Le dernier paradis de Manolo

Alan Warner · Chapitre 19 sur 42

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Le dernier paradis de Manolo

Livre II

 

« Il n’y a rien en moi à quoi l’on puisse se fier. »

Sainte Thérèse d’Avila

 

OceanofPDF.com

Ce film de Hollywood avec le requin !

 

Derrière mes lunettes de soleil j’ai vu les bras couleur thé de deux jeunes Chinoises ou Japonaises ; elles avaient mon âge, quinze, seize ans. C’était durant cette grande année où les choses ont changé dans notre pays, ou du moins à l’intérieur. Notre ville côtière et touristique manifesta peu de signes extérieurs visibles de ces changements politiques. Simplement deux filles apparemment japonaises appuyées sur la peinture éternellement écaillée de la balustrade (laquelle était bleue à cette époque), leurs dos musclés tournés vers le royaume de la plage et de la mer, vers toutes ces fichues activités aquatiques et sablonneuses.

Les jeunes Japonaises affichaient une expression de défi qui semblait allier un ennui absolu et un mépris radical. J’ai deviné que j’allais devoir mobiliser la technique de la crème glacée et des boutiques.

J’ai retiré les lunettes polarisées de mon père qui étaient beaucoup trop grandes pour moi et qui me tombaient du nez dès que je souriais. Les filles ont encore pâli. De manière frappante, car elles portaient des casquettes de toile où elles avaient consigné leurs cheveux invisibles. Comme elles étaient à peu près de la même taille, aucune n’était sans doute d’un tempérament dominateur. Je me rappelle avoir eu cette pensée, aussitôt.

Adolescentes promptes à l’imitation, toutes deux portaient une robe qui arrivait au-dessus du genou : l’une décorée de fleurs, l’autre de motifs géométriques, mais dotées dans chaque cas d’épaulettes minuscules sur leurs épaules osseuses. Et voici le souvenir immédiatement convoqué par ces épaulettes : quand nous étions dans les cafés du bord de plage, un camarade de classe de notre institution (souvent Tenis) se plaçait discrètement derrière une fille de cette même institution (souvent la fille Macero), et lui posait doucement sur l’épaule une longueur verte et mince d’algue visqueuse, avec tant de délicatesse que la fille ne remarquait rien jusqu’au moment où elle tournait la tête et hurlait en secouant l’épaule pour se débarrasser de l’algue. Voilà à quoi ressemblaient pour moi ces fines épaulettes sur les épaules des deux jeunes Japonaises : à ces minces brins d’algue qui soulignaient la salière de leur clavicule. Imaginez maintenant le doigt qui, à l’instant du coucher, les fait glisser le long de chaque bras.

Je me suis présenté devant ces deux jeunes Japonaises, puis légèrement incliné. Elles se sont regardées comme si chacune cherchait le soutien de l’autre. Elles ont ri encore plus fort lorsque – tel un magicien de seconde zone – j’ai sorti de la poche intérieure de ma veste le menu qui proposait onze crèmes glacées différentes, après quoi j’ai pivoté sur mes talons et, d’un geste auguste du bras, montré l’hôtel Impérial, qui appartenait alors à mes parents – au-delà du manège, derrière l’écume blanche tarabiscotée de la fontaine imprévisible qui ce jour-là arborait tous ses jets d’eau.

Les jeunes Japonaises ont fini par me suivre, sur leurs gardes mais fascinées par mes absurdités qui les faisaient rire de concert. Là encore comme les autres filles, elles ont été calmement impressionnées par la longue terrasse du café Impérial, ses nappes en tissu, l’éclat brillant des ampoules électriques décorant les innombrables lustres miniatures ; la vieille salle à manger et son grand lustre majestueux, les tables mises avec soin derrière les paravents en bois ouvragé. J’ai guidé les deux filles vers la table tranquille située au fond du café, suivi par le sourire narquois de notre maître d’hôtel de l’époque.

Je crois que, malgré leur beauté, c’est le langage qui m’a donné l’assurance de pouvoir entrer en contact avec ces deux filles. Je crois être très mauvais en langues étrangères, ce qui signifie en fait que je n’ai jamais appris à parler, ni même à lire, l’anglais ou le nord-américain – je ne sais comment l’appeler. Ma première femme, Veroña, soutenait que ma haine des voyages et mon amour de notre région miniature ne relevaient pas d’une fierté naturelle et saine, mais d’une affectation pure et simple, due à mon incapacité à parler anglais. Veroña rappelait volontiers au docteur Tenis que, déjà lorsque nous étions tous réunis dans la capitale pour y faire nos études, rendu timide par mon accent provincial, je l’obligeais, elle, Veroña, à faire toute la conversation. Tenis rugissait alors de rire, même s’il avait déjà entendu plus d’une fois cette doléance.

Autrefois, dans les années soixante-dix, l’anglais était toujours la matière que je détestais le plus à l’école. Mes camarades de classe se moquaient régulièrement de moi à cause de tous ces mots dont il était impossible de connaître la prononciation. Le mot anglais pour sucre est sugar, le mot pour chirurgie est surgery, mais si ces deux mots commencent par su, le premier se prononce chou et le second seu. À moins que ce ne soit le contraire... Le son des voyelles se modifie selon l’orthographe des mots. J’ai tremblé le premier jour avec Miisteur Jeffreees. Il a tenté de nous vendre l’anglais en insistant sur la simplicité des conjugaisons verbales et il a même réussi à nous inculquer certains éléments de cette langue. Par exemple, je me souviens encore parfaitement de : I say, you say, he says, she says, we say, you say, theys says.

Jeffreees a détruit l’anglais à mes yeux, en m’apprenant que le mot signifiant pleurer pouvait aussi, selon son exemple, signifier le fait d’avoir un trou à son pantalon. Ce mot – piège terrible que je n’oublierai jamais – s’orthographie t-e-a-r. J’ai alors pensé : Mon Dieu, imagine que tu dis à une fille, à un moment crucial, avec une prononciation légèrement incorrecte : « Ma chérie, tu as un pantalon déchiré dans les yeux. »

La langue anglaise. Quelle bérézina. Pourquoi se contenter d’un seul mot quand on en a dix-sept à disposition ? Chaque mot anglais paraît signifier plusieurs choses différentes, selon de mystérieux changements de prononciation. C’était l’outil diplomatique ultime pour exprimer poliment ni une chose ni son contraire. Et puis l’étendue du vocabulaire était inquiétante ; même avec une bonne compréhension des rudiments, comment diable choisir le mot adéquat parmi tant de mots, quand c’est ce mot et lui seul qui compte ? Surtout pour rencontrer des filles en vacances.

