Le Système
Section 3
Grace
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Sommes-nous seules ?
Vous voulez savoir qui je suis alors que j’ignore tout de vous et la manière dont je suis arrivée ici.
Si je reste muette, j’imagine que je ne gagnerai pas votre confiance.
Je suis pourtant honnête, vous savez…
Je comprends. D’accord…
Mais impossible de tout vous raconter…
Je suis une sang-mêlé. Mêlée comme la pluie à la terre volcanique de mes ancêtres. Mon arrière-grand-père d’origine néerlandaise a investi à Java pour monter une affaire d’exportation de riz qui a rapidement prospéré. Il s’est construit une très bonne réputation. Comme cela était fréquent à l’époque, il s’est ensuite installé en concubinage avec sa njai…
C’est une gouvernante indigène… Ne prenez pas cet air outré !
Au milieu du XIXe siècle, la blancheur de la peau était secondaire et l’entente entre colons et autochtones, cordiale. Ce qui importait, c’était le tissage d’alliances, assurer son assise dans le pays. La njai était de bonne famille. Alors, pourquoi pas ?
Il a reconnu ses enfants. La peau de mes aïeux a pris une teinte brune, puis patiemment avec le temps, ma naissance arrivée, elle est devenue à peine dorée.
Mais venons-en directement à ma famille.
Mon père, possède – ou possédait, je ne sais plus si je dois parler de lui au présent – une plantation de caoutchouc. Par héritage direct, bien sûr. Il n’a eu aucun effort à fournir pour assurer son confort. Je semble ingrate, mais je dois admettre que moi aussi j’ai profité de ma bonne naissance… jusqu’aux récents événements qui m’ont probablement amenée ici.
Cet homme ne portait aucune valeur à mes yeux. Au lieu d’aimer et de protéger sa famille, sans compter le travail, il a préféré œuvrer à la reconstruction du monde, au club avec les autres notables de la ville, verres d’alcool après verres d’alcool… C’est une tradition chez les colons mâles.
À la maison, il passait son temps assis dans la véranda tel un monarque, tenant sa vieille tige de bambou en guise de sceptre, la lustrant avec un air empreint de concupiscence. Je me rappelle ses yeux rageurs et fiévreux, ses lèvres d’une humidité écœurante aussi fines qu’une feuille de papier à cigarette, se tordant pour exiger de nous l’impossible. Accompagnée du rictus d’insatisfaction qui déformait le visage de mon père, la canne fendait l’air en sifflant, puis s’abattait sur ma mère et moi, nous laissant tétanisées.
J’étais perdue, ne comprenais pas à l’époque.
Maintenant, je hais ma bouche qui est la sienne. Vous voyez, je suis comme le bois de ce bambou : je fléchis, mais ne romps pas. Par contre, ma mère avait contracté un mariage de raison et ne savait que fuir. Elle se réfugiait dans la chambre parentale, le visage caché au creux des mains, honteuse d’avoir pleuré, me laissant seule, le corps douloureux et en colère. Alors, à chaque fois, sans réfléchir, je m’échappais dans le jardin, tournais autour de la clôture, folle comme un poulain à mater.
À 10 ans, j’ai failli perdre la vie sous la pluie et mourir de pneumonie. Une pluie torrentielle que je ne craignais pas. Elle était amicale, témoin bruyant de mon combat acharné contre l’acceptation de ma défaite.
Les années passant, j’ai vite appris que dans ce monde, les autres représentaient un danger dont je devais me préserver à tout prix. Se confronter aux forts et fuir les faibles.
Mais avant d’en arriver là, reprenons du début.
Comme je vous ai dit précédemment, je suis néerlandaise de sang-mêlé comme une grande partie des Javanais. Je suis née à Batavia, il y a vingt et un ans. Vous avez fait la connaissance de mes parents, mes parents d’aujourd’hui. Durant les premières années de ma vie, ils étaient différents, je les vénérais. J’ai aussi un frère, plus âgé, que je connais à peine. Il a été élevé par un tuteur, puis vite envoyé en Europe pour parfaire son éducation. Étant fille, j’ai fait la mienne auprès de ma Babou, mais j’y reviendrai plus tard.
