Le dernier paradis de Manolo

Alan Warner · Chapitre 9 sur 42

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Le dernier paradis de Manolo

L’amateur chanceux

 

Après avoir fumé ma dernière cigarette en cette première nuit aux Phases Zone 1, il ne me restait plus rien à faire. Je me suis servi un whisky avec de la glace dans mon verre préféré à fond épais, puis je suis allé me coucher pour essayer de dormir, convaincu de la vanité de mes efforts. Bizarre, car j’ai goûté à un excellent sommeil sans rêves qui dépassait l’entendement. Je ne saurais l’expliquer, sinon peut-être seulement par le fait que je comprenais enfin, après toutes les tergiversations, après la souffrance de l’exclusion et une acceptation confuse, que j’allais vivre une disparition organisée. Cette angoisse due à la nature exacte de mon décès, et que j’ai toujours connue, s’était apparemment envolée.

Le lendemain matin, j’ai rejoint notre ville en train, ainsi que je le fais chaque jour ouvrable, en regardant les cheveux des plus jolies secrétaires sécher dans l’air chaud et changer de couleur – passant souvent du brun au blond.

Le samedi matin et la plupart des jours fériés, je travaille, parfois seul, dans les bureaux de mon agence de design Follana, 41 Grande Avenue.

C’était un mardi, et à côté de l’hôtel Impérial le modeste marché d’« antiquités » était installé comme à l’ordinaire sous le portique de la place de l’Hôtel-de-Ville, en contrebas du petit balcon de l’ancien appartement de trois pièces de ma mère. Fidèle à mon habitude du mardi, je m’y suis promené en chinant, tandis que la cloche de l’hôtel de ville – seule musique de mon existence – sonnait ses éternels et harmonieux quarts d’heure.

J’éprouve une affection malicieuse pour les vieux guides touristiques mal écrits de notre ville, leur grammaire étrangement pompeuse, leurs ridicules détails pittoresques et la répétition de textes traduits en anglais, en français et en allemand – des langues que je suis incapable de parler ou de lire, même si j’en comprends quelques rares mots.

Sur un vieux stand des Anciens, j’ai découvert une beauté de 1964. Alors que j’étais en train de mourir, je me suis demandé quelle logique pouvait bien présider au désir de poursuivre ma collection. À quoi bon ? Mais tout compte fait, à quoi bon collectionner depuis si longtemps des guides touristiques surannés ?

J’ai lu dans ce dernier guide :

Parmi les ravins, dans les endroits secs situés au-delà des faubourgs les plus éloignés de notre ville, pousse la fougère commune qu’il faut rechercher sur les pentes très escarpées. Là, l’amateur chanceux doit s’asseoir pour voir comment les petites fleurs s’ouvrent aux premières lueurs de l’aube, après quoi les souhaits de cet amateur chanceux seront exaucés.

Sous le charme, debout devant le stand, je me suis répété cette expression délicieuse : « l’amateur chanceux ». J’ai très certainement remué les lèvres pour prononcer ces mots. Une idée soudaine et romantique m’a traversé l’esprit : si seulement je pouvais une fois encore entraîner une femme avec moi vers ces « faubourgs les plus éloignés » et lui imposer cette nouvelle homélie.

Toutes ces expressions, les « endroits secs », les « pentes très escarpées », m’ont rappelé la vieille ferme rurale de mon père avant qu’il ne vende ses terres du bas aux promoteurs de l’autoroute.

Quand j’avais une dizaine d’années, mon père et moi marchions au crépuscule parmi les orangers et les citronniers de sa vieille ferme. D’un coup de machette, mon père tuait tous les serpents qu’il rencontrait dans ces ravins. Je me suis rappelé que les mâchoires des serpents décapités continuaient à s’agiter follement. Parfois, lorsque la lame s’était abattue assez près de la tête, on voyait le jour entrer derrière leur gueule. Pour blaguer, mon père m’affirmait que le serpent continuait à faire claquer ses mâchoires sans s’arrêter, jusqu’à ce que la lune monte dans le ciel. « Tu espères lui faire faire des cauchemars ? » lui reprochait alors ma mère. Mais à cette époque je dormais comme une souche.