J’ai compris sur-le-champ, à l’école, que je ne maîtriserais jamais la langue anglaise, ni aucune autre langue étrangère d’ailleurs. Comme mes parents avant moi, je n’en parle aucune. Je me suis retiré dans les certitudes fortifiées et latinisées, voire les clichés, de ma propre langue répétitive, dans ses sauvages impératifs comminatoires, dans le dialecte de cette région miniature où chaque verger et chaque oliveraie possédait un nom spécifique ne figurant sur aucune carte. Et je les connaissais tous aux environs de la ferme de mon père – là où une pierre inébranlable dans un champ nommait parfois tout le versant de la colline. Aujourd’hui, tout cela est à jamais oublié, car personne n’a osé coucher ces noms sur le papier au cours des quarante années de fascisme où l’usage de notre dialecte a été interdit et où nous devions murmurer dans notre appartement quand nous pensions que la garde civile passait sous nos fenêtres.

L’anglais est la langue des gros contrats véreux négociés et signés dans le hall de tous les hôtels de luxe du monde ; la langue des mauvais films et de la célébrité. C’est la langue des mensonges nord-américains. En Corée du Sud, les gens meurent d’envie d’apprendre l’anglais au point que les jeunes femmes se tranchent le frein de la langue. Elles croient qu’ainsi elles prononceront plus aisément ces étranges l et r. Peut-être que ça les aidera aussi à avaler plus facilement tous les mensonges américains.

Au cours de ma jeunesse pas-vraiment-torride, dans les cafés de la promenade où des jeunes filles étrangères ayant quitté la plage se trouvaient brièvement affranchies de leurs parents et en quête d’une crème glacée, je me suis débattu beaucoup plus souvent avec cette satanée langue anglaise qu’il ne m’est jamais arrivé de le faire avec la moindre agrafe de soutien-gorge. Au lieu de s’aventurer entre les lèvres d’une jeune fille, ma langue malaxait avec maladresse les lourds vocables anglo-saxons. Les Suédoises, les Suissesses, les Françaises, les Allemandes ou les Martiniquaises : toutes parlaient seulement cette saleté d’anglais. Tenis et même Sagrana à l’époque savaient s’adresser à elles avec aisance. J’ai bientôt compris qu’à moins de trouver un moyen efficace de contourner le langage et de me cantonner au silence relatif de la seule intimité physique, je n’allais me débattre avec aucune agrafe de soutien-gorge !

Mais quand les deux jeunes Japonaises ont ri doucement de concert, en tournant vers moi leurs yeux en forme d’amande, j’ai remarqué qu’elles cachaient poliment leur bouche menue derrière leur main ; et j’ai vécu la même expérience plus tard, en découvrant le design à l’université (après avoir laissé tomber l’urbanisme). J’ai pénétré dans un pur univers de formes et de couleurs : le langage s’est éloigné de moi, comme autrefois mes fragments de peau cloquée.

Lorsque j’ai remarqué l’expression de ces deux jeunes Japonaises, j’ai rêvé qu’elles incarnaient une échappée loin de l’anglais, loin de l’Europe et des mœurs locales ; elles se sont bientôt penchées l’une vers l’autre pour échanger des paroles incompréhensibles et douces, aussi inutiles pour moi et pour notre ville que le caquetage des perroquets en fuite réfugiés dans les palmiers.

Le libre accès aux crèmes glacées de la terrasse du café de l’hôtel Impérial de mes parents m’accordait une supériorité incalculable sur tous les autres garçons de mon âge quand il s’agissait de « draguer » une fille. Je me promenais tout simplement avec un exemplaire du menu des glaces, extrait de sa protection plastique et plié dans la poche de ma veste en lin. Voilà pourquoi, lorsque les dix-neuf tables du café de la terrasse étaient occupées, il manquait toujours un menu des glaces et pourquoi les clients de deux tables voisines devaient en partager un.

À cette époque, avant l’invention des ordinateurs, mon père avait simplement demandé au réceptionniste de découper avec des ciseaux les illustrations en couleurs sur les paquets de glaces, puis de coller les images des onze glaces proposées sur chaque menu. Sauf pour la « bombe à la gelée de citron » qui, aussi incroyable que cela puisse paraître compte tenu de son nom, avait seulement une image en noir et blanc sur l’emballage. Quand je pense aujourd’hui à l’atmosphère politique de cette époque lointaine, je m’étonne de ce que le nom de cette crème glacée ait été approuvé par le censeur officiel du gouvernement au ministère du Tourisme et de l’Information. Le réceptionniste de l’hôtel essaya de colorier l’image noire et baveuse de la « bombe à la gelée de citron » avec un feutre jaune, mais seulement pour obtenir, je m’en souviens, un affreux vert pisseux.

Dans notre culture touristique et non linguistique que je célèbre en recourant au monde des signes dans mon agence de design, nous évoluons parmi les symboles et les runes ; les touristes n’ont pas besoin de parler notre langue, pas plus que nous la leur, durant ces deux semaines de coexistence pacifique. Le monde en guerre ne pourrait-il apprendre le silence des signes – et rendre ainsi toute déclaration superflue ? Les illustrations visuelles de nourriture sont essentielles si l’on veut manger. Des chercheurs ont prouvé que, lorsqu’un touriste croit qu’il doit parler et non montrer, il part vers un autre restaurant. Dans les établissements les moins luxueux, tous les plats sont visibles au-dessus du comptoir sur des photographies exubérantes, aux couleurs vives, agrandies à une échelle incroyable, devant un caisson lumineux, au-dessus de prix variables, écrits à la main. Un geste, un grognement, et nous voilà nourris. L’âge de pierre est de retour en Europe.

Ce jour-là, les deux jeunes Japonaises ont englouti la crème glacée de mon père. L’impressionnant débit de la fontaine au-delà des fenêtres ouvertes attirait leur deux paires d’yeux, et parfois la brise écrêtait le sommet des jets d’eau périphériques, mais jamais le gros jet central. Quand l’un des bus municipaux de la ligne 112 a fait le tour de la fontaine, la longue carrosserie du véhicule, tel un écran, a étouffé le bouillonnement de l’eau durant le bref instant de son interposition, puis, comme un rideau de théâtre, le bus a de nouveau laissé parvenir dans toute sa plénitude le bruit de la fontaine jusqu’à la terrasse du café où nous nous trouvions.

J’étais très heureux en compagnie de ces jeunes filles sans langage. Je les ai regardées : deux petites lapines aux yeux noirs, ai-je pensé. J’avais envie de prendre une cigarette et de l’allumer – une habitude que j’avais commencé de cultiver, mais c’était hors de question en un lieu où mes parents risquaient fort d’en être informés. Pire, j’ai deviné que ces deux filles n’aimeraient pas me voir fumer.