Je devais à mes parents de vivre dans l’opulence. Nous possédions douze domestiques. Dans le quartier aisé de la ville, notre maison était en tout point remarquable : une demeure coloniale au toit de tuiles rouges avec, au rez-de-chaussée, six fenêtres aux volets marrons de style néerlandais et sept au premier. Moi, je préférais le jardin. L’arrière donnait sur une pelouse d’un vert éclatant avec, au centre, un bassin de pierre couvert de nénuphars blancs ou roses qui disparaissaient aussi vite qu’ils s’épanouissaient.
Chaque jour, je courais pieds nus dans l’herbe fraîche encore imbibée de rosée pour compter les nouvelles éclosions. Ensuite, je m’élançais vers la cage… Le jour où mon père m’a offert le tigreau, il est devenu mon dieu. Un dieu absent et tyrannique, mais un dieu quand même. Que j’aimais cet animal ! Enfouir mon visage dans la chaleur de sa fourrure ! Il occupait l’espace entier de mes pensées. Impatiente qu’il grandisse, je me prélassais de longs après-midi près de son enclos. Nous discutions, lui ronronnant, et moi, lui chuchotant des secrets. Je le rêvais adulte dans sa royale grandeur. Je parcourais la jungle à ses côtés, pieds nus et fière.
Nous étions libres.
Malheureusement, je n’ai pas eu l’occasion de voir mon tigreau devenir roi. Ce que père donne, il le reprend. Il est seul dieu et maître. Un matin, j’ai découvert l’absence du félin. Sa cage était vide. Bouleversée, je me suis précipitée sans réfléchir en direction de la véranda et arrivée en larmes, j’ai martelé de mes poings la table en teck sur laquelle mes parents petit-déjeunaient. Je me souviens encore du thé bouillant renversé sur le corsage blanc de ma mère et de son cri de surprise.
Je précise que quelques jours auparavant, le tigreau avait lacéré ma combinaison et égratigné ma peau sans que cela me dérange ou me fasse souffrir.
À la suite de son départ, j’ai seulement eu droit à de vagues explications : il devenait trop grand et devait recouvrer sa liberté. Qu’est-il advenu de lui ? Je l’ignore. Vendu à un cirque ambulant, ou tué, peut-être. De toute façon, sûrement pas relâché dans la jungle. Il y serait mort à coup sûr. Il sentait trop l’homme…
Vous l’évoquer réveille ma colère. Je pensais pourtant l’avoir digérée.
J’ai vécu bien pire depuis…
Parlons maintenant de ma Babou…
Qu’est-ce qu’une Babou ? C’est une bonne d’enfant. C’est celle qui m’a nourrie, lavée, habillée, éduquée durant presque toute mon existence…
Pourquoi pas ma mère ? Eh bien, c’est ainsi. Une mère de qualité n’élève pas ses enfants à Batavia, elle a une Babou qui tient ce rôle pour elle. Une aubaine pour celle qui a passé sa vie couchée soi-disant indisposée, ou en gala de charité…
Non, elle ne possède pas de prénom, elle est simplement ma Babou.
C’est elle qui m’a appris que la vie ne se passe pas à l’intérieur, mais à l’extérieur. Mes parents m’interdisaient de sortir seule de l’enceinte barricadée de la maison. Par contre, avec elle, j’y étais autorisée. Vous devez comprendre que malgré notre statut privilégié nous vivions une existence simple, adaptée au fil des années de colonisation au mode de vie des indigènes.
Mon éducation, je l’ai faite à ses côtés. C’était celle de la vie pratique, pas celle qui était imposée aux garçons. Elle m’a appris à cuisiner, à attiser à l’éventail le feu sous les casseroles, à tordre le cou aux poules et à les plumer. Je me souviens avoir eu du mal à m’exécuter la première fois. Après quelque temps, cela est devenu routinier et je n’y ai plus pensé.
Seul un volatile avait la chance d’être gracié : la poule noire Ayam Cemani.
