Le Système

Maud Servignat · Chapitre 9 sur 30

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Le Système

À l’aide de sa manche, Grace retire…

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À l’aide de sa manche, Grace retire patiemment la buée qui recouvre les nombreux carreaux de la fenêtre. La tempête a cessé. Désormais, le soleil se reflète sur la neige. Grace sourit et se tourne en direction d’Holdine qui attise le feu sans lui prêter attention.

Grace veut la faire participer, qu’elle soit témoin, elle aussi.

— Venez voir ! Le temps est magnifique. Nous devrions sortir. Vous avez des bottes maintenant ! Nous pouvons affronter le froid sans problème…

L’autre garde le silence, mais Grace ne capitule pas et ajoute :

— Dites-moi quelque chose ! Je vous montrerai le moulin… Vous devez prendre l’air. Vous êtes pâle. C’est mauvais pour le moral de rester enfermé !

Le visage d’Holdine paraît crispé. Elle range le pique-feu à sa place, puis s’adresse visiblement à contrecœur à la jeune femme :

— Je comprends que vous ayez envie de voir du pays. Cela fait partie de votre mode de vie. Mais moi, je n’en ressens pas le besoin. Je vous l’ai déjà dit maintes et maintes fois.

Grace quitte son poste d’observation et vient s’asseoir auprès d’elle sur le banc. Elle soupire et repense à certains détails qu’Holdine lui a confiés sur sa vie.

— Oui, je le sais. Mais vous m’avez aussi précisé que vous étiez habituée à la montagne et que vous campiez souvent avec vos enfants, non ?

— Effectivement, mais cela ne veut pas dire que j’appréciais ces activités.

— Ah bon ? Vous vous sentiez « obligée » ?

— Petite fille, j’obéissais aux adultes. Ensuite, j’ai appliqué la même éducation pour Greta et son frère. C’est comme ça.

— Ma mère n’a jamais rien fait pour moi… Par contre, vous marquez un point. J’ai nagé pour faire plaisir à mes parents ! J’ai gagné des branchies. Regardez sous mes oreilles !

Holdine esquisse un léger sourire, puis abaisse très vite son regard vers ses mains.

— Ah ! Eh bien, vous voyez ! C’est déjà ça ! J’arrive à vous amuser ! s’exclame Grace.

En même temps que sa poitrine se soulève, Holdine relève la tête et murmure : 

— Très bien, je vous accompagne… mais à une condition.

— Ah oui ? Laquelle ?

— Je veux que vous partagiez ma chambre dès ce soir.

Grace s’immobilise, la bouche légèrement entrouverte. Holdine reprend :

— Elle possède une cheminée. Vous aurez chaud et je pense que nous nous sentirons plus en sécurité ensemble. J’espère que vous me faites confiance, désormais. Je n’ai aucune intention de vous étrangler durant la nuit.

— Vous voulez que je vous dise, vous avez peur à l’intérieur et encore plus à l’extérieur.

— Et vous, non ? Mais c’est vrai, suis-je idiote. Vous avez côtoyé des animaux sauvages. Vous leur parlez et rien ne vous effraie ! lui lâche Holdine, visiblement froissée.

— Bon, eh bien… je dors profondément. L’individu qui nous gâte pourrait réapparaître et vouloir me tuer durant la nuit. Je serais incapable de me défendre. Au moins, si je me trouve avec vous, vous pourrez crier et me réveiller… Alors c’est d’accord. Marché conclu. Vous mettez le nez dehors et je dors avec vous.

Holdine redresse le dos, victorieuse.

— Parfait ! … Je monte me préparer. Nous sortons.

Holdine est saisie. Par l’air, d’abord. L’air qu’elle sent pénétrer ses narines, longer sa gorge en la recouvrant progressivement comme un onguent pour finir par couvrir ses poumons. Puis, par le crissement émis par la neige foulée par la semelle de ses bottes.

Sous sa capuche, elle sourit, mais se cache. La jeune femme pourrait penser avoir gagné la partie.

