Le dernier paradis de Manolo

Alan Warner · Chapitre 36 sur 42

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Le dernier paradis de Manolo

Aracelli

 

 

Inévitablement, les deux jeunes femmes travaillaient dans le salon de coiffure où mon épouse se faisait couper les cheveux et où elle avait rendez-vous le mercredi suivant. La jeune-femme-qui-surveillait s’est occupée d’Aracelli et, histoire d’alimenter les potins, elle a livré à mon épouse une version expurgée de sa dernière « aventure romantique », un récit qui s’accordait magnifiquement aux soupçons entourant ma coupe de cheveux nocturne de la semaine précédente.

Aracelli était séparée de moi depuis onze jours et environ douze heures (je les comptais), et elle s’était installée dans l’appartement vide de ma mère au-dessus de la place de l’Hôtel-de-Ville. Elle décidait de notre avenir. Lorsqu’elle m’a téléphoné à l’agence en ce matin d’été, j’ai entendu dans le combiné les cloches familières qui sonnaient avec la qualité acoustique particulière de cet appartement. Quelques minutes plus tôt, après avoir quitté la gare du citron express, je venais de passer à la verticale de ces cloches.

« Bonjour, mon mari infernal, dit-elle. J’ai besoin de mon carnet d’adresses aux Phases, je l’ai oublié. Il fait tellement chaud que je vais à la plage. Je peux aller le récupérer aux Phases ?

— Bien sûr, Aracelli...

— Je serai partie quand tu rentreras. N’essaie pas de me tendre une embuscade. À plus tard... »

Elle a raccroché.

Elle était sur la plage en bikini – le jaune et orange – à neuf heures et demie ce matin-là, avant l’arrivée de la cohue, avec en tout et pour tout une serviette, des lunettes de soleil et les clefs de l’appartement accrochées à une ficelle passée au cou. Elle s’est baignée plusieurs fois.

Pour quelqu’un qui ne nageait pas très bien, Aracelli aimait se baigner près des rochers et au-dessus d’eux, ce qui m’a toujours légèrement horrifié. Je crois qu’inconsciemment elle aimait ne pas trop s’éloigner des endroits où elle avait pied. Je pratique la plongée sous-marine et je nage très bien – quoique affaibli par toutes les cigarettes fumées depuis des années –, mais j’ai toujours redouté les rochers, contre lesquels la soudaine vague de sillage d’un bateau peut vous jeter, ainsi que les lanières du varech et des algues qui vous caressent les chevilles à la recherche de la boucle de vos palmes. Je n’aime pas les rochers tout proches de ce sentier obscur en contrebas de l’hôtel Meliander ; leurs lames aiguisées jaillissent vers le ciel, au-dessus de la surface de la mer, pour projeter l’eau comme d’énormes et instables plateaux de glace.

Ce matin-là Aracelli avait nagé dans une légère houle trompeuse, au-delà du Meliander, presque jusqu’à l’odomètre. Les rochers sur lesquels elle aurait pu se dresser se trouvaient sans doute bel et bien à huit mètres d’elle.

Elle renversa la tête en arrière pour faire un moment la planche, simulant une détente qui n’existe jamais vraiment en mer, puis elle se retourna et commença à revenir. Mais le bon vieux courant de la baie l’avait prise.

J’avais déjà dit à Aracelli ce que j’avais appris de mon boulot de surveillant de baignade : ne jamais lutter contre les courants de nos rivages, si jamais ils t’entraînent. Mieux vaut se détendre, ne pas paniquer à cause de l’éloignement du rivage ou de l’impression de grande profondeur sous ton corps. Respire calmement, laisse-toi porter par l’eau, reconnais que tu es fatiguée, ne fais ni la fière ni la folle – j’avais entendu parler de trop de machos noyés qui se trouvaient à cinq mètres du bateau d’inconnus et avaient trop d’orgueil pour appeler à l’aide. Il faut que tu agites le bras et lances un léger cri de détresse vers les bateaux qui passent, ou bien que tu retires le haut de ton bikini, après quoi le surveillant de plage perché sur son mirador aura tôt fait de te repérer. Ce courant va t’emporter en eau profonde, mais en aucun cas jusqu’à la pleine mer – il va soudain faiblir, tu vas te retrouver à un ou deux kilomètres au nord, vers Saint Jordi, mais reste calme et tu vas réussir à nager jusqu’au rivage comme si tu faisais quelques longueurs de piscine. Ensuite, il te faudra simplement marcher un petit moment en maillot de bain pour rentrer à la maison.

Mais Aracelli était furieuse et frustrée. Elle se battit. Puis elle paniqua. La peur d’être entraînée au large la poussa à redoubler d’efforts et, faiblissant, elle fut bientôt emportée au-delà de la pointe, alors que le surveillant de baignade ne voit pas plus loin que l’odomètre perché au bout de la jetée. Il suffisait ce matin-là qu’il regarde un moment de l’autre côté pour que mon épouse disparaisse. Je ne peux faire aucun reproche au surveillant de baignade qui était de service et que la police a interrogé. Tout s’est passé si vite que la même chose aurait pu m’arriver à moi aussi, durant mon service militaire sur la plage.

Pauvre Aracelli, elle voyait notre ville, les angles durs du toit du Meliander, le gâteau de mariage de la fontaine blanche abritant la façade de l’hôtel Impérial, la cime des palmiers le long de l’esplanade, au-dessus des mâts des yachts.

Et maintenant tout ce panorama s’éloignait irrésistiblement ; bien que l’eau fût chaude, le vent lui parut soudain frais sur le cuir chevelu, sous ses cheveux trempés. Elle aperçut au loin un très vieux bateau de pêche blanc et bleu, au gouvernail élevé, et elle entendit le put put rauque de son moteur, mais déjà, alors qu’elle agitait la main, les premières éclaboussures l’aveuglèrent et ses jambes tremblèrent – la panique s’empara de son être tout entier et elle cria.

Quand on crie, l’air s’échappe de vos poumons si bien que vous coulez, vous donnez des coups de pied, vous vous épuisez et vous ne comprenez pas pourquoi votre visage se trouve juste en dessous d’une surface que vous n’arrivez plus à atteindre. Grâce à une violente poussée elle réussit à remonter, elle réussit à incliner la tête en arrière et à respirer deux ou trois fois, puis presque malgré elle Aracelli lança son long bras vers le ciel bleu de l’été, elle l’agita plusieurs fois avant de pousser un autre cri strident.

Elle recommença. Elle entendait le put put de ce bateau de pêche. Et encore une fois : un cri puissant. Et un autre, puis elle-même fut surprise par les gargouillis sonores qui semblaient émaner d’une autre personne tandis que sa bouche était submergée.

Elle coula, engourdie et stupéfaite de voir une chose pareille lui arriver à elle, puis elle tenta de remuer les jambes – elles étaient insensibles –, une gelée tremblotante, alors elle se servit de ses bras et coula encore. Je me noie, pensa-t-elle avec honte. Car elle eut honte de mourir ainsi et malgré tout elle pensa à moi et à tout ce que nous avions fait ensemble.

Quelque chose la frappa durement au dos et elle descendit plus profond. Une grosse vague ? Puis, violemment, le sanctuaire tout à fait reconnaissable d’un bras humain enlaça son buste mince, mais à ce moment-là Aracelli n’y voyait déjà plus.

Des voix toutes proches de son oreille et des cris, l’air tiède, la toux étouffée du pot d’échappement submergé et le halètement rapide du moteur dès que le pot sortait de l’eau, et puis l’odeur douceâtre des gaz d’échappement du vieux bateau de pêche.

« Tiens-la bien, nom de Dieu, sinon elle va couler comme une pierre. Hé. Ça va mieux ? »

Un individu aux mains puissantes lui frappait la nuque. Non. Des mains la retenaient sous les bras le long d’un bateau et, chaque fois qu’il roulait dans les vagues, sa tête toute molle cognait contre la coque, durement, encore et encore. Dans un grand bruit d’éclaboussures, l’un des deux hommes la propulsa hors de l’eau vers le bateau et elle connut alors la terreur de se retrouver une fois encore seule et impuissante dans l’eau et au-dessus des grands fonds, mais d’autres bras s’emparèrent brusquement d’elle pour la hisser le long du bois râpeux de la coque. L’arrière de ses cuisses perçut alors la chaleur lisse des plats-bords peints quand elles glissèrent dessus.

« Tiens-la, tiens-la.

— Elle ira pas plus loin.

— Penche-toi. Encore.