Mon père me faisait sans arrêt des blagues. Une autre fois, à Madère : nous étions tous deux en vacances, il s’était sans doute disputé une fois de plus avec ma mère. Sous une brusque averse, mon père me donna un léger coup de coude, me commanda de traverser la rue pour demander à ce taxi de faire demi-tour et de venir le chercher sous l’auvent de l’hôtel. Je traversai timidement la rue. Le chauffeur faisait fonctionner ses essuie-glaces. Il abaissa la vitre pour m’écouter. Quand je lui parlai, moi dans ma langue et lui répondant en portugais, il dut saisir le mot « taxi ». Alors le chauffeur de taxi se mit à rire, dénudant ses dents blanches sous la moustache, puis il pivota sur son siège vers mon père qui riait lui aussi aux éclats et qui hochait vigoureusement la tête comme si les deux hommes se connaissaient ! Mon père était là, de l’autre côté de la chaussée mouillée sous l’auvent rose du Reid’s Palace, dans son beau manteau gris qu’il m’arrive encore de porter en hiver. J’examinai d’un peu plus près ce taxi noir et découvris qu’il s’agissait d’un corbillard. Je sentis le rouge me monter aux joues. Quand j’eus retraversé la rue, la pluie dissimulait mes larmes.

Dans le silence du marché du mardi, j’entendais toujours le rire de mon père, dans cette lumière métallique où le mince quartier de lune restait caché quelque part derrière les pics broussailleux qui surplombaient sa ferme.

Je me suis soudain exprimé dans notre dialecte :

« Combien pour ceci ? »

Lentement, l’Ancien a pris le guide touristique et il en a feuilleté les pages rectangulaires, comme si le prix était relié à sa supposée compétence d’antiquaire.

« Cinq mille ? »

J’ai levé la tête vers le petit balcon du logement vide de ma mère, dont j’étais toujours propriétaire, au-dessus de la place de l’Hôtel-de-Ville, derrière l’hôtel Impérial. « Alors que j’ai grandi dans cet appartement et que, tout gamin déjà, je baissais les yeux vers ce marché, vous voulez me faire payer un prix que vous extorquez aux touristes ? »

Il m’a regardé. « C’est un bel appartement. Et un document historique ! ajouta-t-il.

— 1964. L’année de ma naissance. Est-ce moi qui deviens historique ? » J’avais élevé la voix, mais nous comprenions tous deux que cet échange verbal était un jeu. J’ai écarté les bras, comme le font les gens de ma région. J’ai porté la main gauche à ma mâchoire, approché les doigts de mon nez et humé l’odeur de mon after-shave. Je me suis penché vers l’Ancien timide et souriant.

Ses marchandises étaient disposées sur une table à tréteaux recouverte d’un tapis bleu déchiré, qui de toute évidence venait du casino récemment réaménagé. Ces articles étaient identiques à ceux des autres marchands installés sous le portique : de fausses pièces de monnaie romaines, voire phéniciennes, oxydées avec une batterie de voiture et patinées avec de l’eau – proposées à des touristes convaincus de faire une vraie découverte. Il y avait là de banals timbres-poste des années mille neuf cent quatre-vingt, des journaux vieux d’un an, des revues pornographiques étrangères soigneusement enveloppées, aux titres impressionnants. Il y avait des ouvrages spécialisés et superflus, par exemple Origine du moteur à refroidissement par air, mais je regardais surtout les quantités incroyables d’albums de photos qui contenaient des devises obsolètes sous forme de billets de banque et de pièces de monnaie.

C’était tellement typique de notre ville. Le dimanche ou les jours fériés, on les voyait : les grands-pères et les veufs penchés au-dessus de tables pliantes pour échanger des pièces et rassembler d’anciennes devises sous des lampes de camping-gaz après la tombée de la nuit, tandis que leurs dents serraient et faisaient rouler des cigares bon marché. Ces Anciens : chaussons, pantalon trop court, veinules éclatées, tels des bacilles sur leurs chevilles pâles, grommelant des estimations et des trocs au-dessus de plateaux couverts de pièces et de billets. En possédant d’inutiles billets de cinq ou dix mille d’une monnaie n’ayant plus cours, depuis cette saleté d’euro, ces vieillards s’assuraient une revanche désespérée sur la tyrannie à laquelle l’argent les avait soumis durant toute leur existence de travailleurs.

