Le dernier paradis de Manolo
L’enterrement d’oncle Luis
Un soir, à mon appartement des Phases Zone 1, Ahmed Omar était confortablement installé comme d’habitude sur le canapé en cuir de veau près de la baie panoramique. Je buvais du whisky.
« Je voudrais te parler de l’enterrement de mon oncle Luis », lui dis-je. Mon oncle Luis avait mené une vie tranquille depuis la guerre civile. Grâce à ses bons et loyaux services, il a obtenu sa carte de la Phalange et ainsi réussi à décrocher un poste de fonctionnaire au ministère du Tourisme et de l’Information. Assis à un bureau avec un ventilateur électrique, il a gravi les échelons pendant la longue famine des années quarante. Au cours des années cinquante, il a épousé tante Lucia la rouquine. Ils n’ont jamais eu d’enfants. Oncle Luis a aidé mon père à s’installer quand il a quitté la ferme après la guerre pour venir travailler en ville comme serveur. Et faire tomber toutes les assiettes.
Mon père et mon oncle Luis n’avaient jamais été très proches. Pourtant, ce n’est pas la guerre qui a provoqué leur brouille, contrairement à ce qui s’est passé dans de nombreuses familles. C’est leur célèbre dispute due à la grande horloge rustique de ma grand-mère décédée (cette horloge retardait d’une heure chaque semaine) qui a fait qu’ils ont cessé de se parler. La guerre, une horloge ? Deux frères trouvent toujours une bonne raison pour se détester.
Comme tant de choses dans la vie, la bonne fortune de mon père et de sa famille pendant la guerre civile a simplement tenu à un hasard géographique. Dans leur ferme des montagnes, sise en haut du premier virage de la route en partant du village, ils ne furent jamais clairement associés à l’une ou à l’autre des factions en guerre. Ils fournissaient des olives et de petites quantités de raisins frais ou secs, d’oranges et de citrons, d’abord aux perdants, puis, après la victoire et les persécutions, ils offrirent ces mêmes produits de la ferme aux vainqueurs. Les fournitures alimentaires étaient considérées comme si essentielles et puis mon grand-père était si vieux, que mon père à peine âgé de seize ans échappa à la conscription. Plus tard, mon père s’insinua dans les bonnes grâces des fascistes de notre ville ; qui ne le fit pas ? Dans notre pays, tous les membres de ma génération sont plus ou moins les derniers anges déchus et nous avons la religion qui va avec. C’est sans doute un bon point de départ dans la vie : sans aucune illusion sur votre vertu. Comme l’a dit mon père sur son lit de mort : « Je sais que je suis un salaud, mais je ne mérite pas cela. »
C’est vrai, papa.
Comme les démocraties européennes, ma famille paternelle, où personne ne lisait jamais le journal, resta impavide et indifférente. J’imagine très bien que mon père, alors jeune homme, considéra les factions en guerre dans son pays et les massacres atterrants qui se déroulaient autour de lui avec cette même tolérance résignée qu’il manifestait en balayant du regard les gens réunis dans la salle à manger. Si ces factions gênaient la récolte des fruits, alors ça n’allait pas ; mais sinon, au village, les coups de feu, les gorges tranchées, le prêtre qui se fit enfoncer de force les perles de son rosaire dans l’oreille à coups de marteau, mon père n’en avait cure. Comme les gens qui faisaient des paris insensés pour dîner, mon père pensait que la guerre était réservée aux imbéciles. Il n’avait guère besoin d’assister aux meurtres pour le croire. Les fugitifs affamés et terrorisés passèrent à la maison au début et à la fin de la guerre. On ne leur proposait pas de s’installer dans les remises, mais on leur donnait de la soupe, des fruits et de l’eau avant qu’ils ne s’en aillent. Les fugitifs d’un bord au début de la guerre, puis ceux de l’autre bord à la fin des hostilités, furent tous traités sur un même pied d’égalité.