— OK, chérie ? Ça va maintenant ? »

Aracelli acquiesça, puis hurla car elle crut flotter de nouveau dans l’eau alors qu’en réalité elle était allongée sur les planches de bois brut du fond du bateau, les cuisses relevées contre l’intérieur de la coque, les pieds toujours au-dessus de l’eau.

Curieusement, elle ressentit presque aussitôt cette impression familière et enfantine du mal de mer. Elle en souffrait très rarement, mais tandis que le moteur crachotait toujours et que le bateau roulait d’un bord sur l’autre, les émanations douceâtres du pot d’échappement et le choc récent lui firent ramener les genoux vers le buste, elle se pelotonna sur elle-même en un œuf fœtal et férocement, comme en proie à une foudroyante crise d’épilepsie, elle vomit sur le côté, puis elle bondit pour se mettre à quatre pattes, bras et jambes tremblants, et vomit encore. Pas simplement de l’eau de mer comme au cinéma – la salade et les fruits qu’elle avait mangés au petit déjeuner : elle rendit tout.

« Nom de Dieu, chuchota une voix virile au-dessus d’elle.

— Merde alors », fit l’autre.

Le moteur accéléra très vite.

Elle cligna des yeux.

« Oh ma mère, mon trésor. Désires-tu boire un verre pour te rincer la bouche ? Nous n’avons pas d’eau », fit l’homme en pouffant de rire.

À genoux, Aracelli cracha et secoua la tête.

« Y a de la flotte dans la glacière, mais elle est tiède. »

Elle avait retrouvé son souffle et elle réussit à s’asseoir contre les flancs en bois. Quelque chose la frappa à la cuisse et elle plissa les yeux. Tout était si brillant après son récent séjour sous la surface de l’eau. L’un des deux hommes se servait d’un pot de peinture vide en plastique pour lancer de pleins seaux d’eau de mer sur le petit pont en bois, devant elle, là où elle avait vomi.

« Vous pouvez aller là-bas ? Vous pouvez vous bouger ?

— Laisse-la où elle est », dit la voix derrière elle.

L’un portait des lunettes de soleil, l’autre grimaçait affreusement à cause de la lumière brutale.

Le moteur continuait de tourner, Aracelli hoqueta :

« Je suis désolée. J’ai été emportée par le courant et j’ai paniqué.

— J’ai vu ton bras qui faisait signe. Ce bras, c’était la seule partie de toi qui dépassait au-dessus de l’eau. Pendant une éternité, y a eu que ton bras tout là-bas. J’arrive pas à croire que tu sois vivante. Il a fallu que je plonge deux fois. La première fois, j’ai pas réussi à t’atteindre. J’ai dû remonter sur cette saleté de rafiot afin de plonger assez profond pour te récupérer.

— Ce type-là est un héros, ma chérie. Il a pas hésité une seconde pour te ramener à la surface.

— J’ai eu beaucoup de chance que vous passiez par là.

— Beaucoup de chance, ça oui. Tu ferais mieux de rester assise là. Oui, reste comme ça.

— On t’a bel et bien sauvé la mise, chérie.

— Ouah, je suis tout essoufflé. Moi aussi, j’ai besoin de m’asseoir. » Il s’installa à côté d’elle. « Ouais, t’es sacrément vernie. »

Elle le dévisagea pour la première fois, puis elle tourna la tête. Il ne ressemblait guère aux pêcheurs du port ni à ceux des villages voisins, à qui l’on pouvait acheter une langouste, un homard ou une petite sole. Les vêtements et les cheveux mouillés. Les pêcheurs ne portaient pas de lunettes de soleil et ils ne grimaçaient pas comme ça non plus. Les pêcheurs avaient le visage davantage buriné, même les jeunes.

Le bateau ne retournait pas vers l’odomètre de la pointe du Meliander, il ne mettait pas le cap sur la cabane de la Croix-Rouge située à côté du mirador sud du surveillant de plage où j’avais effectué mon service militaire. Le bateau faisait route vers les eaux plus sombres du large.

« Un sacré coup de bol. Tu me dois un grand merci.

— À moi aussi.

— Oui, à lui aussi. »

Elle déglutit, mais elle avait maintenant la bouche brûlante et toute craquelée. Elle cligna lorsqu’il ouvrit une cannette de bière infecte tout près de son visage à elle et qu’il approcha de ses lèvres le métal froid et dur. Froid ? Ils les gardaient dans un sac accroché à un petit bout qui traînait dans l’eau le long de la coque.

« Bois une gorgée.

— Selon la loi, tu es une épave, chérie. Quand les hasards de la mer t’offrent un trésor, tu le gardes. » Il éclata de rire.

« Mouais. Tu nous appartiens, mademoiselle. Ouah, on dirait que c’est vraiment profond par ici. »

Les deux hommes agressèrent sexuellement et violèrent Aracelli pendant toute la matinée, tout l’après-midi et une bonne partie du début de la soirée aussi. Dans l’après-midi, elle réclama d’être jetée par-dessus bord, mais ils n’avaient pas envie de s’arrêter en si bon chemin.

Il faisait tellement chaud et il y avait si peu d’ombre en mer que les principales blessures d’Aracelli furent de graves brûlures sur tout le corps et une insolation préoccupante, frisant la déshydratation, car elle resta nue et sans eau toute la journée sur le pont. Ils l’obligèrent à boire de la vodka pure. Les deux hommes conservèrent leur T-shirt, retirant leur jean à leur convenance et selon leurs caprices pour que leur cul blanc ne soit pas trop exposé au soleil durant toutes ces heures d’agression sexuelle.

Chaque fois qu’Aracelli essayait de crier ou de se lever du fond du bateau quand une autre embarcation approchait, ils lui flanquaient un bon coup de poing dans le ventre pour lui couper la respiration et ils menaçaient de la rejeter à l’eau si elle ne s’allongeait pas immédiatement. Quand elle vomissait, ils lui lançaient des seaux d’eau de mer sur tout le corps, afin de la nettoyer pour le violeur suivant.

Toutes les heures environ, ils faisaient une pause vodka et bières, remettaient le moteur en marche et emmenaient le vieux bateau de pêche à un kilomètre au large, après quoi ils coupaient le moteur, se laissaient de nouveau dériver, puis essayaient sur la malheureuse quelques nouveautés qu’ils venaient d’inventer, avant de remettre le moteur en marche et de repartir vers le large.

Ils avaient volé ce bateau la nuit précédente. Leur projet consistait à quitter le port discrètement à la rame, mettre le moteur en marche, puis passer la nuit et la journée du lendemain à se planquer dans les anses de la côte. Une idée idiote, car ce bateau appartenait à un pêcheur local et ils constituaient une proie beaucoup plus facile sur l’eau pour les gardes-côtes, que sur terre pour les flics, mais ces deux types n’avaient pas inventé la poudre. Le dénommé Sanz s’y connaissait un peu en bateaux. Tous deux étaient natifs de notre région. Sanz venait de Piregs – un peu plus haut sur la côte, de l’autre côté de la montagne – et l’autre type, Buges, venait d’un village dans les collines.

Juste avant qu’ils ne la touchent, Aracelli dit : « Voulez-vous me ramener à terre ?

— Voici notre marché : je t’ai sauvée, je t’ai redonné la vie et maintenant je veux quelque chose en échange. Ça me paraît un marché honnête, pas vrai ? Tu me dois la vie. Ou préfères-tu repiquer une tête et rentrer au bercail à la nage à partir d’ici ? »

Elle ne dit rien.

Il se mit à crier : « Est-ce que tu veux repiquer une tête, ou es-tu d’accord pour rester sur le bateau avec nous deux ?

— Rester sur le bateau.

— Très bien. C’est ton choix. Alors, qu’es-tu prête à faire pour moi ? »

Aracelli était une psychologue sociale qui avait fait d’innombrables entretiens avec des femmes ayant perdu leur mari lors d’un accident du travail. Peut-être que toutes ces années d’aide sociopsychologique l’aidèrent, le fait de parler avec des gens qui avaient été traumatisés. Peut-être que son expérience en ce domaine l’aida à se protéger contre le pire ou à négocier quelque chose dans l’épais brouillard diabolique où se complaisaient ces deux hommes.

Elle déclara n’avoir jamais cru au diable jusqu’à ce jour, mais elle était certaine de sentir qu’il encourageait ces deux hommes.