L’Ancien me regardait. Il a annoncé : « Je connaissais Mme Follana et votre père du temps où ils avaient l’Impérial. »

J’ai grogné.

« Je me rappelle la vente aux enchères quand vos parents ont vendu l’endroit. »

Alors j’ai acquiescé.

Je détestais ce souvenir. Malgré mes seize ans, j’avais pleuré, caché dans l’appartement aménagé tout en haut de l’hôtel, pendant qu’en bas toute l’argenterie, les ustensiles de cuisine, le linge, les lits et le mobilier de ma jeunesse étaient vendus aux enchères dans l’immense salle à manger au lustre gigantesque, qui faisait face à la fontaine et à la mer. Parfois, au hasard de mes dîners en ville, en grimaçant sur le chemin des toilettes durant un repas en compagnie de vagues relations d’affaires, je rencontre encore le mobilier de l’hôtel Impérial : une vitrine de la réception, un lit de plage jadis installé sur le palier de l’escalier principal, un fauteuil de la salle de télévision où, allongé sur le sol carrelé, j’écoutais les discours de notre chef s’adressant à des clients. (Je me souviens du carrelage froid contre mon ventre à l’endroit où ma chemisette en coton éponge était remontée, quand j’ai regardé le président nord-américain Ford lors d’une chaleureuse visite à notre chef fasciste en 1975.)

Parfois je découvrais une écritoire provenant des chambres donnant sur la mer, comme cette nuit passée dans les champs, quand j’ai rencontré ma première femme, Veroña, parmi les pieds de lavande et les ruches aux couleurs insensées de son père, professeur de mathématiques, le parfum flottant comme une brume autour de sa taille dénudée. Allongé sur son lit à une place après notre fornication experte et silencieuse, j’étais incapable de dormir, comme c’est toujours le cas quand je couche pour la première fois avec une femme. Je regardais le visage délicat de Veroña, jusqu’à ce que l’aube naissante me révèle peu à peu, dressée sur ses six pieds près de la fenêtre de sa chambre, la table aux têtes d’éléphant sculptées de la chambre 88, qui enfant m’avait tant fasciné ! Évidemment, le père de mon amante avait assisté à la vente aux enchères de l’Impérial quelques années plus tôt. Veroña était certes une beauté, mais je crois que cette table ridicule et laide constitue l’une des raisons de mon mariage. Et Veroña l’a gardée après notre divorce, même si elle savait très bien que ce meuble avait appartenu à mes parents.

Dès que je repense à cette table, mes yeux s’emplissent invariablement de larmes et le désespoir m’étreint. En cette vie, seuls les objets restent fidèles, ont pitié de nous et survivent à nos rapports détruits. Nos émotions sont fantasques et nous oublions vite ce que nous ressentions autrefois, alors nous voyons quelque objet surgi du passé – un beurrier – dont on avait oublié l’existence, et il inverse pour nous le cours du temps, il nous ramène aux promesses non tenues. En fait, j’aurais bien aimé retrouver cette table maintenant que j’étais malade, et j’ai pris bonne note de téléphoner à Veroña ! Ce mobilier d’hôtel dispersé dans toute ma ville ressemblait à quelque éden perdu qu’on me mettait au défi de rassembler.

« Ah, la grande vente aux enchères, opinai-je, injustement furieux. Ainsi, comme moi, vous dormez dans des draps brodés aux initiales de mon père ? » J’ai ri afin d’atténuer la cruauté de mes insinuations, mais il a paru inquiet et légèrement blessé.

« Votre père : un vrai gentleman », marmonna l’Ancien.

