Le dernier paradis de Manolo

Alan Warner · Chapitre 12 sur 42

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Le dernier paradis de Manolo

Le palmier du Cena’s

 

J’errais sans but. Devant la bijouterie d’Encina Real se tenait un homme chauve que j’avais déjà vu derrière le guichet de notre poste centrale. Il examinait la vitrine de la bijouterie. En un geste révélateur, il a soudain levé le bras pour regarder sa montre. Il reluque des montres qu’il ne peut pas s’offrir ! ai-je aussitôt pensé. En passant près de lui et en jetant un coup d’œil dans la vitrine, j’ai constaté que j’avais raison. Il y avait de nombreuses Omega disposées sur une tour en feutrine qui n’était assurément pas là la semaine passée. Cet homme comparait l’heure de sa propre montre à la diversité des heures fantômes non synchronisées offertes par ce choix de montres.

À côté de la bijouterie se trouvait le magasin de lingerie qui avait payé l’aménagement du beau banc de pierre placé devant. En effet, tous les hommes ne veulent pas accompagner leur petite amie ou leur épouse à l’intérieur et le magasin perdrait ainsi une partie de sa clientèle s’il ne procurait pas à ces hommes un endroit où s’asseoir dans la rue pour fumer et attendre.

J’ai brusquement tourné à gauche dans le sombre passage en direction de la lumière qui venait des eaux de la marina. Les stries verticales des mâts des yachts obscurcissaient les nuages blancs qui dominaient l’horizon marin, très loin au-delà des toits anguleux des bâtiments de l’embarcadère et de l’énorme cheminée jaune du ferry africain. J’ai entendu le claquement mouillé des amarres du bateau éloigné qu’on hissait à bord, puis la voix arabe enregistrée et diffusée par les haut-parleurs de l’embarcadère.

Quand j’ai quitté la ruelle, les palmiers de l’esplanade ont obscurci le haut du ciel, leurs hautes palmes oscillant avant de se figer. Ces longues feuilles étaient noires devant le soleil, mais comme toujours, bordées d’un liséré argenté. Il y avait si peu de vent qu’aucune drisse de yacht ne claquait contre le mât. Je me suis rappelé le week-end : j’avais vu une grande fête sur un yacht au mouillage, des silhouettes dansant sur le pont. Et ce mât-là s’était légèrement incliné.

Je venais d’arriver sur l’esplanade, mais bien sûr, pour la première fois de ma vie, je ne ressentais aucun enthousiasme à l’idée de rejoindre mon agence. Dans ma poche, la monnaie que je n’avais pas donnée au mendiant maure me gênait. Quel excellent prétexte pour se rendre au Cena’s et la dépenser ! J’ai fait demi-tour afin d’emprunter le trottoir vers la ville, en tournant le dos à mes bureaux.

J’ai longé l’hospice, dont le portique faisait d’abord face à la chaussée, puis à la large allée pavée de mosaïque de la célèbre esplanade de notre ville, avec sa double rangée de vieux palmiers dattiers. Il y avait beaucoup de circulation sur la route nationale de la marina.

J’ai avisé quelques Anciens en pyjama, accoudés aux balcons légèrement surélevés du rez-de-chaussée de l’hospice, faisant semblant de s’intéresser au monde qui défilait sous leurs yeux, mais soyons réalistes : ils évitaient tout simplement les bonnes sœurs afin de pouvoir fumer en paix leur cigarette interdite ! Je me suis surpris à examiner les nouvelles dalles en terre cuite posées à côté des massifs de fleurs, à l’endroit où commençait la mosaïque du vieux passage piétonnier. On avait arrosé les parterres à l’aube et, en vue du lendemain, enroulé les tuyaux au pied des palmiers et de leurs plaques d’écorce reptiliennes. Des flaques aux rebords sombres luisaient toujours sur la mosaïque.

J’ai remarqué que d’innombrables mégots de cigarettes jetés des balcons de l’hospice avaient roulé dans les interstices séparant les nouvelles dalles en terre cuite. Le mince diamètre des filtres s’adaptait parfaitement à ces rainures, où ils s’enfonçaient assez pour échapper, à chaque début de journée, à la machine électrique qui balayait l’esplanade.