Vers sept heures du soir ils la laissèrent enfin tranquille, ils mirent le cap sur le rivage et firent passer le bateau devant l’odomètre et les rochers du Meliander, tout près du sentier obscur. Les deux hommes se disputèrent, un remords bien tardif commençant peut-être à les tarauder au spectacle de la côte et de ses lois. Sanz se mit à paniquer : Aracelli était tellement groggy qu’elle allait couler purement et simplement ; alors ce serait un meurtre. Mais Buges refusait de l’amener vers le rivage jusqu’à ce qu’elle ait pied. Il se méfiait des surveillants de plage postés en haut de leur tour de guet. Ce soir-là sur notre plage, il y avait encore beaucoup de nageurs qui savouraient leurs vacances.

Buges prit un couteau pour trancher l’amarre de deux pare-battage en polystyrène blanc, puis il les donna à Aracelli, qui les serra dans ses bras contre ses seins nus couverts de traces de morsure.

« Tu vas flotter avec ça. T’aurais déjà dû les avoir ce matin.

— Est-ce que je peux récupérer mon maillot de bain ? »

Sanz ramassa le bas du bikini dans l’eau de fond de cale entre les planches du pont et gifla Aracelli avec ce tissu détrempé.

Sanz brandit l’alliance en or de mon épouse, qu’il lui avait précédemment ôtée avec les dents et que, détail touchant mais indépendant de ma volonté, elle portait toujours.

« T’es maintenant mariée à nous deux, ma jolie. Si tu veux ça, va le chercher. » Il lança l’alliance par-dessus bord, où elle miroita un moment dans la lumière ; puis, avec un petit bruit très doux, telle une des pièces de monnaie d’Ahmed, l’anneau d’or virevolta en descendant vers huit ou dix mètres de fond, à environ quarante mètres au nord des rochers du Meliander.

Ils l’obligèrent à rejoindre le côté du bateau qui faisait face à la mer et à descendre doucement dans l’eau. Dès qu’ils la virent flotter, les deux hommes en conçurent une sorte de nouveau courage délirant et ils se moquèrent d’elle en insistant sur le fait qu’elle venait de passer une sacrément bonne journée en leur compagnie.

Leur bateau fit le tour de l’odomètre puis disparut, pendant qu’Aracelli nageait lentement avec les jambes pour rejoindre le fond sableux où elle aurait pied, très vite entourée par de jolis bambins qui hurlaient de joie sur leur matelas pneumatique et jouaient dans l’eau ; elle me rapporta que, seulement alors, quand elle vit à quoi ressemblait le monde normal, elle faillit s’effondrer.

Quand l’eau lui arriva à la taille, Aracelli s’agenouilla dans cet élément qui la dissimulait aux yeux de tous, aussi chaud qu’un bain après la chaleur de la journée. Elle s’agenouilla comme on fait une génuflexion en entrant dans une église ; elle s’agenouilla comme Thinh et Quynh l’avaient fait dans le réservoir d’eau, s’y mouillant avec précaution, leurs deux calmars sanglants couleur rouille ondulant dans l’eau du bassin avant de se disperser à travers la tuyauterie et les robinets de l’Impérial. Aracelli s’agenouilla pour remettre le bas de son bikini.

Elle sortit de l’eau en cette soirée lumineuse, les bras croisés sur la poitrine et les pare-battage. Elle ne fondit même pas en larmes quand elle retrouva intactes sur la plage sa serviette et ses luxueuses lunettes de soleil, à l’endroit précis où elle les avait laissées ce matin-là. Elle s’enveloppa le haut du corps dans la serviette, mit ses lunettes de soleil et, tenant toujours les pare-battage qui, elle le savait, porteraient des empreintes digitales, elle remonta sur la promenade, dépassa le kiosque à journaux situé devant l’hôtel Impérial pour rejoindre le bâtiment décoré d’anges de pierre où le Dr Roli avait installé son nouveau et modeste dispensaire, avec sa salle d’attente estivale bourrée d’empoisonnements du sang causés par des produits décongelés puis recongelés, de gamins tombés sur les rochers et de jeunes Anglais couverts de coups de soleil spectaculaires.

Aracelli chuchota d’une voix calme et très digne à l’infirmière qu’elle devait voir le médecin au plus vite car il s’agissait d’une affaire de police, puis l’infirmière la dévisagea et la regarda des pieds à la tête.

Aracelli eut l’autorisation d’aller voir aussitôt le bon vieux docteur Roli. Mon épouse s’assit face à lui comme pour une consultation normale : sa nudité et ses affreux coups de soleil étonnèrent le praticien, qui lui demanda néanmoins ce qu’il pouvait faire pour elle. Alors Aracelli s’excusa des problèmes qu’elle lui causait, mais elle lui demanda d’appeler la garde civile et lui fit un résumé succinct de ce qui venait de lui arriver.

La première nuit à l’hôpital général, Aracelli la passa sous perfusions, des aiguilles plantées dans ses bras brûlés, afin de la réhydrater. Sur tout son corps la peau brûlée commença de se desquamer en cloques blanches et laiteuses, et au cours des premières vingt-quatre heures l’insolation s’aggrava et lui causa des hallucinations. Du fond de son délire, elle m’adressa des paroles insensées tandis que j’étais à son chevet. Y compris qu’elle me détestait, comme mon père l’avait lui aussi répété avec fureur sur son lit de mort.

Les cloques qui apparaissaient sur diverses parties du corps d’Aracelli la faisaient beaucoup souffrir, surtout la nuit. Il n’existait apparemment aucune humiliation qui ne lui fût épargnée. Elle fut réduite à mon propre état infantile quand moi aussi j’avais eu tout le corps enduit de vaseline.

On se demanda s’il ne fallait pas transférer Aracelli en dermatologie. Mais les médecins décidèrent alors que ses autres symptômes étaient tout aussi préoccupants.

Aracelli prenait une kyrielle de médicaments : un mélange d’analgésiques pour sa peau brûlée par le soleil et des tranquillisants pour son esprit perturbé. Ç’a vraiment été affreux quand, enfin affranchie des perfusions, elle a pu se lever et marcher à pas traînants vers les toilettes, les épaules nues sous ces horribles camisoles hospitalières, les couches de peau de plus en plus profondes qui pelaient – le brun sale de son vrai bronzage entourant ces lacs feuilletés de rose brûlé, à croire qu’on l’avait éclaboussée avec cette carte de visite nord-américaine : le napalm. Les épaules, les oreilles et le front étaient les zones les plus visiblement touchées par la brûlure du soleil. Le haut de ses oreilles avait pelé jusqu’au sang. Elle les touchait constamment avec ses ongles brisés à force de griffer le pont en bois du bateau.

Dans sa tenue immaculée de chirurgien, Tenis est venu nous rendre visite, blaguant et rigolant tout le temps avec elle sur ses opérations, manifestant une grande décontraction et un sens naturel de la hiérarchie dans son mépris des médecins de la salle – bien qu’Aracelli ne fût pas sa patiente. Tenis s’est excusé auprès de moi, d’un geste sec il a refermé le rideau autour de mon épouse, puis il a procédé à un examen rapide des brûlures. Il a réclamé, puis examiné une radio de son poumon gauche assez mal en point, qui nous causait pas mal de soucis.

Tenis et moi sommes ensuite sortis de la salle. Il m’a dit que les médecins le soignaient au mieux et que je ne pouvais rien faire d’autre que laisser le temps passer. Il a ajouté qu’il irait personnellement chercher les résultats des tests sanguins, dont il m’a expliqué l’importance. C’est alors qu’il a mentionné la Maladie, en rapport avec Aracelli. Et puis Tenis a été le premier à évoquer avec courage, face à face, la possibilité d’une grossesse à cause du moment du mois où l’agression avait eu lieu.

Je me souviens qu’il a maudit les coupables, avant de m’assener une tape amicale sur l’épaule. Puis, devant la porte de la salle et hors de vue d’Aracelli, nous nous sommes étreints.

Le lendemain, sans la moindre explication, ma femme a été installée dans une chambre privée, à un seul lit. J’ai ensuite appris qu’elle avait été occupée par un patient de Tenis, dont l’état de santé avait subi des complications imprévues et qui venait de décéder. Les tests de grossesse et les analyses initiales ainsi qu’ultérieures relatives à la Maladie se sont bien sûr révélés négatifs.

Ce que je dois évoquer brièvement, ce sont les sentiments qui sont nés en moi envers Sanz et Buges, ces deux types qui ont sauvé la vie d’Aracelli avant de lui prendre tout le reste.

En homme qui s’est toujours senti peu assuré de la direction qu’il devait donner à son existence – qui a tenté de se conformer à tous les clichés sans jamais réussir à coller à aucun –, j’ai soudain reçu en partage une mission aussi claire qu’aveuglante.

