Le dernier paradis de Manolo

Alan Warner · Chapitre 14 sur 42

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Le dernier paradis de Manolo

La haine des voyages

 

Teresa a levé son second verre de Johnny Walker à ma santé. « Je me graisse le cul au savon et y glisse un arc-en-ciel à l’envers », annonça-t-elle. J’ai levé mon verre avec déférence. Elle a bu une longue goulée, et non une petite gorgée, puis a aussitôt ajouté : « Je vous ai vu dans cette revue. Il paraît que vous avez obtenu le prix du design pour votre thèse. C’était quoi votre sujet ?

— Le design défectueux.

— Dans quel domaine ?

— Tous les domaines. Les accidents d’avion. Les poignées de porte qui vous restent dans la main. Il existe une philosophie conséquente du design défectueux. En tout cas, je crois que nous avons besoin de poignées de porte, mais pas d’avions. Je déteste les voyages. » Cette dernière phrase, je l’ai marmonnée.

J’éprouvais ma réaction habituelle à la présence d’une jeune femme. Un effort spontané pour paraître séduisant et dire exactement ce qu’il faut.

« Vous détestez les voyages ?! » Elle marqua un temps d’arrêt. « Mais j’adorerais voyager, aller en... » Elle hésita, sans savoir vraiment où elle avait envie d’aller. « En Extrême-Orient. La Thaïlande, l’Inde..., l’Australie. Tous ces pays. »

Une fois de plus, j’avais gaffé. J’ai essayé de rire, comme si je blaguais, comme si mes convictions étaient ridicules en effet. N’importe quoi pour une jolie fille. Mais pourquoi donc exiger des femmes qui me séduisent qu’elles partagent aussitôt mes lubies ?

« Mademoiselle, dis-je. Pourquoi diable mourez-vous d’envie d’aller en Australie ? Il n’y a rien là-bas. Aucune histoire. Peu de culture. En quoi l’Australie vous regarde-t-elle ? Je refuserai de vous accorder vos vacances !

— Êtes-vous déjà allé en Australie ?

— Un voyage en avion de vingt-quatre heures ! Plutôt suivre la voie du pèlerin ! »

Elle semblait sincèrement interloquée. Elle a allumé une nouvelle cigarette avec maladresse. Puis elle a prononcé ces mots anglais – peut-être pour jouer à l’habile linguiste, mais je connaissais leur sens :

« The Great Barrier Reef ?

— Infestée de requins. Vous seriez dévorée. »

Elle a ri, comme si par jeu je changeais soudain de camp.

J’avais quarante ans. Cette Teresa en avait sans doute vingt ou vingt et un – je ne me rappelais plus sa date de naissance sur le formulaire. Difficile de deviner l’âge exact des femmes d’ici. Car dans notre ville elles grandissent au soleil et sur la plage, si bien qu’elles ont des rides autour des yeux plus tôt que les femmes d’Europe du Nord. Mais, pensais-je, elle ne pouvait guère avoir plus de vingt-deux ans. À tomber.

J’ai haussé les épaules, détourné le regard. D’une voix rêveuse, mais aussi soucieuse, j’ai poursuivi :

« Pas plus tard que ce matin, devant l’hospice, j’ai remarqué que le nouveau dallage posé là par l’hôtel de ville présente un grave défaut de conception.

— Oh. »

Je me suis lancé dans toutes les explications et les principes liés aux mégots de cigarettes, aux dalles neuves et à Dieu sait quoi encore, devant l’hospice.

Quand j’ai fini, Teresa a seulement dit : « Ils fument dans l’hospice ? » Elle a semblé s’interrompre pour réfléchir, cligner des yeux et a ajouté : « Quel triste endroit où mourir. En regardant tous ces yachts splendides. »

Intéressant. Je n’y avais pas pensé. Je me suis adossé à ma chaise.

J’ai remarqué que chaque fois qu’elle voulait prendre la parole, elle butait sur le premier mot tout en exécutant un minuscule clignement prolongé et pensif. Voilà un tic terriblement séduisant. C’était insupportable. Comment continuer à endurer ce monde ? ai-je admis en mon for intérieur. Observer ce menu clignement de tout près. Plusieurs fois, encore et encore, faire énergiquement l’amour à Teresa, ma nouvelle employée, âgée de vingt et quelques années, à partir de minuit jusqu’à environ une heure de l’après-midi du lendemain, tel était l’impossible dont j’avais besoin.

« Détestez-vous vraiment voyager ? J’ai jamais connu personne qui déteste voyager. »

Je haïssais sincèrement les voyages.

