Le dernier paradis de Manolo
Notre service militaire
Après avoir obtenu mon diplôme universitaire avec les félicitations du jury et achevé ma thèse sur les théories du design défectueux, j’ai dû affronter le service militaire obligatoire.
Veroña, mon épouse, allait poursuivre son doctorat en mathématiques et passer encore plusieurs années dans la capitale. Par chance, la durée du service militaire venait d’être réduite à neuf mois, mais j’envisageais cette corvée avec toute la colère et l’angoisse propres aux jeunes gens, sans parler d’une appréhension plus intime. Car après tout, les obligations militaires et la vie de caserne ne conviennent sans doute pas à un jeune homme qui, tous les soirs, a recours à des laits hydratants destinés aux femmes afin de prendre soin de son visage et de sa peau sensible, et dont le corps ne supporte que les cotons ou les lins les plus doux. Les troufions allaient me dévorer vivant, je le savais. Je ne suis pas le genre de type à plier impeccablement son pantalon avant de faire l’amour à une femme, mais franchement il est inutile de jouer aux sauvages.
Dans mon pays la conscription faisait l’objet d’un mépris presque universel. La paie, dérisoire, suffisait à peine à s’acheter durant neuf mois le papier à lettres, les enveloppes et les timbres, le tout adressé à la petite amie restée au pays – qui vous est diligemment volée par le premier venu informé de votre absence de neuf mois, tandis que vos lettres désespérées sont glissées sans être lues sous le lit.
La seule personne que j’aie vue se préparer dans la joie au service militaire a été Sagrana, qui n’était pourtant pas un admirateur de la soldatesque. Malgré tout, la perspective d’être séquestré dans une caserne au milieu d’une communauté exclusivement composée d’hommes jeunes était une bénédiction du ciel pour quelqu’un comme lui, et de fait il a eu de nombreuses aventures qui – je l’espère – n’ont pas vraiment leur place dans ce compte rendu des quelques petites choses qui me sont arrivées. L’aviation ? Oh non. Sagrana a noblement posé sa candidature pour l’infanterie et seulement l’infanterie, oui monsieur. Il a assuré aux officiers qu’il ne voulait aucun favoritisme dans l’armée, mais désirait commencer tout en bas et gravir peu à peu les échelons – dans tous les sens du terme.
Le service militaire était fondamentalement semblable à l’ordre du monde : une loi pour les gosses de riches, une autre pour la classe ouvrière. J’étais un gosse de riches. Je ne le nie pas une seule seconde.
Il y avait deux manières d’échapper au service militaire : être un gosse de riches et se débrouiller pour trouver une planque en faisant jouer le piston de vos parents, vous finissiez alors à la Croix-Rouge ou dans un bureau d’une de nos grandes villes – ou, encore mieux, dans votre propre ville. L’autre option était le refus frontal de l’objecteur de conscience. Je connais beaucoup d’hommes jeunes, riches comme pauvres, qui ont prétendu être des objecteurs de conscience et ont ainsi échappé à la conscription. Tous les objecteurs de conscience que je connais aujourd’hui passent leurs neuf mois de service militaire dans leur chambre devant leur ordinateur à jouer à des jeux guerriers extrêmement violents.
Du temps de ma jeunesse, nos forces armées comptaient vingt-deux mille officiers, dont le nombre incroyable de trois cents « généraux » qui n’auraient pas su superviser une opération de vidage de fosse septique, mais qui au dîner à l’heure du cognac proclamaient d’une voix de stentor : « Quand nous avons chassé Napoléon hors de ce pays durant la guerre d’indépendance... » derrière le grillage antibombes des salons réquisitionnés de l’hôtel Carlton.
Malgré la distance que mon père gardait avec le régime – en homme qui avait autrefois dispensé à ses représentants les excellentes tables de la salle à manger de l’Impérial sous l’énorme lustre et au dernier moment –, peu de temps s’écoula avant qu’on ne lui propose quelques faveurs relatives à mon affectation durant mon service militaire. La même chose arriva à Sagrana, qui bien sûr déclina l’offre pour choisir d’être un simple troufion. Tenis, je m’en souviens – dont le père, qui avait dû renoncer à étudier la médecine durant les années de famine, possédait deux camionnettes de livraison –, n’était pas un gosse de riches, contrairement à nous, et puis son père n’avait pas de relations ; mais en sa qualité d’étudiant en médecine, Tenis fut exempté et il finit par suivre simplement trois semaines de cours sur la médecine du champ de bataille.