Notre région était située dans le camp des perdants, mais quand les vainqueurs arrivèrent en uniforme sur le chemin de terre, inspectèrent les terrasses et les vergers bien entretenus de mon grand-père et qu’ils remarquèrent les états de service de mon oncle parmi les leurs, ils les laissèrent continuer de faire ce qu’ils avaient toujours fait durant la guerre et la victoire : produire des olives et des fruits. Ce fut seulement au cours des années soixante que mon père apprit que, pendant que les habitants de son pays souffraient de la famine, presque tous les fruits du village avaient été exportés vers l’Allemagne nazie, et ce durant plusieurs années. Pendant mes études, quand nous parlions politique, je lui demandais s’il se sentait coupable ; il haussait les épaules, en bon artisan fataliste qu’il était, et répondait : « Une orange bien cultivée est aussi délicieuse pour un nazi que pour n’importe qui d’autre. »
La situation des citadins était différente durant ces années de famine ; pour ma mère, par exemple. Telles sont les bénédictions ou les trahisons de la géographie. Ma mère a grandi en connaissant la faim dans notre ville, qui fut l’une des dernières à tomber. Le Premier ministre, qui y avait trouvé refuge, s’enfuit alors. Ma mère vit ensuite les hommes désespérés, aux regards fuyants, traîner dans les cafés du port, ainsi que sur la terrasse de l’Impérial, en essayant de trouver un bateau pour s’échapper.
Un soir, alors qu’elle était, petite fille, debout près de la fontaine devant l’hôtel – dont elle deviendrait plus tard propriétaire –, ma mère vit un bateau de pêche sortir du port, surchargé d’hommes et tirant même quinze communistes analphabètes dans de vieux filets endommagés. Ignorant tout de la géographie et de l’étendue marine, ils croyaient dur comme fer qu’il leur suffirait de nager quand le capitaine couperait les amarres des filets après une heure de navigation vers l’est, pour rejoindre un pays sûr situé au nord. Peut-être croyaient-ils qu’ils pourraient débarquer en Union soviétique ? Le capitaine Olienzo haussa les épaules et prit leur argent, leurs montres et leurs paires de chaussures les moins usées. C’était ce qu’ils avaient de mieux à faire. Dès que les filets furent libérés, ces hommes durent flotter ensemble comme une bande de cygnes jusqu’à l’aube ; toujours endormis, la mer les engloutit sans doute, une douzaine d’hommes emmêlés dans les mailles des filets, s’éloignant lentement de la surface éclairée en tournoyant pour rejoindre l’obscurité des profondeurs, camarades tout du long et jusqu’à la fin.
Mon père me confia que le capitaine Olienzo pensait que les militaires auraient dû le décorer pour son acte. Car le marin se vantait d’avoir occis davantage de rouges en une seule soirée que bon nombre des héros qui s’étaient battus au front ; ainsi se vantait-il tous les soirs au bar de la mission des marins. Avant de se faire poignarder dans une ruelle obscure.
La manière dont l’oncle Luis était entré dans l’armée fasciste était un constant sujet de blague dans notre famille. Mon père adorait me raconter comment, enfant, son frère aîné se passionnait seulement pour les motoculteurs mécaniques, les moteurs et les tracteurs. Mon oncle se débrouilla même pour trouver une documentation sur les tracteurs John Deere, fabriqués en Amérique du Nord. Un authentique exploit dans une région où il n’y avait aucun service postal. Ce manuel – illustré de diagrammes aux couleurs vives – était l’un des rares imprimés en circulation sous leur toit, et il constituait l’obsession d’oncle Luis ; il le feuilletait une page après l’autre, d’avant en arrière, puis d’arrière en avant. Il avait appris par cœur toutes les pièces du moteur et il attendait de mon père que celui-ci l’interroge régulièrement le soir à ce sujet. Peu enclin à travailler parmi les arbres fruitiers et sur les terrasses des oliviers, oncle Luis désirait seulement aller en ville et tourner indéfiniment autour des voitures, des camions, des bus ou, de préférence, des tracteurs qu’il pouvait y trouver.
Juste avant le soulèvement armé, oncle Luis quitta la ferme pour la première fois de sa vie et partit vers le nord afin de rendre visite à un parent éloigné. Tout ce qui l’excitait dans son voyage imminent, c’était la perspective de découvrir des camions et des tracteurs.
Les rebelles prirent le contrôle de cette région quelques jours après le soulèvement. À l’endroit où était mon oncle, les forces rebelles les plus proches disposaient d’un seul vieux tank et le fou de mécanique qu’était Luis fit une bonne vingtaine de kilomètres à pied pour l’unique plaisir de tourner encore et encore autour de ce malheureux tank, tel un chien sur le point de se coucher.