J’ai dit à Teresa qu’enfant déjà je ne me sentais jamais à l’aise quand nous partions en vacances dans un autre hôtel inconnu. Tristement, certains de ces hôtels étaient infiniment supérieurs à notre modeste établissement provincial et notre fierté familiale était régulièrement soumise à rude épreuve dans de somptueuses salles à manger au cours de notre période de repos.

Enfant, chaque jour que je passais loin de notre ville, j’imaginais mes jouets, figés, chez nous, dans ma chambre : le DC-8 stretch series. Mes voitures en métal moulé sous pression et le garage en plastique, mes routes méticuleusement tracées avec des fragments de granite volés sur un chantier routier puis nettoyés – qui m’obsédaient alors. Adulte, un sentiment de malaise, de vie inachevée, me taraudait jusqu’à ce que je retrouve notre ville. Depuis longtemps je me suis fait à l’idée que je suis un indécrottable provincial.

Au cours de mes premières semaines passées à l’université de la capitale, et même si je n’en ai jamais parlé à ma première femme, Veroña, je rêvais encore et encore – en me réveillant en sueur – de notre ville et de ses rues, du château et des hauteurs de la Colline du Paradis. Je voyais à partir de la mer une vue conceptualisée de notre ville, bien que je n’aie jamais pris le ferry africain pour la quitter. Pourquoi devrais-je le faire ? Qu’y avait-il donc de si intéressant en Afrique ? Trop peu de choses produites par les mains d’hommes réfléchis. Si ces fichus adolescents comme Teresa aimaient tant voyager, pourquoi ne pas monter à bord du ferry africain, puis, après avoir débarqué, continuer de marcher sans jamais s’arrêter ? Le Rwanda en auto-stop. Ça leur ferait du bien. Ils croient désirer voir le monde tel qu’il est, mais c’est un mensonge. Ils désirent seulement un montage exotique du monde, une réalité à mi-temps. Les voyages sont un mensonge opiacé.

Je me suis penché en avant. « Je déteste voyager. Vous savez quelle émotion me submerge quand je voyage ? L’humiliation. L’humiliation dans les aéroports et les lieux inconnus, tout ça pour quoi ? Pour rentrer chez soi et se demander un instant où se trouvent les interrupteurs des lampes ? C’est une des nombreuses escroqueries romantiques des temps modernes. Je trouve tout bonnement ridicule de penser qu’un paysage nouveau va bouleverser mon existence. Les paysages nouveaux ne changeront rien en moi. Même si j’admire énormément... (je me suis alors exprimé en anglais, bien que ma prononciation soit désastreuse)... la signalétique Total Design de l’aéroport de Schiphol...

— Mmm. Moi aussi », approuva-t-elle aussitôt.

J’ai continué. « Les voyages en avion ont détruit le monde. Croyez-vous vraiment que l’humanité soit devenue meilleure depuis les années cinquante, sous prétexte que nous pouvons changer plus vite d’endroit ? Les voyages ! On vit davantage d’aventures vraies ici en se promenant en ville. Ou en faisant cinq kilomètres à pied plutôt que de prendre... » Du menton, j’ai désigné le casque. « ... votre scooter. Il existe maintenant des croisières à destination de l’Antarctique. Les gens qui osent partir là-bas devraient être jetés en prison. »

Pauvre petite. Tout en buvant mon whisky j’ai poursuivi, incapable de m’arrêter de tout lui expliquer. Elle était trop jeune pour s’en souvenir, mais ce fut l’extension de l’aéroport de notre ville – et non les voyages eux-mêmes – qui eut l’influence la plus profonde sur ma jeunesse.

Quand j’ai eu environ huit ans, l’aéroport qui occupe la plaine saline située au sud de notre ville a été agrandi. Ils ont drainé et labouré les marais salants d’origine romaine, mais à l’époque l’hôtel de ville a aisément étouffé ce scandale.

Le gouvernement fasciste investissait alors massivement dans l’industrie touristique. Les excavatrices vertes qui arrivèrent sur la plage de Lacas à bord de vraies barges de débarquement étaient d’un vert mat militaire et venaient de bateaux de guerre ancrés au large. Comme pour préparer la guerre, elles repoussèrent deux kilomètres de déblais vers les dunes de sable de Lacas afin d’allonger l’ancienne piste de décollage existante et d’élargir les pistes annexes. Les vieux avions postaux français à destination de l’Afrique atterrissaient toujours là dans les années soixante-dix. Vers la même époque, on construisit un long terminal de style sous-Le Corbusier, à l’intérieur décoré de mosaïques pseudo-romanes : de « simples pêcheurs » postcubistes, pelletant un conglomérat non identifié sur le rivage doré, l’antiquité de la scène ébranlée par la représentation d’un frêle piquet de parasol pour touristes fiché dans le sable.