Si les crétins de l’hôtel de ville et ces imbéciles de designers avaient remarqué cette caractéristique précise des dalles, ils auraient pu, en tenant compte des habitudes locales, résoudre le problème. Tel était l’argument central de ma thèse sur le design défectueux. Il doit exister, dès le début d’un projet, une relation spécifique entre le designer et l’environnement particulier où il veut inclure son produit. Dans le cas présent, ils n’avaient pas pensé au nombre de mégots jetés par terre à cause de la proximité de l’hospice, et puis la trop grande profondeur du joint de scellement constituait une erreur flagrante.

J’ai constaté que je venais de m’arrêter et que je gardais les yeux baissés vers le sol juste devant un Ancien très décati, qui portait une robe de chambre élimée sur son pyjama ; son visage marron était tourné vers le soleil matinal. J’allumai une autre cigarette.

« Ça va être une bien belle journée, fiston.

— On dirait », rétorquai-je sans beaucoup d’enthousiasme, avant de souffler ma fumée.

Les doigts arthritiques de l’Ancien ont touché sa coupe en brosse argentée, puis il a annoncé :

« Ils m’ont coupé les cheveux trop court.

— Ah.

— C’est pour éviter de les laver trop souvent. Iñes n’aurait pas aimé les voir aussi courts.

— Ils vont bientôt repousser, fis-je comme un idiot.

— Oui, mentit-il.

— Bien sûr. »

Je me suis demandé si je devais lui dire la vérité. J’avais constaté cette même vigueur légèrement sauvage dans les yeux de mon père et dans ceux de ma mère quand, assis à leur chevet, j’avais regardé chacun d’un mourir doucement. Je me suis demandé s’il la discernait aussi dans mes yeux.

« Oui, reprit l’Ancien. J’ai tout le temps, tout le temps. »

Il était manifestement terrifié.

« Hé, fais ta BA, va au café et ramène-moi un verre de... » Puis il prononça les mots anglais : « ... Johnny Walker.

— Je ne peux pas, grand-père. J’ignore tout des médicaments que vous prenez. C’est pas bon pour vous.

— J’ai l’argent. » D’un signe de tête il a désigné sa chambre derrière lui.

« Je vous l’offrirais volontiers, monsieur, mais vos satanés médecins me feraient fusiller. Il faut que j’y aille.

— Bonne journée, fils.

— À bientôt. »

Je suis reparti.

J’ai rejoint d’un bon pas le café Cena’s, presque en face de la fontaine et de l’ancien hôtel de mes parents. J’avais quasiment décrit un cercle complet ce matin-là. Quel itinéraire illogique je venais de suivre ! Bifurquer à gauche au carrefour, en face de l’entrée latérale de l’hôtel Impérial, vous ramènerait sur la place de l’Hôtel-de-Ville, vers le portique et le marché du mardi où j’avais acheté le guide de voyage.

Je me suis installé sous l’auvent permanent du Cena’s, découpé de trous pour permettre aux troncs des palmiers de le traverser, ces palmiers qui lâchaient leurs dattes véreuses sur la toile en un choc rassurant qui poussait les touristes à lever les yeux, alors que les habitués ne cessaient même pas de lire leur journal en entendant ce bruit. Une manière de savoir si une jolie fille est d’ici ou pas à la terrasse du Cena’s ; de même, on sait à coup sûr qu’une jolie fille n’est pas d’ici lorsqu’elle regarde à gauche et à droite avant de traverser la Grande Avenue, laquelle est à sens unique.

J’ai tiré puis essuyé la chaise en métal de ma table préférée, à côté du réfrigérateur contenant les crèmes glacées, à une rangée du bord de la terrasse afin de ne pas être dérangé par les gitans ou les mendiants qui passaient là, paume ouverte.

