Le dernier paradis de Manolo
Un hommage à Sagrana, mon comptable
Les livres où Sagrana consignait les affaires de ses clients étaient des modèles d’ordre et de précision. Dès le début de ses activités professionnelles, une enfilade de pièces modernes, toutes proches de la place Catalina, ont constitué les bureaux de Sagrana. Il avait aux fenêtres des volets en bois à l’ancienne, à la peinture cloquée par le soleil, si bien que la lumière entrait par rais obliques et descendants, et que de longs pinceaux blancs tombaient sur le plancher ou sur le ventilateur de son bureau, à divers endroits selon l’heure de la journée où on lui rendait visite.
Depuis le collège, quand notre professeur d’éducation physique nous ordonnait de gravir au pas de course la Colline du Paradis jusqu’au cimetière parce que nous étions nuls en football, Sagrana a toujours été mon ami, apprécié de mes deux épouses : nous nous rendions souvent visite.
Curieusement, les comptables, comme les mathématiciens, ont leurs propres blagues touchant à leur profession. La préférée de Sagrana, celle qu’il répétait à tout propos, était la suivante : « La comptabilité n’a pas de goût, mais j’ai le goût de la comptabilité. » Pour finir, il a fait estamper cette devise à l’or, il l’a encadrée et accrochée – avec des fixations au ras du mur, sur mon conseil – derrière son bureau. Tenis, un jour qu’il lui rendait visite, avertit cruellement Sagrana que cette devise risquait de ternir sa réputation de sérieux auprès de clients potentiels.
« Tu crois vraiment ? » demanda Sagrana, soudain grave.
Ainsi, quand mon comptable rencontrait un nouvel interlocuteur riche qui recherchait ses services, s’est-il mis à décrocher du mur la devise encadrée pour la cacher dans le tiroir inférieur de son bureau, où il gardait aussi le tournevis électrique d’acquisition récente dont il ne savait pas se servir. Moyennant quoi le plâtre autour des chevilles a commencé de s’effriter. Un jour, j’ai constaté qu’on avait rebouché les trous du mur, avant de passer une légère couche de peinture, et que sa devise encadrée était temporairement posée en un équilibre précaire sur son étagère où ne trônait nulle photo d’épouse ni d’enfants, mais de nombreux titres honorifiques encadrés ainsi que des diplômes de formations approfondies. Un an plus tard, la blague encadrée disparut purement et simplement.
Dans ce bureau, Sagrana passait les mains sur les cahiers rouges en similicuir qu’il utilisait pour ses clients. Ces cahiers étaient alignés sur son vaste bureau lorsque des visiteurs tels que nous, en quête d’histoires – et non de ragots (car il y a une différence) –, venaient le voir. Veroña, la mathématicienne prodige, aimait écouter la voix harmonieuse de Sagrana tout en tournant lentement les pages au hasard et en examinant les impeccables colonnes de chiffres. Nous remarquions que les lèvres silencieuses de mon épouse remuaient machinalement tandis qu’elle vérifiait l’addition d’une colonne, et Sagrana tirait une satisfaction certaine de son léger hochement de tête approbateur. Nous étions encore jeunes et dans le bureau de Sagrana nous fumions, parlions et faisions tourner les cahiers posés sur la table. Sagrana, dans son costume de flanelle grise, baissait les yeux vers moi et ses pupilles s’enfonçaient dans les énormes cernes sombres qui dominaient ses joues. Nous respirions l’odeur de son after-shave, celle des cigarettes étrangement bon marché qui étaient sa marque préférée – au tabac si compact que, lorsqu’on en acceptait une, il fallait tapoter plusieurs fois cette cigarette contre le plateau de la table pour réussir à en tirer des bouffées.
Sagrana avait une habitude : après le décès d’un client âgé, mais pas forcément pour des raisons fiscales, il utilisait ses propres archives pour calculer le total des revenus de ce client, en procédant à des corrections liées aux taux d’inflation, et déterminer ainsi combien ledit client avait gagné au cours de toute son existence. J’ai bientôt compris que, pour Sagrana, ce total corrigé par les fluctuations des taux d’inflation était aussi important que l’ultime bénédiction du prêtre après le décès d’une de ses ouailles.