C’était bien là le problème, tandis qu’elles souriaient poliment en faisant cliqueter leur petite cuillère contre l’assiette après avoir savouré quatre goûts différents en autant de bouchées, parlant seulement entre elles et montrant du doigt quelque chose par la fenêtre avant d’échanger quelques mots à voix basse. Ces filles étaient aussi sinistres que les élèves du cours de catéchisme. Elles étaient sages, polies, dociles. Ni celle qui portait la robe à fleurs ni l’autre avec la robe à motifs géométriques n’allait jouer au chaperon accommodant pendant que j’embrasserais, corromprais et enfin dégraferais le soutien-gorge de son amie parmi les ombres célèbres de la muraille sur le sentier obscur situé en contrebas du Meliander. Car cet été-là, tel était mon but dans la vie. Je ne progressais pas de manière satisfaisante. J’avoue honteusement que, malgré mon étrange et tardive réputation d’homme à femmes, je me suis épanoui sur le tard. Je n’avais même pas embrassé une seule fille et je cédais à un début de panique en me disant qu’une fois encore cette tentative allait tourner en eau de boudin et que mon approche des filles souffrait d’un défaut à la fois fondamental et fatal.

J’ai sombré dans une mélancolie déprimante : nous allions nous séparer avec seulement la vague promesse d’un rendez-vous plus tard dans la semaine. Et puis je devinais qu’aucune de ces deux filles ne me retrouverait quelque part sans que l’autre joue le rôle du chaperon. La perspective lugubre d’une liaison platonique avec ces filles approchait à grands pas.

Déjà il y avait eu un instant sinistre de vraie communication entre nous ! Le tapotement classique de la montre, le bras tendu vers le Quartier Typique de notre ville, puis, à ma grande stupeur, l’emploi du mot « Grand-mère * ». Horrifié, j’ai marmonné : « Français * ? » (Mon français est pire que mon anglais.) Non. Le regard noir, chacune a secoué la tête une seule fois, comme pour chasser de sa frange une guêpe.

À un âge absurdement précoce, j’ai appris à emmener les filles consentantes dans les boutiques de vêtements. Avec mon costume en lin, je ressemblais à un gamin vraiment riche, peut-être descendu d’un yacht amarré à la marina, en compagnie de sa sœur et d’un peu d’argent de papa, si bien que les vendeuses se montraient pleines d’attention envers les filles que j’emmenais dans leur magasin.

Les boutiques de vêtements féminins constituent un autre royaume situé au-delà du langage. Les adolescentes adorent regarder, saisir, toucher, désirer puis tenir des vêtements contre leurs petits seins durs (ou du moins semblaient-ils durs ; je n’en avais jamais touché aucun). Les filles s’éloignent et vous laissent en train de vous examiner dans des miroirs en pied, quelques secondes seulement après être entrées dans une bonne boutique (comme on les appelait à cette époque). C’est un avantage, car ces filles ne parlent pas et elles ne s’attendent certainement pas à ce que vous avanciez la moindre opinion sur ces vêtements, car vous êtes simplement un garçon. Par chance, à cause de notre âge et contrairement aux adultes, elles ne s’attendaient nullement à ce que je leur achète quoi que ce fût.

Ainsi, les deux jeunes Japonaises et moi-même avons déambulé entre les trois boutiques habituelles où j’emmenais les filles que je draguais sans jamais aller au-delà. Dans les rues où nous marchions, elles parlaient côte à côte avec l’insoutenable concentration des adolescentes, toutes deux subitement silencieuses lorsqu’elles croisaient un garçon d’à peu près notre âge.

Je me souviens de cette journée comme légèrement venteuse, mais les bourrasques semblaient avoir un effet disproportionné sur ces deux filles menues et fascinantes. Constamment, avant d’atteindre le sanctuaire intérieur (et même là, elles rencontraient à l’improviste les ouragans miniatures de plusieurs ventilateurs portables dont les pales tournaient paresseusement au bout d’un comptoir), elles levaient la main pour retenir leur casquette en tissu. Le vent faisait gonfler leur robe, il en plaquait l’avant puis l’arrière entre leurs jambes, si bien qu’elles abaissaient soudain un bras pour remettre leur jupe en place, et je voyais qu’elles avaient la chair de poule. S’il s’agissait de pudeur, elle était déplacée ; car on distinguait bien mieux leurs formes durant toute cette gymnastique que si elles s’étaient contentées de rire en faisant fi de ces bourrasques joueuses. Tous les contours ainsi révélés et soulignés par le coton distendu trahissaient une minceur adolescente. Chaque fois que le vent les malmenait, elles lâchaient un seul mot, destiné à personne. Et puis, à un carrefour, la brise agitait le tissu sur leurs épaules dénudées où elles avaient mis tant de crème solaire blanche qu’on distinguait les poils minuscules plaqués là pour la journée. Ainsi, elles portaient leurs mains et leurs bras graciles tantôt ici, tantôt là, puis encore ici. Qu’elles marchent ou qu’elles restent debout immobiles, elles donnaient vraiment l’impression d’être attaquées par des rongeurs vifs et imprévisibles qui filaient le long de leur buste et de leurs membres sous leur robe. Je n’avais jamais rien vu de si divertissant. J’avais aussi le sentiment que la nature elle-même, et pas seulement moi, tentait de les déshabiller, tandis qu’elles avançaient sur ma gauche et sur ma droite en prononçant des mots incompréhensibles et en s’emparant de diverses parties de leur anatomie pour réagir à la brise marine.

Quand nous sommes sortis de la dernière boutique, j’ai pressenti un déplacement idéologique vers le Quartier Typique et un retour vers leur mystérieuse grand-mère *. Je broyais du noir alors que nous nous engagions dans les vieilles ruelles du Quartier, les deux filles marchant toujours de part et d’autre de moi-même, l’une adressant quelques brèves paroles à l’autre. Des perruches jacasseuses, enfermées dans de petites cages colorées, s’agglutinaient au-dessus de nous, autour des fenêtres sur les façades blanchies à la chaux. Des postes de télévision diffusaient les mêmes programmes assommants de l’après-midi au fond des maisons. Lorsque nous avons quitté Gold pour nous engager dans Pinero, l’attention des filles s’est soudain concentrée sur la foule qui faisait la queue devant le cinéma Gilliemetro.