Au bout de quelques jours, oncle Luis sut démonter et remonter le moteur de ce tank, conseillant alors les officiers sur l’entretien des pièces et les assommant avec la théorie du moteur à combustion interne. À cette époque, il aurait pu se faire fusiller, simplement parce qu’il les enquiquinait avec sa théorie du moteur à combustion interne, au lieu de quoi on l’intégra dans la troupe et il finit comme mécanicien fasciste sur le front nord.
Comme tant d’autres crétins, oncle Luis ne disposait pas selon moi d’une vision plus lucide de la situation. Je ne crois pas qu’il ait cru une seule seconde à la sainte croisade nationaliste dont il était censé faire partie. Il était tout bonnement ravi d’être dans le camp des meilleurs tanks. Surtout quand nos amis allemands arrivèrent avec leurs splendides blindés afin de se battre pour notre Christ et notre pays. Oncle Luis eut de la chance. À mon avis, s’il avait été confronté à un ennemi doté de tanks plus élégants, une irrépressible mélancolie suivie de désertion avérée l’aurait submergé.
Ainsi, au cours des années suivantes, oncle Luis et tante Lucia vécurent dans un petit appartement en compagnie de nombreux canaris, à quatre rues de l’esplanade, près d’Algoroba Plaza. Oncle Luis pilotait un scooter à moteur. Ce moteur était parfois amoureusement démonté dans le salon, ses diverses pièces étalées avec précision sur des lambeaux de tissu. Ma tante et mon oncle n’ont jamais été riches et ils s’étaient mis à envier les affaires florissantes de mon père et de ma mère : leur petit atelier dans la ruelle, puis la pompe à essence au village, puis les deux anciens camions militaires qui livraient dans notre ville, puis l’achat à crédit de l’hôtel Impérial et le remboursement rapide du même crédit.
Grand-mère décéda. Dans un effort téméraire pour obtenir de l’argent disponible – ironiquement, afin de pouvoir en remontrer à mes parents –, mon oncle vendit ses parts de la vieille ferme à mon père, très bon marché au demeurant. Oncle Luis et tante Lucia firent le voyage du dimanche dans leurs plus beaux atours, tandis que mon père et ma mère s’activaient à l’hôtel dans des vêtements rapiécés et des cardigans usés jusqu’à la corde, mais c’étaient eux les riches. Après que mon oncle eut fait main basse sur l’horloge de ma grand-mère sans rien demander à personne – annonçant seulement à mon père : « Oh, mais tu es bien assez riche pour t’en acheter une tout seul, maintenant elle m’appartient » –, les deux frères ne se reparlèrent presque plus jamais.
Même si mon père et ma mère ne les fréquentaient plus, on attendait toujours de moi que je rende de temps à autre une visite de politesse à mon oncle et à ma tante pour continuer de feindre que nous formions une famille unie. Mes souvenirs d’oncle Luis et de tante Lucia, quand je leur rendais visite à leur appartement, sont le moteur du scooter démonté, le vacarme des canaris, le tic-tac irrégulier de l’infâme horloge et les célèbres cheveux roux de Lucia.
Lucia se campait toujours près des fenêtres devant les cages de cuivre aux minarets bombés ; elle était à contre-jour et les canaris paraissaient noirs à côté des graines de leur mangeoire que le soleil traversait quand les oiseaux voletaient d’un perchoir à un autre et que ces graines jaillissaient vers le haut de leur cage. Au-dessus, la lumière jouait dans l’interminable fumée des cigarettes de Lucia et rougeoyait en essayant de percer la masse épaisse de sa chevelure. Je crois qu’à cette époque ses cheveux avaient définitivement viré au gris, car ceux de mon oncle l’étaient ostensiblement, mais tante Lucia s’obstinait à se teindre les tresses avec un henné ordinaire et violent, de la couleur des premières pluies qui dévalent sur la latérite d’un lit de rivière depuis longtemps à sec.
Tante Lucia mourut en premier. J’étais fiancé à Veroña quand oncle Luis décéda en un juillet caniculaire. Les membres de la famille de Veroña n’étaient pas très religieux, c’étaient des libéraux – sa mère mourut quand ma fiancée était toute petite, son père enseignait les mathématiques. Veroña étudiait cette même matière à l’université de la capitale où j’avais renoncé à l’urbanisme pour m’intéresser au design.
