Le Système

Maud Servignat · Chapitre 26 sur 30

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Le Système

Jonas et les deux femmes reprennent la…

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Jonas et les deux femmes reprennent la route pour rejoindre la berge du torrent. Dehors, la lumière les aveugle. La tempête se trouve loin derrière, mais elle a laissé son empreinte dans le sous-bois. Des branches d’épicéa jonchent le sol. Des cratères remplis d’eau boueuse parsèment les sentiers.

La veille, Holdine et Grace se sont lourdement endormies après leur confession. Ce matin, elles marchent éveillées, mais demeurent coincées dans cette phase étrange qui les tient piégées entre songe et réalité. Toutes les deux repensent à la manière dont elles se sont livrées à Jonas : sans retenue, tel un barrage qui se rompt. Comme si, depuis leur arrivée dans la forêt, cet acte représentait la continuation naturelle de leur cheminement. 

Elles marchent, muettes. Les deux femmes ont décidé de ne plus reparler du passé. Il restera où elles l’ont laissé : dans la grotte.

La tête penchée en avant, elles regardent et écoutent la cadence monotone de leurs pieds posés sur les galets. Près d’elles, des branches et morceaux de bois épars courent dans le torrent gonflé d’eau, de rares brins d’herbe nimbés de pluie lancent des éclats lumineux. Leurs vêtements sont encore humides et couverts de boue collante. Elles ont hâte d’arriver à destination.

L’orage a vu disparaître tous les oiseaux. Ils sont désormais de retour avec, parmi eux, l’épervier. Il virevolte sous les yeux réjouis d’Holdine et Grace. À sa vue, leur corps se décrispe. Elles sourient, sincèrement heureuses de l’avoir retrouvé.

Marchant toujours devant, Jonas est satisfait de la soirée dernière. Il pensait que les deux femmes allaient rechigner à parler. Mais non ! Elles ont cédé facilement.

Grace court subitement pour le rejoindre. Elle lui fait confiance, mais la voix terrible à l’arrière de sa tête la met encore en garde. Elle se mord les lèvres et finit par lui demander :

— Qu’y a-t-il derrière le Mur, Jonas ? Un piège ? Jusqu’à présent, vous testez notre résistance, n’est-ce pas ?

— Vous ne cesserez donc jamais de poser des questions, lui répond-il sur un ton neutre.

— L’avez-vous déjà au moins traversé, ce Mur ?

— Oui, bien sûr. Au début, je le passais fréquemment, mais n’appréciais pas vraiment me tenir de l’autre côté. J’étais souvent désorienté. Puis, j’ai trouvé ma raison d’être. Mon rôle. Vous le connaissez maintenant. Je prends soin de ceux et celles qui, comme vous, s’égarent dans la forêt. Je fais en sorte que ce qui doit s’y dérouler le soit dans de bonnes conditions. Et croyez-moi si vous voulez, mon sens du détail s’avère très utile.

— D’autres personnes traversent la même épreuve que nous ? Où se trouvent-elles ?

Soudain, ils entendent un cri et se tournent en même temps.

— Bon sang ! peste Holdine.

Son pied droit vient de riper sur un caillou. Elle boitille.

Ils l’attendent et reprennent la route en restant groupés, cette fois-ci.

— Jonas, vous ne m’avez pas répondu. D’autres personnes vivent-elles ici ? Si nous jouons un rôle, lequel est-il ? relance Grace.

Holdine passe du visage de Jonas à celui de la jeune femme sans comprendre ce qu’elle peut bien vouloir dire.

— Votre rôle consiste à porter votre fardeau, ni plus ni moins. De l’assumer. Et vous le faites très bien. C’est à cela qu’a servi notre discussion, hier.

Les deux femmes froncent les yeux, se regardent et acquiescent sans grande conviction.

Le parcours s’aplanit. Le rythme de leur marche accélère. Ils pénètrent dans le bois. Des bruits discrets dans les fourrés les accompagnent. Le torrent ne se résume plus qu’à un mince filet d’eau et la large berge fait désormais place à un sentier cerclé d’épicéas.

— Arrêtez-vous ! leur demande Jonas. Vous entendez ?

Elles écoutent le silence sonore de la forêt.

— Le même bourdonnement… Je le reconnais ! s’écrie Holdine.

— Oui. C’est le Mur. Nous sommes proches… Allons-y ! Ne perdons pas de temps !

Jonas s’élance…

Ils enjambent de petits bosquets, ne prennent plus garde à la végétation émergente qu’ils écrasent sans ménagement. Le fond de l’air devient statique. Des gouttes de pluie glissent le long des épines alourdies par la tempête et s’éclatent sur le sol. Le léger bourdonnement se transforme maintenant en grésillement. Plus ils avancent et plus le son grandit et masque les chants d’oiseaux.

Le trio avance et ne pense plus à rien. Le ronron pénètre leur cerveau et traverse ses hémisphères. Comme eux, il coupe le ruisselet par la droite, par la gauche. Dans leur empressement, les deux femmes tombent. Jonas les relève et ils se mettent à courir…

Ils arrivent essoufflés auprès du Mur. Le vacarme est si puissant que Grace et Holdine se bouchent les oreilles, puis elles le voient : un mur classique de pierres grises envahi de mousse, à ceci près qu’il paraît sans fin. Sa hauteur rejoint le ciel et des arbres ont pris racine entre ses espaces vides.