La montagne est silencieuse. Au loin se dressent les épicéas. D’interminables silhouettes immobiles. Leur verticalité ainsi que leur ramure sombre ont toujours impressionné l’Allemande. Au centre du cercle qu’ils forment tout autour d’elle, elle se sent heureuse et vivante. Ils sont spectateurs et elle, danse sur scène — cette scène dont elle a souvent secrètement rêvé. Mais cette image l’attriste, car de ses admirateurs fantasmés restés mutiques, il ne subsiste que d’imperceptibles résidus, fragments incandescents d’un papier que l’on brûle et disperse au vent. Des désirs de jeunesse vains, usés par le passage inéluctable du temps.

Pour chasser ses pensées stériles, Holdine décide de suivre les traces des bottes de Grace qui marche devant elle… Son émotion la submerge. Elle cligne des yeux, a peur d’avoir mal vu. Comme pour les chaussures de son premier mari, les talons de Grace sont élimés seulement d’un côté. Holdine doute, son esprit lui joue des tours. Les bottes sont neuves.

Elle se ressaisit. Durant toute sa vie, elle n’a jamais laissé l’imagination la dominer. Cette dernière éloigne de la vérité et rejette du groupe… Holdine a toujours craint l’exclusion.

L’Allemande lève son regard vers le ciel.

Aucun nuage. Un oiseau plane, solitaire.

Grace n’ose pas s’adresser à Holdine, qui derrière, suit ses pas et a calqué son souffle sur le sien. Elle se dit que c’est parfait ainsi, que parler risquerait de la braquer et la faire rentrer à la ferme. Grace préfère rester silencieuse jusqu’à leur arrivée au moulin. Ces moments lui appartiennent. Elle repense à sa mère et à sa Babou avec une pointe dans le cœur. Aucune des deux n’aurait supporté de telles conditions de vie, pour des raisons différentes. Elle attend de les revoir un jour, mais a peu d’espoirs. Les hommes sont plus cruels que la nature, même hostile. Grace souhaiterait effacer sa mémoire à cet instant, comme elle a oublié les conditions de son arrivée dans cet endroit.

Marcher lui fait du bien. Elle concentre son attention sur son objectif…

Les deux femmes aperçoivent la toiture du moulin.

— Le voilà ! s’exclament-elles en chœur.

Elles pressent le pas. Une fois sur place, Grace voit le rapace se poser là où il en a l’habitude. Son visage s’illumine. Elle le montre du doigt.

— Regardez ! C’est l’oiseau !

Holdine l’observe. L’épervier plonge ses yeux dorés dans les siens.

Elle ressent une curieuse familiarité entre elle et l’animal sauvage. Une sensation qu’elle n’arrive pas à définir.

— Il est majestueux, n’est-ce pas ? reprend Grace.

— Ce n’est sûrement pas votre épervier.

— Si. J’ai l’intuition que c’est lui, renchérit Grace en tendant sa main, paume ouverte en direction du volatile afin de l’attirer vers elle.

Tout en refusant de l’admettre, Holdine, elle aussi, en a la certitude.

L’animal reste immobile. Après quelques minutes restées à le contempler, les deux femmes se dirigent vers l’arrière du moulin.

— Venez voir la roue ! dit Grace avec un engouement qui dépasse Holdine.

Elle l’entraîne en la tirant par le bras.

— Attention ! Vous allez me faire tomber !

— Oui, excusez-moi !

Grace la lâche, ne l’attend pas et court devant. Quelques secondes plus tard, Holdine la rejoint au pied de la roue.

— Regardez la rivière gelée. Imaginez le poisson frais que nous pourrons bientôt manger ! Il sera meilleur que les bocaux, non ?

— Vous savez pêcher ? lui demande Holdine en retirant sa capuche.

— Tout le monde a cette capacité, n’est-ce pas ? Cela ne doit pas être bien compliqué !

— J’imagine que oui… Je voudrais jeter un œil au moulin. Le bâtiment est peut-être occupé ? Nous pourrions trouver de l’aide ?

— C’est une bonne idée. Mais jusqu’à présent, je n’ai pas vu âme qui vive.

— Mais vous n’êtes pas entrée, les dernières fois.

— C’est exact, oui.

— Avant d’y aller, je voudrais que vous fassiez une chose pour moi.

— Oui ? répond Grace les sourcils froncés.

— Montrez-moi les talons de vos bottes ?

Holdine a lancé sa question à la vitesse d’un coup de fusil.