Le nouveau et jeune serveur – une attitude légèrement hautaine – a fait mine d’avancer vers moi, mais il y avait ce bon vieux Franco en personne, son habituel mégot de cigare éteint vissé à la commissure des lèvres. Il a levé la main dès qu’il m’a vu. Quand j’étais gamin, Franco avait travaillé durant un certain nombre de saisons pour mon père à l’Impérial ; Franco économisa, vendit des terres de la vieille ferme comme nous tous les anciens paysans, puis il hypothéqua le Cena’s dans les années soixante-dix.

Devancé par sa grosse bedaine impressionnante, moulé dans une chemise blanche dont les boutons menaçaient d’éclater, le vieux Franco traversait de violentes zébrures verticales et fluorescentes. Sans jamais quitter ma table des yeux, il tendit le bras pour prendre son plateau métallique, fiché en oblique dans une profonde entaille découpée à la scie dans le tronc d’un palmier du Cena’s. Il y avait deux autres plateaux de serveur rouillés insérés dans le tronc de l’arbre, au-dessus de celui de Franco à quatre mètres de hauteur, puis au-dessus de l’auvent à six mètres du sol. Sept plateaux métalliques en tout sont donc fichés dans ce palmier à diverses altitudes. Ces plateaux sont restés logés dans leur fente originelle où, comme des lèvres qui se referment, l’écorce du tronc a fini par les coincer puis par les bloquer définitivement, en pliant l’un d’eux tel un biscuit humide – cela depuis les départs successifs de tous les précédents maîtres d’hôtel du Cena’s. Jusqu’à M. Cena lui-même, en 1881. Chaque plateau qui dépassait de cet antique et gros palmier, comme un disque de champignons de souche, s’élevait de plus en plus haut à chaque décennie de croissance végétale. Le plateau supérieur, plaqué argent et lourdement décoré, celui de Cena, avec lequel, dit-on, il servit le roi Alphonse VIII, était maintenant si haut parmi les bouquets de dattes que les perroquets en cavale venaient parfois y faire leur nid et se reproduire dans notre ville aux dépens de la toile propre de l’auvent en dessous.

« Lolo, petit, comment vont les affaires ?

— Monsieur Franco. » J’ai repoussé ma chaise et me suis levé pour échanger une poignée de main. On savait que Franco souriait quand on voyait d’abord s’agiter les poils gris et hérissés de sa moustache. « Vous avez pris des vacances ? m’enquis-je.

— Deux mois au vert dans cette bonne vieille orangeraie pour remettre les choses en ordre. Le soir, la télévision dans le jardin pour regarder le football. Divin. Comment vont les affaires ? Sincèrement.

— Bien. » J’ai acquiescé, solennel et sérieux comme je le suis toujours quand je parle business, à voix basse. Soudain, je me suis senti serein. L’ordre général des choses de notre ville ne serait nullement affecté. Ce n’était pas parce que j’étais en train de mourir que je devais sombrer dans la folie. Les affaires devaient continuer. « Les intérieurs, voilà ce qui marche le mieux, déclarai-je. Francesco : Kiko Bonzas se débrouille parfaitement. Nous réalisons trois unités sur l’aménagement de l’embarcadère, soulignai-je. Il est difficile de les différencier, mais chacune porte ma griffe personnelle.

— De quoi s’agit-il ? Des restaurants ? Des cafés ? »

Je me suis mis à compter sur les doigts :

« Un bar pour jeunes, un café, et un restaurant, propriété du fils de Bonillo. Bonillo : il possède La Mouette.

— Oui. Bien sûr. Je le connais.

— Nous ne travaillons pas directement avec eux, c’est plus simple pour nous de traiter avec l’office d’aménagement. Ils ont des subventions de l’hôtel de ville. C’est Kiko qui chapeaute tout ça, pas moi, mais nous assurons aussi la décoration intérieure d’une célèbre boîte de nuit dans la capitale. »

Franco a réussi à siffler autour de son petit mégot de cigare. « La capitale, hein ? Bien, Lolo. Tu nous rends fiers de toi. Et en ville aussi. Pas de nouvelle Mme Follana ? »

J’ai tourné les paumes vers le ciel. « Je suis un modèle d’innocence.

— Ah, la vie de célibataire !