À l’époque, au milieu des années quatre-vingt, notre pays changeait très vite dans maints domaines. Néanmoins, même moi j’ai été scandalisé par la minijupe que portait Veroña pour l’enterrement d’oncle Luis. Je compris que Veroña trouvait les cérémonies funèbres très tristes mais aussi extrêmement érotiques, malgré le décès prématuré de sa mère. J’ai réellement craint qu’elle ne portât aucun sous-vêtement afin de céder ensuite à la spontanéité du désir et de se sentir ainsi plus à l’aise. D’une voix furieuse, je lui ai chuchoté à l’oreille qu’elle devait immédiatement rentrer à la maison pour se changer, que l’appartement d’oncle Luis serait bourré d’Anciens très bigots, la plupart d’entre eux étant des ex-Phalangistes confits en religion, mais cette information a seulement renforcé sa détermination. Veroña et moi avions déjà partagé quelques whiskies dans un vieux café et nous étions tous deux éméchés quand nous avons rejoint le vieil appartement de ma tante et de mon oncle, tout près d’Algoroba Plaza. Tante Lucia se vantait régulièrement de la valeur inestimable de ce bien immobilier, mais nous avons eu bien du mal à dissimuler notre émotion en apprenant qu’au cours de ce dernier quart de siècle ils n’avaient fait que louer ce logement. La propriétaire avait tenu secrètes ces dispositions afin de permettre à Luis de mentir lors de la majestueuse veillée mortuaire de son épouse, organisée dans les grandes chambres à coucher du haut.
Ma mère et mon père (qui vivaient séparés à cette époque) étaient trop impatients pour passer toute une nuit à veiller, moyennant quoi deux vieilles religieuses rébarbatives avaient pris leur place jusqu’à la fin de la matinée. Ces religieuses étaient toujours assises, telles des caryatides, dans l’angle de la chambre, quand Veroña et moi avons gravi d’un pas vacillant cet escalier pentu, mes lèvres touchant sa permanente des années quatre-vingt, mon corps servant de bouclier pour que certains parents arrivant derrière nous dans l’escalier ne puissent pas reluquer sous la minijupe de ma fiancée.
Il faisait une chaleur étouffante dans cette chambre bondée de gens debout qui se relayaient à divers stades d’obscures prières. Il y avait de nombreuses femmes venues rendre un dernier hommage, mais aussi estimer la valeur du mobilier. Dans toute cette pièce, on avait disposé selon des angles bizarres des chaises où somnolaient les membres les plus âgés de la veillée. Le pauvre oncle Luis défunt et vêtu d’un costume gisait à l’autre bout sur le grand et vieux lit, les manchettes de chemise blanches et les mains exsangues croisées sur la poitrine. Il avait été habillé par l’entrepreneur de pompes funèbres, Mme Solielian, l’épouse du propriétaire du crématorium ; très solennels, M. et Mme Solielian se tenaient debout dans un angle. J’ai remarqué que le visage d’oncle Luis était lourdement fardé.
Ma mère et mon père m’ont adressé un signe de tête dans l’angle opposé, lugubres mais selon moi davantage outragés par la jupe de Veroña que par le décès de Luis. Alors Veroña a regardé autour d’elle, sa jupe par bonheur redescendue des trois centimètres cruciaux parce que nous avions quitté les marches de l’escalier. Elle avait anticipé l’attente recueillie et atroce dans la pièce en choisissant de porter ses chaussures rouges à très hauts talons. Mais à quel moment arriverait donc cet instant abstrait où l’on pourrait dire que nous avions rendu un hommage suffisant, après quoi nous pourrions nous ranger les uns derrière les autres pour entamer la procession vers le cimetière de la Colline du Paradis, où moi aussi je reposerai bientôt ?
Ivre, Veroña n’y voyait pas très bien dans la pièce obscure après les rues éblouissantes – elle s’est poliment déplacée pour s’asseoir quelque part et a doucement abaissé les fesses. Qu’elle a posées sur le visage frais, maquillé et poudré d’oncle Luis, le mince nez proéminent, typique de notre famille, se glissant raidement entre les hémisphères nus de ma fiancée, le choc du front glacé contre sa peau à elle lui écarquillant les yeux tandis qu’elle s’asseyait sur le mort. Le lit a émis un seul craquement.