Aujourd’hui, je déteste cordialement le cinéma, autant que la musique, et je déclare fièrement que ces dernières années j’ai appris à détester aussi les livres, mais à cette époque j’éprouvais seulement une légère indifférence envers le cinéma.

Les salles de cinéma de notre ville étaient des lieux curieux et furtifs, leurs modestes entrées donnant sur nos étroites ruelles masquaient des intérieurs caverneux qui s’enfonçaient très loin et traversaient parfois plusieurs bâtiments plus anciens. Le Gilliemetro était une institution locale, surtout l’après-midi, car il permettait d’échapper à la chaleur estivale. Il était populaire auprès des riches comme des pauvres, célèbre aussi chez les habitants des montagnes qui venaient rarement dans notre ville et considéraient cette sortie comme un grand événement. Parfois, encore dans les années soixante-dix, les paysans venus en ville tendaient un Kodak pour se faire photographier tous ensemble devant ce cinéma.

Tandis que nous approchions de l’entrée de la salle, les deux jeunes Japonaises ont vu le titre du film projeté ce jour-là ainsi que les vitrines où étaient affichées quelques photos tirées de ce film. Les deux filles ont tendu le bras et se sont mises à parler avec excitation.

C’était ce film de Hollywood dont certains camarades de mon institution avaient discuté avec enthousiasme, ce film sur le gros requin mangeur d’hommes. On ne pouvait que reconnaître l’intérêt et l’admiration que suscitait un tel thème, mais j’ai été surpris de la passion manifestée par les deux filles dans leur échange de paroles stridentes. Mon cœur s’est serré. Si nous avions pu entrer ensemble dans ce cinéma, alors l’après-midi en leur compagnie bénie se serait allongé jusqu’au début de la soirée, et je me sentais déjà physiquement malade à l’idée de les quitter.

Mais la queue pour la matinée occupait déjà toute la longueur de Pinero avant de bifurquer dans une petite rue latérale. Je savais que le célèbre M. Gilliemetro laissait la queue grandir, puis, arborant une sémillante tenue de soirée, il sortait du bureau situé derrière la caisse où son épouse attendait. Il longeait lentement la queue en savourant son pouvoir, ignorant les blagues et les moqueries, comptant en secret et très précisément, mais sans remuer les lèvres. Lorsqu’il arrivait assez loin de l’entrée et atteignait en même temps la capacité de la salle, une vingtaine de mètres après le carrefour de Pinero, il abattait un poignet orné d’un bouton de manchette, tel un champion de karaté, et annonçait : « Fini. Rentrez chez vous et venez plus tôt la prochaine fois. »

Sauf lorsqu’il s’agissait d’un adulte accompagné d’un enfant, auquel cas il manifestait un peu plus de commisération. Si Gilliemetro remarquait dans le reliquat de la queue un adulte membre de l’Opus Dei, accompagné de deux petits-enfants, un membre de la garde civile en congé ou quelque fonctionnaire de l’hôtel de ville, son couperet s’abattait quelques corps en amont et il adressait un clin d’œil obséquieux à ces salauds qu’il ramenait ensuite jusqu’à l’entrée, bras dessus, bras dessous, avant de leur offrir les places volées à ses clients légitimes.

Gilliemetro n’était pas un crétin ; il s’était déjà tiré indemne d’un procès – grâce à des abonnements – parce qu’il verrouillait les sorties de secours afin d’empêcher les gamins d’entrer en douce dans la salle. Il patrouillait les travées avec sa lampe torche pendant les films comiques les plus hilarants et éjectait avec plaisir tous les enfants trop excités à son goût, avant d’essayer de revendre leurs places à prix réduit, une pratique qui poussait tous les jours des jeunes à traîner devant son cinéma durant les vingt premières minutes de chaque séance. Il se méfiait tout spécialement des couples qu’il jugeait trop amoureux, sauf bien sûr si l’homme accompagné de sa maîtresse appartenait à l’Opus Dei ou à la garde civile et occupait l’une des meilleures places.

Mais ce jour-là, la salle était bourrée à craquer. Et puis se posait un problème atterrant, rédhibitoire. Les crèmes glacées à l’hôtel de mes parents et le tour des boutiques étaient certes exotiques, mais surtout gratuits. Je n’avais pas un sou en poche, car j’avais dépensé toutes mes économies pour acheter des cigarettes et un briquet de luxe Dunhill rechargeable. Je n’avais pas le temps de courir jusqu’à l’hôtel pour y supplier ma mère (qui, dans la salle des plaques chauffantes, préparerait les salades pour les clients du soir) en lui expliquant que j’étais en compagnie de deux jeunes Japonaises, plus ravissantes l’une que l’autre, et qui m’attendaient devant le Gilliemetro.

J’étais néanmoins prêt à jouer mon va-tout. J’ai levé une main devant chacune des deux filles pour leur signifier qu’elles devaient m’attendre près du mur. Déjà elles s’attiraient les regards et les sifflets de la foule. Un type a posé un index sur chacune de ses tempes et tiré la peau vers son crâne en une imitation classique de ce qu’on appelle les « yeux bridés ». J’ai eu envie de lui flanquer mon poing dans la figure. Mais j’ai rejoint l’entrée du cinéma et contourné le cordon écarlate qui canalisait la foule. J’avais à peine posé le pied dans la petite entrée, où Mme Gilliemetro trônait derrière la paroi de verre, que celle-ci s’est mise à répéter :

« Faites la queue, faites la queue.

— Madame Gilliemetro. » J’ai légèrement incliné le buste. « Mon père m’a dit que les billets destinés à mes cousines et à moi-même seraient à la caisse. »

Elle a semblé perplexe. Elle essayait de mettre un nom sur mon visage. Comme toujours, mon costume en lin, absurde pour un gamin de seize ans mais que mes parents tenaient absolument à me voir porter, a fait son effet. Parfois il éveillait le mépris, et je le maudissais, mais parfois il m’était bien utile.

« Les billets ? dit-elle d’une voix traînante et prudente.

— Mon père a envoyé quelqu’un les acheter, ils doivent être là dans une enveloppe, trois billets avec mon nom écrit dessus. Follana. Les meilleures places.

— Des loges ? Oh. Tu es donc le garçon de l’hôtel Impérial ?

— Oui.

— Monsieur Gilliemetro », croassa-t-elle. Son mari émergea aussitôt du bureau, en smoking et nœud papillon. Elle se retourna vers lui. « C’est le fils de M. Follana, de l’hôtel Impérial. Il dit que son père a envoyé un homme ici pour acheter trois billets d’avance. Des loges. »

Gilliemetro m’a considéré en plissant les yeux. Déjà, je connaissais très bien la politique de Gilliemetro, et j’ai serré les poings : « C’est sans doute ce rouge qui travaille en cuisine. »

J’ai vu M. Gilliemetro sourire et hocher la tête.