— Ce n’est qu’un mot. Je me fais à dîner tous les soirs, je commence à être bon. Mary, une Sud-Américaine, s’occupe du ménage. La vie est parfaite quand les femmes ne s’en mêlent pas ! »

Il a ricané doucement. « Tu veux prendre quelque chose ?

— Un café avec un nuage de lait, s’il vous plaît, de l’eau pétillante – pas de glace. » Je me suis retourné vers l’hospice. « Et puis... » J’ai articulé les deux mots anglais : « ... un Johnny Walker, sans glace.

— Tout de suite. »

Le vieux Franco s’est éloigné.

J’ai sorti mon petit téléphone mobile qui n’altère pas l’élégance de ma veste et qui est si mince que les touches en sont minuscules. Je l’ai regardé d’un air sceptique et renfrogné en composant avec tendresse le numéro de mon agence. Kiko a répondu.

« Chef. Vous ne serez pas là encore aujourd’hui.

— La nouvelle personne est-elle arrivée ?

— En haut, elle regarde les ordinateurs avec Fide.

— Comment est-elle ?

— Une vraie beauté, chef.

— Comment est-elle ?

— Je crois qu’elle va faire l’affaire...

— Comment est son portfolio ?

— Vous ne l’avez pas regardé pendant l’entretien ?

— Non. Nous avons parlé de Mies Van der Rohe.

— Oh.

— A-t-elle son portfolio avec elle ?

— Oui. Elle a réussi à l’apporter sur son scooter. Je me suis contenté de l’ouvrir. J’ai trouvé le mobilier plutôt hippie, mais son graphisme m’a plu.

— Ah bon ? Je suis à la terrasse du Cena’s. Envoyez-la-moi.

— Vous l’envoyer ? Au Cena’s ?

— Avec son portfolio. »

J’ai raccroché.

Le vieux Franco s’est approché en tenant son plateau à l’horizontale, le grand verre visible à côté de la bouteille d’eau pétillante, le café dissimulé, car il brandissait le plateau très haut, mais on voyait le rebord du verre à whisky à large fond qui en dépassait.

« J’en ai une bonne à te raconter », dit-il en posant sur la table le grand verre, puis la bouteille d’eau et une soucoupe remplie de petits biscuits, avec des gestes rapides et précis. « Trois conseillers idiots, assis à la table 16, parlaient des colombes qui viennent grappiller des miettes sur les tables, et dont les déjections détruisent la façade de l’église Santa Maria, mais surtout ils se plaignaient que les colombes de notre ville ne sont pas aussi blanches qu’autrefois, quand eux-mêmes étaient gosses. »

J’ai pouffé d’un rire cruel, puis déclaré :

« Un miracle scientifique. Des conseillers submergés de nostalgie ! »

Franco est parti d’un grand rire :

« Ils se sont mis à discuter sérieusement de la manière dont le ministère de l’Environnement devrait capturer toutes les colombes de la ville pour les laver au shampooing ou même les peindre avant le lancement de la saison touristique ! Ils ont sorti leurs calepins pour y noter cette idée et la soumettre lors de leur prochaine réunion, que toi et moi nous payons. »

Nous avons tous deux éclaté de rire. Franco a posé le café, puis très proprement disposé le verre à whisky derrière la soucoupe. Il a coincé la note sous le cendrier pour qu’elle ne puisse pas s’envoler. J’ai jeté un coup d’œil à droite, vers l’hospice. Lentement, j’ai pris le verre de Johnny Walker, je l’ai porté à mes lèvres et j’ai bu une longue gorgée.

La jeune femme d’une vingtaine d’années, je m’en souvenais suite aux entretiens, arborant des vêtements intéressants et tenant un grand portfolio, est passée près de ma table du Cena’s. J’ai grogné. Elle semblait délicieuse, irrésistible comme elles le paraissent toutes à cet âge quand on les voit pour la première fois, avant qu’on ne découvre leurs défauts, que leur visage ne devienne banal et qu’elles aient tout perdu de leur angélisme initial. Alors, elles aussi connaissent vos défauts et vos imperfections physiques.

Elle tenait un casque de moto aux couleurs criardes maladroitement serré sous l’autre bras, mais son nom m’échappait.