Dans la basse-cour, elle avait l’habitude de parader en tournant la tête, à gauche, à droite, son plumage prenant des teintes bleutées sous les rayons du soleil. Elle savait intuitivement qu’elle était privilégiée et narguait toutes les autres destinées à finir bouillies. Cette race est considérée comme un porte-bonheur chez moi. Chaque famille doit en posséder une. De temps à autre, elle partageait son traitement de faveur avec ses compagnes. Lorsque la pluie tombait trop fort, ma Babou et moi nous nous empressions, en riant, de déposer sur le poulailler le toit conique en paille pour abriter nos protégées…
Ma Babou était la seule en qui j’avais confiance. Je jouais peu avec les enfants de mon âge — beaucoup trop hypocrites, comme les adultes. Ils ne pensaient tous qu’à s’amuser et à montrer leur supériorité. Ils ne savaient que marmonner un mélange de portugais, javanais, néerlandais que je trouvais horripilant. Je préférais disparaître plutôt que de me soumettre.
Moi, je ne parle que le néerlandais, le javanais et un peu d’allemand, par la force des choses.
Comprendre vous protège.
Parfois, j’étais forcée de quitter ma Babou, surtout en grandissant. Obligée de concourir pour le titre de meilleure nageuse dans la catégorie poids léger. Une bête à concours au même titre que les chevaux qui tournaient dans l’hippodrome et que j’étais contrainte d’encourager le dimanche comme tout le monde…
Mais je préfère plutôt parler d’elle que des souvenirs désagréables. Repenser aux endroits insolites et merveilleux qu’elle m’a fait découvrir. À commencer par les rues de Batavia, pas celles des quartiers chics, non : celle de la vraie ville.
Nous allions souvent au marché. Elle m’autorisait à retirer mes chaussures. Alors, pieds nus, j’adorais les tremper dans les flaques, les enduire de terre boueuse. Dans les voies étroites et poussiéreuses bordées de palmiers et de bananiers, nous croisions des femmes en sarong coloré, des hommes qui fumaient et chiquaient. Je courais, heureuse, évitant les porteurs d’eau pour ne pas les déséquilibrer.
Ma Babou aimait me faire plaisir et m’achetait souvent des fruits auprès des marchands ambulants. C’est la noix de coco que je préférais. Après un coup sec, la coque se fendait, dévoilant sa chair et son jus blanc laiteux. Nous la dégustions ensemble en marchant en silence. Parfois, nous traversions le cimetière pour nous prosterner devant ses ancêtres. C’était un endroit magnifique avec ses stèles moussues camouflées par la végétation. Quand il pleuvait, nous nous abritions sous de gigantesques feuilles de bananiers. J’aimais le son des gouttes tombant, puis glissant le long de leur nervure.
Tout contre ma Babou et sa chaleur moite consolatrice, je me sentais heureuse et en sécurité.
Les sorties au théâtre représentaient les moments que j’attendais avec le plus de fébrilité. Pour arriver à destination, nous longions le canal. Ce n’était pas le trajet le plus court, mais je me passionnais pour les activités qui s’y déroulaient. Des hommes se baignaient et baignaient leurs chevaux. Tout près, des femmes lavaient leur linge. Ils cohabitaient tous, en parfaite harmonie. Ce tableau m’enchantait. Pour moi, c’était l’image du bonheur. Arrivée au théâtre, je forçais le passage en donnant des coups de coude pour être aux premières places. Je manquais de discipline, mais ma Babou savait me rattraper par le col et me remettre dans le rang ! Les spectacles d’ombres m’effrayaient tout autant qu’ils me fascinaient. Les silhouettes découpées, leurs mouvements saccadés, la musique posée au moment critique, tout m’enthousiasmait.
