait un vieux bateau abandonné.

« Voici mon yacht », annonçai-je en souriant.

C’était un bateau de plaisance, long d’une quinzaine de mètres, dont il y avait belle lurette qu’on avait retiré le moteur. La coque en bois était pourrie, à moitié effondrée, mais j’attendais la réaction de Teresa face à ce que notre intrusion produirait certainement. Quelques instants plus tard, une brigade de chats et de chatons, noirs, blanc cassé, roux, gris pâle, tigrés ou beiges, se mirent à sortir en masse des fenêtres de la cuisine, des hublots, par le dalot de la chaîne d’ancre, par toutes les béances de la coque en bois, quand ils ne sautaient pas en bon ordre au-dessus des plats-bords et vers le sommet des barils de pétrole que j’avais placés là dans cette intention. Une fois à terre, ils ont convergé vers nous, la queue bien haute.

« Oh, comme c’est mignon ! »

Les jours où j’essayais de les compter, sans oublier les deux nouveaux chatons rescapés, il y avait quarante-cinq ou quarante-six chats, en plus des deux animaux à trois pattes qui restaient d’habitude sur les ponts.

J’ai montré à Teresa le tabouret élevé qui me servait à leur donner à manger sans que les chats me sautent dessus. Les chats ont envahi mes chaussures poussiéreuses, décrivant des cercles excités, tandis que je rassemblais leurs bols en plastique.

« Vous les nourrissez tous les combien ?

— En ce moment, un jour sur deux. Quand il fait plus froid, tous les jours. Tenez ça bien haut pour qu’ils ne puissent pas le sentir ! » Je lui ai tendu nos deux soles du déjeuner.

Tout en élevant le sac dans une main, elle s’est malgré tout agenouillée afin de caresser de sa main libre les derniers chatons. « Oh, ils sont adorables.

— Vous en voulez un ?

— J’ai un emploi très important. Je ne peux pas avoir de chat. Je serai absente toute la journée, je travaillerai tard au bureau. Pour mon grand patron ! » ajouta-t-elle en relevant la tête pour me regarder.

J’ai éclaté de rire, puis légèrement grimacé quand elle s’est mise à caresser ce chaton. Les chats de gouttière ne sont pas propres. Je devrais m’assurer qu’elle se lave bien les mains chez moi. J’ai toujours évité de toucher ces chats, même si moi aussi j’ai trouvé difficile de résister à la tentation de les prendre entre mes mains pour approcher de mon visage leurs yeux bleus tout neufs. Leur fragile squelette qu’on aurait pu écraser dans le poing me poussait à admirer qu’une chose aussi ravissante pût exister en ce monde. Pourtant, je n’aimais absolument pas les chats. De vrais rapaces. De mon balcon donnant sur la mer, j’entendais leurs cris sauvages les soirs où ils copulaient. Mais je ne supportais pas de penser qu’ils risquaient de mourir de faim si près de chez moi. Le problème, c’était que plus je les nourrissais, plus ils se reproduisaient. Pour finir, j’allais les prendre deux par deux pour les faire châtrer, me promettais-je régulièrement.

J’ai tiré sur l’anneau des boîtes de nourriture pour chat et j’en ai rabattu le couvercle, puis j’ai pris la cuillère à dessert plaquée argent, au manche arborant le poinçon « Hôtel Impérial » et la fontaine symbolique, pour faire sortir la viande. Au début, l’odeur de cette nourriture en conserve m’avait révolté, mais peu à peu j’en étais venu à apprécier son parfum de boucherie. J’ai versé les croquettes dans les boîtes vides et je les ai remuées avec la cuillère afin d’y mêler les restants de gelée. J’ai posé le petit bol sur le pont pour les chats à trois pattes. Les infirmes mangeaient vite, car les autres chats avaient appris qu’après avoir terminé les bols du bas, ils pouvaient encore se servir dans le bol du pont normalement réservé aux chats à trois pattes. J’ai posé les autres bols à terre. J’ai assisté à la mêlée habituelle, certains animaux grimpant sur leurs congénères – les chatons s’en tirant le moins bien de tous. Nous avons regardé un moment la scène, puis j’ai dit : « Parfois, quand il y en a un de malade, je le nourris séparément. À la cuillère, ajoutai-je d’un air sévère. Mais ne croyez surtout pas que je sois un type gentil. »

Elle a éclaté de rire.