« Hé ! » lançai-je en levant la main.

Elle m’a repéré, a souri, lissé sa frange puis marché vers ma table. Je me suis alors rappelé son nom. Teresa. Elle a bousculé plusieurs chaises métalliques et s’est empêtrée dedans pour me rejoindre, si bien que je me suis levé afin d’écarter une chaise de ma table et l’aider à s’installer. Je l’ai embrassée sur les deux joues.

« Teresa. Pourquoi avez-vous apporté cela ? » Du menton, j’ai désigné le casque. Il était d’une couleur rose néon, mais le sommet était bien égratigné et abîmé : on voyait l’alliage sous la peinture. De toute évidence, elle possédait ce casque depuis l’âge de treize ou quatorze ans.

« J’ai pris mon scooter. J’ai cru que vous alliez me saquer, alors je suis prête à rentrer chez moi », répondit-elle d’une voix vive et allègre.

J’en suis resté muet. « Dès votre premier jour ? C’est ce qu’on vous a dit au bureau ?

— Oui. Kiko m’a annoncé que telle était sans doute la raison pour laquelle vous désiriez me voir. »

Sale petite vipère, pensai-je.

Le café avait beau être très tranquille, sans le moindre client autour de nous, elle a posé le casque de moto sur la table voisine, et ce geste m’a bizarrement agacé.

« Il vous taquine.

— Vous n’allez pas me virer ?

— Non. Si ma mémoire est bonne, votre portfolio m’a plu. »

Elle s’est assise en face de moi, puis a fondu en larmes, avant de se cacher la bouche et les yeux derrière un bras. J’ai regardé autour de moi. Je ne saurais nier que j’avais eu très envie d’être installé là devant mon whisky pour expliquer doctement la théorie du design à ma nouvelle employée, jeune et séduisante. Mais en quelques secondes, il est devenu évident pour tout le monde, même pour Franco et le jeune serveur, que Teresa et moi avions eu une liaison et que je venais de rompre. J’étais gêné. Tout à trac, elle a cessé de pleurnicher.

« Désolée. »

Je voyais bien que Franco ne savait pas s’il devait venir prendre la commande ou non. Je lui ai fait signe d’approcher avec trop d’enthousiasme. Je jetais des coups d’œil inquiets à gauche et à droite. Je crois que je rougissais. Il était criant que je me souciais davantage de l’opinion de Franco que des sentiments de cette jeune femme. Et alors ? C’était la vérité. Franco est arrivé derrière elle.

« Monsieur Franco. Teresa, dont c’est le premier jour de travail avec moi, vient d’être informée par quelqu’un que je la virais. Kiko Bonzas fait encore des siennes... »

La fille a eu un faible sourire. Franco a pouffé de rire. « Ça ne peut pas être la vérité. Que désirez-vous boire, ma chère ?

— Vous feriez bien de prendre une boisson un peu corsée. » J’ai levé mon verre de whisky, je l’ai agité et j’ai bu une gorgée.

« Oh, un thé à la camomille. »

J’ai regardé Franco. « Servez-vous ce genre de poison ?

— Tout de suite. »

Franco a tourné les talons, en balançant son plateau qui a scintillé dans le soleil.

« Ah, non », fit-elle.

Franco s’est arrêté net.

« Je vais prendre un peu de cette chose... un whisky », murmura-t-elle presque.

Ni Franco ni moi n’avons bronché. Franco a acquiescé d’un grave signe de tête, avant de s’éloigner.

« La camomille. Très dangereuse. Elle ralentit le cœur, dis-je en me penchant en avant. Vous n’avez jamais entendu parler de ce type dans les montagnes, dans cette ville communiste ? »

Elle a secoué la tête. Elle était vraiment craquante.

« Tous les jours pendant vingt ans il se rendait au café de la place de la ville. Il est passé de deux tasses de thé à la camomille par jour, à quatre, puis à dix ; à la fin, il buvait vingt tasses par après-midi. Et puis un jour, pour la première fois de sa vie – car il était communiste – il est resté silencieux. Quelqu’un l’a poussé du doigt et il est tombé de son tabouret. Mort. »

Elle a ri nerveusement.