— Pour…

Surprise, Grace s’interrompt. Elle s’exécute. Mieux vaut ne pas la contrarier. Elle soulève ses pieds. Les talons sont identiques, neufs. Holdine se pince les lèvres. Grace remarque qu’elle est bouleversée.

— Vous allez bien ?

— Oui… Allons visiter ce moulin.

L’intérieur poussiéreux les fait éternuer toutes les deux. Ce n’est pas un moulin à grains, mais une scierie. Des troncs secs ont été oubliés sur une table. D’étroits rubans métalliques dentés et rouillés reliés à des engrenages ont suspendu leur activité et paraissent avoir été arrêtés en urgence. Sans bruit, les deux femmes se déplacent sur un épais tapis de copeaux mêlé de terre. Leurs semelles l’écrasent, libérant des effluves de résineux. Au fond du bâtiment sont empilés des tronçons découpés grossièrement, et à côté, des pièces de bois façonnées.

— Vous pensez qu’elle est toujours en activité ? demande Holdine.

— Non. Regardez toutes ces toiles d’araignées. Elles se trouvent sûrement ici depuis des années.

— Oui. Vous avez raison. Il y a aussi une couche épaisse de poussière sur les établis.

Holdine chasse de la main quelques saletés et prend appui sur l’une des tables. Sa respiration est saccadée. Soudain, elle s’effondre et commence à se lamenter :

— Il n’y a personne ici, à part nous deux. Je crois que je vais devenir folle si je reste plus longtemps dans cet endroit. Je commence à voir des choses qui n’existent pas. Je perds tous mes moyens.

Grace ne peut pas la soutenir. Elle se sent démunie. Elle n’a aucune réponse plausible à lui apporter. Elle cherche une idée pour détourner son attention et c’est au même moment qu’elles entendent un épouvantable craquement.

Les murs en bois du moulin entrent en vibration, de plus en plus fort.

— Mon Dieu, mais que se passe-t-il ? crie Holdine en courant rejoindre Grace, restée figée par la surprise.

Les engrenages se dégrippent et s’animent lentement dans un vacarme oppressant.

— Venez ! Sortons d’ici ! réagit Grace en l’entraînant rapidement dehors.

Les deux femmes fuient le bâtiment, et de retour à l’air libre, s’arrêtent brusquement.

Sous le poids de la roue, la glace se fend et se brise. Elle a résisté, mais le temps est venu. Les stalactites gelées sont coupées net, tombent et heurtent la surface en bois qui les a vues prendre forme tout l’hiver. Elles sont broyées et rejoignent la masse des fragments déjà pulvérisés. Les pales tournent d’abord lentement, puis accélèrent en se libérant des derniers dépôts gelés.

L’épervier crie, tournoie et plane au-dessus de la rivière qui charrie des blocs de glace. Son courant à nouveau tumultueux les entraîne au loin.

Sidérées par la fulgurance avec laquelle cet événement se déroule sous leurs yeux, Holdine et Grace restent pétrifiées.

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7

 

Holdine ne dort pas. Elle est agitée par l’incompréhension.

Comment la glace a-t-elle pu fondre aussi vite ?

C’est en général un long processus qui peut prendre plus d’un mois, surtout en montagne.

Combien de jours et de nuits se sont écoulés depuis notre arrivée ?

Rien ne peut l’aider à compter, pas même l’horloge qui reste muette.

Est-ce le climat qui perd la tête ? Ou moi qui suis déréglée ?

Elle se retourne dans le lit, consolée par la présence de Grace auprès d’elle. Elle apprécie son énergie, celle qui lui manque. De dos, la jeune femme remue légèrement.

Le sommeil tarde-t-il à venir pour elle aussi ?

Les yeux d’Holdine commencent à se fermer quand soudain, elle a un

haut-le-cœur. Une bûche vient de craquer dans le foyer.

À peine se remet-elle de ses émotions qu’elle est surprise par le son sourd et métallique de l’horloge qui sonne subitement deux coups au rez-de-chaussée. Elle manque de s’étrangler. La mécanique qu’elle croyait enrayée ne l’est pas. À la lumière des flammes, elle cherche à tâtons une bougie au pied du lit, puis se lève après avoir enfilé ses bottes. Elle jette un œil à Grace : elle dort toujours.

Holdine laisse la porte entrebâillée et descend.