J’allais consacrer le restant de mes jours à essayer de tuer Buges et Sanz de mes propres mains et, si je réussissais, je me livrerais ensuite à la police. Cette perspective a instantanément fait naître en moi une paix incroyable. Tout m’a semblé si simple durant ces brèves journées consacrées à une haine pleine et entière.

Mais ces imbéciles ne devaient jamais m’accorder pareille satisfaction. Ils furent arrêtés moins d’une semaine après leur forfait, dont les preuves grouillaient autour d’eux, à commencer par le bateau qu’ils avaient essayé – en vain – de brûler.

Ainsi, leur bref procès fut rendu moins pénible pour Aracelli. Ils prirent treize ans chacun.

Comme l’amour, la haine se délite et disparaît.

Quand Aracelli est sortie de l’hôpital, c’est avec joie qu’elle a accueilli ma proposition de revenir habiter avec moi aux Phases Zone 1. J’ai eu beaucoup de mal à accepter le fait qu’elle n’y était pas prête et qu’elle avait manifestement changé.

Après son retour à la maison, nous avons fait de brèves promenades ensemble et elle s’est mise à ramasser ces petits anneaux en aluminium arrachés aux cannettes de bière ou de soda et qu’on voit traîner dans les caniveaux de toutes les villes. Elle me fendait le cœur en se baissant tout à coup pour ramasser l’un de ces anneaux dans la rue ou sur la plage aux Phases quand nous faisions notre petite marche du soir – et peu importait l’état de saleté de l’objet, qu’ensuite elle s’enfilait de force au doigt. Il y avait de toute évidence un problème d’hygiène. Par ailleurs, elle ne pouvait pas prendre des douches normales à cause de ses brûlures et je devais l’aider à se laver avec grand soin dans la salle de bains.

Très vite, elle a craint de perdre ces répugnants anneaux de cannette durant ses nuits agitées, si bien qu’elle a entrepris de les relier sur tous ses doigts avec des fils de couture colorés.

Il lui a ensuite fallu avoir un parapluie où qu’elle aille, afin de se protéger du soleil. Je puis comprendre son aversion envers le moindre rayon de soleil. Tous les gens qui ont pâti d’un méchant coup de soleil réagissent de la même manière, mais elle ouvrait aussi son parapluie – un accessoire parfaitement ordinaire, destiné à se protéger de la pluie – la nuit afin de se prémunir de la lumière de la lune. Elle l’ouvrait également dans une salle de café pour se rendre aux toilettes. À cause des cicatrices de son visage couvert de crème blanche, des anneaux de cannette et des fils de couture multicolores autour de ses doigts, à cause aussi de ses excentricités avec le parapluie, je trouvais très inconfortable – non, je vais être sincère : je trouvais gênant de quitter l’appartement avec Aracelli.

Je savais que le fait de prendre le citron express ou un taxi pour aller à la banque, au supermarché ou à la poste constituait une étape importante de la thérapie du retour à la normale, mais j’entendais les gens de notre ville chuchoter derrière mon dos en évoquant les malheurs d’Aracelli. Oui, aussi égoïste que cela puisse paraître, je me suis mis à vivre moi aussi en reclus, à acquiescer sans protester une seconde lorsqu’elle refusait de quitter notre appartement des Phases Zone 1.

J’avais honte d’être vu en compagnie de ma femme, car je commençais à me sentir coupable d’avoir laissé une horreur pareille lui arriver. La brève promenade destinée à nourrir les chats de gouttière dans le bateau devint la limite de notre univers.

Aracelli a cessé de s’alimenter convenablement, convaincue que presque toute sa nourriture était empoisonnée. Même assise à la terrasse d’un café sous son parapluie devant une tasse de café, elle regardait constamment autour d’elle et disait que son café était contaminé.

J’étais très mauvais cuisinier à l’époque – malgré toutes ces années passées à enquiquiner le chef et à l’observer dans les cuisines du vieil hôtel. Certains soirs, les plats que je m’ingéniais à préparer pour Aracelli étaient si infects que je devais les faire glisser pathétiquement de la poêle vers la poubelle. Les livraisons de plats à domicile étaient une innovation récente dans notre région et j’ai tout essayé pour la faire manger, mais de son point de vue presque tous les aliments étaient bien sûr empoisonnés. Elle ingérait parfois une crème glacée ou bien elle plongeait des dattes d’Afrique du Nord – si elle les voyait arriver dans un paquet bien étanche – dans la sauce de barbecue qui accompagnait la pizza, hermétiquement scellée dans un petit récipient en plastique. Le restant de la nourriture que je faisais livrer à l’appartement ? Eh bien, les chats du bateau faisaient bombance.

J’imagine rétrospectivement que nous formions un couple tragique, calfeutré les jours de grand soleil, moi essayant de lui faire manger des tranches de poire ou de grenade.

À cause de sa perte de poids, les parents d’Aracelli – qui se sont toujours méfiés de moi, le divorcé suspect –, soutenus par l’assistante sociale, se sont mis à insister pour qu’Aracelli retourne à l’hôpital. Mais pas à l’hôpital général.

Aracelli restait silencieuse près de moi sur la banquette arrière du taxi qui gravissait la Colline du Paradis au-delà du cimetière ; elle jouait avec les fils et les anneaux métalliques qui lui couvraient les doigts. Sa valise posée en travers de mes cuisses contenait un pyjama de garçon – aux antipodes de ses nuisettes moulantes – et une robe de chambre jaune : toute la garde-robe temporaire requise par un individu sur le point de subir l’horrible dépersonnalisation que les hôpitaux exigent de nous. Aux Phases Zone 1, j’avais supplié Aracelli de se montrer forte et de ne pas se livrer à eux, mais je n’ai pas réussi à l’en empêcher.

Notre hôpital psychiatrique municipal est situé dans une agréable plantation de cyprès, cinq cents mètres après les mausolées et les tombes de la Colline du Paradis où reposent tante Lucia, oncle Luis, ma mère, etc. L’ancien asile de fous a été démoli juste après l’adoption de la démocratie – pour essayer de nous faire oublier tous les mauvais traitements infligés aux malades mentaux par l’État durant les longues années du régime précédent.

Notre hôpital psychiatrique municipal fit l’objet d’un appel d’offres au début des années quatre-vingt. À l’étage supérieur, on trouve une jolie cafétéria destinée au personnel, aux patients extérieurs à l’air louche, ainsi qu’à quelques résidents privilégiés ou accompagnés. Juste en dessous, des salles sécurisées ont une belle vue vers l’est et sont équipées de stores électriques pour que d’éventuels mouvements planétaires sortant de l’ordinaire ne viennent jamais troubler les patients portés à des comportements apocalyptiques.

Les salles sécurisées des hommes et des femmes se trouvaient dans les étages supérieurs, les consultations, les patients extérieurs et ceux en cure de désintoxication d’alcool ou de drogue occupaient les étages intermédiaires et inférieurs. Au moins, on avait conservé l’essentiel des anciens jardins et des anciennes fontaines si agréables, seulement rognés par le nouveau et immense parking.

C’était dans la salle sécurisée des femmes qu’Aracelli devait être confinée. Par définition, les pensionnaires des salles sécurisées constituaient un danger pour eux-mêmes, mais pas pour autrui. J’étais sur la défensive. Il me semblait que la folie des autres patientes était contagieuse et que le contact permanent avec elles aggraverait l’état de mon épouse. Au cours de la première semaine, alors que j’observais timidement les épaves humaines de cette salle, j’ai été convaincu qu’Aracelli était la plus saine de toutes. Elle n’avait pas besoin d’être là.

Les tout premiers jours, je me rappelle qu’assis à son chevet je lui ai dit ceci : « Ari. Sortons d’ici, allons déjeuner aux Rivières Calmes. » (Ou lui ai-je parlé du Dauphin ?)

Elle a chuchoté : « Tu as toujours eu cette réponse, Lolo. Allons déjeuner quelque part. C’est un miracle que tu ne sois pas obèse. Le bonheur. Pourquoi as-tu toujours des pensées aussi mesquines ? » ricana-t-elle.

Au début, l’infirmière en chef s’est montrée très stricte sur les heures de visite, même si en réalité il n’y avait pas d’autre visiteur que moi ; quand je suis devenu un habitué et très vite une sorte d’élément du mobilier, on m’a dispensé de respecter les horaires des visites. Souvent, quand Aracelli ou même Belle Crieuse – la jeune femme qui occupait le lit situé en face de mon épouse – passaient une mauvaise nuit, je restais assis auprès d’elles, jusqu’aux petites heures du matin, dans la lueur discrète des lampes qui restaient allumées près de leur lit, conçues pour n’éclairer qu’une zone très réduite. Une ou deux fois, j’ai été réveillé par les vieilles infirmières de nuit, après m’être complètement endormi.