À ma grande horreur, mon père me téléphona un jour à la capitale pour m’annoncer qu’il avait réussi à me trouver un poste dans la marine. Il était de notoriété publique à cette époque que la marine n’avait pas assez de carburant pour faire naviguer la moitié de la flotte et j’envisageai aussitôt mes réveils aux aurores sur un bateau de guerre à quai, sans air climatisé, dans un port méridional. J’ai d’abord été atterré, mais mon père a marqué une pause au téléphone – ce qui signifiait qu’il se tapotait l’aile du nez – avant de me conseiller d’attendre les résultats de l’évaluation en cours à la capitale.
À cette époque j’étais bien sûr un excellent nageur et un inconditionnel des plages. Devant l’hôtel Impérial, Veroña et moi passions tous nos étés sur ce sable d’où, enfant, j’avais été exilé. Ironiquement, j’étais devenu ce que je croyais être un nageur ordinaire. Je battais souvent mes concurrents quand nous faisions la course jusqu’aux bouées. Veroña et moi nous sommes aussi mis à la plongée sous-marine avec bouteilles d’oxygène. À l’époque, la plongée sous-marine était encore un sport très chic, un peu snob. Les moniteurs qualifiés étaient des types du cru qui connaissaient les fonds rocheux et les falaises sous-marines depuis leur plus tendre enfance, avant que n’arrivent tous ces crétins de jeunes Anglais et Nord-Américains qui avaient de l’expérience dans l’industrie pétrolière et qui se sont mis à tuer des gens.
Je n’oublierai jamais ma première plongée avec bouteilles et ses merveilles. Se laisser tomber en arrière à partir d’un catamaran, puis descendre le long de la chaîne de l’ancre jusqu’à un fond blanc et vaseux où rôdaient des soles de sable et des raies qui, dès qu’on les touchait du doigt, s’éloignaient dans un nuage laiteux, la base d’une grande falaise couleur émeraude au-dessus de nous, surveillée par des escadrilles de poissons multicolores. J’étais certain d’avoir enfin trouvé le sanctuaire que j’avais cherché toute ma vie : non pas une île déserte ni le toit de notre hôtel, mais l’espace interne et secret qui se cache tout près de nous, tout le long de notre côte bienfaisante. Depuis ce film de Hollywood sur le requin que j’avais vu gamin, je redoutais toujours ce qui était tapi sous la mer, mais le jour où j’ai plongé pour la première fois avec bouteilles, j’ai constaté qu’il n’y avait rien à craindre : c’était magnifique tout en bas, sous le drap d’eau invisible.
À la capitale, je me suis rendu à l’évaluation du service militaire. J’avais lu avec stupéfaction dans ma lettre de convocation que je devais apporter un maillot de bain.
On m’a aligné avec une trentaine d’autres types le long du bassin d’une piscine publique. Un seul regard m’a suffi pour comprendre que la plupart d’entre eux étaient des citadins dont le père occupait une place importante. Un coup de sifflet strident a été lancé par l’officier de marine ridiculement vêtu de son grand uniforme à passements dorés, comme s’il allait faire naviguer un petit yacht d’enfant à la surface du bassin.
Nous avons plongé et effectué des longueurs sans jamais nous arrêter.
Il y a eu un autre coup de sifflet strident.
« Vous. Votre nom ?
— Manolo Follana, monsieur, dis-je en clignant des yeux vers lui.
— Bon nageur. Sortez de l’eau. Asseyez-vous sur le côté. »
J’ai passé les tests suivants. La plupart des autres types ont reçu l’ordre d’aller s’asseoir de l’autre côté de la piscine, en face de moi. Seuls trois autres gars, de bons nageurs comme je l’ai remarqué, étaient assis près de moi.
Un membre de mon groupe a été envoyé au milieu du bassin. Il devait crier et se débattre ; notre mission consistait à lui passer un bras sous le menton et à le ramener, en nageant sur le dos, jusqu’à l’eau peu profonde du petit bain. L’officier a demandé aux membres de mon groupe, et donc à moi-même, qui voulait commencer. J’ai timidement levé la main, en sentant déjà l’agressivité monter en moi.
Le type qui faisait semblant de se noyer aurait fait un bon acteur de cinéma, mais je suis arrivé derrière lui au milieu de la piscine – en pensant à ce sacré maître nageur français et à tous les applaudissements qui avaient salué son « exploit ». J’ai coincé la bouche du type au-dessus de l’eau, il s’est détendu et je l’ai ramené. J’ai aussitôt regretté de m’être porté volontaire pour commencer ce test, car pendant que je me bagarrais avec ce type, j’ai remarqué qu’il avait les épaules couvertes de boutons jaunes, que mon bras bronzé a tous fait éclater en diverses petites giclées liquides de sang.