J’ai fourré les conserves vides dans le sac-poubelle que j’emportais chaque semaine à la benne à ordures.

Nous avons retraversé le terrain vague et enjambé la voie de chemin de fer, puis marché côte à côte le long de la rue de la plage, avec ses ralentisseurs et ses plots en béton destinés à empêcher les voitures d’y stationner durant la haute saison. Nous ne parlions pas, mais nous approchions de mon immeuble dans un silence concentré, bien que parfaitement à l’aise l’un avec l’autre. Nous avons pris l’ascenseur sans échanger un seul mot, j’ai ouvert la porte de mon appartement pour Teresa, nous en avons franchi le seuil et avons découvert la cloison en verre soufflé coloré, les coquillages pris dans la masse translucide, les interrupteurs et les variateurs encastrés dans le verre, si bien que les fils électriques qui descendaient vers le sol restaient visibles. Nous avons ensuite contourné ce mur de verre pour passer au salon.

« Sainte Marie ! Vous avez un appartement splendide », dit-elle très vite, en se figeant pour regarder au-delà des baies vitrées.

À cette hauteur, on voyait simplement la mer qui s’étendait jusqu’à l’horizon ; un soupçon d’orange matinal semblait s’attarder en bas du ciel.

Je me suis fendu de quelques explications concernant les lieux : « J’ai créé cet appartement à partir de quatre logements dont mon père était propriétaire. Le mur de séparation entre les deux appartements du front de mer se trouvait ici. » J’ai avancé d’un pas et désigné une ligne invisible au plafond. « Bien sûr, il m’a fallu faire construire ces colonnes et j’en ai profité pour y inclure des spots. Pas le moindre fil par terre : ces lampes standard, ici et encore ici, sont de ma propre conception, car leur alimentation court dans les tubes encastrés et situés sous le carrelage du sol. Je peux atténuer leur intensité grâce aux variateurs situés là et là-bas. » Je lui ai fait une démonstration. « Elles sont magnifiques le soir. Mettez-vous à l’aise. Installez-vous sur le balcon si vous le désirez. »

Je me suis mis à crier en allant à la cuisine. J’ai compris que j’étais tout excité à l’idée d’avoir de nouveau une femme chez moi après tout ce temps. « Bien sûr, l’inconvénient de réunir quatre appartements pour en faire un seul, c’est qu’on a la cage d’escalier et l’ascenseur au milieu. On se surprend à décrire sans arrêt des cercles ; et quand on a oublié quelque chose, on se demande s’il est plus commode de passer à gauche ou à droite !

— Il y a toujours un prix à payer pour tout ! » fit-elle en haussant les épaules.

Je me suis arrêté pour la regarder.

« C’est vrai », dis-je platement.

Peut-être faisait-elle la maligne. Je n’avais pas besoin du moindre cynisme prolétaire. Donnez de l’argent aux gens et ils finissent tous par avoir les mêmes soucis. Comme la pauvreté, la richesse est une maladie aux symptômes classiques. Bientôt, avec de l’argent, elle allait se comporter comme moi et comme tous les autres qui en ont, et adopter au moins une partie de l’arrogance qui caractérise toujours les nantis.

« Voulez-vous boire quelque chose ? proposai-je.

— Et vous ?

— Avec le poisson j’aime bien le vin blanc sec. J’en ai au réfrigérateur.

— C’est parfait. Mais pourrais-je avoir aussi un verre d’eau gazeuse ? »

Sa demande d’eau m’a légèrement déçu. J’ai toujours été convaincu qu’en ma compagnie une femme doit être aussi ivre que possible.

« Vous pouvez vous laver les mains dans la salle de bains située au fond du couloir », lançai-je en m’apercevant qu’il s’agissait d’un ordre.

Je me suis moi-même lavé les mains à fond et, d’un coup d’œil machinal, assuré qu’aucun accessoire embarrassant, genre caleçon, ne traînait dans la salle de bains ou n’était visible par la porte de ma chambre. Ainsi que je l’aurais fait si tout avait été normal.