Je suis devenu un tel pilier de la salle sécurisée des femmes que je me sentais parfois nerveux.

« Encore là, monsieur Follana ? Je pense que vous devriez vous mettre en pyjama et vous installer à plein temps avec nous », lança un jour allègrement l’infirmière en chef à travers toute la salle.

Coma Dépressif – qui ne parlait jamais –, Puta d’Asunción, Vieille Marie et Belle Crieuse ont éclaté d’un rire ravi en entendant cette pique. Même Aracelli a lentement remué les épaules en un gloussement amorti par les tranquillisants.

Je m’étais mis à dormir sur le matelas dans l’ancien appartement de ma mère, au-dessus de la place de l’Hôtel-de-Ville. Certains jours, je montais le même chemin qu’autrefois Sagrana et moi quand, durant l’entraînement de football, notre professeur d’éducation physique nous y obligeait. Écoliers, nous gravissions ces ruelles au pas de course et ensuite nous avions encore assez d’énergie pour grimper ensemble jusqu’au cimetière et trouver de sombres tanières parmi les mausolées. Nous ne nous rappelons jamais avoir été essoufflés dans notre enfance. Mais au-delà du cimetière, je haletais bientôt et j’arrivais en nage à notre hôpital psychiatrique municipal. J’ai bientôt choisi d’effectuer ce trajet uniquement en descendant pour rentrer chez moi le soir. Tous les jours, je prenais donc un taxi sur la place de l’Hôtel-de-Ville pour rejoindre le parking du cimetière et ensuite marcher jusqu’à l’accueil du rez-de-chaussée de l’hôpital. Le gardien, qui conservait la clef de sécurité, prenait alors l’ascenseur avec moi.

Après avoir passé la nuit dans la salle quand Aracelli se sentait mal, je redescendais souvent ces allées de la Colline du Paradis situées en contrebas du cimetière alors que les premiers oiseaux s’égosillaient dans les cyprès, puis je rejoignais le carillon de la place de l’Hôtel-de-Ville, où je m’écroulais sur le matelas pour dormir jusqu’à ce que je me réveille et remonte la colline vers l’hôpital.

J’ai remarqué avec une colère scandalisée qu’aucune des pensionnaires de la salle sécurisée ne recevait jamais la moindre visite. Et c’est moi qui suis devenu très populaire en apportant dans mon taxi des bouteilles d’un litre de limonade achetées au supermarché, pour les distribuer à tout le monde. La plupart des patients internés avaient été très commodément oubliés par leurs parents, trop honteux de l’infamie liée à la folie pour venir les voir souvent. Même Belle Crieuse ne devait pas avoir plus de vingt-cinq ans, mais je ne l’ai jamais vue recevoir la moindre visite et l’on chuchotait qu’elle s’était droguée, que son fiancé s’était enfui, qu’elle était l’héritière d’une grande fortune, moyennant quoi ses parents étaient heureux de la laisser croupir en paix quelque part.

Belle Crieuse restait assise immobile dans son lit toute la journée, elle lisait les derniers numéros des revues à scandale que les infirmières lui passaient et qui pour elle étaient de l’or. J’ai fini par lui fournir moi-même sa ration hebdomadaire. Elle s’adressait normalement aux infirmières. Pendant la première semaine, Aracelli m’a senti réagir physiquement lorsque Belle Crieuse – que je craignais de regarder – a lancé son drap sur le côté, tiré son long corps hors du lit et rejoint la salle de bains sur la pointe des pieds, exhibant ainsi sa peau marquée par la drogue et ses jambes parfaites mais spectaculairement poilues. Même en ces premiers jours de célibat, elle n’exerçait sur moi qu’une faible attirance. J’ai essayé d’imaginer la vie antérieure de Belle Crieuse, sa beauté gâtée. L’aura d’une transformation et d’une renaissance possible planait sur elle.

Aracelli a murmuré : « Ne te fais surtout pas la moindre illusion sur la petite chérie installée en face de moi : toutes les nuits elle se réveille couverte de ses propres excréments en hurlant que des soldats morts sont en train de la baiser. »

Il existait des règles élémentaires concernant la clef de sécurité de l’ascenseur et la nécessité de respecter la toilette, les médicaments, la thérapie, etc. J’avais le droit de fumer au bout du couloir dans la salle d’attente vitrée réservée aux visiteurs – où il n’y avait jamais personne. Je m’y rendais lorsqu’on alimentait les bêtes des pâtures inférieures et Aracelli. J’entendais les plateaux-repas s’écraser par terre et des cris de colère.

À cette époque, pour essayer d’arrêter de fumer des cigarettes, j’achetais de minces et très chers cigarillos en paquets de dix, qui m’étaient précieux, car la cafétéria du dernier étage ne vendait pas de tabac de qualité.

Durant un repas, je lisais une revue qui datait de dix-huit mois dans la salle d’attente des visiteurs. La fumée de mon merveilleux cigarillo emplissait la boîte en verre où je me trouvais. Très lentement, j’ai pris conscience du visage de timbrée d’une vieille patiente qui se cachait et se montrait tour à tour, en m’observant. J’ai essayé de l’ignorer, mais son vieux visage buriné n’arrêtait pas d’apparaître et de disparaître – les yeux bleu clair me regardaient, la bouche édentée souriait. Soudain, elle a ouvert la porte, elle s’est glissée à l’intérieur avant de la refermer derrière elle. Elle fixait mon cigare.

« Bonjour, dis-je.

— J’étais la plus belle puta d’Asunción.

— Je n’en doute pas une seconde, madame.

— Ils disent que j’étais une religieuse là-bas. Ne les croyez pas.

— O.K.

— Autrefois je fumais le cigare.

— Ah bon ? À Asunción ?

— Donne-m’en un.

— Je crois que ça ne plairait pas à l’infirmière en chef.

— Je le fumerai ici alors, avec toi.

— Ça me causerait des ennuis.

— J’ai vu ta femme. Elle a vraiment une peau moche.

— Un accident.

— Le soleil peut te rendre comme ça. C’est le soleil qui a rendu ta femme comme ça ?

— Oui. C’était le soleil.

— Donne-moi à fumer.

— O.K. Mais si une infirmière arrive, vous me le rendez. Ce sera un secret entre nous deux. Chuuut.

— Chuuut. »

C’était distrayant de voir son sourire démoli et je l’ai regardée fumer. Une fois que je lui ai donné du feu, Puta d’Asunción a laissé le long cigarillo coincé entre ses lèvres, sans y toucher, et elle s’est mise à pomper dessus à petites bouffées rapides qui ont généré beaucoup de fumée, tandis que ses yeux bleus indéfinissables souriaient. Elle a frappé dans ses mains pour applaudir.

« Enlevez-le de votre bouche. Comme moi. » Je lui ai montré.

Elle a fait la sourde oreille et elle soufflait la fumée aussi vite qu’elle l’inhalait. Elle était devenue une machine à fumer.

Tout à coup la porte s’est ouverte, j’ai vu les volutes crémeux de fumée dériver vers l’extérieur, jusqu’à ce qu’elle referme la porte derrière elle. Vieille Marie. « File-m’en un. » J’ai aussi donné un cigare à Vieille Marie, qui a parfaitement imité la technique de Puta d’Asunción. Alors la porte s’est encore ouverte et Belle Crieuse est entrée, l’une de ses revues people à la main.

« Mais que faites-vous ici ? » demanda-t-elle en riant. Puis : « Hé, donne-m’en un à moi aussi. »

Je lui en ai aussitôt donné un. Elle s’est mise à fumer de concert avec ses deux acolytes, puis Coma Dépressif – la belle femme d’âge mûr qui ne parlait jamais et qui, soit décrivait des cercles hyperactifs dans la salle sans déranger personne, soit dormait pendant des jours et des jours – est entrée en silence.

On aurait dit une boîte à fumée dans cette pièce vitrée. Tous nous agitions les mains, si bien que ces dames ont décidé d’ouvrir la porte et que la fumée s’est échappée en denses nuages. Chacune tirant sur son cigarillo immobile vissé entre les lèvres, elles étaient toutes assises en rang d’oignons.

« Oh non. Non », lâchai-je alors.

