Le Système

Maud Servignat · Chapitre 24 sur 30

Pages du PDF

Le Système

Paré d’une teinte dorée, le soleil rejoindra…

23

 

Paré d’une teinte dorée, le soleil rejoindra d’un moment à l’autre la cime des arbres.

À l’intérieur du chalet, un rayon de poussière s’échappe d’une loupe posée sur la table et éblouit Holdine. Elle cligne des yeux, puis cache une partie de son visage.

Assise à ses côtés, Grace, raide et immobile, observe silencieusement leur hôte boire lentement une gorgée de café froid. Il vient de clore son récit et affiche un air satisfait.

Les deux femmes sont plus égarées qu’à leur arrivée. Grace pianote nerveusement sur l’accoudoir du canapé.

— Vous avez terminé ! C’est tout ! Et une fois dans la forêt, que vous est-il arrivé ? Et votre chalet ? Depuis combien de temps fabriquez-vous des pendules ? À qui les vendez-vous ? s’époumone-t-elle, agacée.

— Vous posez beaucoup de questions, mademoiselle. Pour les pendules… à personne, lui répond Jonas en se resservant une tasse.

— Vous vous moquez de nous ! s’écrie Holdine à son tour, gagnée par le désespoir.

— Non, madame. Je vous apporte mon aide. Je suis arrivé dans la forêt de la même manière que vous. La violence de la guerre avait perturbé mes sens. Elle me faisait voir et croire des choses qui n’existaient pas. Tout paraissait surréaliste. J’ai longtemps imaginé que j’étais mort et que j’errais dans les limbes. J’ai beaucoup marché sans savoir où me diriger. J’ai suivi et fait confiance à l’oiseau, comme vous. Il m’a appris à survivre, m’a guidé vers un toit pour dormir et m’a aidé à dénicher des outils pour améliorer mon quotidien. À mesure que je m’acclimatais, le temps semblait m’échapper, mais mon esprit s’apaisait. J’oubliais ce qui ne me servait plus.

— Et la petite fille… Annette ? ajoute l’Allemande.

Jonas s’éclaircit la gorge avant de lui répondre :

— Comme vous. Je l’ai aperçue dans les bois. Au départ furtivement, puis petit à petit, nous nous sommes mutuellement amadoués. Jusqu’au jour où elle a décidé de vivre avec moi.

Holdine se lève subitement du fauteuil. Les poings serrés, elle part tourner en rond autour de la table. La mâchoire crispée, elle cherche, s’empare de la loupe et l’enfouit sous un torchon taché de cire. Elle s’adresse ensuite à Jonas :

— C’est insensé. Toute cette histoire est invraisemblable. La petite est orpheline ? Comment aurait-elle pu survivre dans des conditions pareilles ? Je pensais que vous alliez nous fournir une explication cohérente. Vous n’êtes qu’un vieux fou extravagant… Et vous nous entraînez avec vous !

Grace respire profondément et pose le verre vide qu’elle agrippait à deux mains sur le guéridon.

— Holdine a raison. Nous sommes des femmes sensées. Vous ne nous apportez aucun éclaircissement, juste un résumé accéléré de votre vie. Rien sur la forêt. Une enfant sans parents, votre histoire tirée par les cheveux, et nos expériences, comment dire… extraordinaires, tous ces éléments relèvent du délire. Pourtant, nous ne sommes pas folles.

— Oui, je vous le confirme. Vous ne perdez pas la raison, répond Jonas.

— Pouvons-nous facilement retourner à la ferme ? s’inquiète Holdine.

L’Allemande leur tourne le dos. Le visage collé à la fenêtre, elle scrute avec anxiété les alentours du chalet.

— Sans aucun problème… Mais vous ne voulez pas savoir ?

Le canapé se met à couiner. Jonas pivote vers Grace. Elle fulmine.

— Et toutes les questions que je viens de vous poser ? Vous n’avez pas l’impression que vous nous provoquez ? C’est d’ailleurs peut-être votre objectif !

Leur hôte se lève de son fauteuil, le dos raide. Il ramasse les verres vides et part les déposer au fond de l’évier. 