« Il m’a l’air très respectable », entendis-je trancher madame.

Un peu dure de la feuille, elle pensait apparemment que ce défaut l’autorisait à émettre ses commentaires devant les gens concernés sans qu’ils les entendent.

« Il n’y a pas de billets réservés, mon garçon. D’ailleurs, tu ne viens pas souvent ici. » Gilliemetro ne souriait plus. « Nous avons besoin de voir davantage de gens de ton espèce. Tu apprendras beaucoup de choses du cinéma, mon gars, même des comédies.

— Oui, monsieur », aboyai-je.

Il m’a regardé. « Trois billets ?

— Oui, s’il vous plaît, les meilleures places.

— Tu peux entrer et t’installer, mais il faudra que tu paies. Je suis sûr que ton brave père comprendra. »

Certain que toute hésitation aurait entraîné ma perte, j’ai eu un sourire enjoué. « Évidemment. Mais puis-je payer avec un cinq mille ? » Bluffant toujours, j’ai fait mine de sortir mon portefeuille aussi mince que vide. Madame a eu l’air à la fois vexée et impressionnée ; elle s’est rengorgée. Ils avaient beau se prendre pour des grands bourgeois, les Gilliemetro se situaient juste à la limite des bateleurs de foire et, même si mon père ne faisait aucun mystère de ses origines paysannes, les Gilliemetro n’étaient certes pas aussi riches ni en vue que mes parents dans notre ville.

« Un billet de cinq mille. À ton âge tu ne devrais pas sortir avec ce genre d’argent », renifla Mme Gilliemetro, comme si son sac à main en était bourré.

Ainsi que je devais l’apprendre ensuite dans les affaires, dès qu’on fait appel au snobisme des gens, tout bon goût part en fumée et les caprices sont sans limites. « Mon père, dis-je alors, m’a donné ce billet de cinq mille pour que j’emmène mes cousines déjeuner au Dauphin ou aux Rivières Calmes, mais elles avaient envie de venir dans votre cinéma pour voir ce film au lieu de manger.

— Le Dauphin. Magnifique. Nous y allons souvent. N’est-ce pas, monsieur Gilliemetro ? » Elle a toussé avant de baisser la voix : « Tu es notre premier client, mon cher. Je n’ai pas de monnaie sur cinq mille.

— Oh ? Je vais aller voir si mes cousines ont des coupures plus petites, madame, mais j’en doute. » J’ai tourné la tête vers les filles. Vers leurs traits orientaux. « Ce ne sont pas mes vraies cousines, mais des orphelines. Mon père finance leur éducation religieuse, car elles viennent de foyers très modestes. Outremer. Une mission.

— Oh, sainte mère de Dieu. Tu paieras en sortant, mon enfant, quand nous aurons davantage de monnaie. »

M. Gilliemetro a aussitôt ajouté : « Tu pourras me payer à la sortie. Il y aura alors une montagne de monnaie, mon garçon ! Tu ne peux pas savoir ce que nous gagnons avec ce film. C’est un succès mondial. Tu peux le dire à ton père. Et ne compte pas te bourrer de bonbons, il n’y aura pas non plus de monnaie de cinq mille dans le tiroir à bonbons. Tu pourras venir chercher tes friandises après le début du film, quand nous aurons de la monnaie. Fais bien attention à tes poches dans la salle. Les rouges sont partout.

— Mes cousines ne mangent jamais de bonbons, monsieur Gilliemetro. Elles les jugent impies. »

À peine avais-je prononcé ces mots que j’ai entendu le cliquetis saccadé de la machine à billets de la souriante Mme Gilliemetro, crachant trois rectangles jaunes pour les meilleures places. Reliés ensemble pour former une petite bande de papier, ces billets ont émergé de la surface métallique et plate, fanatiquement astiquée, du mécanisme. Elle les a fait glisser vers moi par l’orifice étroit du verre. J’ai pris possession des billets entre pouce et index. Je suis retourné jusqu’à la porte, accompagné par M. Gilliemetro qui allait procéder à sa patrouille de queue.

« Attends ici pour me payer après la séance, répéta-t-il. Nous aurons bien assez de monnaie. » Du doigt, il m’a montré le coin de l’entrée.

Je l’ai remercié et j’ai fait signe aux filles de me rejoindre, bien que tout courage m’abandonnât à la pensée de la confrontation inévitable et gênante avec le propriétaire du cinéma. Les deux filles nous ont rejoints d’un pas rapide, en souriant.

« D’aimables petites païennes, grommela M. Gilliemetro. Sauvées par la bonté de ton père. Rappelle à ton père de nous réserver une bonne table la prochaine fois que nous viendrons manger à l’Impérial. La table sous le lustre, s’il te plaît. Nous aimons autant l’Impérial que le Dauphin, ajouta-t-il en hochant la tête.

— Bien sûr », dis-je en souriant.

Je n’avais jamais vu les Gilliemetro déjeuner ni dîner au restaurant de notre hôtel. J’ai fait signe aux filles de passer devant le propriétaire et je me rappelle avoir touché leurs bras nus alors que nous rejoignions l’arrière de l’entrée.

« Je t’attendrai juste ici à la fin de la séance », répéta-t-il encore, avant de s’approcher du cordon rouge pour le retirer. J’ai entendu des applaudissements dans la queue derrière nous.

À l’intérieur de la salle fraîche, vide et plongée dans la pénombre, les jeunes Japonaises ont fait mine de s’installer dans la partie centrale des sièges, mais une fois encore j’ai touché le bras nu de celle qui portait une robe à fleurs et secoué la tête en leur faisant signe d’avancer.

Tout le cinéma était divisé en boxes d’un seul tenant, il n’y avait pas de partie surélevée ni de balcon, mais cette apparente uniformité n’empêchait pas la ségrégation sociale. Juste devant, sous l’écran, se trouvaient quatre rangées de grands fauteuils en cuir équipés de cendriers métalliques en forme de coquille Saint-Jacques incrustés dans la partie avant de chaque accoudoir. J’ai fait signe aux filles de se glisser ensemble dans la deuxième rangée. La fille à la robe à fleurs a obtempéré, mais celle à la robe à motifs géométriques a hésité et m’a laissé m’engager entre les fauteuils avant elle. Je m’y suis faufilé en trouvant cette hésitation remarquable, car elle impliquait ceci : j’allais me trouver assis au milieu, avec une fille de chaque côté !