Telle une procession de vieux moteurs démodés, elles se sont mises à longer le couloir à la queue leu leu, les cendres tombant comme autant de crottes d’oiseau sur le devant de leur robe de chambre, de leur vieux cardigan ou de leur chemise de nuit. Elles sont entrées dans la salle ouverte. Les autres patientes ont aussitôt poussé un hurlement ravi de bienvenue.

Oh là là, pensai-je.

« Monsieur Follana », appela l’infirmière en chef d’une voix calme.

Je les ai bientôt prises en affection, ainsi que les souffrances du monde qu’elles avaient accumulées sur leurs épaules, tandis qu’en contrebas notre ville y restait indifférente. Puta d’Asunción avait bel et bien été une religieuse qui était devenue folle au couvent. Chacune semblait avoir vu le monde avec une grande clarté, mais aussi exacerbé cette lucidité jusqu’à la démence. Si nous avions tous une intuition foudroyante de la souffrance totale du monde, peut-être serions-nous comme elles ?

Vieille Marie m’a un jour pris à part – en privé comme toujours. Je craignais qu’elle ne m’exhibât soudain quelque partie intime de son anatomie, comme Puta d’Asunción qui sortait volontiers un sein flétri si vous l’autorisiez à vous guider jusqu’à un endroit louche et isolé. Vieille Marie m’a attiré jusqu’au petit lavabo des infirmières.

« Tu vois cette bonde ? me dit-elle.

— Oui.

— Tous les soirs Lady Di me parle à travers ce trou.

— Et que dit-elle ?

— Elle me demande ce qu’elle doit porter.

— Mais qu’est-ce qu’elle fait là-dedans ?

— À ton avis ? Elle est coincée dans le tuyau. Va chercher un plombier. »

Elle s’est éloignée en trottinant.

Je passais des nuits agitées sur mon matelas dans l’appartement vide au-dessus de la place de l’Hôtel-de-Ville et j’ai commencé à faire des cauchemars où j’étais interné dans la salle d’Aracelli, sans jamais la moindre possibilité d’en sortir.

Il est impossible pour une personne saine de vivre constamment avec des individus à l’esprit ou au corps malade, et ce quelque culpabilité qu’on puisse en concevoir. Alors même que j’essayais de me forcer à partager les souffrances mentales récurrentes d’Aracelli, je me surprenais souvent à dériver loin de son désespoir, à sourire ou à réfléchir à une petite chose inoffensive, gaie, heureuse – un oiseau bien gras qui sautillait, un couple d’adolescents qui main dans la main filait furtivement parmi les murs de cercueils et les mausolées du cimetière, une mauvaise blague dans l’affreux journal local qu’on pouvait acheter à la cafétéria. Même dans ma volonté de partager le malheur, j’étais infidèle et lâche.

Au cours des mois suivants, j’ai admis que j’aimais bien faire des pauses loin de la salle – et, pour être tout à fait honnête, loin d’Aracelli. Toutes les trois ou quatre heures, je descendais dans l’ascenseur sécurisé pour faire une lente promenade parmi les bosquets de cyprès et fumer un cigarillo dans le parc. Surtout les jours de plus en plus rares où les parents et la sœur lugubre d’Aracelli lui rendaient visite – ils m’interrogeaient continuellement et exhibaient leur chagrin avec ostentation devant les autres merveilleuses pensionnaires.

Je marchais donc souvent sous les tonnelles et autour des cloches de verdure. Tous les hôpitaux psychiatriques semblent dotés d’un magnifique jardin, et j’ai remarqué qu’il existe un mythe internationalement partagé par toutes les écoles de psychiatrie à but lucratif : les malades mentaux adoreraient converser parmi les frondaisons de la nature, à croire que la chlorophylle constituerait un remède scientifiquement reconnu à la folie. Ce n’est que peu à peu que j’ai compris cette évidence : les agréables jardins des asiles de fous existent seulement – comme ceux des maisons de retraite et des hospices pour personnes âgées – afin de plaire aux visiteurs en bonne santé qui ne sont pas des résidents à plein temps.

Cette année-là, pendant les fêtes du mois de juin, je suis arrivé tout excité dans une salle survoltée. J’apportais une caisse entière de limonade du supermarché et des revues de la presse people.

Je suis aussitôt tombé sur l’infirmière en chef : « Monsieur Follana – exactement l’homme idéal pour s’occuper de notre fine équipe. Ce soir, nous comptons effectuer une petite sortie jusqu’au parking le plus éloigné. Votre épouse et vous-même accepteriez-vous de surveiller nos phénomènes ? Nous avons commandé des minibus et des voitures.

— Vraiment ? Nous les emmenons dehors ?

— Oh, ça leur fait du bien, de temps à autre. »

Aracelli et moi avons pris les choses en main. Malgré la nuit, j’ai vu Aracelli s’emparer de son parapluie bien-aimé. En compagnie des autres cinglées qui étaient nos chouchous, nous avons quitté notre salle en direction de l’ascenseur sécurisé, puis, debout dans un silence plein de gravité, nous sommes tous descendus sous la houlette du gardien.

Dehors, au bout du couloir de l’entrée, l’infirmière en chef répartissait les pensionnaires de ses diverses salles dans de petits minibus. La section fanatique des camés du centre de désintox faisait le pied de grue en observant d’un air inquiet le groupe des vrais timbrés. Soudain, tous leurs regards se sont concentrés sur Belle Crieuse. La moutarde m’est aussitôt montée au nez et j’ai ressenti le brusque besoin de la protéger contre ces bons à rien, même si mon épouse prenait sans doute davantage de médicaments qu’eux.

Quand Aracelli, moi-même, Puta d’Asunción, Vieille Marie, Coma Dépressif et Belle Crieuse sommes enfin arrivés près de la porte d’entrée, il ne restait plus aucun minibus. Le tracteur de l’institution et sa remorque sont alors arrivés pour s’arrêter en grinçant – conduits par le jardinier que j’ai reconnu à cause de mes balades dans le jardin où il rassemblait souvent l’herbe coupée. Assis sur son tracteur, il fumait une cigarette.

« Mettez-les derrière, dit-il en agitant le pouce.

— Il n’y a pas de risques ? demandai-je.

— Il ne faut pas se mettre debout. » Il a froncé les sourcils. « Je croyais que vous étiez seulement un visiteur ?

— C’est ce que je suis ! »

Il a sauté de son tracteur et l’extrémité incandescente de sa cigarette a lui davantage. Il a regardé Aracelli, Belle Crieuse et moi aider les vieilles dames à monter. Ces vieilles cinglées n’ont pas émis la moindre plainte. Le plus difficile pour les faire grimper dans la remorque, c’était qu’elles refusaient de lâcher leur bouteille de limonade à moitié pleine. J’ai poussé sur le gros cul de Coma Dépressif, puis je suis monté à mon tour dans la remorque.

J’ai remarqué que, très obéissantes, elles étaient toutes assises contre les montants latéraux de la remorque et j’ai alors compris qu’elles avaient l’habitude de ce mode de transport. Le jardinier a remonté le hayon aux charnières grinçantes, puis il a bruyamment remis en place la barre métallique transversale.

Je me sentais moi-même étrangement excité quand le jardinier a fait démarrer le tracteur et a allumé les phares du véhicule et les feux arrière de la remorque, après quoi nous avons démarré dans un boucan infernal vers la sortie. Nous réagissions tous aux mouvements cahotants de la remorque. Toutes les habituées – ni moi ni Aracelli – lançaient un grand « Ho ! » quand la remorque franchissait les ralentisseurs de l’allée. Aracelli et moi nous sommes joints à leur chœur et nous avons crié « Ho ! » lorque nous avons franchi le dernier ralentisseur ; ma femme et moi, main dans la main, avons alors ri ensemble.

Nous avons marqué une pause à l’entrée principale de notre hôpital psychiatrique municipal, le conducteur a levé le bras droit à l’horizontale, il a encore un peu avancé tout en freinant, si bien que les lumières rouges de la remorque ont éclairé l’allée vide derrière nous, tandis que nous nous balancions d’avant en arrière ; la limonade, colorée en rose par ces lumières, oscillait dans les bouteilles transparentes. Enfin, une berline a freiné à contrecœur pour nous laisser passer. Nous avons rejoint la route en brinquebalant, tous éclairés par la lueur crue des phares.

C’était une belle soirée de la fin juin ; malgré la légère pollution générée par notre ville, on voyait de nombreuses étoiles, comme des couches de fumée d’or parmi les hauteurs ambrées.