Enfin, l’officier de marine au bloc-notes à pince s’est adressé à tous les autres gars réunis de l’autre côté de la piscine : « Vous croyez peut-être, tous autant que vous êtes, passer le temps de votre service militaire à vous dorer la pilule sur la plage en draguant les jeunes étrangères, mais pour ça faudrait d’abord que vous sachiez bien nager. Fichez-moi le camp d’ici et allez prendre votre douche. L’aviation vous attend, mais ne vous abîmez pas en mer. »
Les types recalés ont paru engloutis par leur propre écho dans les douches.
L’officier s’est alors tourné vers nous : « Place aux vernis. Vous quatre allez faire votre service comme surveillants de baignade. »
Il a ouvert une grande carte de notre pays et de ses côtes, puis il a demandé à chacun de nous à quel poste de surveillant de baignade il désirait être affecté. Il y avait des dizaines d’emplacements signalés tout autour de nos côtes, et j’en ai remarqué quelques-uns bizarrement situés autour de lacs à l’intérieur des terres. Le but de l’opération était très simple. Un type était si bête qu’il a demandé où se trouvait sa propre ville natale. Le marin la lui a montrée et il a désigné l’emplacement le plus proche. En proie à un énorme soulagement, j’ai regardé la côte adjacente à notre ville, j’ai vu qu’il y avait des postes disponibles et, sans la moindre hésitation, j’ai pointé l’index dessus.
Ainsi donc, durant les neuf mois de mon service militaire j’ai habité à la maison aux Phases Zone 1, rejoint le week-end par mon étudiante d’épouse, et je prenais tous les jours le citron express pour gagner la plage située devant l’hôtel Impérial où, tel Simon du désert, je montais tout en haut de ma tour de guet pour surveiller la baignade.
Destin ironique pour un garçon qui n’a pas appris à nager avant d’avoir seize ans, sous la houlette de jeunes filles aux doigts tendres et aux petits bikinis colorés, dans un immense réservoir d’eau, puis après la tombée de la nuit à l’aveuglette dans les eaux de cette même plage.
Tout en haut de ma tour de guet solitaire se trouvait la hampe où chaque matin je hissais un drapeau en me fondant sur la grosseur des vagues et la présence occasionnelle de bancs de méduses. Drapeau vert : baignade sans danger ; drapeau orange : baignade risquée ; et le drapeau rouge détesté : baignade interdite. Le drapeau rouge impliquait que je devais rester assis sur ma tour qui oscillait dans les bourrasques, la tête cachée sous la capuche d’un sweat-shirt, et siffler à en avoir mal aux abdominaux, tandis que les jeunes surfeurs suicidaires et en combinaison vous ignoraient toute la sainte journée et pagayaient avec les mains vers les brisants dont les sommets écumants étaient striés des lianes visqueuses des algues noires arrachées au fond de la mer.
Durant tout l’été, alors que les quatre autres surveillants de baignade de la plage fumaient leur marijuana au sommet de leur tour d’ivoire, d’autres motivations me guidaient. Mes compatriotes auraient difficilement repéré un éléphant sur le point de se noyer – ils se servaient des talkies-walkies entre nous pour organiser les livraisons de drogue et signaler la couleur du bikini porté par la plus jolie fille de la plage ce jour-là ainsi que ses déplacements, minute par minute, au bord de l’eau ou lorsqu’elle allait acheter une glace.
Nos radios reprenaient vie dès qu’une jeune fille ôtait le haut de son bikini pour prendre un bain de soleil. Mes camarades surveillants de baignade ont mis sur pied un système de points à la fois pour l’évolution de leur propre bronzage et pour les seins nus des baigneuses. Ils faisaient des paris sur les filles qui urinaient dans la mer au lieu de rejoindre les toilettes des bars et des restaurants. Ils se débrouillaient pour retrouver des filles dans les bars du front de mer pendant leurs heures de travail. Ils portaient des lunettes de soleil à verres réfléchissants afin de pouvoir somnoler discrètement en haut de leur tour.
Mon équipe ne vous aurait sauvé de la noyade que si vous aviez été une ravissante fille aux seins nus. Toutes les jumelles des tours du Portakabin de la Croix-Rouge étaient braquées sur les seins dénudés. Si vous poussiez un léger cri tandis que votre petit ami faisait surface entre vos jambes immergées, tous les surveillants de baignade bondissaient simultanément en avant, prêts à intervenir, puis se rasseyaient d’un air maussade. Les hommes ainsi que les femmes laides étaient abandonnés aux hasards du destin.