J’étais donc installé au milieu de la rangée des fauteuils en cuir entre deux filles, celle à la robe fleurie sur ma droite, celle à la robe à motifs géométriques sur ma gauche, les plis accentués de mes jambes de pantalon tout proches de leurs genoux dénudés. J’ai senti ma respiration s’accélérer à cause de toute cette excitation. De temps à autre, comme si je n’étais pas là, les deux filles se penchaient légèrement l’une vers l’autre pour chuchoter quelques mots au-dessus de mes cuisses, leurs voix menues toutes frémissantes d’anticipation.

La situation s’est encore améliorée. Le public grondait derrière nous, le froissement des attaques sur les paquets de bonbons était assourdissant, mais personne ne s’installait dans les meilleurs fauteuils autour de nous. C’était souvent le cas avec ces places plutôt chères ; le soir, les bourgeois de notre ville les prenaient d’assaut, mais le public des matinées était composé de vendeuses et d’employés de bureau qui profitaient de leur sieste, ou encore de jeunes gens chassés de leur appartement pour l’après-midi, mais qu’on attendait de pied ferme en début de soirée. Ces fauteuils vides qui nous entouraient étaient superbes, car ils donnaient aux deux filles un sentiment accru de leur importance ; hormis le bruit derrière nos têtes, nous étions tellement isolés à l’avant de la salle que nous aurions pu nous y croire tout seuls ! D’un autre côté, il serait mensonger d’hypertrophier le romantisme de notre environnement. Les cendriers en forme de coquille Saint-Jacques incrustés dans les accoudoirs débordaient comme d’habitude et, lorsque nous nous étions glissés vers les fauteuils situés au centre de notre rangée, nos pieds avaient bousculé des paquets de bonbons vides, des gobelets en carton et des cannettes. Les Gilliemetro faisaient eux-mêmes le ménage.

Je mourais d’envie d’allumer une cigarette, mais une fois encore je n’ai pas osé fumer devant les jeunes Japonaises. Et puis il y avait la perspective affolante de ce que j’allais bien pouvoir faire à la fin de la séance quand, sans un sou vaillant, je devrais affronter Gilliemetro. Je pouvais peut-être cacher aux filles ce qui s’était passé, mais mon destin à long terme était scellé. Autant savourer ces quelques dernières heures passées en compagnie des filles, et puis, comme on dit, affronter l’inévitable.

J’ai sorti mon paquet de Fortune et, pour essayer de rendre cette activité parfaitement normale, j’ai tendu ce paquet à la fille assise à ma droite comme s’il s’agissait là de la chose la plus naturelle du monde. À ma grande surprise et sans la moindre hésitation, elle a pris une cigarette. J’ai ensuite présenté le paquet à son amie assise à ma gauche et elle aussi en a pris une entre ses doigts gracieux. J’ai ensuite sorti mon briquet Dunhill à gaz dans son étui en cuir, un accessoire qui m’avait coûté une bonne partie de mes économies, pour allumer leurs cigarettes respectives, puis la mienne. Avec une satisfaction non dissimulée, j’ai souri à gauche puis à droite, avant de me pencher en arrière pour regarder nos fumées confondues monter au-dessus de nous à travers le frêle cône mouvant du faisceau de lumière bleue, tandis qu’on projetait les bandes-annonces des prochains films, avec les virgules habituelles des poils collés sur l’objectif, les taches mystérieuses ou les déformations visqueuses dans un angle de l’image.

En fait, je surveillais les filles du coin de l’œil. Leur visage étrangement plat levé vers l’écran, elles se concentraient sauvagement sur ce qui s’y passait. Elles fumaient en novices mais non sans régularité, avec de petits gestes rapides et volontaires, comme si elles ne voulaient pas perdre une seule miette du précieux tabac. Moi, je faisais des ronds de fumée, en leur adressant des sourires chaleureux dès qu’elles essayaient d’imiter mes cerceaux vibratiles. J’étais tout émoustillé à la pensée des heures qu’à l’avenir nous allions peut-être passer ensemble, à fumer plutôt qu’à communiquer.

Elles avaient retiré leur casquette en tissu et, d’un mouvement de tête, libéré leurs cheveux raides, noirs de jais, sur leurs épaules nues, peut-être par considération envers les spectateurs situés derrière nous. De fait elles n’étaient pas blondes, mais tant pis. Tu ne peux pas tout avoir. Détends-toi et savoure les deux heures qui viennent, Lolo, ai-je pensé.

Je me suis détendu. Le film a commencé. Ce qu’on entendait au début, c’étaient des couinements électroniques de poisson qui sortaient de l’obscurité comme de l’esprit pervers d’un requin dépourvu de morale et de conscience ; voilà tout ce qu’il entendait en guise de langage : des bips et des couics de sonar animal indiquant la proie, pendant qu’on voyait ce que voyait ce requin en maraude : l’étrange fond marin, mais on ne voyait pas encore le monstre.

Ensuite, sur une musique trépidante, une femme blonde nord-américaine se débarrassait de ses vêtements et courait, magnifiquement nue, les seins oscillants et les jambes divinement repliées sous chaque fesse, dans la mer nocturne. L’Amérique du Nord : quel paradis !

Alors il se passait quelque chose. La caméra quittait la perspective du rivage, traversait l’eau pour rejoindre le visage de la femme jusqu’à l’endroit où elle venait de nager, loin au large, et où elle flottait sans bouger. On se sentait mal à l’aise. Ensuite, on voyait de nouveau sous l’eau ce que le requin voyait, dans une sorte de généreuse cathédrale de lumière bleue qui se refermait sur les jambes doucement mouvantes de la femme. On voyait tout le corps nu de cette femme nord-américaine. J’ai jeté un coup d’œil attentif de part et d’autre de mon fauteuil pour évaluer la réaction des deux jeunes Japonaises, pour savoir si elles étaient choquées de voir une chose interdite comme celle-là, mais elles regardaient en écarquillant les yeux, fascinées et comme libérées.

L’Américaine nue était violemment malmenée par le requin invisible, mais on ne voyait jamais ce qu’il lui faisait subir sous la surface de la mer, on devinait seulement que c’était terrible. Voilà pourquoi ce cinéaste était malin. Il comprenait qu’il ne pouvait pas nous montrer le requin dès le début du film, il décidait donc de nous faire redouter la mer et ce qu’elle renfermait. J’ai été vraiment époustouflé quand la tête de la femme a émis un ultime gargouillis avant d’être engloutie par l’eau huileuse.