Cette année-là, tout gosse, dès que mon père avait un moment de libre, j’adorais qu’il m’emmène en voiture jusqu’au chantier de construction de l’aéroport, sur un chemin cahotant de terre rouge où la suspension de la Daimler de mon père grimaçant d’ennui nous balançait d’un côté à l’autre, au point que mon oreille heurtait la fenêtre côté passager. Lorsqu’on l’installa avant le début de la saison touristique, le système d’atterrissage de nuit et ses lumières éblouissantes éclairaient les marais à moustiques jusqu’au sommet des dunes de sable où le nouvel hôtel de cinq étages de la plage de Lacas était surmonté de fanaux rouges fixés sur le toit.

Ce fut un rédacteur publicitaire anonyme de l’ancien ministère du Tourisme et de l’Information de notre gouvernement militaire qui créa ce chef-d’œuvre de poésie : Le tourisme est la fleur qui, si l’on s’en occupe, pousse dans tous les pays ! Le développement du tourisme sur nos côtes explosa durant les années soixante et soixante-dix, favorisé par la baisse du prix des billets d’avion. Les fascistes encouragèrent lourdement et subventionnèrent souvent toutes les constructions d’appartements et d’hôtels. À cette époque, nos voisins européens se lancèrent volontiers dans un échange de bains de soleil démocratiques. Notre nouvel aéroport constitua l’un des principaux points d’entrée des touristes étrangers en voyage organisé qui débarquaient dans notre pays ou le quittaient. On oublie trop volontiers que notre société fut constituée par un État policier. À l’époque, les touristes ne restaient pas. Les touristes des pays du Nord venaient chaque année passer deux semaines ici. Une civilisation se développa alors sur nos côtes, fondée sur des séjours de quinze jours. Nous avons bâti une société où toutes les possibilités étaient épuisées au bout de quatorze nuits sur place. Cette contrainte se reflétait dans l’architecture, le design et l’attitude de la société qui nous entourait. Nous avons nous-mêmes oublié dans les années soixante, tandis que nous adoptions les traits de ce monde calibré pour deux semaines, qu’il nous faudrait y vivre éternellement.

Alors arrivèrent les villas et les maisons de vacances des habitants des pays du Nord, puis de nos propres villes – notre bourgeoisie désireuse d’imiter les étrangers. Tous les citoyens du monde occidental contemporain sont si vaniteux qu’ils exigent de dorloter leur petit Saint-Tropez privé comme s’il s’agissait du nouvel oracle de Delphes prêt à les soulager des corvées du bureau. Ainsi, notre pays a bâti le long de mille cinq cents kilomètres de côte des Saint-Tropez de deuxième ou de troisième zone, où les gens peuvent participer au rituel immuable qui arrive avec le coucher du soleil dans les collines situées derrière nous, un long horizon océanique s’étalant devant nous, tandis que nous savourons un cocktail bon marché d’apparence exotique.

La nature humaine veut qu’on souhaite se réunir autour d’une baie scintillante en forme de fer à cheval. Ces gens qui vont et viennent dans des avions bourrés de design défectueux, qui contemplent aujourd’hui l’Europe à leurs pieds, découvrent l’esthétique consternante qui nous attire vers des côtes où nos bâtisses chaulées s’agglutinent pour jouir de la vue d’une baie semi-circulaire. Comme une sinistre bousculade lors d’une décapitation. Elle nous promet une vraie nourriture spirituelle et certains espèrent même sans doute que nous autres humains ne tournerons pas complètement le dos aux beautés du monde et de l’immobilier de luxe.

Une fois ma conférence terminée, j’ai jeté un coup d’œil au portfolio de Teresa. Il contenait peu de design ergonomique, mais ce que j’ai vu m’a impressionné et le mobilier était mieux que ce qu’en avait dit Bonzas. Nous avons laissé le portfolio et le casque derrière la caisse du Cena’s, aux bons soins de Franco, à qui j’ai donné un généreux pourboire, puis nous avons longé à pied les aménagements portuaires et la grande salle de bingo qui vomissait des chiffres palpitants comme une récente Bourse devenue folle. J’ai montré à Teresa les nouvelles unités dont mon agence réalisait la décoration intérieure. Les murs venaient de recevoir les fils électriques colorés qui en saillaient pour signaler l’emplacement des futurs interrupteurs. J’étais déçu et agacé. J’aurais dû être consulté sur l’emplacement de ces interrupteurs. Je me suis tourné vers elle pour lui demander : « Vous aimez le poisson ? »

Elle s’est aussitôt emballée, mais je soupçonne qu’elle s’imaginait que j’allais l’inviter à déjeuner au restaurant. Au Dauphin (ou aux Rivières Calmes). Au lieu de quoi, à un étal situé au bout du quai, j’ai acheté deux très grosses soles fraîches pêchées le matin même sur place. J’ai demandé aux vieilles dames qui m’adoraient deux sacs plastique pour envelopper les poissons afin qu’ils ne puissent pas dégoutter sur mon costume.