Aussitôt, sa réplique a semblé sous-entendre que je ne l’étais pas. Il s’en est aperçu avec gêne. Je savais qu’il essayait de trouver les paroles adéquates, susceptibles d’effacer toute allusion insultante. Je ne pense même pas qu’il avait eu cette intention, mais c’était trop tard. Ma main a quitté mon visage pour bien montrer que mon sourire avait disparu. Je me suis redressé de toute ma taille, car je suis grand et me sers volontiers de cet avantage. Cédant à ce mouvement instinctif propre aux riches, j’ai pris mon portefeuille dans la poche intérieure de mon veston. Je sais depuis longtemps qu’autant d’agressivité rôde dans l’acte de dépenser de l’argent que dans celui de l’adultère. J’ai sorti un billet de cinq mille et l’ai agité devant lui. Le dialecte, c’était fini :

« Puis-je avoir un reçu ?

— Un reçu ? » répondit-il, en renonçant lui aussi au dialecte. Pas une seule fois depuis qu’il venait sur ce marché, il n’avait délivré le moindre reçu.

« Oui. Ne remplissez-vous pas une feuille d’impôts ? » Je renonçais aussi au mode informel. « Il est tout à fait illégal de pratiquer la moindre transaction financière sans reçu. Je suis propriétaire d’une agence : les livres et autres fournitures similaires sont déductibles de mes impôts. Pourquoi devrais-je encore donner de l’argent aux socialistes ? Il me semble que les socialistes ont besoin de plus d’argent que les autres. »

Décontenancé, l’Ancien venait de trouver un bout de carton, mais il regardait autour de lui d’un air effaré. Ma main a de nouveau plongé dans la poche intérieure de mon veston pour en sortir le stylo-plume Aurora que Veroña elle-même m’avait offert pour un anniversaire et que j’utilise toujours pour signer les contrats et les bordereaux d’expédition importants.

« De l’autre côté. »

Il a ôté le capuchon, s’est penché, a griffonné quelque chose, puis m’a tendu le bout de carton. J’ai lu :

Livre, 5000.

Il m’a rendu mon stylo. J’ai senti une violente bouffée de chagrin. Il n’avait pas précisé la date. Je pourrais toujours l’ajouter plus tard. « Merci bien.

— De rien. » Maintenant il souriait.

Je me suis demandé si je ne m’étais pas montré trop susceptible. Peut-être avait-il autrefois été en termes amicaux avec mon père, qui après tout n’était pas un snob et qui, sortant d’une soirée en costume noir, s’appuyait au bar de la terrasse de l’Impérial pour bavarder avec le premier venu, en se nettoyant généralement les interstices dentaires avec un banal fil noir trouvé dans la boîte à couture de ma mère.

Un jour que je me tenais timidement à côté de mon père, tandis qu’il saluait gaiement certains de ses associés et échangeait quelques paroles avec eux sur la Grande Avenue, il s’est penché pour me chuchoter : « Manolo, les gens détiennent tous les secrets de cette ville. Si tu ne parles pas avec eux, tu ne découvriras jamais le moindre de ces secrets. »

J’ai tenu un moment le bout de carton entre mes doigts. Pour m’assurer que l’encre de mon stylo avait entièrement séché. Mes costumes d’été n’ont pas de doublure, ceux d’hiver ont une très fine doublure en soie. Le contact d’une encre de couleur sombre avec la soie risque d’aboutir à un vrai désastre ! Quand j’ai été sûr que l’encre avait séché, j’ai glissé ce carton dans mon portefeuille.

Je suis reparti, en tenant le guide dans ma main gauche et en le caressant du pouce, mon large ongle plat si semblable à celui de mon père. J’allais de l’avant, en prenant grand soin de ne pas regarder le guide pendant que je me déplaçais entre les voitures en stationnement des employés de l’hôtel de ville, et que je me tenais à bonne distance de leurs carrosseries poussiéreuses. J’ai ainsi rejoint l’autre côté de la place, au-delà du marchand de tabac.