— Je sais que vous vous interrogez beaucoup trop. Sur moi, sur votre apparition ici. Si je vous disais tout, vous ne trouveriez pas mon discours rationnel.

— Vous nous torturez depuis que nous sommes arrivées… Toutes ces choses que nous avons vues et vécues, nous ne les avons pas rêvées, n’est-ce pas ? Vous pouvez nous le dire au moins ? se désespère Holdine.

Elle triture nerveusement des engrenages crantés étalés sur la table et les regroupe par taille. Ses mains tremblent. À l’autre extrémité de la pièce, Jonas agit toujours avec autant de flegme.

— Je viens de vous l’annoncer, vous avez gardé votre raison.

Il lance son torchon sur le coin de l’évier, puis s’approche de Grace, restée assise sur le canapé. Placide, il pose les deux mains sur ses épaules et plonge son regard dans le sien. Il lui affirme qu’il croit en elle, qu’elle doit lui faire confiance. Il rejoint ensuite Holdine et lui répète les mêmes mots. Les deux femmes s’observent quelques instants. Chacune lit dans les pensées de l’autre. Elles n’ont pas le choix. Elles dépendent de lui.

La pièce s’est assombrie. Les petits portillons situés au-dessus des cadrans des pendules s’ouvrent et les coucous chantent en chœur les 6 heures.

Une fois le calme revenu, Jonas leur annonce :

— La nuit va bientôt tomber. Je vais préparer la soupe. Vous trouverez des bougies quelque part sur la table. Pouvez-vous, s’il vous plaît, en allumer trois ou quatre et les répartir où cela vous semblera utile ?

Quelques minutes plus tard, Annette pousse la porte du chalet avec précautions. Elle espère que les deux femmes ont disparu, mais son sourire s’envole dès qu’elle les aperçoit.

— Allez ! Rentre Annette ! Viens te laver les mains pour m’aider à éplucher les légumes, lui ordonne fermement Jonas.

La petite fille se dirige vers l’évier en regardant ses pieds, prend le seau d’eau et s’exécute. Elle empoigne ensuite un énorme chou vert posé sur le buffet. 

Holdine et Grace cherchent les bougies un long moment. Quand elles finissent par les allumer, les pendules se mettent à projeter l’ombre mouvante de leur balancier contre les murs. Elles glissent jusqu’au centre de la pièce à la manière de créatures volant dans les ténèbres.

Sous les oscillations des flammes, le temps défile paresseusement. Jonas et la fillette peaufinent leurs tâches. Chaque geste attribué est ritualisé, a été maintes fois répété. Cuisiner au chalet est une habitude lente et maîtrisée.

Sur la pointe des pieds, Annette pousse le désordre sur la table pour libérer l’espace. Elle installe ensuite les bols, les verres et les couverts. Le clapotement de la soupe qui bout dans la gamelle et le rythme mécanique des coucous demeurent les seuls sons perceptibles dans la pièce. Personne ne parle.

Jonas a invité les deux femmes à attendre. Elles patientent, assises côte à côte. Jusqu’au moment où elles entendent la voix grave en provenance de la cuisine obscure :

— Voilà ! C’est prêt !

Annette s’approche, lisse l’arrière de sa robe et prend place sur un tabouret à côté d’Holdine. Leur hôte apporte la soupe fumante, la dépose sur la table et verse de l’eau dans chaque verre.

— Faites comme chez vous, je vous en prie, leur dit-il sur un ton policé.

Grace n’attend pas. Elle s’empare de la cuillère, la plonge dans la préparation épaisse et sert Holdine en premier. Elle sert ensuite la fillette et Jonas, puis finit par son assiette.

— Allez-y ! Mon petit doigt me dit que vous êtes affamées, s’exclame leur hôte.

Ils entament tous leur ration. La soupe est bonne, correctement épicée et garnie de morceaux de pain à la mie généreuse.

Holdine n’aime pas manger en public, mais les bouchées avalées bruyamment sans pudeur par Grace et leur hôte couvrent les sons désagréables qu’elle pourrait émettre à son tour. Du coin de l’œil, elle observe Annette qui picore dans son bol comme un oisillon dans le bec de sa mère.