Veroña a bondi comme un ressort en lâchant un couinement minuscule dès qu’elle a compris qu’elle était assise sur le visage de mon oncle défunt. Malgré les légendaires exagérations ultérieures, je crois que seuls mon père et ma mère, les deux religieuses et quelques parents debout devant ont clairement vu ce qui se passait. Mais nous avons tous entendu les religieuses inspirer violemment l’air et marmonner des prières frénétiques. J’ai essayé de voler au secours de mon embarrassante fiancée, de l’aider à se redresser, mais j’ai aussitôt compris que mes efforts attireraient seulement davantage l’attention sur elle ; ainsi, dès qu’elle eut réussi à se remettre sur pied, se fut glissée un peu à gauche et assise sur la chaise libre qu’elle avait d’abord visée, je suis resté immobile et mortifié, couvert d’une sueur honteuse.
Je n’ai pas été capable de regarder Veroña pendant l’heure que nous avons passée dans cette chambre et je sentais bien qu’elle aussi essayait de ne pas me regarder. J’ai en revanche aventuré quelques coups d’œil vers mon père. À un moment, il s’est détourné en penchant la tête, le front luisant de sueur, un curieux rictus lui tordant les lèvres. Après un certain temps, j’ai soudain compris que mon père tentait de contenir le fou rire le plus profond et le plus authentique susceptible de submerger un homme.
Des larmes de rire suivaient les rides qui lui entouraient les yeux. Mon père s’est servi de ses deux bras pour nous clouer, Veroña et moi, contre le mur de la salle de bains de l’étage inférieur où nous nous étions enfermés après la veillée funèbre. Veroña s’est pris le visage entre les mains en répétant sans arrêt « Oh, mon Dieu, je suis tellement désolée », mais mon père, si désireux que personne ne le voie rire quand il se recueillait auprès de son frère défunt, essuyait maintenant avec un mouchoir le torrent de larmes qui lui couvraient le visage. En levant les yeux vers Veroña, alors qu’il était assis sur le rebord de la baignoire, il a murmuré d’une voix rauque : « C’est le plus beau jour de toute la vie de Luis, ma fille, et tu as dû lui faire ça aujourd’hui ! »
Il étouffait toujours son rire sur la banquette arrière de la limousine, tout du long jusqu’aux mausolées et aux cyprès du vieux cimetière, notre repaire à Sagrana et à moi-même quand nous étions écoliers, en haut du versant de la Colline du Paradis, près du château et de la garnison.
Je me souviens de la chaleur et du soleil très haut. L’heure où l’on confond les ombres des blanches colombes filant dans le ciel de ce cimetière avec des guêpes vrombissant autour de ses jambes. Il y avait des roses rouge sombre dans des vases posés près de maintes cryptes. Il y avait de vastes et très vieux mausolées familiaux, grands comme des maisons. Les cigales stridulaient furieusement parmi tous les buissons non taillés. Dans nos vêtements de deuil, nous formions une ligne noire qui progressait le long de murs blanchis à la chaux, murs de cadavres scellés dans des cercueils de pierre jusqu’à plus de six mètres du sol.
Oncle Luis devait être inhumé dans le mur sud, qui formait un enclos circulaire de cercueils. Nous avons fait cercle : le prêtre, Solielian l’entrepreneur de pompes funèbres, la famille proche, les parents, de modestes employés retraités de l’ancien ministère du Tourisme et de l’Information. Mon père et ma mère se tenaient la main à côté de Veroña et de moi-même.
Les porteurs avaient ouvert le cercueil mobile et ils plaçaient Luis sur la civière pour le hisser vers le trou noir de la tombe murale qui l’attendait. M. Solielian et son aide se tenaient un peu à l’écart, prêts à sceller la dalle. Veroña s’accrochait à mon bras. J’ai regardé ma fiancée, soupçonnant qu’elle était peut-être émoustillée et que sur le chemin du retour vers la limousine elle risquait de me sauter dessus dans ce mausolée qui avait constitué notre tanière, à Sagrana et à moi, mais la tête de Veroña était immobile, son visage aussi inexpressif que lorsqu’elle travaillait sur sa thèse en troisième année.