Ce guide de voyage, publié l’année de ma naissance, était une formidable trouvaille. Une vraie découverte et peut-être le joyau de ma collection : aussi large qu’un calendrier dépliable ; sous le nom de notre ville, composé en Helvetica sans serif, on lisait dans un corps plus gros cette mention rassurante : MANUEL, car, à en croire ce guide, tout dans la vie était maintenant bien assuré, simplement parce qu’on le tenait dans sa main ! Sur la couverture figurait la très mauvaise reproduction d’une aquarelle montrant l’esplanade : la mosaïque du pavé, le kiosque à musique en béton et en forme de coquille Saint-Jacques, les rangées de palmiers dattiers, et les chaises éparses, peintes de couleurs vives, offertes par l’hôtel de ville aux Anciens. Mais le plus excitant se trouvait entre les couvertures : les coloris brillants des encres, dont l’essentiel provenait certainement d’une Gestetner manuelle. J’ai étudié le design à l’université et la typographie m’intéresse. J’ai beau avoir écrit ma thèse sur le design défectueux, ce sont toujours les plans parfaits, ainsi que la signalisation des autoroutes, des aéroports et des hôpitaux, qui me fascinent.

Je me suis mis à la recherche d’un café. À de rares exceptions près, je me rends invariablement au Cena’s. Le Cena’s se trouve sur l’esplanade, tout près de l’hôtel Impérial et de la fontaine, mais c’était un peu trop loin à mon goût. Je cherchais un endroit où normalement je n’entrais jamais.

Une bonne tasse de café constitue l’un des totems majeurs de ma région miniature et, incroyable mais vrai, on a beaucoup de mal à en obtenir une. Ces petits cafés ne nettoient pas leur machine correctement, si bien que le café a un goût de brûlé et qui, lorsqu’on l’a remué, de petites particules de marc y tourbillonnent.

Juste avant la Grande Avenue, sur la voie piétonne située en face du magasin de nougat, j’ai avisé le bouge de ce vieux cinglé d’Alléluia. Depuis l’époque où j’allais à l’école, c’est une sorte de célébrité de notre ville. J’ai remarqué que devant le café les chaises en plastique blanc appartenaient au modèle le moins cher, certes faciles à soulever pour les rentrer le soir, mais dépourvues de toute évacuation : ainsi, durant l’orage, l’eau de pluie s’accumule au fond de chaque assise ! Et en été, quand les nuages rouges en provenance d’Afrique traversent la mer, je voyais très bien comment, à cause de ce design défectueux, les contours des petites flaques presque aussitôt évaporées sur ces chaises rappelaient les minuscules taches de fertilisation ferreuse qu’on trouve dans les œufs de poule. Et puis, je ne pouvais pas manquer de remarquer les croissants argentés de salive sur le trottoir, juste devant la porte du café, les crachats matinaux des habitués qui hésitaient malgré tout à se soulager à l’intérieur. Je suis entré.

« Alléluia ! » a crié le propriétaire fou derrière le bar, en levant un bras nu, la manche roulée jusqu’à l’épaule, pour tirer sur une ficelle. Tout un réseau de cloches de chèvre, accrochées aux poutres du plafond, s’est alors mis à osciller et à sonner.

J’ai dit, mais pas dans notre dialecte : « Un café avec un nuage de lait. »

Il y avait en tout et pour tout deux autres clients, assis au bar sur des tabourets, chacun penché sur le journal du matin de notre bonne ville, ouvert aux pages sportives ; les bords des deux journaux se touchaient presque et il aurait suffi à l’un ou à l’autre des deux hommes de se pencher un peu pour lire le journal de son voisin et économiser ainsi le prix du sien.

J’ai levé les yeux en grimaçant ; certaines clochettes, reliées par des ficelles nouées et tendues, étaient d’authentiques et fort rouillées clochettes de chèvre, mais d’autres étaient neuves, en forme de testicules de taureau ou de sein féminin. J’ai épousseté les épaules de mon costume car, avec toutes ces sonnailles, de menues écailles de rouille venaient de tomber de l’intérieur des clochettes accrochées aux poutres basses. Quel taudis !