Teresa était assise sur le balcon, avec un verre de vin et son eau minérale. J’ai cuit, d’abord à la vapeur puis très vite à la poêle, les soles préalablement passées dans la farine, avec beaucoup de graines de carvi frais et très peu de beurre clarifié que j’avais moi-même tamisé à la mousseline. J’ai préparé un accompagnement léger de pâtes aux œufs et de riz (légèrement al dente, mais tout vaut mieux que la mollesse), parsemé de minuscules pointes scintillantes d’un caviar bon marché. J’ai fait une salade avec la laitue qui venait du réfrigérateur, les tomates et le fromage de feta, le tout assorti de mon assaisonnement maison que je conserve en permanence dans une grande bouteille, même si depuis un certain temps j’ai renoncé à y ajouter du sucre.

Nous avons mangé sur la table du balcon, mais à l’ombre. J’ai une véritable phobie des repas au soleil. Comme il y avait beaucoup de lumière et qu’elle n’avait pas de lunettes de soleil, je lui ai prêté ma paire de Ray-Ban polarisées, dont elle devait sans cesse remonter le pont sur son nez. Ces lunettes paraissaient énormes, mais elles la rendaient très drôle. Néanmoins, j’étais légèrement décontenancé par le spectacle nouveau de mon propre reflet, sur mon balcon où j’étais très souvent seul, sur les verres de mes lunettes de soleil préférées.

J’avais vraiment bien réussi mon poisson. Nous avons causé design, sautant d’un sujet à l’autre avec une légère gêne, évitant les conclusions définitives, testant le terrain de nos opinions respectives. J’ai défendu mes architectes et designers préférés, que j’admirais depuis l’âge de quinze ans. Pourquoi donc avais-je été plus fidèle aux designers et aux architectes qu’à mes propres épouses ?

Quand Teresa et moi avons été debout l’un à côté de l’autre pour regarder la vue de mon balcon, où je lui ai indiqué quelques repères le long de la côte et jusqu’à notre ville, nous avons été si proches l’un de l’autre pour suivre la direction de mon bras et de mon doigt, que j’ai entendu le tintement de son verre d’eau minérale et le tic-tac de sa montre.

J’avais ouvert une seconde bouteille de vin. Déjà, je devinais comme une conspiration entre nous.

Teresa avait remarqué la photographie aérienne de l’hôtel Impérial – dont on voyait le toit – prise à partir de l’un de ces avions légers qui volent très bas et en formation, traînent derrière eux des bannières publicitaires le long de nos plages estivales et dont les pilotes réalisent parfois quelques travaux supplémentaires, photographiant des bâtiments significatifs ou les villas des riches. Elle s’est approchée tout près de la photographie, au point d’avoir presque le nez dessus.

(NOTE IMPORTANTE : Je désapprouve l’accrochage conventionnel des images sur les murs d’une maison. Lorsqu’on installe des images encadrées sur des pitons, la poussière, les toiles d’araignées ou même de jeunes lézards s’installent derrière, et puis l’image se met facilement de biais quand on la touche ou la nettoie. J’ai été inspiré par les pattes de sécurité qu’on utilise désormais dans les chambres des nouveaux hôtels internationaux pour fixer les images directement contre le mur tout en empêchant ainsi les clients de voler ces mornes sérigraphies et ces reproductions dénuées de la moindre inspiration. Dans mon appartement comme dans mon agence, j’ai eu recours à ces fixations plates pour toutes les images encadrées et sous verre.)

Elle est ressortie sur le balcon. Tout à trac, elle m’a demandé : « Ça ressemblait à quoi, de grandir dans cet hôtel ? » Teresa a fait un signe de tête en arrière vers la photographie avant de remettre mes lunettes de soleil.

Imaginez un petit garçon qui grandit dans un hôtel de quarante-neuf chambres, doté de cuisines labyrinthiques, d’ascenseurs, d’un sous-sol, d’un magasin, d’une buanderie et d’une chaudière en sous-sol équipée d’une cave à charbon. Un prince habitant un palais dans une capitale aurait connu moins de

chambres pour ses aventures. Le château1 français d’un despote africain aurait moins de pièces que la bâtisse où j’ai grandi.