On découvrait ensuite ce flic et sa famille tellement américaine. Il conduisait un énorme véhicule de la police nord-américaine et découvrait sur la plage les restes du corps de la jeune femme, couverts de crabes – vraiment horrible ; tout ce qu’on voyait, c’était un doigt de femme crispé de douleur, et puis le flic se tournait vers la mer, regardait l’horizon et l’on comprenait que le requin était quelque part tout là-bas. Mon cœur battait la chamade.

Tous les dialogues du film avaient été doublés dans notre langue, avec l’accent habituel et incongru de notre capitale, mais on voyait bien que les acteurs articulaient cette satanée langue anglaise à une vitesse moindre. Une fois encore j’ai regardé à gauche et à droite en me demandant dans quelle mesure ces deux filles, qui ne parlaient pas ma langue, comprenaient le film, car le flic désirait prendre les décisions qui s’imposaient : interdire toute baignade, mais il s’agissait d’une station balnéaire comme notre ville, dont presque toute l’économie dépendait du tourisme estival, si bien que les gros bonnets locaux empêchèrent le flic de fermer l’intégralité des plages.

Ensuite, c’était sans doute le week-end et tout le monde était sur la plage. Un jeune gamin nageait vers le large sur un matelas pneumatique, le flic était sur la plage avec sa femme et ses fils, mais il ne nageait pas parce que – comme désormais le public du film – il avait toujours eu peur de l’eau, ce qui n’empêchait pas le requin d’arriver.

Cette fois, j’ai senti les filles se raidir de chaque côté de mon corps, et tout le cinéma a lâché un hoquet d’horreur, tellement la scène paraissait réelle. Le requin attaquait le gamin sur le matelas pneumatique, on ne voyait rien, mais on devinait la taille énorme du squale qui roulait sur le côté comme un gros chat, montrait un peu d’aileron, et puis une fontaine de sang jaillissait vers le ciel, sans doute au moment où la gueule du requin se refermait sur le gamin maigrichon dont on n’aurait jamais cru que le corps contenait autant de viscères.

Là encore la caméra filmait le bord de l’eau, qui devenait rose de sang, et la moitié du matelas déchiqueté. Le bord de l’eau était la ligne de démarcation. Ce sacré cinéaste savait maintenant que tous les spectateurs du Gilliemetro serraient les fesses dès qu’on quittait la terre ferme pour s’aventurer sur l’eau. Moi, en tout cas, je ne voulais certainement pas retourner sur l’eau de l’écran.

Un dur à cuire se pointait alors et proposait de tuer le requin, mais les autres étaient trop idiots et organisaient une pêche ouverte à tous, et voilà tous ces affreux crétins dans leurs petits bateaux, qui trempaient dans l’eau des abats sanguinolents ; ils attrapaient un autre requin et s’en glorifiaient. On voyait tout au fond de sa gueule ouverte et les deux filles assises près de moi se sont caché les yeux derrière les mains.

Le flic partait donc avec un expert en requins dans sa fantastique vedette rapide, à la recherche du bon squale sur l’eau brumeuse de la nuit, ce qui était follement imprudent, et ils découvraient alors un bateau à la coque défoncée, crevée d’une gigantesque morsure. J’ai senti mon ventre se contracter lorsque ce cinglé d’expert en requins a mis un masque pour plonger dans l’eau nocturne. Il était fou, ou quoi ? Il regardait par un trou sous le bateau, il tirait un peu dessus pour savoir ce qu’il y avait dedans. La tête énucléée d’un mort emplissait le trou.

Bon, la peur m’avait contraint à fermer les yeux très fort et j’avais les oreilles qui tintaient, mais sur ma gauche et ma droite les deux filles ont crié, quitté leur fauteuil avant de retomber sur le coussin de cuir, et un immense hurlement de terreur a jailli de la salle de cinéma derrière nous, après quoi les spectateurs ont poussé un grand soupir et éclaté de rire. Mais je ne riais pas et ne trouvais rien d’amusant à toute cette terreur. J’ai dû me contraindre à rouvrir les yeux, de peur que les filles ne me surprennent les yeux fermés comme un lâche, mais cette horrible tête blanche et blême était toujours là avec la musique stridente et inquiétante. J’ai jeté un coup d’œil à droite : la fille à la robe fleurie avait porté la main vers sa poitrine, qu’elle enserrait ; elle semblait la proie d’un authentique malaise physique.

Sentant quelque chose sur ma jambe, j’ai baissé les yeux. J’ai vu une petite main tâtonner un moment, puis découvrir ma propre main et la serrer avec force. Je me suis tourné vers la droite, mais la fille ne me regardait pas, elle me serrait simplement la main de toutes ses forces, terrifiée, en regardant droit devant elle. La fille assise à gauche, celle avec la robe à motifs géométriques, s’était laissée glisser dans le fauteuil et elle avait remonté les genoux contre le dossier du fauteuil de devant, comme pour se protéger de l’écran. Mon cœur s’est arrêté durant quelques instants, puis j’ai serré la main de l’autre fille et j’ai bientôt commencé à la caresser doucement de mon pouce libre. J’avais envie de tourner la tête pour regarder son visage, mais j’en étais incapable. Je me contentais de serrer sa main entre la mienne et de me mordre la lèvre en regardant le film.

Là-haut sur l’écran, des centaines de gens réunis sur une immense plage criaient et se bousculaient pour sortir de l’eau et franchir la ligne magique synonyme de sécurité, mais c’étaient seulement des gamins qui jouaient avec un faux aileron de requin ; alors le vrai requin se glissait sournoisement dans le lagon d’eau salée. La fille qui me tenait la main s’est mise à gémir quand l’aileron du vrai requin a fendu l’eau en direction d’un type assis dans une petite barque. J’ai dégluti au moment où l’homme hurlait dans sa barque. Toute sa jambe fut arrachée avant de descendre vers le fond du lagon. L’homme essaya de se hisser sur sa barque retournée et alors, pour la première fois, nous découvrîmes la gueule grise de l’énorme requin, son rictus pervers, tandis que sa mâchoire s’ouvrait pour engloutir sa proie juste en dessous de la surface de l’eau. Je n’ai pas pu m’empêcher de parler, j’ai dit à voix haute : « C’est le diable. »

La comparaison s’imposait. Les doigts agrippés à ma main droite ont encore resserré leur étreinte, et à présent la fille assise sur ma gauche a glissé dans sa robe à motifs géométriques pour s’emparer de mon bras. L’une de ses mains s’est refermée autour de mon biceps gauche pendant que les doigts de l’autre s’enfonçaient dans mon avant-bras et qu’elle enfouissait vigoureusement son visage derrière mon épaule.