J’ai observé le spectacle bizarre de toutes ces vieilles pensionnaires nonchalamment appuyées aux planches latérales de la remorque. Elles serraient contre leur poitrine la bouteille de limonade tenue à deux mains, comme des enfants, ou bien elles portaient le goulot à leur bouche, serrant toujours la bouteille à deux mains, pour boire. Je me suis pelotonné contre Aracelli, qui a gaiement posé la tête sur mon épaule sous cette nuit d’été. Mais elle tenait toujours son parapluie déployé au-dessus de nos deux têtes afin de se protéger des rayons lunaires. Ç’aurait pu être une soirée, un an plus tôt, où, joyeusement ivres, nous serions montés dans le petit train jouet, tiré par un tracteur équipé d’une cloche et déguisé en locomotive, destiné aux enfants des touristes, et qui emprunte un kilomètre de route entre l’esplanade et la gare du citron express.

« Tu pourrais sans danger refermer ton parapluie.

— Tu crois ?

— Je t’en prie, chérie, essaie pour voir ? »

Elle a peu à peu incliné le parapluie vers les planches en bois.

« Maintenant je suis heureuse.

— Vraiment ?

— Ce sont nos nouvelles amies.

— Mais Ari, il faut que tu partes d’ici pour retourner dans le monde. Je dois m’occuper de mon affaire et nous devons continuer à être heureux ensemble. Il faut que nous allions de l’avant.

— Pauvre Lolo. » Elle a secoué la tête.

« Pauvre Ari », rétorquai-je sèchement.

Elle a acquiescé.

« Lolo, rien de ce qui est arrivé n’a d’importance.

— Que veux-tu dire ?

— Seules les bonnes choses comptent.

— C’est vrai.

— Pauvre Lolo, tu as toujours eu besoin d’une femme en guise de miroir, mais regarde un peu la dernière que tu as trouvée.

— Que veux-tu dire par là ?

— Tu as besoin d’une femme pour te servir de miroir.

— Peut-être, mais tout ce que je désire c’est que tu reviennes à la maison.

— Ce ne sera pas pareil.

— Ari. Le plus terrible, c’est que ce sera pareil, parce que je n’étais pas présent ce jour-là. Il n’y a qu’une seule manière pour toi de retrouver ce que nous avons connu, c’est d’être avec moi. Ces types ne m’ont pas fait de mal. Tu retrouveras ton ancienne vie grâce à moi. »

Elle s’est contentée d’un sourire de ses yeux couleur noisette.

Le jardinier nous a entraînés à droite, nous évitant la montée vers le château illuminé pour nous diriger vers le parking sud du cimetière, où j’ai aperçu la cime obscure des cyprès au-dessus du mur qui marquait la limite des mausolées.

Au milieu du parking, gardé par une voiture de pompiers, se dressait l’habituelle et très hideuse effigie : le personnage central, une sculpture en bois et en polystyrène, haute de dix ou quinze mètres.

Ce soir-là, c’était une caricature violemment colorée d’un politicien national appartenant à un parti qui affichait toujours sans vergogne ses liens avec le régime fasciste afin de ratisser les derniers votes de vieillards agonisants. Tout près de l’entrejambe du costume de cette effigie, nous tournant presque le dos, planait l’énorme lippe audacieuse d’une blonde à la poitrine plantureuse que – grâce à mon étude de la presse people aux côtés de Belle Crieuse – j’ai aussitôt reconnue. Cette blonde qui se pavanait sur une chaîne de télé poubelle était donc associée au politicien marié.

Les faciès de ces personnages arboraient l’habituelle vulgarité émotionnelle des caricatures – les yeux écarquillés, les joues rebondies –, fruit des techniques éprouvées de Fragonard et de Walt Disney.

Quelques effigies plus petites encerclaient les deux principales, comme des satellites : de riches avocats et des politiciens locaux.

Le jardinier nous a crié de faire attention à nos mains, à nos bras et à nos « bites », puis il a prudemment reculé contre le mur du cimetière pour que les pensionnaires et moi-même soyons coincés dans la remorque, à moins que nous n’escaladions péniblement les planches latérales assez haut perchées au-dessus du sol avant de nous laisser tomber à terre – seule la souple Crieuse aurait pu accomplir un tel exploit, mais ce n’était pas une championne de course à pied. Nous devions donc rester là.

Le jardinier est descendu fumer une cigarette et se promener, bavarder et rire avec les autres conducteurs de minibus de l’hôpital. J’ai remarqué qu’il avait une technique très au point : lorsqu’un interné passager d’un des minibus s’approchait de lui, le jardinier prenait un air sévère, sortait un talkie-walkie de la poche de poitrine de son bleu de travail et faisait semblant d’y parler avec une mine grave, tout en tournant le dos à l’intrus et en s’éloignant de quelques pas. Pour une raison que j’ignore, les malades mentaux ont un immense respect pour les conversations par talkie-walkie et aucun d’eux n’osait agacer davantage le jardinier.

J’ai vu ce même jardinier regarder de mon côté tout en parlant à un conducteur de minibus que j’ai reconnu : c’était un infirmier de la salle des hommes, qui portait toujours sa blouse blanche. Comme il se fichait que j’entende ou pas, j’ai presque tout compris : « Tu devrais pas laisser ton groupe descendre du bus, mec. Moi, je laisse jamais ces zigotos quitter la remorque. Trop d’emmerdes ; la mignonne qui gueule comme une truie qu’on égorge, elle a pas encore essayé de se faire la malle, mais si jamais l’envie lui prenait, je pourrais pas la rattraper avec toutes les épingles de nourrice qu’elle a sur elle. L’an prochain, j’aurai cinquante balais, mec. Çui en costard, ça doit être un patient externe, parce que je le vois souvent dans le jardin qui marmonne tout seul. (J’ai haussé les sourcils.) Il croit qu’il est juste un visiteur, un businessman, et la nana bien roulée avec son pébroque elle se prend pour son épouse. »

Les feux d’artifice ont commencé au-dessus de nous, leurs couleurs sucrées ont maculé les planches en bois brut de la remorque. Aussitôt, nous nous sommes tous levés ou bien nous avons renversé la tête – comme nous les hommes, et jusqu’à Sagrana, levions les yeux en même temps, avec servilité, vers la belle Lupe Tenis dès l’instant où elle semblait lire les nouvelles régionales sur l’écran de la télévision installée dans l’angle d’un café.

Même Aracelli s’est levée et ses cheveux sont tombés le long de son dos, mais sans plus attendre elle a enfoncé le bouton qui, avec un claquement sec, a déclenché l’ouverture de son parapluie, puis elle a installé au-dessus d’elle comme un bouclier cette coupole de nylon écossais.

Pas de système de mise à feu électronique dans notre région miniature. Le pyrotechnicien le plus adroit et le plus courageux du monde (vêtu d’un gilet pare-balles, vestige de son service militaire) courait plié en deux d’un site à un autre, allumant les mèches avec une longue baguette crépitante – les mortiers ont craché leurs obus, les fusées mises à feu l’une après l’autre se sont élancées vers le Dieu du ciel.

Au-dessus de nous, les vipères véloces sifflaient et semblaient s’efforcer collectivement d’arrêter leur chute inévitable ; les étincelles spasmodiques et les nuées d’explosions éclairaient leurs propres canyons enfumés. Aracelli m’a montré que son parapluie n’était plus un accessoire tout à fait risible maintenant que les enveloppes des fusées éteintes ou leurs bâtons de mise à feu noircis crépitaient dans les cyprès devant nous et rebondissaient sur le tissu écossais avant de tomber dans la remorque.

Il m’est bien sûr impossible d’assister à un feu d’artifice sans penser aussitôt aux cendres de mon père tassées à l’intérieur de l’énorme fusée qui a explosé au-dessus des eaux où j’ai nagé pour la première fois, faisant vibrer toutes les vitres des résidences du front de mer, si bien que je suis toujours ému par ces festivités.

Ils sont donc tous montés vers le ciel, les noms des fusées qui ont fait exploser leurs lumières au-dessus de nos têtes : cent Poivrières, cinquante Culottes Bouffantes de la Reine suivies par un mur de dix Ragnagnas, soixante Whisky-Soda, dix Mer Rouge, vingt Gros Lards, cent Mammouths, dix Perroquets de Parade, soixante Toits du Monde, dix Cercles Concentriques, cent Moustiques, une boîte de Cuillères, vingt Grues, quatorze Cocktails, dix Carrés Libres, quarante Becs de Toucan, quatre cents Soldats, deux authentiques fusées de détresse marines, vingt Parachutes, quatre Laxatifs Divins et pour le bouquet final un immense Satellite jaune et bleu.