Plus tard, alors que j’étais marié avec Aracelli et que nous dînions tous les trois ensemble, Sagrana avoua qu’un livre de comptes inexacts ou maquillés, ou encore un reçu de T.V.A. manquant, lui semblaient perturber l’ordre même de l’univers. Selon lui, les inexactitudes de sa comptabilité étaient plus importantes que ses propres revenus. Il se réveillait souvent la nuit, convaincu d’avoir commis une erreur dans l’addition d’une colonne de chiffres, ou d’avoir oublié d’inclure une certaine déduction. Il s’habillait alors, puis traversait la place obscure et venteuse (où il vivait encore à côté de la caserne des pompiers), pour allumer sa lampe de bureau et passer une fois de plus en revue les livres de comptes de son client. Alors il trouvait l’erreur. Il ne se trompait jamais. Là où rôdait l’erreur, son subconscient la repérait dans son sommeil. Il nous dit qu’il avait cessé de travailler pour certains clients parce qu’il savait qu’ils lui soumettaient des montants de revenus trafiqués. Il n’avait aucune position morale sur la question, la tricherie étant monnaie courante ; simplement, le fait de savoir que ses livres de comptes abritaient des mensonges le rendait physiquement malade.
Sagrana pouvait passer à pied près de la maison d’un client potentiel, regarder sa voiture, observer son mobilier et sentir qu’il gagnait plus que ce qu’il déclarait. Il dit que, s’il travaillait pour les « gens de Mendez » au fisc, il atteindrait le haut de l’échelle en quelques années, mais que sa dévotion s’appliquait exclusivement à la trajectoire élégante de l’histoire que chacun de ses cahiers rouges racontait sur la vie de ses clients.
Sagrana alla plus loin. Si l’ensemble de ses cahiers rouges ne reflétait pas l’absolue vérité, les fluctuations individuelles et les destins changeants de la vie d’un homme, alors il ne voulait pas tenir les livres de cet homme. Sagrana croyait qu’il rassemblait une vérité sacrée sur un être humain, plus profonde et plus belle que tout ce que Dieu (et là il se signa, car, avec toutes ses contradictions, il allait à la messe chaque jour, « pour l’esthétique ») comptabilisait afin d’estimer la valeur de l’âme de cette personne. Cette collection de ternes paiements officiels et de chiffres mortellement précis contait l’histoire des clients de Sagrana avec davantage de clarté que l’un de ces romans ou l’une de ces stupides biographies qui me faisaient autrefois monter les larmes aux yeux.
Reconnaissons-le. La plupart d’entre nous ne savons même pas où nous étions durant tel mois ou tel jour de notre vie, il y a dix ans, six ans, deux ans, ou même deux mois. Et pourtant, les livres de Sagrana « rendent compte » de tous vos déplacements. Ils montreront ce que vous avez acheté, ce que vous avez cru acquérir, ce que vous avez essayé d’obtenir et ce qui vous a échappé.
En ville se trouvait un double plus harmonieux de votre existence : Sagrana dans son agence. Les enveloppes, conservées avec soin par Sagrana et contenant les factures et autres reçus professionnels, nous apprendront que le 28 mars 1986 à 11 h 28 j’ai rendu visite au kiosque à journaux tout proche de l’hôtel Impérial. Dans la soirée, à 19 h 09, de mon agence j’ai commandé des fournitures de bureau pour une somme importante. En rentrant chez moi, j’ai acheté au supermarché à 21 h 01 une revue de décoration intérieure – dont j’avais gardé le reçu, car il s’agissait de frais professionnels. Sagrana avait extrait de la note globale le prix de cette revue pour le faire figurer dans la colonne des dépenses non imposables. Mais là aussi, conservés dans le décompte de la T.V.A., figuraient les autres achats que j’avais effectués dans ce supermarché lors de cette soirée oubliée d’il y a vingt ans. Les livres et les archives de Sagrana pouvaient me dire ce que j’avais mangé au dîner ce soir-là (je remarque une bouteille du vin préféré de ma première épouse), alors que le meilleur détective du monde n’aurait jamais pu le découvrir. Les reçus liés à des rendez-vous secrets, les coups de téléphone à mes maîtresses, les reçus de carte bancaire liés à l’achat de cadeaux, les billets de train ou d’avion, les factures d’agence, les formulaires d’impôts – pieuses mais précises explications de mes dépenses ! Les entrées repérées par Sagrana et soulignées en rouge, car relevant d’un conflit entre des objectifs incompatibles, par exemple des notes de restaurant. (Pourquoi deux desserts et deux cafés ? Es-tu certain que vers la fin de ce repas quelqu’un ne t’a pas rejoint ? Mon Dieu, il avait raison !) Les signatures qui changeaient lentement au fil des ans, suggérant que je me sentais parfois plus sûr de moi que d’autres. Tout était conservé là. Sagrana avait raison. Il calculait un portrait plus précis de l’homme à la fin du vingtième siècle que n’importe quel sociologue.