Tout ce que je vivais en compagnie de ma Babou me passionnait. J’aimais sa présence discrète. Elle était comme les volcans de l’île, sereine. Son sang semblable aux vapeurs souterraines qui trouvent les passages par lesquels se dégager en douceur afin de ne jamais faire bouillonner la montagne en colère…
Ma Babou était mon île. Elle était ses pentes boisées entaillées par les cours d’eau formant de petites vallées. Elle était ses vastes champs de riz, en amphithéâtre sur le flanc des collines. Elle était le maïs, la canne à sucre, la cannelle, le poivre, la vanille. Elle était le parfum suave de l’orchidée blanche décorant ses cheveux. Elle était cette jungle inviolée, l’âme des tigres, des éléphants, des orangs-outans… Elle était le cœur battant de la gigantesque fleur de rafflésie. Elle était chaque femme : pour s’aventurer au-delà de sa plaine accessible, il en faut du courage… mais alors, on découvre des cours d’eau indomptés, des cascades nourrissant une terre féconde de fougères et de lianes…
Dans ces conditions, pourquoi l’homme prend-il plaisir à la destruction ? Ce monde devrait pourtant suffire à le satisfaire.
Ne trouvez-vous pas ? Vous l’avez expérimenté vous aussi, non ?
Je me serais contentée de cette vie. Quand j’en perdais le sens, l’île me chuchotait ses vérités. Je n’étais pas uniquement ce corps charnel au cœur et muscles palpitants, j’étais bien plus que ça…
Mais l’Homme doit souffrir pour trouver son chemin. On nous l’enseigne, non ? Alors, comme les autres – vous aussi, j’imagine – j’ai enduré des peines.
À force de luttes acharnées, on se croit en sécurité… Jusqu’à l’instant où tout bascule, où tous nos fondements sont remis en cause et nos efforts anéantis. Nous vivions dans un monde de pacotille. Nous pensions le volcan éteint derrière son épais manteau de brume. En réalité, il bouillonnait sans merci, détruisant les innocents plus que les coupables.
Je n’oublierai jamais le visage implorant de ma vieille Babou lorsque nous sommes, ma mère et moi, montées dans ce camion. Je n’oublierai jamais les nuances colorées des fleurs qui ornaient sa chevelure…
Mais je m’égare. Je doute de votre intérêt pour mes états d’âme. Je poursuis…
J’ai donc grandi, enchaînée à mon besoin de reconnaissance. Je suis devenue nageuse émérite et méritante. Toujours en tête, je n’ai jamais accepté de perdre et m’entraînais sans cesse. Une horloge parfaitement réglée. Jusqu’au jour où tous rassemblés autour d’un poste de radio, nous avons appris par l’intermédiaire d’une voix nasillarde que les Japonais venaient de bombarder Pearl Harbor.
Près de trois mois plus tard, ils prenaient possession de Batavia. Mon père a été interné dans un camp, moi et ma mère dans un autre… Je ne sais pas ce qui est advenu de ma Babou, ni de mon frère dans son école privée, si loin de nous tous.
Les Japs ont établi le camp de femmes de Tjideng dans un quartier résidentiel de la ville. Ils ont entouré les avenues, rues, coins et recoins, de haies de bambous taillées en pointes acérées et de barbelés. Les familles – sans les pères, uniquement mères, filles et fils de moins de 11 ans – ont été installées dans des villas, certaines plus luxueuses que d’autres. Les plus spacieuses étaient composées de trois chambres, un grand salon, une cuisine, une véranda et un jardin. Au début de notre détention, elles pouvaient accueillir jusqu’à trois familles.
Vous devez savoir que nous ne possédions plus rien. Nous avions quitté notre maison à la hâte, n’emportant qu’un peu de linge dans une valise. Nous n’avions pas d’argent, donc aucune possibilité d’acheter des biens. Nous devions nous débrouiller seules.
Au début, ma mère s’est laissée aller à la mélancolie. Elle tolérait mal le manque de confort, l’avenir incertain. La vie au baraquement était encore supportable, cependant.
Moi, c’est elle que je supportais mal.