Le balancier bat une mesure parfaite. L’Allemande se place en face de l’horloge et patiente. Désorientée, elle attend sans doute qu’elle s’immobilise, ou bien qu’elle lui explique pourquoi elle s’était tue jusqu’à présent.

L’objet est âgé d’au moins cent ans. Sur son cadran blanc, Holdine aperçoit les coups de pinceau irréguliers grisés par la poussière, ainsi qu’une étroite craquelure dans le bois qui part du centre et s’arrête juste au-dessus du numéro six. Elle n’avait pas pris le temps de détailler le paysage représenté sur son fronton arqué. En arrière-plan, Holdine découvre des montagnes et des sapins aux pointes fines vert émeraude. Ils se dressent tel un long mur de fortification. Les toits d’un château sont camouflés entre les arbres. En contrebas, une rivière dévale les pentes et coule sous un pont de pierre. Sur une de ses rives, un chemin de terre serpente jusqu’à la forêt. Deux paysannes en costume traditionnel sont campées là et semblent partager une discussion animée. Il est difficile de discerner tous les détails tant la scène est méticuleuse et la surface, poussiéreuse. Holdine imagine que ces deux personnages pourraient les représenter – elle et la jeune femme –, mais elle éloigne vite de ses pensées cette idée farfelue.

Derrière l’épaisse chaîne lestée de poids en forme de cône, le balancier oscille sans à-coups. Le mécanisme fait bouger et résonner l’aiguille d’une minute.

Dans le salon, Holdine rajoute une bûche au feu déclinant et attise les flammes. Songeuse, elle observe les minuscules éclats rougeoyants s’élever, puis s’éteindre dans le conduit.

Lorsqu’elle remonte dans la chambre, Holdine trouve Grace assise dans le lit, le dos appuyé contre l’oreiller. La jeune femme est pleinement réveillée et l’interpelle : 

— Vous n’arrivez toujours pas à dormir ?

Holdine retire ses bottes, souffle sur la bougie, se glisse entre les draps.

— Non… et encore moins depuis ce à quoi nous avons assisté hier. Vous êtes aussi perturbée que moi, n’est-ce pas ? Rassurez-moi, vous n’y comprenez rien non plus ?

— Même si je souhaite vous dire le contraire, je dois admettre que je me sens comme vous.

Holdine garde le silence quelques secondes avant de reprendre :

— Tout s’est déroulé si vite. Vous pensez que nous avons pu avoir des absences ?

— J’en doute. Avez-vous ressenti quelque chose d’étrange entre notre départ de la ferme et les premiers craquements que nous avons entendus ?

— Non, rien d’anormal, confirme Holdine.

— Donc ce n’est pas ça… Nous sommes nourries, logées et habillées, mais personne n’entre en contact avec nous… Quelqu’un attend forcément quelque chose de nous.

— Au risque de me répéter encore une fois, nous sommes en guerre. Pourquoi vous ? Et pourquoi moi ? Y a-t-il encore des éléments que vous me cachez ? Soyez honnête.

— Non bon sang ! Je pourrais vous demander la même chose ! s’agace Grace.

— Moi, je suis une simple mère de famille… Je m’inquiète pour mes enfants.

— Vous êtes aussi une épouse de nazi. Votre mari a bien dû vous raconter des choses ? Vous avez peut-être vous-même assisté et participé à des projets sensibles ?

— Non ! Que savez-vous sur les nazis ? Sûrement des mensonges ! Mon rôle se borne à être une épouse parfaite et une bonne mère pour mes enfants ! Vous pensez vraiment que je pourrais intéresser qui que ce soit ! hurle Holdine en tirant sur le drap.

— Détendez-vous ! Je ne vous accuse de rien. C’est peut-être un kidnapping. Pour une demande de rançon ?

— Moi, en Pologne et vous, en Australie ! Mais enfin, arrêtez votre délire !

— Oui. J’affabule peut-être. Mais j’essaie de trouver des solutions et de comprendre, lui répond Grace, maintenant calme comme si leurs tempéraments s’étaient inversés.

— Et vous. À part être une petite fille riche déchue. Que cachez-vous ? reprend l’Allemande.

Grace se lève du lit avec fureur.

— C’en est assez ! Je retourne dans ma chambre ! Elle est glaciale, mais au moins j’y suis tranquille !