Mais on imagine volontiers, dis-je à Teresa, que le fait de grandir dans un hôtel est tributaire de vastes mouvements saisonniers liés à l’arrivée et au départ de la clientèle, du sentiment de présences innombrables. Non. Les hôtels alimentent comme nul autre bâtiment le sentiment de l’absence humaine. La saison la plus marquante qui se grava dans ma mémoire était la longue période mélancolique où l’hôtel était fermé au public. Vides, les chambres semblables à des occasions ratées, les draps entreposés en lieu sûr, tous les matelas emballés dans de vieux journaux – que je lisais – dès la première semaine d’octobre de chaque année, inscrivant à jamais dans mon esprit les catastrophes et les grands événements politiques de tous les mois d’octobre des années soixante-dix.

Même durant la haute saison, on voyait rarement ces fantômes qu’étaient les clients, et même quand c’était le cas, on les évitait. Je les entrevoyais seulement à travers le mur vitré et coloré du restaurant et parfois, tout petit, lorsque je me glissais dans la salle de télévision. Ma mère faisait souvent cette déclaration extravagante que pendant les vingt années de sa carrière dans l’hôtellerie elle n’avait jamais rencontré un seul de ses clients ! Elle se faisait fréquemment remplacer au pied levé par l’intendante en chef quand quelque touriste provincial imbu de lui-même venait se plaindre pour une broutille. Après tout, contrairement à elle, cette intendante en chef « avait de l’éducation », comme disait ma mère.

Dans la culture hôtelière, les clients sont – derrière leur dos – méprisés parce qu’excentriques, manifestant de folles exigences, manquant de vraie classe, et en fin de compte considérés comme une gêne. Telle est la vérité du capitalisme : si les clients n’existaient pas, tout marcherait comme sur des roulettes.

Ainsi, chaque mois d’octobre, quand l’hôtel fermait pour les deux mois de réparations et d’entretien hivernaux, j’émergeais de notre appartement du dernier étage pour découvrir la véritable nature des hôtels en explorant les chambres vides.

Durant ces mois-là, j’entrais vraiment dans un contact plus direct avec les clients absents. Chaque année, peu après la fin de la saison, arrivait ce rituel que j’attendais avec davantage d’excitation que tous les cadeaux extravagants de l’Épiphanie, quand nous laissions nos chaussures devant la porte pour que les trois Rois mages venus d’Orient – qui m’apportèrent le DC-8 stretch series – les remplissent.

Mon père me convoquait alors dans son bureau et, de son petit coffre-fort, il sortait tous les biens et les effets égarés, oubliés par les clients dans leur chambre, et jamais réclamés. Comment ne pas me rappeler cet extenseur pour développer les pectoraux, où un sandow manquait au milieu ? Ou ce parapluie noir d’« agent secret », dont la poignée incurvée s’achevait par une garniture en argent étamé ? Les jumelles 10 × 50 de style militaire dans leur étui en cuir brillant, que je possède toujours ? Et cette étrange boîte de coquilles d’œufs, chacune percée d’un trou d’épingle à son extrémité, par lequel on avait sans doute aspiré son contenu, avant de les recouvrir de splendides décorations peintes à la main ? La curiosité l’emporta néanmoins. Un jour, encore enfant, je fis tour à tour voler en éclats chacun de ces œufs magnifiques, simplement pour voir leur intérieur d’une pâleur de grémial, qui semblait recouvert des coulures inégales d’un vernis pareil à la résine. Assis en tailleur sur le sol de ma chambre, je fondis soudain en sanglots quand je compris l’abomination que je venais de commettre. On ne peut rien faire contre ce sentiment de gâchis, contre la conviction qu’on ne saurait réparer cet anéantissement de choses fragiles, au milieu d’une centaine de fragments colorés de coquilles d’œufs peintes qui me collaient aux mains. J’ai caché pendant des années cette destruction de la boîte d’œufs.

J’ai servi les tranches de melon sur le balcon, après les avoir disposées dans deux anciennes assiettes à bord doré de l’hôtel Impérial.

Teresa portait de nouveau les lunettes de soleil. Le melon était parfaitement à point, sucré, délicieux. Nous n’avons pas parlé. J’ai laissé la tension monter.