À l’époque, nous pouvions sortir. Il fallait demander une autorisation, puis une fois munies du précieux sésame, le présenter au poste de garde, l’unique entrée et sortie du camp. Nous avions l’obligation de courber la tête devant les gardiens. À l’extérieur, l’humiliation se répétait, encore et encore. À chaque Jap croisé, un coup frappé comme celui d’une matraque. Au grand désespoir de ma mère, j’ai reçu quelques coups bien placés. Mais comme celui de nos rhinocéros, mon cuir est dur, vous savez…
Les femmes du camp ne manquaient pas de ressources. Elles ont très rapidement recréé une communauté au sein du groupe. Elles ont monté des comités de quartier, des crèches, un hôpital. Certaines d’entre elles ont repris leurs activités : coiffeuses, couturières…
Ma mère et moi avons trouvé un emploi pour survivre. À l’époque, c’était encore possible. Nous travaillions pour une épicerie et avions en charge le ravitaillement de deux rues. Nous enregistrions les commandes de victuailles de nos compagnes d’infortune, les transmettions à notre employeur et allions les chercher à l’extérieur pour les leur redistribuer. Le patron nous rétribuait au pourcentage. Une fois par mois, nous nous déplacions à l’épicerie pour l’établissement des comptes. J’aimais ces visites, elles me rappelaient tout ce que nous avions laissé derrière nous : une vie emplie de parfums d’épices et de fruits frais. Dans la boutique, aucun espace au sol ne restait vacant. Partout de grands paniers garnis de douceurs inabordables, de caisses en bois, de pots d’argile rouge au contenu inaccessible. Des bouteilles, des bocaux… Nous nous accrochions à ce que nous pouvions. Nous faisions aussi du troc avec les indigènes. Ça fonctionnait plutôt bien.
Nous acceptions toutes cette vie de bonne guerre, si vous me permettez l’expression. Les soldats ne pénétraient jamais dans l’enceinte. Je me disais que la situation finirait bien par évoluer, qu’il suffisait de patienter. Et puis, nous nous sentions en sécurité au sein de notre microsociété matriarcale, donc…
De manière sournoise, nos conditions d’internement ont changé. Les Japs nous ont imposé un couvre-feu et leurs visites nocturnes de plus en plus fréquentes ont commencé à nous inquiéter. Jour après jour, ils sont devenus plus durs et plus présents dans le camp. Dès que nous rentrions dans leur champ de vision, nous avions obligation de nous prosterner longtemps. Si nous nous abstenions, ils nous assenaient un coup sec sur les oreilles. Elles pouvaient siffler et pulser une journée entière à nous rendre folles ! Je refusais de me plier à ces humiliations. Dès que je sortais dans la rue, je marchais tête baissée. Cela demandait une concentration de tous les instants.
Plus le temps passait, plus nos envahisseurs durcissaient leur autorité en instaurant de nouveaux protocoles. Tous les matins, les Japs nous inspectaient. En ligne, femmes et enfants devaient se prosterner en direction du Japon.
Puis, brutalement, ils ont réduit le camp.
Nous pouvions dorénavant en faire le tour en seulement quinze minutes, en prenant notre temps. Petit à petit, de nouvelles prisonnières et leurs enfants sont arrivés à pleins camions. L’espace vital a été limité d’autant, uniquement quelques mètres carrés, mesurés à la règle. Dans les maisons, les rebords de fenêtres, les seuils, chaque marche d’escalier, les vérandas et les couloirs étaient habités. Certains vivaient dehors, entre les cordes à linge, dans des hamacs. Ma mère et moi étions passées de la chambre à la cuisine. Nous logions dans l’évier. Elle, dessus sur une planche en bois, et moi, dessous dans le placard.
Nos geôliers nous ont interdit de travailler et de cuisiner individuellement. La nourriture a été rationnée. La faim et la maladie ont commencé à ronger les esprits et les corps déjà affaiblis par l’angoisse de l’attente. Les rations manquaient de consistance et les mères sacrifiaient souvent leur part au profit de leurs enfants.
Nous avons dû redoubler d’ingéniosité pour améliorer nos conditions de détention : davantage de troc entre nous et les indigènes, derrière les barrières.
En deux ans, l’espace pavillonnaire coquet s’est métamorphosé en campement délabré, fait de bric et de broc. Les cuisines et salons se sont installés dans les jardins. On échangeait fauteuils contre batteries de cuisine, robes contre paires de chaussures.