J’ai montré le sac. « Je vous invite à déjeuner chez moi. » Ma montre, une Omega si lourde qu’elle a jadis fait virer au noir l’ongle de mon gros orteil quand je l’ai laissée tomber dans la salle de bains, indiquait moins vingt : il y avait un citron express à chaque heure.

Tandis que nous longions la fontaine, j’ai montré l’Impérial : « Mes parents étaient autrefois les propriétaires de cet hôtel où j’ai grandi. »

Teresa a acquiescé d’un unique signe de tête. J’ai levé les yeux vers les balcons et les fenêtres du dernier étage de l’Impérial, estimant le nombre de chambres occupées grâce à une technique éprouvée : après avoir fait les lits et nettoyé, les femmes de chambre – comme Madelaine – laissaient toujours les fenêtres ouvertes de quelques centimètres. Il y avait beaucoup de clients.

J’ai fait halte au kiosque à journaux devant l’Impérial et pris ma place dans la modeste queue. Teresa est restée un peu à l’écart pour m’attendre et elle a allumé une cigarette dont je voyais bien qu’elle n’avait pas réellement envie. Elle l’a allumée, histoire de passer le temps. Faire la queue en ma compagnie aurait rendu notre rapport beaucoup trop intime, sitôt après notre première rencontre. Faire la queue avec moi aurait donné l’impression que nous formions un couple : j’ai très bien compris et respecté la distance qu’elle a alors mise entre nous.

J’ai vu la fille du kiosque serrer les dents à mon approche et quand j’ai demandé le pitoyable journal local ; puis j’ai ajouté : « Avez-vous récupéré mes cigares ? »

Lorsque je lui ai tendu l’habituel billet de cinq mille, il lui a fallu trouver et compter la monnaie.

« Non, répondit la fille du kiosque, avec un sourire gêné.

— Et pourquoi non ?

— Le patron les a pas encore rapportés. Vous avez seulement demandé hier et puis vous nous aviez dit que vous laissiez tomber le cigare.

— Le patron les a pas encore rapportés ? Alors servez-vous un peu de vos méninges. Vous ne voulez pas gagner quelque argent ? C’est très simple. Allez m’acheter sept ou huit de mes cigares préférés, je vais vous donner la marque. Ce sont des numéros 3. Pourquoi ne prenez-vous aucune note ? »

La fille m’a regardé, avec son sourire stupide.

« Allez les chercher au tabac près de l’hôtel de ville. Certains matins, à ma descente du train, j’ai envie d’un cigare. Mais maintenant, à cause de vous, je vais devoir marcher jusqu’au tabac de l’hôtel de ville ou jusqu’au nouveau magasin du complexe portuaire. » Puis j’ai continué : « Il me suffit d’ajouter vingt-cinq pour cent au prix normal, et je débourserais volontiers cette somme plutôt que de faire ce détour. Vous pouvez faire un quart de bénéfice supplémentaire, au lieu de ne rien gagner du tout, et pourtant vous ne levez pas le petit doigt.

— Faut que je redemande au chef. »

Une toux. En me retournant, j’ai constaté qu’une queue s’était formée derrière moi, alors qu’une seconde plus tôt il n’y avait personne. On aurait dit que tous ces gens venaient de se ruer hors de diverses cachettes pour se camper derrière mon dos, dès que j’avais commencé à tancer la fille du kiosque !

Je me suis retourné vers elle. « Ce kiosque est là depuis que je suis tout petit. Si vous êtes incapable de vous occuper de cet endroit, vous devriez envisager de travailler au McDonald. Ne vous en faites pas. De toute façon j’ai arrêté de fumer. »

J’ai pris la monnaie, fait claquer le journal et quitté les lieux.

« Qu’est-ce que vous lui avez dit ? » demanda Teresa.

La jalousie, déjà, pensai-je.

« Oh, rien du tout. »

J’ai adressé un signe de tête aux visages prévisibles derrière les vitrines du café de la terrasse de l’Impérial, et un regard soigneusement navré au serveur ; d’une seule mimique j’étais certain de lui signifier combien la qualité s’était dégradée depuis que mon père et ma mère avaient vendu l’établissement. J’ai bel et bien vu le serveur se raidir.