Tout d’un coup je lui ai raconté ma fameuse histoire à la manière qui révèle ce que sont toutes les histoires : une forme de séduction. Je crois que nous ne racontons jamais d’histoire à ceux dont nous ne désirons rien. Mon père m’a rapporté des anecdotes relatives à l’hôtel dans l’espoir de se gagner mon affection et mon souvenir ; je les ai répétées à Teresa comme je les avais déjà racontées à d’autres afin de créer une sorte d’intimité – même fragile – entre nous. Lorsque nous racontons une histoire à quelqu’un, nous souhaitons qu’elle opère une espèce de contagion. Voilà sans doute pourquoi j’ai éliminé d’office mes histoires mécaniques préférées sur la cage d’ascenseur. Et à la place, choisi ceci :

Durant une décennie, chaque année, avant la guerre civile, un vieil homme riche de la famille Katta venait passer le printemps à l’hôtel Impérial. Veuf, il arrivait toujours accompagné de ses deux ravissantes filles adolescentes. Ils prenaient deux suites, une pour le père, l’autre pour les filles, et toujours les deux chambres d’angle du premier étage (deux de ces suites ont, vers la fin des années cinquante, avant l’achat de l’Impérial par mes parents, été redistribuées en trois chambres plus petites, pour une personne). Ce vieillard tenait à ses deux filles comme à la prunelle de ses yeux. Selon une rumeur, s’il insistait autant pour loger au premier étage, c’était au cas où l’une de ses filles se pencherait trop et tomberait par-dessus la rambarde du petit balcon. Au premier étage, il croyait qu’elle survivrait à pareille chute. Au printemps 1934, le lundi de Pâques, les deux filles devaient avoir seize ou dix-sept ans. Leur vieux père prenait souvent ses repas dans sa chambre, mais il ne voulait pas d’un tel luxe pour ses filles. Il les envoyait donc déjeuner et dîner dans la salle à manger, sous l’œil attentif du maître d’hôtel, un grand et humble favori du vieil homme. Les deux filles n’étaient pas de grosses mangeuses, mais pour ne pas sembler impolies elles s’attardaient à leur table en échangeant des paroles à voix basse. J’ai dit à Teresa qu’au moment où l’on servait le dessert des jeunes filles, qu’elles appréciaient avec davantage d’enthousiasme qu’aucun autre plat, on entendit un craquement soudain. Dans la salle à manger les voix se turent aussitôt et les convives levèrent les yeux vers le plafond laqué qui explosait ; des morceaux de plâtre entraînant des guirlandes de poussière percutèrent le dallage étincelant entre les deux groupes principaux de tables, sous l’énorme lustre. On eut le sentiment d’un poids considérable qui pesait sur le plafond et faisait s’incurver le plâtre. Une seule femme cria. Les hommes lancèrent élégamment leur serviette et se levèrent, comme si l’on venait de les provoquer en duel. Avec un bruit soudain et inquiétant, d’abord un ventre rouillé puis une baignoire tout entière apparut par saccades à travers le plâtre du plafond avant de choir selon une verticalité implacable ; la baignoire en fonte percuta et défonça le carrelage brillant du sol de la salle à manger bondée. Son impact projeta en l’air une grande colonne frémissante d’eau blanche qui retomba en éclaboussant tout sur son passage, créant une inondation savonneuse autour des pieds de table et de chaise, tandis que le nuage de poussière se dissipait. On découvrit alors le cadavre blême et nu du vieux père décédé des deux splendides jeunes filles – il avait les yeux grands ouverts. Le cigare imbibé d’eau restait coincé entre les doigts raidis et faisait un écho obscène au petit pénis nu où, suggérai-je à Teresa, les yeux de ses deux filles ne manquèrent sans doute pas de se poser, alors qu’elles commençaient à hurler.

Le vieil homme était mort des heures plus tôt, sans doute en se penchant en avant pour ouvrir en grand le robinet d’eau chaude ; tout en le pochant dans l’eau bouillante, la grande baignoire ancienne déborda vers les planches déjà pourries de la salle de bains. L’eau avait imprégné le plafond en plâtre et en crin de cheval, jusqu’à ce que le poids de la fonte, de l’eau et de l’énorme vieillard franchît un seuil critique ; s’arrachant aux tuyaux en plomb mou, la baignoire et le vieillard entamèrent leur terrible chute vers l’étage inférieur. J’ai dit à Teresa que je l’emmènerais à l’hôtel pour lui montrer une plaque inégale de plâtre, toujours visible aujourd’hui sous la peinture du haut plafond de la salle à manger de l’hôtel Impérial, juste à côté du lustre. À l’endroit exact où le vieil homme, nu et mort dans son bain, s’écrasa ce soir-là parmi les convives.