Les animosités inévitables s’effaçaient lorsque parfois, l’une d’entre nous, malade au point de perdre connaissance, était emmenée par les soldats. Quand nous entendions les pas disciplinés racler le sol et voyions arriver le brancard, nous savions que c’était terminé. La mort était un vilain mot dans l’enceinte du camp, elle était expédiée à l’extérieur. À chaque départ, nous nous cachions pour nous recueillir. Cela durait peu de temps et nous reprenions vite nos occupations et notre semblant de vie.
J’avais pris sous mon aile une bande de petits. Je les faisais jardiner. Les vieilles boîtes de conserve vides se transformaient en contenants pour accueillir de futurs arbres en devenir. Nous nous en servions aussi pour fabriquer des bilboquets. Nous percions un trou dans la tôle ondulée, nous enfilions un morceau de ficelle et au bout, nous accrochions n’importe quoi pouvant faire l’affaire. La recherche de ce « n’importe quoi » occasionnait la pratique régulière de chasses au trésor effrénées dans les rues du camp. Cela occupait bien les gosses et c’était mieux que de sauter à pieds joints dans la crasse.
Ma mère, souvent souffrante, se plaignait du dos et restait étendue devant la maison sur une chaise longue sans pieds. Ils avaient servi à alimenter un feu trop bref, ainsi qu’une grande partie du mobilier laissé à notre disposition.
J’ai bien cru la perdre le jour où un soldat s’est défoulé sur elle en lui frappant le ventre avec ses bottes éperonnées. Elle avait dû se prosterner trop peu de temps à son goût. Plus les jours passaient, plus les Japs prenaient de libertés vis-à-vis de nous. Je n’ai pas remarqué la façon dont ma mère les avait salués, pourtant, je savais qu’elle s’efforçait d’appliquer les règles plus que toute autre. Je lui en ai voulu de ne pas avoir réagi. Malgré tout, j’ai pris soin d’elle. Durant une semaine, j’ai appliqué sur son ventre des emplâtres de terre et d’eau chauffés. Je trouve qu’elle ne m’a pas suffisamment remerciée, mais j’ai compris : les conditions de vie trop difficiles anesthésient l’esprit. Il est facile de se laisser aller à l’oubli. J’ai tenté de lutter contre cette apathie grandissante, alors qu’elle s’y complaisait. J’incarnais plus sa mère qu’elle la mienne. De toute manière, nos rôles s’inversaient depuis toujours… même à Batavia.
Deux années…
Nous nous débattions depuis deux ans lorsque tout a basculé. Même cette vie de malheur se trouvait être encore trop bonne pour moi !
Je ressemblais à l’ombre d’une femme. Mon cycle menstruel était arrêté depuis longtemps et mes membres se décharnaient à vue d’œil.
Pourtant, j’ai été choisie comme le fruit le moins pourri de l’étal du marchand.
Je me souviens, je remplissais une cuvette d’eau au puits lorsque les officiers sont arrivés. Nous étions en mai, il faisait une chaleur à crever. J’avais mal au crâne à cause du vent. Ils ont ordonné de nous mettre en ligne, puis de nous baisser. Nous nous sommes exécutées. Ils ont pris leur temps, ont inspecté nos jambes, nos silhouettes. Plus loin, derrière, nos mères serraient les poings, spectatrices muselées. Ils m’ont sélectionnée avec six autres filles. Nos mères ont reçu l’ordre de retourner aux logements au plus vite pour rassembler du linge dans des valises. La mienne n’a rien dit en me tendant mon paquetage. Son regard fuyait et ses lèvres s’agitaient de façon désordonnée.
Les Japs nous ont fait monter dans un camion. Aucune de nous ne savait où nous étions conduites, ce qui allait advenir de nous. Mes compagnes affolées cherchaient du réconfort dans les yeux des autres. Je n’avais pas peur, mais éprouvais plutôt un sentiment de perte de repères. Je m’étais habituée à ma routine… et qu’allait devenir ma mère ? Nous tremblions, toutes accrochées à nos valises, ballotées sur la route cahotante. Je me souviens que des insectes piégés par la vitesse s’écrasaient sur nos peaux collantes : sur nos bras, nos jambes, notre visage. Aucune de nous n’osait les retirer de peur d’être exécutée sur-le-champ.