Ensuite, le pyrotechnicien a demandé à une jolie fille choisie dans la foule d’allumer la mèche d’une fusée qui a hurlé vers l’énorme effigie en polystyrène du politicien national, fait basculer un clapet et déclenché les fontaines de cristal ainsi que les pétards accrochés à des fils selon la géométrie de l’ensemble, soudain transformé en une modeste centrale électrique. Les pétards ont éclaté avec le vacarme d’un peloton d’exécution, quatre arbres lumineux – trop éblouissants pour qu’on pût les regarder – ont servi à masquer le lent allumage initial de la gigantesque effigie, et quand les lumières de ces arbres ont fait long feu, le politicien sincère et sa servile fellatrice étaient complètement allumés.

Regarder quelque chose brûler de manière spectaculaire assouvit un profond et délicieux désir de destruction – personne n’est au-delà de la pure fascination visuelle de cette annihilation naturelle. Elle possède la même simplicité que certains besoins sexuels, instantanés, indéniables, parfaitement rassurants.

Aracelli et moi nous sommes penchés l’un vers l’autre pour nous embrasser sous le nez igné de ce politicien – absolument sûr de lui malgré les moqueries –, les sillons spectaculaires de ses cheveux coiffés, ses oreilles – tout s’est enflammé ; son énorme main en polystyrène, qui nous suppliait de l’inclure, lui, dans notre existence, a délicieusement fondu en globules rougeoyants d’un feu purificateur qui dégoulinait pour oindre la tête et les lèvres insatiables de sa prétendue maîtresse agenouillée.

C’en a été trop pour Vieille Marie : Aracelli et moi qui nous embrassions tout près d’elle, l’immense effigie en feu, toute cette limonade – la vieille femme s’est accroupie en souriant d’un air béat, puis elle a lâché une grande flaque d’urine qu’il nous a fallu éviter dans la remorque durant tout le trajet du retour.

Dans la cafétéria de l’hôpital psychiatrique municipal, ce soir-là, le soleil se couchait parmi d’impressionnantes lueurs atomiques. Aracelli se sentait si bien qu’on nous ait permis de nous promener ensemble dans le parc et de monter à la cafétéria, à condition que je l’y accompagne...

Elle a tendu la main en travers de la table en plastique, nos bras ont écarté le récipient en plastique qui abritait huile et vinaigre, sel et poivre. Chacun a joué avec les doigts de l’autre.

« Encore un peu de café ?

— Avec du sucre.

— Combien ?

— Trop, dit-elle en souriant.

— J’y vais. »

J’ai souri à mon tour, mais ainsi qu’il lui arrivait parfois, elle a timidement détourné les yeux.

Quand, dans la queue de la cafétéria, je me suis retourné vers elle pour lui sourire, Aracelli n’était plus là. Elle était partie aux toilettes de la cafétéria. C’était strictement interdit, mais elle avait déjà utilisé ces toilettes. J’ai pesté intérieurement en me disant que vivre dans cet hôpital pour malades mentaux revenait à retourner dans l’ancien régime pour subir ses règles scolaires infantilisantes.

J’ai ensuite jeté un coup d’œil alentour pour chercher un infirmier ou une infirmière de la salle des femmes. Il n’y en avait pas et je me suis donc détendu un peu. Je suis resté dans la queue, j’ai payé le café en rapportant scandaleusement à notre table trois doubles cubes de sucre. Je me suis assis.

Aracelli n’est pas apparue à l’entrée du couloir qui menait aux toilettes des hommes et des femmes. Elle a dû redescendre chercher quelque chose dans la salle, ai-je alors pensé. Malgré tout, j’ai commencé de soupçonner qu’Aracelli s’était évadée et qu’elle avait filé. Nous allions devoir la traquer dans notre ville.

Je me suis levé et j’ai marché vers les toilettes.

Dehors, comme les draps que j’avais autrefois lancés par une fenêtre d’hôtel, Aracelli est passée devant la fenêtre du dernier étage et elle a aussitôt disparu. Ce mouvement a été très rapide, mais pas autant que vous pouvez le penser – j’ai vu la tête courageusement tournée vers le sol, la chemise de nuit plaquée contre le corps et la fameuse robe de chambre jaune hissée à la verticale.

Le seul cri masculin est venu d’une table de quatre médecins installés tout près de la fenêtre. J’ai lentement pivoté sur les talons – pour jeter un coup d’œil tout au fond du couloir des toilettes et constater que le cadenas de la porte toujours fermée qui permettait de monter sur le toit pendait légèrement en biais sur la pièce métallique fixée au mur.

J’ai crié quelque chose – ou plutôt éructé un son horrible – en avançant d’un pas vacillant vers l’ascenseur, et il régnait une tension extrême dans cette cafétéria, car je devinais sur ma droite que de plus en plus de gens se massaient le long des fenêtres et se protégeaient le visage afin de regarder en bas.

Malgré l’agitation qui s’était emparée de la cafétéria située au dernier étage de l’hôpital, personne n’avait communiqué la nouvelle au rez-de-chaussée. Imaginez – car je m’en souviens à peine – ma descente heureusement solitaire dans l’ascenseur, mon arrivée hébétée dans le hall d’entrée où j’ai découvert un calme absolu : des réceptionnistes à l’immobilité irréelle, des membres du personnel silencieux et lents, des civils muets. J’ai couru jusqu’à la porte d’entrée en pointant un index agressif vers les malheureux réceptionnistes : « Un médecin dans le parking. Ma femme vient de sauter du toit. »

Dehors, il m’a fallu regarder d’abord à gauche puis à droite, car – là encore, bizarrement – je n’avais jamais pris le temps d’identifier avec exactitude la position de la cafétéria au dernier étage par rapport à la porte d’entrée principale – le soleil était maintenant très bas et dans les deux directions les parkings étaient plus sombres, éclairés désormais par les instables et chaudes lumières électriques, qui en ce début de crépuscule ne constituaient pas vraiment une nouveauté.

La voiture près de laquelle Aracelli venait de tomber était noire. L’impact de son corps avait plié vers l’extérieur le haut de la portière côté passager, fracassé la vitre latérale et comprimé le pare-brise strié de mille fractures. Mais le vrai choc restait à venir : penché au-dessus d’elle dans la pénombre huileuse, tel un succube, s’incurvait la silhouette d’un prêtre (le père Garrido), tout près du visage blême, ahuri mais inchangé, d’Aracelli, comme s’il la séduisait, faisant déjà courir ses doigts en une indicible condamnation au-dessus du buste de mon épouse, pour les derniers rites.

Je sais que c’est impardonnable – il s’agissait d’un prêtre, et puis se comporter ainsi près d’une personne fragile, grièvement blessée –, mais j’ai volé à travers les airs et mes deux chaussures italiennes ont percuté la joue de l’ecclésiastique, puis je me suis effondré contre la roue avant de la voiture, avant de me relever.

J’avais la paume couverte de sang. Ce n’était pas celui du prêtre. Il y en avait partout sur le bitume sombre. La tête du père Garrido s’était effondrée sur les jambes d’Aracelli, ses lunettes envolées. J’ai remarqué que le pyjama d’Aracelli avait changé de couleur à cause de tout ce sang.

Alors je me rappelle un fait remarquable. Le père Garrido m’a à peine accordé un regard, son visage n’était pas inquiet, mais tout à fait calme et tolérant. Il m’a simplement tourné le dos afin de continuer à administrer les derniers rites. Je l’ai regardé sans bouger pendant quelques secondes. Son flegme indéniable était très impressionnant et l’admiration que j’ai ressentie pour lui m’a rendu furieux contre moi-même.

M’apercevant que je répétais sans arrêt « Non », je me suis tu avant de crier : « Éloignez-vous d’elle, elle a besoin d’un médecin, pas de vous ! Alors allez chercher un médecin ! »

Le père Garrido n’a pas daigné me répondre, mais je ne pouvais tout de même pas le frapper une seconde fois ; alors, pire encore, j’ai baissé les yeux vers Aracelli, puis je me suis agenouillé à côté du prêtre en criant le prénom de mon épouse.

Comme une petite fille cédant aux avances d’un pervers répugnant, j’ai senti le bras du prêtre se poser en travers de mon dos et très vite, tandis que je tenais entre mes mains le visage d’Aracelli – une empreinte rouge foncé de son propre pouce était imprimée sur les taches de rousseur de sa joue –, elle est morte sous mes yeux.

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