Alignée sur une étagère derrière le bar se trouvait une collection de godemichés arborant de grotesques visages peints ; on découvrait aussi les classiques collages de billets de devises étrangères et, comme d’habitude, des éditions commémoratives de notre propre monnaie, qui remontaient jusqu’à l’époque où les fascistes étaient encore au pouvoir, le crâne chauve de notre chef bien visible, le tout collé parmi les bouteilles. Accrochée au-dessus du bar, une cage impressionnante contenait un perroquet vert empaillé ; cette cage abritait aussi une carte ambiguë écrite à la main : Toutes les doléances au maire. Le lieu tout entier empestait le bois mouillé qu’on tente de faire brûler.

Deux haut-parleurs diffusaient très fort la radio. C’était la station locale – à plein volume –, le timbre grave de la voix énervante du présentateur, qu’il croyait évidemment irrésistible pour toutes les femmes et fascinante pour tous les hommes, tonnait des baffles accrochés dans les angles du plafond.

Je trouve sinistres les stations de radio populaires d’aujourd’hui. Elles me rappellent l’époque fasciste. Derrière toutes leurs fanfaronnades et leur intense bêtise plane un immense et troublant silence. Pareilles banalités dissimulent les sombres machinations du monde. Le bruit absurde d’une station de radio est une forme élémentaire de censure. Tous ces gens parlent avec enthousiasme pour ne rien dire. Ce bavardage haletant entre deux chansons populaires semble destiné à couvrir les cris de torture dans la pièce voisine.

J’imagine souvent ma station de radio idéale. Il y aurait de très longues plages de silence absolu ; une sorte d’attente électriserait l’espace de votre appartement ; puis le présentateur ou la présentatrice, quand il ou elle aurait quelque chose d’important à dire, énoncerait une pensée pleine de sens. Peut-être quelqu’un d’autre réagirait-il ? Peut-être une nouvelle plage de silence ? Peut-être un simple tintement, comme une cloche bouddhiste ?

Le présentateur radio a éclaté de rire. J’ai espéré que lui aussi abrite en secret de graves et troublants problèmes personnels.

J’ai pris le petit verre de café sur la soucoupe tendue par la main d’Alléluia, au-dessus du présentoir vide et plastifié des amuse-gueules, puis j’ai rejoint la vitrine qui donnait sur la rue. Il y avait une table à côté d’une vieille affiche de l’équipe de football de la ville, à l’époque où ce Salvador, qui ne quittait jamais les boîtes de nuit, occupait le poste de goal. J’ai posé le guide sur la table, après avoir vérifié qu’elle était propre, de la paume j’ai épousseté la chaise, puis je me suis assis.

Je me suis mis à fumer des Marlboro Light avec délectation. Depuis deux ans que j’avais arrêté de fumer à la terrasse des cafés, un plaisir énorme avait été soustrait à mon existence. En fait, durant une brève période, sans fumer, les cafés m’avaient semblé être la dernière absurdité en date dans mon existence, une absurdité que je pourrais jeter aux orties, telle une devise obsolète, tout comme j’avais supprimé de ma vie les voitures de luxe (je ne sais pas conduire), les voyages, la musique, le cinéma, les livres, et enfin les histoires d’amour. Mais je crois dur comme fer aux cafés et à la philosophie des terrasses de café. J’ai davantage appris sur les citoyens de notre ville en restant assis à la terrasse des cafés que sur les bancs de la faculté ou durant toute mon activité professionnelle.

À ma sortie de l’université, j’ai effectivement passé six mois assis tout seul à la terrasse des cafés pour écouter les hommes d’affaires de ma ville parler de celui qui venait de quitter leur table. À la fin de ces six mois, je connaissais tous leurs secrets professionnels et tout ce qui m’était utile. En un sens, mon père se trompait et j’avais raison : parler est inutile ; il suffit d’écouter et de faire durer chaque verre pendant une heure grâce à deux cigarettes, de faire semblant de lire un roman intello, de se rappeler d’en tourner les pages à des intervalles crédibles : alors tous les secrets de notre ville vous seront révélés.

Depuis le décès de mes parents – d’abord mon père, puis très vite ma mère –, la vie me fait l’effet d’un puzzle bien-aimé où manque définitivement une pièce irremplaçable. J’en ai même parlé à Tenis, mon médecin. Il m’a dit que je vivais une phase de deuil prolongé. Je lui ai rétorqué que je commençais à sentir que Dieu était faillible, comme nous ; que c’était seulement un artiste déchu, incapable d’achever Son chef-d’œuvre : la vie. La mort était le défaut de design dans Son étonnante création.