Je ne sais pas combien de temps nous avons roulé – plusieurs heures –, mais quand nous nous sommes arrêtées devant la demeure coloniale, mon corps trop contacté était entièrement endolori.
Les Japs nous ont malmenées en sortant du camion, agrippant nos bras, les privant de sang. En rang, jusqu’à l’entrée du bâtiment, nous avons traversé en silence le passage blanc coupant le gazon. À l’intérieur, ils nous ont immobilisées dans l’immense hall. Personne ne se trouvait derrière le comptoir de la réception. C’était un hôtel réquisitionné, habité uniquement de Japs et hanté de résidus fantomatiques datant des jours heureux. Ils ont pris des photos de chacune de nous. J’ai tenté de riposter comme les plus bravaches : ils ne détenaient aucun droit sur nos vies, nous étions toutes filles de colons. Bien sûr, ils n’ont rien entendu. Ils nous méprisaient.
Leur épée a glissé de leur fourreau et ils ont menacé de nous tuer. Nous avons rendu les armes, aucune de nous ne souhaitait mourir…
Je ne rentrerai pas dans les détails, mais sachez que je ressens encore l’humiliation de ces instants.
Malheureusement, je perds la mémoire depuis peu. Certaines informations me manquent, mais pendant les trois mois que dura cette expérience, nous étions leurs esclaves. Nous préparions leurs repas, lavions leur linge, les distrayions…
J’ai tenté de fuir, mais échoué plusieurs fois. J’ai subi leur châtiment. Je porte encore les marques bleues des coups de bâton.
Les événements dont je vous parle sont récents. Ils datent peut-être de quelques semaines… Quoi qu’il en soit, si j’ai pu échapper à tout cela, c’est grâce au docteur.
C’était un Jap pourtant… mais un Jap avec un semblant d’humanité pour avoir agi ainsi. Il m’a aidée à quitter l’hôtel.
Tous les lundis, il contrôlait notre santé. Un soir, après son examen de routine, il a posé sa main contre ma bouche. Je pensais qu’il allait me tuer alors qu’il voulait simplement mon silence. Je me suis exécutée. Il m’a entraînée à l’arrière de son cabinet et m’a fait sortir. Dehors nous avons croisé quelques soldats, mais comme j’étais accompagnée du docteur, ils ne se sont pas alarmés de ma présence. Nous avons ensuite traversé le jardin à la hâte pour retrouver un groupe de malheureux camouflés sous les palmiers. Il m’a dit d’attendre avec les autres, qu’un camion allait arriver pour nous emmener. Je n’ai pas réfléchi aux risques, j’étais enfin libre. Il est reparti très vite en direction de l’hôtel. Je ne l’ai jamais revu…
Je vous épargne une nouvelle série de détails.
Une fois sortis du camion, des inconnus nous ont embarqués sur un bateau de pêcheurs qui empestait le pétrole. Un voyage épouvantable. Rien n’était prévu pour les fuyards. Nous dormions à même le sol, sur des couvertures aussi rêches qu’une toile à poncer. Nos estomacs criaient famine et l’odeur de poisson qui imprégnait chaque planche de bois de l’embarcation nous retournait le ventre…
Nous avons accosté sur une immense plage où nous attendait un groupe d’hommes — des pêcheurs australiens. Ils nous ont ensuite guidés vers des cabanes dans lesquelles nous nous sommes cachés plusieurs jours.
Je laissais derrière moi ma Babou et Java, ma mère, mon frère et sans peine, mon père. J’avais le sentiment qu’une nouvelle geôle venait de remplacer la première.
Pourtant, j’avais fui le camp…
Maintenant, je suis ici, avec vous. Moi aussi, je veux savoir, connaître votre histoire.
À votre tour, je vous écoute…
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