Nous sommes restés silencieux. Teresa avait chuchoté le mot « Incroyable » à la fin de mon histoire, puis lancé sa cigarette par-dessus le balcon, ce qui n’a pas réussi à m’agacer. Elle a regardé la mer, puis répété : « Incroyable.

— C’est vrai. Je vous le promets. »

Elle semblait impressionnée.

La lumière ressemblait à celle de l’après-midi dans mon salon paysage. J’ai dit à Teresa : « Et si on allait faire un plongeon dans la mer ?

— Bien sûr, c’est facile pour vous ici, hein ? » Elle s’est légèrement soulevée pour regarder au-dessus de la rambarde en aluminium bossé de mon balcon, laquelle était toujours tachée par ce fichu sel de mer.

« Juste en bas.

— Mais que vais-je pouvoir mettre pour me baigner ? Ou ne pas mettre.

— Eh bien, je pourrais vous donner un T-shirt ?

— Mmm. Possible. »

Elle était soudain méfiante. J’ai essayé de l’encourager. « Je pourrais vous prêter un peignoir pour sortir de l’eau ?

— Oui, j’en aurai aussi besoin pour aller jusqu’à la mer, dit-elle d’un ton cassant.

— Bien sûr. Vous pouvez vous changer dans une des chambres d’amis. Je vais chercher tout ça. »

Je me suis levé.

Dans ma garde-robe, mes T-shirts sont rangés avec soin dans un tiroir qui glisse sans bruit. Évidemment.

Je n’étais pas idiot au point d’en choisir un blanc, qui serait devenu transparent dans l’eau et m’aurait ainsi permis de voir clairement tous les détails de ses seins caoutchouteux. J’en ai donc choisi un bleu foncé.

J’ai un peignoir d’hiver et un peignoir d’été. Ce dernier est en soie grise, presque argentée. J’ai grimacé, je l’avoue, à la pensée de mêler du sable à ses fibres vivantes. Je le mettais avec plaisir tous les matins. Il me faudrait le porter ensuite chez le teinturier.

J’ai reniflé ce peignoir avec concentration, au cas où l’odeur d’un corps l’eût imprégné. Par mesure de précaution, je l’ai emporté dans ma salle de bains privée pour y vaporiser un peu de mon eau de toilette Chanel * préférée. Et puis encore un peu. Je me suis ensuite inquiété à l’idée qu’il empeste un excès de parfum où Teresa risquait de débusquer une déplorable fibre de gigolo dans ma personnalité. J’ai donc ouvert en grand la fenêtre de la salle de bains et agité au-dehors le peignoir en soie pour essayer de dissiper l’intensité superflue de parfum. Comme d’habitude, la vieille dame qui habitait la résidence située de l’autre côté des voies du chemin de fer traînait près de sa fenêtre et j’ai vu qu’elle m’observait. Bon Dieu, elle allait sans doute appeler les pompiers ! Les soirs d’hiver, je surprenais cette vieille pie en train de m’espionner avec son télescope tandis que je préparais seul mon dîner. Je m’en serais moqué si ç’avait été une adolescente, mais franchement elle devait bien avoir quatre-vingts ans ! Un soir, elle m’a tellement énervé que j’ai pris un gros marqueur pour dresser la liste de mon menu sur un grand morceau de carton que j’ai ensuite collé sur la fenêtre de la cuisine. J’apprécie mes volets électriques, mais j’aime aussi la vue vers l’intérieur des terres et jusqu’aux montagnes ; maintenant, presque tous les soirs, je fais descendre les volets électriques.