Ses vibrations intenses le font paraître instable aux yeux des deux femmes. Il pourrait s’effondrer. Elles reculent, pensant encore avoir affaire à une illusion.

Jonas hurle au-dessus du bruit pour être entendu :

— Nous voilà arrivés ! Vous allez devoir traverser le Mur !

Holdine s’époumone à son tour :

— Mais comment ?

— Pour commencer, faites-le taire ! dit Jonas.

Les deux femmes le regardent avec incrédulité, épuisées par cette avalanche de mystères. Le vieil homme plisse les yeux. Il cherche quelque chose, ou quelqu’un caché dans les fourrés. 

— Annette ! Montre-toi ! Je sais que tu es là !

Les deux femmes se retournent et voient surgir au loin la robe rouge de la fillette. Elle avance vite. Derrière elle, des silhouettes intangibles apparaissent et disparaissent. À mesure qu’Annette se rapproche, le bruit émis par le Mur décroît.

La fillette étudie timidement Grace et Holdine, l’une après l’autre.

— Viens auprès de moi, lui demande Jonas.

Le son est désormais aussi doux qu’un bourdonnement d’abeille. Annette le rejoint et agrippe un pan de son manteau.

— Je crois avoir aperçu des présences auprès d’elle, intervient Grace.

— C’est possible, mais ne vous inquiétez pas.

— Qu’allons-nous trouver derrière ? Je ne vois aucune porte, s’inquiète Holdine en scrutant le Mur de long en large.

— Pas besoin de porte. Approchez-vous simplement de lui. Ressentez-le. Il fera le reste.

— Est-ce irréversible ? Pourrons-nous revenir ici avec vous ? se soucie Grace en s’avançant près du Mur pour l’observer de plus près.

— Je vois que finalement, vous appréciez ma compagnie ! dit Jonas en riant, et s’adressant à la fillette : je pense que nous allons les garder près de nous ces deux-là…

Annette porte les doigts à sa bouche et cache sa figure dans les plis de son manteau.

Ils entendent l’oiseau crier et lèvent tous la tête. Grace inspecte ensuite le bois à la recherche des silhouettes floues aperçues derrière la petite fille. Elles ont disparu. Holdine, elle, tend la main vers le Mur sans oser le toucher.

— Je lis encore la peur sur votre visage, dit Jonas. Vous pouvez traverser en confiance et revenir quand vous le souhaitez. Je dois tout de même vous prévenir de quelque chose d’étonnant. De l’autre côté, rien ne vous semblera étrange. Vous vous adapterez de manière instantanée au lieu, comme si vous le connaissiez… Mais attention, vous n’aurez sûrement pas l’impression d’être seules.

— Vais-je retrouver mes enfants ? demande Holdine, avec une pointe d’espoir.

— Je préfère ne rien vous dire. Simplement une chose : si les émotions vous paraissent insurmontables, revenez. Le Mur se trouvera là-bas, il vous attendra… Allez-y, vous devez sentir comme moi que c’est le moment.

Les deux femmes se tiennent face à face. Holdine prend les mains de Grace dans les siennes. La blancheur de sa peau tranche avec le mordoré de celle de la plus jeune, mais elles ne font qu’une.

— Vous ressemblez à ces femmes que j’ai maltraitées, dit Holdine.

Grace est mal à l’aise. Elle sent venir les effusions et déteste ça.

L’Allemande continue :

— Je pense qu’elles n’avaient rien fait de mal. Mon ambition m’aveuglait. Si j’avais la capacité d’annuler le passé, je changerais de comportement sans aucune hésitation. Malheureusement, je crois que vous ne me pardonnerez jamais, car je vous rappelle trop vos Japs. Et sans doute, auriez-vous raison. Mais sachez que si c’est un Jap que vous voyez à travers moi, vous restez ma Proserpine… Vous vous souvenez ?

Grace à la gorge sèche. La réponse est difficile à formuler, mais elle finit par dire : 

— Oui… Vous me sortirez de l’enfer pour m’y renvoyer par la suite. Une boucle sans fin, n’est-ce pas ? lui répond Grace, la gorge nouée.

— Exactement… Et mon rôle sera de vous laisser partir. Nous sommes gouvernées par des forces qui nous dépassent.

— Et vos enfants ?

— Ils ne sont qu’un chapitre dans l’histoire… Allons-y, maintenant.

Holdine prend l’initiative. Elle lâche Grace et se dirige lentement vers le Mur. La jeune femme la rejoint et attrape son bras. Elles s’adressent toutes les deux un sourire gêné.

Les deux femmes s’imprègnent de la chaleur enveloppante du Mur. L’attraction qu’il exerce sur elles est irrésistible. Elles tournent une dernière fois leur visage préoccupé en direction de Jonas. Il les observe avec calme. Annette, aussi.

— Vous resterez ici ? demande Grace d’une voix chevrotante.

— Bien sûr ! Nous restons tous là.

Holdine et Grace effleurent le Mur du bout des doigts. Sa surface n’est pas dure et froide comme de la pierre, mais douce et souple comme un fruit mûr. Elles se donnent la main et leurs ongles s’enfoncent délicatement dans la paume de l’autre. Leur bras libre pénètre dans la substance moelleuse du Mur.

Elles sont aspirées.

Leur esprit résiste, puis s’égare.

Inconscientes, elles se laissent transporter vers l’inconnu.

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