Le dernier paradis de Manolo

Alan Warner · Chapitre 13 sur 42

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Le dernier paradis de Manolo

À propos des Phases Zone 1

 

 

Dans mon quartier, les Phases Zone 1, il existe trois petites « gares » de chemin de fer. Toutes se réduisent à un quai en béton surélevé, surmonté d’un siège et d’un abri en plastique moulé, avec une carte et un horaire. Les gares de mon quartier sont : Phases Zone 1, Phases Zone 2 et Phases Zone 3. J’habite Phases Zone 1, mais plus près en réalité de la gare de Phases Zone 2, de sorte que j’y descends souvent, mais parfois si j’ai des sacs de courses et qu’il n’y a pas trop de voyageurs dans le train, je tapote à la porte du conducteur pour lui demander de me déposer juste derrière mon immeuble.

J’aime particulièrement les Phases lorsque les premières étoiles apparaissent au crépuscule, qu’on est hors saison et que quatre-vingts pour cent de ces résidences de vacances sont inoccupées. Ces immeubles, entièrement abandonnés au bord de la mer, sont ahurissants. Je n’ai jamais vu une lumière aussi limpide, comme si j’étais à l’intérieur d’une énorme lentille de verre, doucement frémissante. Les cuboïdes rigides et les géométries strictes des nouveaux appartements qui m’entourent – certains équipés de grandes paraboles pointées vers la lune qui occupent tout le balcon, si bien que personne ne peut plus y prendre le moindre bain de soleil – forment une ruche de cellules monacales intimes dans un moderne séminaire où se déroulent des exercices spirituels privés.

Le développement des Phases a commencé au début des années quatre-vingt, quand les prix de l’immobilier ont rendu rentable l’édification d’immeubles au-delà des rochers roses qui s’incurvent au bout de la plage de sable. Ma mère, qui a grandi dans notre ville, déclarait volontiers à propos de toutes les nouvelles constructions autour de Saint Jordi jusqu’au Kilomètre 4 : « Si on me déposait là après la tombée de la nuit, je ne saurais plus où je suis ! »

Mon immeuble fut le premier des trois blocs à être bâti ; bien que moins haut que les deux autres, il donne directement sur la plage de sable et la mer, plutôt que sur la plage de rochers surélevés. Plusieurs fois au cours des quinze années que j’ai passées là, des tempêtes accompagnées de fortes marées ont poussé la mer jusqu’au pied de mon immeuble, inondant les caves. Le sable mouillé montait jusqu’à la hauteur des bandes rouges scintillantes sur les bornes du parking de derrière. Nous nous sommes retrouvés piégés par toute cette eau grise qui, quatre étages plus bas, s’agitait bruyamment, à croire que j’étais le seul survivant sur une plate-forme pétrolière. Le lendemain, l’eau avait reflué et il avait fallu faire laver toutes les fenêtres couvertes d’embruns salés, par Mary, la Sud-Américaine âgée qui fait le ménage chez moi.

Quand Veroña et moi nous sommes mariés dans les années quatre-vingt, mon père – qui était propriétaire de l’étage supérieur – nous a offert en cadeau de mariage l’appartement des Phases qui donnait sur la mer.

Nous formions un couple de jeunes mariés qui ne possédait aucune batterie de cuisine. Autour des Phases, les promoteurs construisaient toujours à tour de bras. Mon père a fait entièrement revoir pour nous la disposition intérieure de l’appartement. Il s’attendait selon moi à ce que nous ayons des enfants : une seconde salle de bains fut ajoutée ainsi qu’une pièce que nous appelions toujours la « nursery », en riant chaque fois que nous prononcions ce mot. Mon père engagea des ouvriers qui travaillaient sur un chantier voisin, jusqu’à ce que les marches en faux marbre menant à l’étage supérieur soient couvertes de l’épais ciment séché de tant de traces de bottes qu’il fallut des années pour en user la plupart et accepter les restantes.

Quand Veroña et moi vivions ensemble aux Phases, les grues lointaines des bâtiments inachevés nous réveillaient, leurs craquements et leurs grincements commençaient chaque matin à sept heures lorsqu’elles quittaient le lit du vent. Des bennes tournoyantes de béton montaient en oscillant doucement vers les ouvriers qui criaient, torse nu, sur les toits à côté de la brique rose saumon non enduite. De mystérieux câbles électriques semblaient jaillir de chaque surface inachevée.

Le fil des jours était scandé par de soudains nuages blancs de poussière de béton qui passaient entre les immeubles. Des camions jaunes se déplaçaient en silence et, quand le vent soufflait, il écrêtait et emportait leur chargement de terre. L’après-midi, le bruit de la mer semblait croître lorsque les ouvriers faisaient la sieste. Ils dormaient, urinaient et déféquaient à l’intérieur des structures nues des bâtisses.

Veroña et moi sortions nus de la douche – parfois ensemble – et toujours nous sentions sous nos pieds la poussière de béton sur le carrelage. Notre appartement récemment achevé était vide et plein d’échos. Nous avions de la poussière de béton dans les cheveux, elle enduisait la peau de Veroña et la mienne. Elle nous démangeait les narines et ternissait les extrémités blanches des cotons-tiges chaque fois que nous nous nettoyions les oreilles. Lorsque nous transpirions en faisant l’amour, nous risquions de nous solidifier en statues grises, tant nous étions couverts de béton. Cette poussière saupoudrait notre café matinal et assaisonnait notre salade du soir. En tant que symbole, avec son goût fade et crayeux, son odeur étrangement piquante, elle était une célébration du progrès, une oblitération de notre passé. Au lieu de pain azyme, notre ville aurait dû mêler ces poudres de béton pour créer une nouvelle hostie consacrée, car nous adorions seulement l’avenir. L’appartement bétonné des Phases Zone 1 avait été acheté grâce aux dédommagements obtenus par mon père lors de la construction de l’énorme autoroute bétonnée qui serpentait le long de notre côte. J’étais un étudiant en première année d’urbanisme qui rêvait des possibilités du béton – sa chaleur chimique d’être vivant quand il prend, et puis je léchais cette fadeur, le constituant fondamental de notre univers spéculatif, sur le bras de ma jeune épouse pour découvrir en dessous la vraie texture lisse de sa peau frémissante. Notre pâle bronzage de poussière de béton était une fête. Veroña et moi devenions physiquement partie intégrante de notre avenir en béton, partie intégrante du vorace développement côtier et de la détermination acharnée de notre nouvelle société à nous classer tous selon une hiérarchie de vues sur la mer.

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