Soudain, j’ai vu mon père frémir et reculer d’un pas, le talon de sa chaussure buter contre un bout de trottoir poussiéreux, après quoi il a basculé en arrière, mais Veroña a plongé et l’a rattrapé par le bras. Mon père regardait fixement devant lui, les yeux écarquillés d’horreur. Alors je l’ai vu, ce que j’avais pris pour des chiffons, allongé à même le sol : ces cheveux rouges teints au henné, reconnaissables entre tous, mais désormais fixés sur le crâne pâle et le visage ratatiné de tante Lucia, comme si on lui avait collé sur les traits une feuille de papier marron fripé ; son nez avait disparu. Puis j’ai reconnu la longue robe blanche qu’elle portait, je m’en suis souvenu, le jour de son enterrement. Le tissu en était souillé de taches brunes – et il y avait aussi le squelette d’un pied, d’où venait de tomber une sandale ornée de bijoux.
Tante Lucia et oncle Luis avaient désiré être enterrés ensemble, peut-être pour des raisons d’économie, et c’était ce qui se passait très littéralement. M. Solielian et son fossoyeur avaient simplement ouvert leur crypte minuscule, pour en exhumer ma tante et la laisser ainsi étendue à la vue de tous, sous le soleil non censuré.
Je voyais bien que mon père était scandalisé, mais il s’est repris. Veroña vivait une journée inoubliable, elle a porté ses ongles vernis à son front, ses doigts arachnéens formant une cage autour de ses sourcils et de ses yeux, projetant un réseau d’ombres sur ses traits, comme si elle calculait l’un de ses théorèmes.
Une fois oncle Luis enfilé dans ce losange obscur, Solielian et son morne assistant hissèrent le cadavre ratatiné de tante Lucia et le firent entrer de force, après maints soubresauts, à côté de Luis. La civière sur laquelle elle était allongée opposa quelque résistance ; Solielian haussa les épaules d’un air d’excuse, leva le pied et, d’une poussée agressive, fit rentrer tante Lucia dans sa demeure exiguë. Son assistant ramassa la chaussure ornée de bijoux et, d’un geste désinvolte, la lança dans le trou noir après eux.
Alors que nous nous éloignions tous, je me suis retourné. M. Solielian et son complice allumaient chacun une cigarette avant de se la planter à la commissure des lèvres, tandis que l’un maintenait la dalle en place et que l’autre y talochait du ciment avec une truelle.
Il n’est guère étonnant que je craigne autant la mort, car qu’ont donc ma région et mon pays pour qu’à chaque occasion la mort devienne une mascarade aussi vulgaire ? Les cadavres consécutifs à un accident d’avion décorent nos revues dans les salles d’attente des médecins ; sur un terrain vague au beau milieu de la capitale, j’ai un jour découvert la carcasse d’un cheval blanc qui pourrissait là depuis plus d’un mois sans que les autorités fassent le moindre effort pour l’enlever. En plein jour on voit d’innombrables insectes et rongeurs morts, assiégés par des régiments de fourmis et de vers.
Sur la route nationale située derrière les Phases Zone 1, ma seconde épouse, Aracelli, et moi avons un jour vu des touristes descendre de leur voiture de location avec un caméscope pour filmer un chien écrasé de manière spectaculaire sur l’asphalte. La partie supérieure du corps du chien était paisible, son expression souriante, le bas de son corps parfaitement aplati, le contenu de sa cage thoracique dispersé d’un seul côté, semblable à du pâté de saumon. Aracelli m’a rapporté que ces touristes vidéastes amateurs disaient en anglais : « On ne pourrait pas voir ça chez nous. »
Tenis connaissait une kyrielle d’histoires sur des cadavres humains peu ragoûtants, et la même farce macabre devait accompagner le décès de mon père.
Quand nous sommes revenus en ville après qu’oncle Luis a été emmuré ce jour-là, mon père et les autres Anciens ont porté à leurs lèvres des verres cliquetants de cognac glacé au bar du Dauphin.
« Vous avez vu ses cheveux ? fit mon père en secouant la tête. Ils n’avaient pas changé.
— Je me demande où elle trouvait son henné. Excellente qualité », murmura ma mère.
Mon père se tourna alors vers ma mère et moi : « Ne laissez pas une chose pareille m’arriver – la crémation, n’importe quoi, mais pas ça. »
À l’hôtel Meliander, pour la nuit torride qui suivit la cérémonie funèbre d’oncle Luis, mon père avait réservé à l’intention de Veroña et de moi-même – sur un furieux coup de tête et afin de manifester son pouvoir – une chambre avec deux lits séparés.