« Le thé à la camomille. À cause de ce thé, son cœur s’était arrêté. Mon meilleur ami connaît tous les pathologistes de la ville. C’est un médecin respecté. Un spécialiste.

— Tout avec modération ? lâcha-t-elle.

— Oui. » J’ai souri et, une fois de plus, porté le verre de whisky à mes lèvres. Puis j’ai rentré les épaules pour feindre une information confidentielle. « Ma première femme – je suis divorcé –, elle s’est remariée et c’est arrivé avec son second mari : soudain elle a attendu un heureux événement. » J’ai adressé un clin d’œil à mon auditrice. « Le thé au fenouil ce coup-ci.

— Hein ? Jamais.

— Eh bien, le thé au fenouil ne suffit bien sûr pas, mais le fait est qu’un excès de fenouil annule les effets de la pilule contraceptive. Mon ami médecin me l’a confirmé.

— Vous savez (elle s’est retournée), je crois que je vais prendre un très grand whisky. C’est plus sûr. »

J’ai éclaté de rire. « On dirait que ça va mieux ?

— Oui, merci. Il m’a fallu trouver un nouvel appartement. Et tout. Affreux.

— D’où venez-vous ?

— D’ici. Je suis d’ici. De cette ville.

— Vous avez appris le design ici, à l’université ?

— Oui. Avec M. Cristobel. Vous le connaissez ? ajouta-t-elle aussitôt.

— Bien sûr. Un imbécile. Qu’en pensez-vous ?

— Il a de vieilles idées.

— Oui, il a vraiment de vieilles idées. Vous savez, tout ça ne m’impressionne guère. Une bouilloire Alessi. Le mobilier Memphis. Le design n’est pas un truc réservé aux millionnaires. Pensez à votre logement. Votre nouvel appartement. Demandez-vous ce qui marche bien dedans.

— Rien.

— Exactement. Tout ce qui marche parfaitement, ça c’est le design. Tout le reste est simplement... eh bien, c’est simplement. Bon pour la poubelle. Vous êtes d’accord ?

— Vous êtes un utopiste ! » Elle a haussé les sourcils, étonnée. « Je... suis parfois séduite par du beau design, même inutile.

— Vous pouvez très bien être séduite par le design en bibliothèque, mais pas dans mon agence. Désolé, mais c’est la vérité si vous désirez travailler pour moi. Gardez vos chefs-d’œuvre pour votre intimité, dis-je. Nommez-moi l’un de vos objets design préférés. Un objet pratique, pas une fanfreluche intello.

— O.K. Laissez-moi réfléchir. » Elle a regardé vers la marina. Elle était vraiment très craquante. « Ces structures métalliques, recouvertes de plastique, qui se clipsent sur les radiateurs pour étendre les vêtements : des serviettes, des chemises, n’importe quoi, tout près du radiateur pour bien sécher, mais pas posées sur le radiateur, pour ne pas empêcher la diffusion de la chaleur. Un design absolument parfait. Formidable pour faire sécher les culottes. »

Elle a presque ricané.

Sans marquer la moindre pause, j’ai opiné vivement pour signifier mon accord et j’ai tendu l’index vers elle :

« Vous avez raison. Une harmonie totale entre la fonction et le design, et pas de chichis inutiles.

— À vous ? dit-elle en me regardant.

— C’est plutôt un concept. Le designer qui a décidé de teinter d’une couleur différente les dix dernières serviettes en papier d’une boîte pour avertir le consommateur que sa boîte va bientôt être vide et qu’il est temps d’en acheter une autre. Absolument brillant, poursuivis-je. Et puis, durant les années soixante, pendant la course pour envoyer un homme sur la lune, les Nord-Américains contre les Russes ; en anglais, on appelle NASA le programme spatial nord-américain ; et ces gens-là ont dépensé des millions de dollars, des millions, pour essayer de mettre au point un stylo capable d’écrire en gravité zéro. Les Russes ? Ils se servaient d’un crayon. Telle est l’essence du design de qualité. »

Fier de moi, je me suis adossé à ma chaise.

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