J’ai rejoint le balcon et tendu mes vêtements à Teresa. J’ai eu le sentiment de forcer un peu les choses, mais je n’ai pas pu m’empêcher de dire : « Il y a des chambres vacantes là-bas, à droite. »

Elle s’est contentée de rire en hochant la tête. J’ai toussé avant de retourner dans ma chambre, où j’ai retiré mon costume, que j’ai rangé dans ma garde-robe. Puis j’ai mis mon short de bain Burberry – le seul que j’aie pu trouver avec une doublure en coton, et non en synthétique ! Puis j’ai enfilé un pantalon en lin et une chemise d’été bleu ciel, à manches courtes, en pilou, etc.

UN ÉCLAIRCISSEMENT : Cette préparation n’a pas été aussi décontractée que je semble l’indiquer. J’ai aussi examiné longuement mon visage dans le miroir. J’ai utilisé une serviette en papier pour m’essuyer le nez et l’intérieur des oreilles. Je me suis rapidement lavé les dents. Debout dans mon short de bain à carreaux assez ridicule, j’ai fait quelques extensions et rentré mon ventre très légèrement bombé. Et puis j’étais sujet à une palette contrastée d’oscillations émotionnelles. Je me sentais excité de savoir qu’une fois encore une jeune femme faisait permuter des vêtements non loin de moi, si bien qu’elle se retrouverait à demi nue dans une de mes chambres d’amis. Mais la présence de sa prime jeunesse contrastait avec l’évidence flétrie que mon corps de quadragénaire m’offrait trop souvent dans les miroirs. Pourtant, les muscles restaient fermes à la jointure du bras et de l’épaule, mais la peau manifestait cette luminescence parcheminée, distendue, typique de l’authentique vieillissement, qui ne cessait de me scandaliser et de me plonger dans la perplexité. J’étais si peu en forme que tous les matins je me sentais essoufflé après avoir secoué ma bombe de mousse à raser ! Je savais que l’âge était tapi derrière les surfaces que je scrutais dans mes miroirs, attendant de s’épanouir et de me duper une fois de plus – moi, le genre de personne sincèrement convaincue que la vieillesse et la maladie n’arrivent qu’aux autres. Et si Teresa m’offrait son corps, je ne pourrais pas aller très loin – assez loin néanmoins pour que j’en tire du plaisir, n’ai-je pu m’empêcher de penser.

J’avais vaporisé du déodorant, mais pas trop pour éviter que de petits flocons de cette neige artificielle n’adhèrent aux poils de mes aisselles quand, au bord de l’eau, j’ôterais ma chemise et lèverais les bras. Je souffrais aussi de cette brusque liquéfaction nerveuse des boyaux qui me surprend toujours quand j’envisage de nager avec une femme.

Retournant sur mes pas, j’ai découvert à travers la vitre du balcon la forme nouvelle des épaules de Teresa dans mon peignoir en soie ! Ce peignoir descendait jusqu’à ses chevilles et j’ai aperçu ses pieds nus : longs doigts de pied. Elle se tenait légèrement penchée, occupée par quelque chose en contrebas du balcon. Telle une menace, je me suis approché derrière elle et j’ai moi aussi baissé les yeux vers la plage. Un peu à droite de mon immeuble, en direction de notre ville, un homme se tenait debout dans l’eau qui lui montait jusqu’à la taille, vêtu d’un short de bain violet, tourné vers l’horizon, la tête humblement baissée. C’était un Maure.

J’ai cru qu’il priait, qu’il adorait quelque obscur dieu solaire et maritime, jusqu’à ce que je remarque la faible fluorescence crayeuse qui montait et descendait doucement à la surface de l’eau autour de ses minces membres noirs. J’ai vu ses mains rejoindre la nuque et se mettre à frotter furieusement. Il tenait un morceau de savon. Il lavait ses cheveux courts et frisés.

« Il y a un type qui se lave là en bas.

— Oui.

— Il se lave un peu et puis il nage un peu pour se rincer. Ça a l’air agréable.

— En avez-vous envie ? » Ma voix s’est éteinte. « Hé ! » Puis j’ai chuchoté. « Je connais ce type. » C’était le mendiant maure croisé le matin même, assis derrière le restaurant Le Dauphin, à qui j’avais donné une photocopie du formulaire de demande d’emploi du McDonald.

Bien que convaincu de l’inutilité de mon commentaire, car elle était jeune et voyait le monde différemment, j’ai souri et je me suis tourné vers la petite Teresa, sans pouvoir résister à la tentation : « C’est un mendiant, lui dis-je.