Même après que j’ai énoncé cette conviction nouvelle, Tenis ne m’a prescrit aucun tranquillisant – de toute façon, ils me font peur ! Il m’a arrangé un rendez-vous avec sa secrétaire belge, une fille extrêmement jolie, mais brune. Nous sommes restés une demi-heure à nous embrasser devant son fichu appartement, mais elle ne m’a jamais laissé monter chez elle, si bien qu’elle ne figure pas sur ma liste détruite. Elle parlait parfaitement notre langue, ainsi que cinq ou six autres. Elle était vraiment déprimante.

J’ai bu une seule gorgée de ce café, qui était infect. Tenant le guide entre mes mains, je m’assurais que la couverture en était bien visible, afin que les passants me prennent pour un touriste arrivé à la fois trop tôt pour la saison, mais aussi quarante ans trop tard ! Je me fichais complètement de ce que pouvaient bien penser de moi les clients du bar.

Je lisais vite, en sautant des pages avec excitation, mon sourire à demi masqué par les volutes ascendantes d’une fumée de cigarette qui me desséchait déjà la bouche. Une bière aurait été la bienvenue, mais ça fait grossir. Levant les yeux au-dessus des pages, j’ai constaté que la fumée de ma cigarette était d’abord bleue sur le fond des nuages visibles dans la petite portion de ciel située en haut de la vitrine ; puis cette fumée virait au blanc en serpentant parmi les poutres sombres du plafond et les vieilles clochettes innombrables.

Notre ville, située au fond de sa magnifique baie abritée, se trouve à 38o 20' 54" de latitude nord et 3o 2' 24" de longitude est ; elle jouit d’un climat méditerranéen et d’une température moyenne de 63,6 oF. Selon les statistiques annuelles, elle compte 179 jours de soleil, 144 de temps légèrement couvert et seulement 44 de temps nuageux ! Les pluies y sont rares.

Cette belle cité a été fondée par des commerçants grecs il y a 2 500 ans. En 1900, des aménagements portuaires ont marqué l’arrivée du progrès. Puis la cité s’est agrandie, de nouvelles et larges avenues ont été créées, les bâtiments municipaux construits. Le...

J’ai souri. C’était le morceau de choix :

Le Quartier Typique, situé au pied de la Colline du Paradis, aux rues typiques décorées d’une profusion de plantes et de fleurs en pot, est très typique, » éclairé de lumières séduisantes la nuit, avec une grande profusion de tavernes typiquement typiques.

!

... sur la route on trouve un monastère confié aux bons soins des sœurs, où est conservé et adoré un des tissus avec lesquels Véronique a essuyé le

visage de Jésus.

!

J’ai lu la traduction anglaise pour voir quels mots je reconnaissais, ou même quelles phrases je serais capable de lire :

Celebrates... artistic groups... from midnight until...? Distracting and innumerable all the world ?... fireworks.

Ainsi que je le faisais plusieurs fois par an, j’ai automatiquement pensé qu’il fallait vraiment que je me mette à prendre des cours d’anglais. Mais non. C’était trop tard. Au moins j’étais définitivement débarrassé de cette corvée – ainsi que des fichus cours de conduite automobile.

J’ai poursuivi ma lecture et soudain éclaté de rire. Les deux clients du bar m’avaient déjà jeté quelques coups d’œil en m’entendant rire sous cape, mais ils me dévisageaient maintenant, comme si c’était d’eux que je me moquais, ce qui, je suppose, était bizarrement le cas. Comme si je me prenais pour une sorte de prince de cette ville sans importance et provinciale, à laquelle j’étais lié à tous égards et où j’avais réellement été heureux, mais dont en même temps je me tenais toujours à l’écart.

Gastronomie

 

Grand port de mer, notre ville propose à ses visiteurs une belle diversité de plats de fruits de mer : le riz local, le riz de mer, le riz marin et le riz aux poissons sont des plats de riz à la fois populaires et savoureux.

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