Mais moi, j’étais d’une diligence parfaite qui me valait les moqueries de mes collègues. J’avais l’esprit clair, j’étais alerte et constamment à l’affût de nageurs en difficulté. Tout ce que je désirais, c’était imiter ce sale maître nageur français qui avait savouré les applaudissements nourris au bord de la piscine du Meliander après m’en avoir extrait de force. Je m’imaginais en train de sauver un bébé des vagues, de rendre à sa mère éplorée une fillette ruisselante et haletante, de serrer le corps d’un petit garçon projeté d’un bateau en flammes. Chacun de mes fantasmes héroïques s’achevait au centre d’une foule de spectateurs qui faisaient un vaste cercle autour de moi et m’applaudissaient à tout rompre.
Je n’ai jamais eu la moindre chance d’être un héros. Un jour, des mains frénétiques et désespérées m’ont fait signe de descendre sur la plage et j’ai découvert qu’une famille française se chamaillait avec une famille anglaise à cause de la disposition de leurs chaises longues respectives. Malgré la barrière de la langue, j’ai dû leur expliquer que leur différend ne relevait pas de mes compétences.
Avec mon T-shirt de la Croix-Rouge cent pour cent coton et mon maillot de bain (que j’avais dû fournir moi-même pour bénéficier d’un tissu cent pour cent coton), on me photographiait souvent, souriant, mon bras entourant les épaules d’une grand-mère septuagénaire hilare.
On sollicitait mes conseils sur les divers moyens de se protéger contre le soleil, on me demandait d’enduire de crème solaire les épaules de grosses mémés d’âge mûr qui, par cars entiers, hurlaient de rire quand je refusais. Je m’éloignais gêné et rougissant.
Les pères m’accostaient et exigeaient que j’explique à leurs petits garçons le fonctionnement de mon talkie-walkie, après quoi je devais les laisser s’en servir. Alors que j’étais en haut de ma tour de guet, une bande agressive de filles prépubères se réunissaient souvent au pied de l’échelle pour essayer de regarder à l’intérieur de mon short.
Cet été-là, durant mon service, nous avons eu deux noyades que je n’oublierai jamais. Il n’y a pas eu beaucoup de place pour l’héroïsme. Ce qui m’a frappé dans ces noyades, c’est l’inutilité et le caractère dérisoire de nos interventions, la rapidité de ce genre d’accident et la lourdeur des corps quand on les sort de l’eau.
Les films et les romans vous convainquent peut-être qu’une noyade dure de longues minutes dramatiques, mais en fait elle survient en quelques secondes seulement. Bang. Une tête est heurtée par un bateau. Le visage tombe en avant. L’eau envahit les poumons. La personne meurt, la tête à peine submergée.
Un type a disparu le jour où il y avait le drapeau rouge. Il a eu la clavicule brisée par une énorme déferlante qui l’a projeté contre le fond sableux dans moins de deux mètres d’eau et trente secondes plus tard les vagues ont poussé son cadavre jusqu’à nos pieds. Je n’ai pas dégringolé l’échelle en hurlant pour ameuter mes collègues. Non, je suis resté figé sous le choc, et ce bon à rien originaire de Gacinto, qui tout l’été s’était laissé pousser les cheveux sans se faire tancer par notre inspecteur, a essayé le bouche-à-bouche durant vingt bonnes minutes – on nous avait appris à ne jamais renoncer. Je n’ai pu qu’admirer la détermination de Tignasse.
Le rapport d’autopsie, que je suis le seul à avoir réclamé, affirmait que cet homme était mort par noyade, mais je l’avais vu entrer dans l’eau trente secondes seulement avant son décès, tandis que je soufflais à pleins poumons dans mon sifflet et criais par radio qu’un vieux cinglé entrait dans les vagues brunes.
Ensuite, il m’a fallu m’asseoir dans un bar et boire un cognac pour arrêter le tremblement de mes mains et dissiper la nausée qui me broyait l’estomac, mais j’ai remarqué que les autres surveillants de baignade se contentaient de se signer et d’échanger quelques paroles entre eux avant de reprendre leur place. Les policiers n’ont pas enregistré nos témoignages d’une quelconque manière officielle, ils se sont contentés d’un hochement de tête et de notre version des faits.
La noyade est une mort très publique. Alors que mon collègue de Gacinto administrait le bouche-à-bouche réglementaire à l’homme en maillot de bain au ventre glacé, des familles entières accompagnées de jeunes enfants faisaient cercle autour, comme si une sirène venait de s’échouer sur la grève. En fait, notre principal rôle a consisté à empêcher la foule de toucher du doigt ou de sonder de l’orteil le cadavre – comme si c’était là une chose inévitable –, jusqu’à ce que les Solielian descendent sur le sable, incongrus avec leurs chaussures cirées et leur air de corbeaux endeuillés, pour emporter le corps et le conduire jusqu’à sa dernière demeure dans le cimetière situé au-dessus de notre ville sur la Colline du Paradis.
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