— Il est très mignon », répondit-elle aussitôt, comme sur la défensive – et comme s’il s’agissait aussi d’une excuse. Elle s’obstinait à le regarder se laver dans l’eau.

J’ai acquiescé en essayant de ne pas l’imiter, de ne pas regarder cette silhouette dans l’eau bleue.

« Je l’ai vu ce matin, sur le chemin de l’agence. En train de mendier.

— Mais vous n’êtes pas allé à l’agence aujourd’hui, m’a-t-elle presque réprimandé.

— Non. Je suis allé dans des cafés, puis je vous ai rencontrée », répondis-je, presque sommé de m’expliquer devant elle.

Un moment, elle a entortillé une mèche de cheveux autour de ses doigts. « Je ne veux pas me baigner tant qu’il sera là.

— Parce qu’il est beau et que vous désirez vous montrer à votre avantage sur la plage, et non dans mon T-shirt ? » J’ai souri comme si c’était d’une petite pique enjouée, mais c’était bel et bien la condamnation d’un jaloux.

Pour la première fois depuis l’apparition du Maure, Teresa a tourné la tête pour me regarder.

« Oh là là, mon oncle », dit-elle sans me répondre.

Je suis resté un moment furieux. Je tremblais presque. Submergé par la jalousie et la déception, car elle m’échappait soudainement à cause de ce beau Maure, et la voilà qui m’appelait « mon oncle », dans notre région une expression que nous utilisons seulement entre vieux amis platoniques et au sein de la famille.

« Ainsi, nous ne nagerons pas ?

— Non », dit-elle, mais sans remettre pour autant ses vêtements. Elle s’est assise sur la chaise du balcon, dans mon peignoir, puis elle a croisé les jambes, me laissant voir un mince mollet.

J’ai de nouveau baissé les yeux vers le mendiant maure. Il se penchait en avant dans une eau un peu plus profonde et se couvrait le visage d’une mousse blanche et savonneuse. Il semblait immensément propre. Il a plongé dans une petite vague. Quand il a refait surface, j’ai eu envie de lui crier quelque chose, mais j’ai senti que Teresa m’en voudrait, tandis que j’étais incapable de choisir dans une liste interminable d’insultes possibles. Puis il s’est mis à marcher vers le sable. J’ai aperçu le losange orange d’un savon bon marché dans son poing. Il l’a laissé tomber alors que l’eau lui montait aux mollets et il s’est aussitôt baissé, vif et agile, pour le récupérer parmi les modestes rouleaux liquides.

Comme si je pensais à voix haute, j’ai dit : « Mais il n’est guère agréable de se laver dans l’eau salée. On a ensuite besoin de se rincer à l’eau douce.

— C’est vrai », murmura Teresa derrière moi, comme si nous venions de résoudre un problème et de trouver le défaut de la cuirasse du beau Maure.

Je l’ai regardé sortir de l’eau, plié en deux, et gravir la plage. Il y avait là un sac plastique de supermarché que je n’avais pas remarqué, d’où le Maure a tiré une petite serviette aux couleurs vives, avant de se sécher les cheveux en regardant le large.

« Je me demande où il habite », fis-je sans réfléchir. Puis je me suis retourné pour la regarder.

« Je crois que je devrais y aller.

— Je suppose que c’est inévitable », dis-je.

Elle est retournée s’habiller dans la chambre d’amis sans m’en demander la permission.

Assis sur le balcon, je fusillais le baigneur des yeux.

J’ai insisté pour appeler un taxi, malgré ses protestations. Je voyais bien qu’elle désirait récupérer au plus vite son portfolio au Cena’s. J’ai pris l’ascenseur avec elle.

« À demain donc, au bureau. Merci beaucoup pour le déjeuner.

— Je n’irai peut-être pas travailler à l’agence. Pendant un certain temps », dis-je sèchement.

Avec un hochement de tête j’ai tendu un billet de deux mille au chauffeur, comme si j’avais levé cette fille la veille au soir. J’ai entendu les protestations bredouillées par Teresa sur la banquette arrière. Je suis rentré dans ma résidence sans me retourner.

 

1. En français dans le texte original, comme tous les passages en italique suivis d’un astérisque.

(N.d.T.)

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