Ainsi, Sagrana effleurait de la main un cahier rouge, puis il nous racontait, à Veroña et à moi-même, une grande histoire dont il assemblait les morceaux grâce à son langage de juriste, à ses chiffres et à ses colonnes, à ses doubles entrées et à ses lignes de comptes : « Tu crois que l’histoire de ton père et de l’argent qu’il a gagné avec l’autoroute est rare ? Regarde ces chiffres ici. La propriété du vieux Polthus, au fond du maquis, avec son moulin à eau qui pompait depuis deux siècles et la vieille demeure peinte en bleu. Les gens de sa famille ont été des millionnaires des agrumes pendant trois générations. » Sagrana hochait alors la tête. « Il n’a pas gagné un sou sur sa propriété pendant trois ans. J’ai remarqué que ses seuls revenus provenaient de la vente occasionnelle d’un meuble ancien pour payer chaque mois sa bonne, ses factures d’électricité et de nourriture. Il vidait peu à peu la vieille demeure. Chaque fois que je rendais visite au vieux bonhomme et que je m’installais avec lui sur la terrasse, il y avait davantage d’écho dans la maison. Discrètement, j’ai cessé de lui envoyer mes notes d’honoraires pour mes services, mais je gardais confiance et chaque année je remplissais sa déclaration : revenus non imposables. Ses amis ont disparu, même les petits aristocrates qui constituaient son milieu d’origine. Un jour, un étranger arrive en voiture dans sa propriété, arpente lentement l’allée principale en regardant les oiseaux dans les arbres. “Un ornithologue venu d’un autre pays, mais au moins un visiteur au bout de trois années de solitude. Peut-être un obsédé des flamants roses habitant les lagons salés, ou un type à la recherche de la mouette d’Audouin, mais à deux kilomètres de la côte ?” Polthus pose le vieux télescope en adressant de la terrasse ces mots à la vieille bonne qui lui est restée fidèle, acceptant ses gages sous forme de sacs d’oranges et de citrons. La cloche de l’ancienne mission sonne. Après avoir poliment accepté un verre de thé glacé servi sur un plateau d’argent rescapé des enchères, l’inconnu se met à poser des questions sur les quarante arbres qui bordent l’allée de Polthus et aboutissent à la maison. Il se trouve que ces arbres appartiennent à une espèce de bois rarissime qu’on utilise dans la fabrication d’instruments de musique de très haute qualité : violes, basses, violoncelles, violons. Et il reste seulement dans le monde quelques exemplaires de ces arbres arrivés à maturité. Les autres poussent toujours et il faudra attendre quarante ans pour qu’ils deviennent utilisables. Valeur totale des arbres après déduction des impôts locaux et nationaux ? Trois cent soixante-deux millions. Bien assez pour rendre Polthus de nouveau riche et faire livrer par camion quarante cyprès sombres et communs afin de replanter l’allée. Deux ans plus tard, le même étranger arrive à la propriété avec un quartet à cordes, dont les instruments ont été taillés dans les arbres de l’allée de Polthus, et le vieillard donne une fête en l’honneur de cette histoire. Champagne et Schubert. J’y étais. Personne d’autre. Le quartet à cordes, l’acheteur d’arbres, moi, Polthus, la vieille bonne. Le vieillard a écouté avec une grande attention ces instruments qui jouaient leurs magnifiques mélodies à propos des bizarreries du destin. »
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