« C’est le diable », chuchotai-je encore, avec un hochement de tête convaincu. L’immense aileron de la bête retournait maintenant vers le large et une fois encore le flic contemplait l’horizon marin avec détresse, mais en se jurant d’avoir la peau de cette créature.

À cause des photos affichées dans l’entrée du cinéma, nous savions tous trois que ces cinglés allaient monter dans un bateau et partir chasser ce requin. Je sentais mes intestins se liquéfier à cette seule perspective. La fille qui me tenait la main a vu que son amie s’était pelotonnée contre moi. Elle l’a imitée, blottissant son visage dans mon épaule droite pour s’y protéger et, alors que le film suivait son cours nauséeux, tantôt elle m’agrippait le genou, tantôt elle se cachait les yeux derrière les mains. La fille assise à ma gauche jetait parfois un coup d’œil prudent à l’écran avant de retourner dans le giron de mon épaule.

Quand il se passait quelque chose d’inquiétant sur l’écran, par exemple des mâchoires de requin qu’on retirait d’une marmite d’eau bouillante, les deux filles se serraient contre moi et me comprimaient entre leurs deux corps. J’ai posé une main sur les deux cuisses les plus proches. Je gardais les mains là, en serrant l’étoffe qui frottait ainsi contre la peau de chaque cuisse.

Nous avions tous trois glissé sur nos fauteuils respectifs. Bien sûr, le flic et l’expert en requins avaient fini par faire cause commune avec le pêcheur dur à cuire pour organiser une chasse au requin, mais dans un très vieux bateau ! Ils auraient dû faire appel à l’armée, à l’aviation ou à Dieu sait quoi pour bombarder le monstre. Je tremblais de tous mes membres alors que ce rafiot – ridiculement bas sur l’eau – sortait courageusement du port pour affronter une mer désolée et redoutable.

Et le voilà qui montait et descendait tel un bouchon : un vieux et fragile bateau de pêche. On entendait ses planches craquer tandis qu’il tanguait et roulait sur le vaste océan – dramatiquement vulnérable –, et que tout au fond de l’eau la chose attendait quelque part. Désespérément une main me broyait le genou gauche, et une bouche murmura : « Noh, noh, noh, noh. »

J’ai tourné la tête à gauche et à droite. Nous nous sommes regardés droit dans les yeux et j’ai opiné gravement. J’ai glissé encore un peu dans mon fauteuil. À ce moment-là, les deux filles se penchaient sur mon torse, quasiment allongées sur moi où chacune étreignait une main de l’autre ainsi que l’une des miennes pour se rassurer. Et vraiment, nous donnions l’impression d’être à bord d’un bateau en train de couler, accrochés les uns aux autres pour affronter ensemble nos derniers instants.

Soudain la tête du requin a jailli hors de l’eau pour nous sourire. Les deux filles ont hurlé. J’ai hurlé. Celle assise sur ma gauche s’est mise à pleurer. C’était le coup de grâce. Lorsque toutes deux m’ont adressé un regard suppliant, j’ai levé la main en signe d’acceptation, comme si nous faisions de la plongée sous-marine et communiquions uniquement par gestes. J’ai montré le sol en contrebas de nos fauteuils. Nous avons levé les yeux. La nuit était tombée sur l’écran.

Doucement, nous nous sommes tous trois laissés glisser du rebord de nos fauteuils en cuir pour rejoindre l’obscurité inférieure et les ombres mouvantes du sol de la salle jonché d’ordures diverses où nous pourrions nous abriter en paix de la terreur implacable qui régnait sur l’écran. Nous avons allongé les jambes sous les sièges situés devant nous – les jambes des deux filles étaient nues dans la lueur bleue –, nos pieds écartant des emballages crissants et faisant rouler des gobelets en carton. Tout en bas, nous avons poussé un soupir de soulagement, chacun s’allongeant épuisé contre son voisin ou sa voisine. Nous entendions de terribles fracas, des éclaboussures et des cris désespérés au-dessus de nous, en provenance des trois hommes réunis sur le bateau condamné.

D’abord nous nous crispions et sursautions à chaque vacarme, mais nous nous sommes calmés peu à peu. À un moment, la fille à la robe à motifs géométriques a chuchoté quelque chose à son amie, puis elle a lentement relevé la tête au-dessus du parapet du siège situé devant elle, mais nous avons tous deux tiré sur sa robe jusqu’à ce qu’elle nous rejoigne et enfouisse son visage dans le devant de ma chemise. Elle frissonnait et bredouillait quelques mots dus aux horreurs inconnues de nous, mais auxquelles elle venait d’assister là-haut. Sa joue était contre mon torse ; je lui ai caressé la nuque pendant quelques instants, puis la fille à la robe à motifs géométriques s’est vivement approchée de mon visage, en passant au-dessus de la tête de son amie, et elle m’a embrassé. Sur la bouche.

Mes frissons d’angoisse ont disparu, remplacés par des frémissements d’une nature nouvelle, tandis que je les embrassais et les caressais toutes les deux. Nous nous ébattions avec entrain dans cette obscurité. Alors que les hurlements et les fracas apocalyptiques augmentaient de volume sur cet écran oublié de nous quelque part là-haut, je me suis juré de faire de cette situation l’idéal de toute mon existence, de me prémunir des horreurs trop réelles du monde en compagnie du beau sexe. J’embrassais ces deux filles si longuement que je comptais chaque fois jusqu’à cinquante dans ma tête, passant de l’une à l’autre avant de revenir à la première, les yeux grands ouverts, les leurs fermés et scellés par les cils. Et elles m’embrassaient avec ardeur. J’avais, semblait-il, la permission de toucher n’importe quelle partie de leur corps, mais je ne dépassais pas certaines limites évidentes. C’était un combat parfumé.

Pour finir, l’autre fille m’a tellement poussé par-derrière que ses jambes nues ont glissé sous mes bras. Sa tête reposait entre mes épaules, ses bras m’enserraient fermement le buste. Je caressais sa cheville mince. Son amie s’est retournée pour entamer une nouvelle séance de baisers et de caresses. La frêle liane d’une bretelle de robe avait glissé de son épaule ; ma main a quitté la cheville de son amie afin de toucher cette épaule et il y a eu un soudain changement de lumière sur l’écran. J’ai alors avisé un emballage de bonbon collé sur la peau nue de l’épaule, qui adhérait à cause de la crème solaire dont les deux filles s’étaient enduit le dos. Mon doigt est descendu pour, d’une pichenette, ôter ce morceau de cellophane et j’ai alors découvert de quoi il s’agissait. C’était un billet de cinq mille, perdu jadis parmi les ordures du sol et maintenant collé sur cette belle épaule pâle et nue.

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