Nous avons fait l’amour en transpirant sang et eau. Veroña était évidemment surexcitée ; à un moment de la nuit, dans l’obscurité (car nous avions vue sur la mer et étions ainsi à l’abri des lumières de la ville), j’ai entendu un drap de lit claquer littéralement sur le carrelage, tant il était trempé de sueur. Lorsque nous reprenions des forces entre deux assauts, la moiteur lourde de la transpiration qui nous collait à la peau avait quelque chose de bizarre. Veroña a allumé la lampe de chevet et hurlé. Le drap du dessous et le matelas s’assombrissaient d’une quantité effrayante de sang ; nos corps nus étaient couverts de caillots noirs qui se mêlaient à notre sueur.
Enfin, quand je l’eus calmée, Veroña s’est dressée dans la baignoire en écartant de son visage des cheveux imprégnés de sang, tandis que le liquide rouge ruisselait en dehors d’elle.
Ma voix tremblait : « Ma chérie, je crois que tu es en train de faire une fausse couche, nous devrions appeler une ambulance. Peut-être devrais-je téléphoner à Tenis au cabinet et lui demander conseil ? À trois heures du matin ? ajoutai-je bêtement.
— Lolo, es-tu certain que c’est une fausse couche ? J’ai du sang... sur tout le corps.
— Est-ce que tu te sens dans ton état normal ? »
Nous avions tous deux le souffle court à cause de nos récents exercices et de la ruée d’adrénaline dans nos organismes, en plus d’une réaction ancienne, primitive : tout ce sang impitoyablement exhibé dans la lumière fluorescente – comme le cadavre desséché de Lucia dans la chaleur brutale de l’après-midi.
« Je me sens bien, dit Veroña. Je crois que c’est toi. »
Elle avait raison. Mon prépuce s’était déchiré sur un demi-centimètre, vers la base. Il a guéri en une quinzaine de jours et ne m’a jamais causé le moindre problème depuis.
Nous avons pris une douche. Compatissante mais moqueuse, Veroña a un moment tenu mon pénis ratatiné dans le berceau de ses doigts – aux ongles éternellement vernis – et elle a joué à lui murmurer je ne sais quelles paroles. Je me suis senti atteint dans ma virilité.
J’ai pris une serviette mouillée pour nettoyer le carrelage du sol. Les draps, je les ai roulés en boule. Je n’ai pas essayé de les cacher dans le tiroir de la commode, ainsi que Madelaine l’avait évoqué plusieurs années auparavant. À la place, j’ai lancé le paquet vers les ténèbres par la fenêtre de l’hôtel Meliander, au-delà du chemin obscur. Les draps ensanglantés sont tombés dans la mer où ils se sont dépliés à la surface, avant d’osciller et d’être emportés derrière l’odomètre, puis le fanal vert, et de disparaître.
Après son décès, ma mère et moi avons demandé aux Solielian de procéder à la crémation de mon père, mais nous nous sommes assurés que ces cendres échappent à leurs complots funéraires sur la Colline du Paradis. Un soir de février, l’entreprise La Pyrotechnique a inclus le contenu de l’urne funéraire dans la plus grosse fusée d’artifice que l’on pouvait acheter dans notre ville. Mon père fut ainsi propulsé vers le ciel à partir du bord de l’eau sur la plage, en contrebas de la façade de l’hôtel Impérial. Une bonne centaine d’invités burent à cette occasion le meilleur vin français, leurs belles chaussures pleines de sable. Tenis se tenait sur ma gauche, Veroña sur ma droite, Sagrana tout près d’elle.
Ce fut une traînée rose que mon père laissa derrière lui, et en un lieu difficilement localisable ; peut-être à trois longueurs au-dessus du fanal vert et de l’odomètre, sur la jetée opposée, et à une hauteur équivalente à celle du château de notre ville situé derrière nous, mon père explosa très bruyamment et se transforma en une sphère de larmes dorées et d’étoiles bleues qui, en tombant rapidement vers la mer obscure, s’y reflétèrent, révélant alors des vaguelettes métalliques. Les couleurs de mon père devinrent invisibles avant de toucher l’eau, et quand j’ai cligné des yeux, mon père s’est mué en formes amibiennes verdâtres qui glissaient lentement sur mes rétines noires.
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