Alors qu’elle ouvre la porte sans ménagement, Holdine, consciente d’avoir mal réagi, repense subitement à l’horloge.

— Attendez ! Je n’ai pas parlé de la pendule… Elle s’est remise en marche !

… Mais la jeune femme ne l’écoute pas. Elle est déjà sortie.

Dans la chambre trop froide, Grace n’a pas réussi à trouver le sommeil. Au petit matin, elle rumine encore ce que la femme de nazi a osé lui dire la veille. L’Allemande aurait dû la plaindre plutôt que de lui cracher à la figure sa supposée richesse ! Le monde tourne toujours dans le même sens : c’est l’oppresseur qui culpabilise l’opprimé.

Pourquoi ? Une forme de jalousie ? D’insatisfaction chronique ?

Grace ne doute pas de ses sens. Elle les a toujours écoutés. C’est ce que sa vie simple lui a enseigné. Victime et coupable, juste des aléas auxquels il est nécessaire de s’adapter comme on peut.

L’aube éclot à peine. La jeune femme a besoin d’éteindre le feu intérieur qui joue avec ses nerfs, ne plus réfléchir à ce qui l’alimente. Elle décide de se lever pour s’éclaircir les idées. En passant devant l’horloge, elle remarque le mouvement du balancier du coin de l’œil.

Holdine a réussi à la réparer, pense-t-elle sans s’arrêter.

La cuisine est encore légèrement plongée dans la pénombre. Grace s’empare du tonneau plein qui a servi à ouvrir la porte de la ferme pour la première fois, puis verse l’eau dans une des gamelles.

Son contact fouette son visage et coupe net sa respiration. Elle se redresse, puis inspire et expire bruyamment. Une fois son ablution terminée, Grace se sent mieux, mais frissonne. Elle part se réchauffer auprès de la cheminée du salon. Il ne reste qu’un tas de cendres dans le foyer, plus de flamme.

Voilà pourquoi je mourais de froid ! L’autre ne s’est pas préoccupée du feu cette nuit !

Elle jette quatre bûches dans l’âtre et monte chercher une bougie.

Le jour se lève. Il est dorénavant possible d’avancer autrement qu’à l’aveugle dans la bâtisse. Grace rentre sans précautions dans la chambre d’Holdine qui, surprise, sursaute et se dresse dans le lit.

— Que se passe-t-il ?

— Rendormez-vous ! Vous avez seulement oublié de vous lever cette nuit pour entretenir le feu, dit Grace en insistant lourdement sur le « seulement ».

Sans attendre de réponse de sa part, elle ramasse la bougie sur le sol et allume sa mèche au foyer de la cheminée toujours actif. Elle redescend ensuite en protégeant la flamme du brassage d’air, l’entourant de sa main. Arrivée en bas, elle saisit une poignée de brindilles qu’elle allume et coince entre les bûches.

Puis elle patiente et attise… et patiente encore.

Une heure plus tard, l’étage s’anime. En bas, Grace peste. Elle souhaitait rester tranquille un peu plus longtemps. Elle anticipe les pas d’Holdine dans l’escalier, va s’asseoir sous les fenêtres et ajuste la couverture autour de son corps. À peine l’Allemande a-t-elle pénétré dans le salon, qu’elle l’apostrophe : 

— Vous auriez pu dormir plus longtemps. Nous n’avons rien à faire.

— J’ai suffisamment cumulé d’heures de sommeil. Pour une fois… Et puis, je tenais à m’excuser d’avoir oublié le feu. C’est mon rôle et vous m’avez prise en défaut.

Grace s’étonne de sa réaction. Elle n’attendait aucune justification de sa part.

— Vous n’êtes pas sous mes ordres. Je ne suis pas général… Mais vous m’avez bien dit que votre grand-père l’était, non ?

— Oui, c’est exact.

— Eh bien… oubliez-le. Vous n’avez pas besoin de servir qui que ce soit ici. Il n’y a que moi. La sang-mêlé de Java.

Holdine se crispe légèrement, puis la rejoint sur le banc en silence. Au même moment, elles entendent toutes les deux un cri suivi d’un choc contre la vitre. Elles se retournent et aperçoivent la silhouette de l’oiseau.

Derrière la fine couche de givre, il les observe, les pattes plongées dans la neige en train de fondre.

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