Le dernier paradis de Manolo

Alan Warner · Chapitre 25 sur 42

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Le dernier paradis de Manolo

Ahmed aux Phases

 

Durant toutes ces journées précieuses et éclatantes où j’ai constamment parlé de ma vie à Ahmed, en savourant son café fort dans la lumière douce et changeante de mon appartement au-dessus de la mer, je lui ai seulement caché mon état de santé. Je me serais senti humilié de le lui avouer. Mais tout le reste, il l’écouta, le dévora, en m’interrogeant sur tel ou tel détail. Tout ce qui m’était arrivé, je le lui ai livré. Mes petites cloques, le DC-8 stretch series, mon affection pour les Phases, ma haine des voyages, le village de mon père, Madelaine, Thinh et Quynh, mes leçons de natation. Il haussait souvent les sourcils avec l’air de celui qui sait, mais riait timidement.

Pendant la journée, Ahmed m’accompagnait régulièrement pour aller nourrir les chats du vieux bateau sur le terrain vague.

Un jour, alors que nous approchions, j’ai senti que quelque chose clochait. Au lieu de procéder à leur apparition théâtrale et de s’allonger en arches couvertes de poil électrique à mon approche, tous les chats étaient déjà dehors, alignés sur le rebord du pont, leur attention et leur méfiance en éveil. Quand j’ai avancé parmi les herbes hautes, j’ai avisé deux types dans l’angle du terrain vague que les chats observaient. Ces hommes portaient des gilets luminescents sur leur veston et des théodolites étaient installés sur des trépieds. L’un tenait un bloc-notes à pince.

« Bonjour ! lançai-je.

— Bonjour », répondirent-ils promptement.

Ils m’ont à peine jeté un coup d’œil quand je me suis approché avec mon sac, mais pour une raison inconnue, l’un d’eux s’est redressé et a regardé – ou plutôt plissé les yeux vers – Ahmed, qui, assez timidement selon moi, craignant peut-être leur air officiel, est simplement sorti des herbes hautes avant de s’arrêter. Après avoir regardé en direction d’Ahmed, l’homme au bloc-notes s’est de nouveau tourné vers moi, comme s’il n’y avait personne d’autre dans les parages.

« Qu’est-ce que vous faites, les gars ?

— On bosse pour les Chantiers Lombos. Cette parcelle est vendue, on va établir des plans pour des appartements résidentiels.

— Oh. » J’ai jeté un coup d’œil à ma colonie de chats dans leur bateau. « Oh. Je nourris ces chats. » J’ai fait un signe vers eux. « Je veux dire, c’est des chats errants. » Je devais paraître complètement ridicule.

« Nous les avons vus dans leur rafiot, fit le type avec un signe de tête, en pouffant.

— Merde alors, dis-je. Je sais que vous faites votre boulot, les gars, mais bon Dieu, que vont donc devenir ces chats ? Quand est-ce que les travaux commencent ?

— Vous connaissez les délais pour les permis de construire. Des semaines ? Des mois ? » Le type a haussé les épaules.

« Merde alors, répétai-je. Impossible de déménager ce vieux bateau. Il tomberait en morceaux. Bon Dieu, il va falloir que je leur construise un nouveau bateau et que je l’installe ailleurs. » J’ai jeté un coup d’œil alentour. « C’est rien que des chats errants, marmonnai-je une fois de plus.

— Dommage. Je veux dire, ami, que tout ça m’est égal, mais maintenant, d’un point de vue technique, c’est un terrain privé. »

J’ai acquiescé. Puis constaté avec surprise que je ne savais pas quoi répondre. Une émotion énorme me serrait la gorge. J’ai fini par dire :

« Oui. Bien sûr. Quand, selon vous, va-t-on installer une clôture ?

— C’est possible n’importe quand, dit le type en haussant de nouveau les épaules.

— O.K. Pardon pour le dérangement. Merci.

— De rien. »

J’ai rejoint Ahmed et lui ai expliqué la situation, puis il m’a aidé à nourrir les chats à la manière habituelle, comme Teresa l’avait fait précédemment, mais je restais raide et taciturne, désireux d’échapper aux regards des géomètres qui nous observaient et, je crois, chuchotaient et riaient. Ils me mettaient en rogne.

Au moment de partir, alors que les chats se bousculaient follement autour des bols de nourriture, j’ai dit à Ahmed :

« Peut-être qu’à partir de maintenant, tu pourrais donner à manger aux chats ?

— Bien sûr, j’aime bien les chats, dit-il.

— Surtout, lave-toi toujours les mains après avoir été auprès d’eux. »

Nous avons subi une vague de chaleur durant laquelle Ahmed Omar et moi nagions et flottions ensemble dans la mer sous le verre et le béton de mon appartement du dernier étage. Ahmed était heureux de nager avec prudence au-delà des petites déferlantes de la plage.

Dans la cave, je lui avais montré mon équipement de plongée sous-marine, mais à mon grand étonnement il n’avait pas manifesté beaucoup d’intérêt.

Nous riions énormément ensemble. Et je parlais sans discontinuer – car le bavard ne craint rien tant que la solitude.

Pauvre Ahmed. J’étais son livre. Il n’y avait pas la moindre chose, en aucune langue, à lire dans mon appartement : le destin de mon hôte consistait à être rejeté sur la côte au cours de mon propre naufrage, en acceptant avec patience les paroles de ma confession.

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