— Tu portes une jolie robe, dit-elle pour tenter de rendre le sourire à la fillette. Je me souviens que je possédais la même quand j’avais ton âge. Elle avait des boutons en forme de cœur comme les tiens sur les bretelles. C’était l’une de mes préférées. Peu de petites filles portaient des vêtements rouges à l’époque.

Annette garde les yeux rivés sur son assiette. Par contre, elle l’écoute attentivement.

— Moi aussi, j’en avais une comme toi. J’aimais bien me rouler par terre avec. Elle était toujours tachée d’herbe, ajoute Grace.

Holdine se tourne vers elle, l’air furieux.

— Mais, c’est vrai ! Je ne dis pas ça pour lui faire plaisir ou pour l’amadouer. J’adorais cette robe ! réplique la jeune femme, prête à recracher sa soupe.

La tête d’Annette pivote légèrement vers elle. Grace lui sourit. Un sourire en trop, car la petite retourne aussitôt au contenu de son bol.

— Elle est timide, n’est-ce pas ? Elle ne parle pas ? demande Holdine à Jonas.

— Jamais, lui répond-il avec une pointe de tristesse dans la voix.

— Jamais un mot ? s’écrie Grace en se tournant vers lui après avoir heurté son verre d’eau contre le bord de son bol.

— Des Juifs ont massacré ses parents ? ajoute Holdine.

L’Allemande se racle subitement la gorge, voulant sûrement retirer ce qu’elle vient de dire. À ses côtés, les pommettes de Grace rougissent.

— Non, reprend leur hôte… Elle errait dans ces bois bien avant moi. Elle n’a jamais parlé. Je ne pourrai donc malheureusement pas vous apporter de réponse satisfaisante.

— C’est terrible, s’apitoie Holdine.

— Oh ! Vous savez, elle connaît les lieux comme sa poche. Elle est maligne… N’est-ce pas, Annette ?

La fillette pose sa cuillère le long de son bol, puis se frotte les yeux. Elle regarde ensuite Jonas d’un air suppliant.

— Tu peux aller te coucher. Tu ne demandes pas mon accord d’habitude. Allez, oust !

Annette se lève d’un seul coup et renverse son tabouret sur le sol. Elle galope et grimpe les barreaux de l’échelle avec l’aisance d’un petit singe capucin. Le plancher de la mezzanine vibre sous sa cavalcade.

— Eh, bien ! dit Grace. Elle ne manque pas d’énergie… Je me pose une question. Quel âge avait-elle lors de votre rencontre ? Vous nous avez dit qu’elle vivait là depuis longtemps et bien avant vous. Elle a quoi ? 5, 6 ans tout au plus.

Jonas s’étire le dos en grimaçant et se lève à son tour. Les coucous sonnent 22 heures. Il attend le silence et demande ensuite aux deux femmes :

— Vous souhaitez des fruits au sirop pour terminer le repas ? Ils sont excellents.

À partir de cet instant, il détourne chacune de leurs questions. Entre la poire et la cerise, Grace et Holdine finissent par capituler.

Ils desservent la table en silence. Jonas lave la vaisselle et les deux femmes l’essuient sous la lumière faiblarde des bougies. Malgré ses efforts pour rester éveillée, Holdine sent ses paupières se clore. Grace, elle, aura sûrement du mal à les fermer. L’histoire sans paroles de la petite Annette tourne dans sa tête comme la roue du moulin.

— Vous êtes épuisées. Finissons et allons nous coucher.

Grace et Holdine sursautent, surprises par le ton grave de la voix du vieil homme. Elles acquiescent et la cadence s’accélère…

Jonas leur installe un couchage au pied du sien. À côté, la fillette dort à poings fermés. Holdine s’allonge immédiatement sans un bruit, mais Grace se questionne toujours.

— Allons-nous au moins pouvoir somnoler ? J’espère que vos coucous ne vont pas nous réveiller toute la nuit ?

— N’ayez crainte. Ils respectent notre sommeil. Prenez exemple sur madame. Allez, mettez-vous au lit ! Vous méritez votre repos. D’autant plus que demain, je vous emmène auprès du Mur.

Jonas attend que Grace se glisse entre ses draps, et souffle la bougie.

OceanofPDF.com