Nous sommes entrés dans l’épicerie arabe située au premier carrefour après l’Impérial. Vous pouvez dire que j’ai pris pied au milieu des légumes ! J’ai trouvé des tomates à peau fine, puis un melon de production locale. J’ai acheté de la feta fraîche, pas à la découpe, mais en paquet. J’ai dit à Teresa :

« Voulez-vous prendre six boîtes de pâtée pour chat, de la marque la plus chère, pas de camelote bon marché. Celles qui ont un anneau sur le dessus. Pas celles qui requièrent un ouvre-boîtes. Et puis un sac de croquettes pour chat.

— Vous avez un chat ? J’adore les chats. »

J’ai souri et haussé les sourcils, en imitant Tenis – je m’en suis aussitôt aperçu.

« Les soles sont pour eux et je vais nous préparer un ragoût de croquettes », plaisantai-je.

Tandis que nous sortions du magasin et marchions sur le trottoir sous la falaise du château, Teresa à mes côtés portant le sac plein de légumes et de boîtes pour chat, j’ai trouvé que nous formions tous les deux un joli petit couple, à croire que nous couchions déjà ensemble.

Au bout de la plage, nous avons emprunté l’affreuse et nouvelle passerelle métallique pour piétons afin de traverser la chaussée à quatre voies de la route nationale qui amène en ville un flot ininterrompu de véhicules ; cette route se prolonge au-delà de la fontaine et de l’hôtel Impérial, une artère peu fréquentée dans ma jeunesse, bien que ce fût la principale voie d’accès avant la construction de l’autoroute. Sur la passerelle au-dessus de la circulation et des toits tout proches, gris ou semi-transparents, des camions qui filaient, nous apercevions, au-delà des tuiles roses du toit de la modeste gare de chemin de fer, les énormes cubes en béton qui constituaient le front de mer.

Quand nous sommes arrivés à la petite gare, j’ai acheté un billet supplémentaire pour Teresa et nous sommes restés un moment assis dehors sur le banc. Il est absurde, je le savais, qu’un homme parle uniquement de lui devant une jeune femme, et j’ai donc poliment passé le temps à l’interroger sur elle-même : dans quelle branche travaillaient son père et sa mère (comme si cela avait la moindre importance) ; dans quel quartier de notre ville avait-elle grandi, etc. Mais je ne pouvais m’empêcher, comme c’est toujours le cas, de jeter des coups d’œil discrets au ridicule journal local irrésistiblement posé sur mes genoux. Je voulais savoir si je serais capable d’avaler ma bile si, comme d’habitude, Vermici avait écrit tous les articles. Teresa parlait, j’opinais. Mais je tournais les pages avec précaution et les parcourais des yeux : Pollution automobile... niveaux dangereux sur... derniers travaux de l’esplanade..., écrit Paz Vermici. J’ai tourné la page : Les succès du dernier ferry..., écrit Paz Vermici. Aujourd’hui à la réunion des... Paz... Les efforts pour mettre sur pied une équipe de basket à l’usine de tabac sont encourageants..., écrit Paz...

Monsignor a parlé à P... Discussions concernant la répartition des places des yachts dans le port... notre correspondant maritime, Paz Vermici ! Dans les pages sportives, j’ai découvert ces photographies précédemment étalées sur le comptoir du café d’Alléluia. Ces pages bénies étaient les seules où ne sévissaient pas les maudits penchants et les opinions consternantes de Vermici. J’ai lancé le journal dans la poubelle toute proche.

Teresa n’a rien remarqué et elle parlait toujours quand nous nous sommes levés pour monter à bord du vieux train côtier pour banlieusards, tracté par une locomotive diesel sur une voie étroite, qui venait d’arriver et se tenait, tout vibrant, près du quai, en émettant un air douceâtre et brûlant par ses grilles de radiateur latérales ainsi que le parfum âcre et lointain d’arcs électriques ininterrompus.

« Il faut nous installer à l’avant », lui dis-je.

Nous avons franchi les étroites portières de communication entre les deux premiers wagons afin de nous asseoir devant. Teresa expliquait qu’elle prenait ce train pour la première fois de sa vie et que c’était une aventure palpitante. Depuis l’âge de quatorze ans, on lui permettait d’aller partout à scooter, sauf quand il pleuvait. Elle a ajouté qu’au temps où elle allait « à l’école », elle avait l’autorisation d’écumer toute la côte jusqu’aux boîtes de nuit, l’été. J’ai vigoureusement approuvé du chef, sans me concentrer sur une seule de ses paroles.

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