Le Système

Maud Servignat · Chapitre 6 sur 30

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Le Système

Un bruit sourd. Quelque chose frappe la…

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Un bruit sourd. Quelque chose frappe la fenêtre. Grace se dresse dans son lit… Plus rien.

Elle se lève avec le jour. L’air est frais. Elle s’enveloppe dans une couverture et sort. Dans le couloir, elle retrouve Holdine, lovée elle aussi dans sa courtepointe. Toutes les deux se jaugent quelques secondes, chacune surprise par la présence de l’autre. Puis très vite, elles se souviennent. Elles esquissent un léger sourire et descendent, Holdine en éclaireur.

Arrivée dans le vestibule, cette dernière se tourne et s’adresse à Grace :

— Il reste des haricots verts. Vous en voulez ?

— Je… Oui, il faut bien manger. Merci.

— Très bien. Allumez une bûche et apportez-la vite.

Grace recule, contrariée par son ton directif. Sa tête est lourde. Elle est encore faible.

— Mais vous… Très bien, j’y vais.

De retour dans la cuisine, Holdine lui arrache le bois des mains, le jette dans la gueule du brasier et referme le réchaud d’un coup sec.

— Voilà, il n’y a plus qu’à attendre. Mais attention, il faut remuer régulièrement. Ça accroche vite.

— J’ai l’habitude de cuisiner, vous savez, lui lance Grace en se cramponnant au bord de la plaque déjà chaude.

Holdine remarque son malaise.

— Laissez, je vais m’en occuper. Vous êtes encore fragile. Allez vous asseoir près du feu.

Grace entend les coups de cuillères heurter les parois de la casserole. C’est de cette manière que l’Allemande exprime sa colère : elle maltraite les ustensiles de cuisine. Grace s’impatiente. Sa tête est légèrement douloureuse.

Que faire enfermé et coincé par la neige ?

Elle déteste attendre. Le silence l’angoisse.

— Que pensez-vous faire aujourd’hui ? hurle-t-elle à Holdine à travers la cloison.

Mais l’autre ne réagit pas, occupée à surveiller son feu et à touiller ses haricots. Pour s’occuper et découvrir des indices, Grace analyse la pièce, ses moindres recoins. Mais rien, juste de vieilles gravures, des objets d’un temps révolu, comme si l’endroit était l’élément central d’un décor pastoral en carton-pâte.

Après plusieurs minutes, la mère de famille la rejoint avec deux assiettes dans les mains. La vapeur qui se dégage monte vers le plafond et donne l’impression que l’Allemande maîtrise le feu. Elle les dépose ensuite sur la table et dit :

— Asseyez-vous. Je retourne chercher les verres et les couverts.

Grace a un haut-le-cœur à la vue des légumes englués de mélasse. De retour, Holdine lui tend une fourchette et une cuillère en bois.

— Je n’ai pas trouvé de couteaux, lui répond-elle, réagissant à sa moue boudeuse.

— Ce n’est pas grave. Je suis plutôt gênée par ce que nous allons manger. Vous êtes sûre que votre conserve ne va pas nous rendre malades ?

— Les légumes sont encore verts et je n’ai eu aucun symptôme jusqu’à présent.

— Commencez alors. Je testerai ensuite.

— Vous ne me faites toujours pas confiance ? lance Holdine en rougissant.

Le ton de Grace se durcit :

— Non. Après tout, vous êtes l’ennemie. Je sais ce que les vôtres sont capables de faire aux gens comme moi.

— Je… Bon, très bien.

La main tremblante, Holdine empoigne sa cuillère, la plonge dans son assiette, puis la porte à sa bouche. Grace l’observe. Elle trouve qu’elle grimace trop. En réalité, Holdine n’apprécie pas d’être observée lorsqu’elle mange.

— Ne me regardez pas comme cela ! Je ne les ai pas empoisonnés. Ils sont tout à fait comestibles !

Grace n’est pas convaincue, mais après quelques minutes, elle plante à son tour sa fourchette dans le contenu de son assiette. Les aliments sont insipides. Elle chipote, puis s’adresse à Holdine, plus pour combler le silence pesant que pour obtenir une confirmation.

— Tout à l’heure, je vous ai demandé ce que vous alliez faire aujourd’hui. Vous ne m’avez pas entendue, je crois.

Holdine allait porter une cuillérée à sa bouche, mais s’arrête net.

— Que voulez-vous que je fasse, enfin ? Comme vous, je suppose : patienter. Il n’y a rien d’autre à faire. Nous avons de quoi nous nourrir pour un moment et il est hors de question que je meure dehors. Il faudra attendre la fonte des neiges… si nous sommes encore ici.

— Comment ça ? Vous détenez des informations ? la questionne Grace en se levant subitement de table.

— Calmez-vous ! Je disais simplement cela, car nous pourrions repartir comme nous sommes arrivées. À savoir : sans aucun souvenir.

— Moi je ne pourrais pas rester comme vous, à espérer sans rien faire. Et puis, j’ai remarqué que nous allons bientôt manquer de bûches. Donc, la nourriture, c’est bien, mais sans combustible, cela ne servira à rien. Seulement à nous torturer un peu plus longtemps… J’ai aperçu un cabanon près de la ferme. Je pourrais peut-être y trouver des outils pour couper du bois.

— L’air est glacial. Ne refaites pas la même bêtise. Si vous sortez, protégez-vous.

— Oui… Je vais récupérer les couvertures.

— Les pieds, surtout ! la prévient Holdine.

Mais Grace s’est déjà élancée vers l’étage.

Holdine lève les yeux au plafond, suit le son des pas de la jeune femme qui résonnent dans l’étroit couloir. Elle l’entend entrer dans sa chambre, tourner, chercher… revenir dans le corridor pour enfin descendre la rejoindre, les bras chargés. Lorsqu’elle la voit jeter des draps sur la table, elle remarque le visage de la jeune femme, éclairé d’un nouvel espoir.

— Regardez. J’ai trouvé ces draps dans une commode de ma chambre. Aidez-moi ! Nous allons en déchiqueter un et fabriquer des bandelettes. Je protégerai mes bottes avec.

Holdine souhaite débarrasser la table, mais cela devra attendre.

— Est-ce que nous possédons un objet tranchant ? demande Grace.

— Le pique-feu de la cheminée peut-il faire l’affaire ? Il a une belle pointe.

— Oui, parfait !

Grace va le chercher et s’en empare à deux mains.

— Tenez le drap d’un côté. Je tiens l’autre et tire en même temps pour le déchirer.

Elle sourit à pleines dents, grisée par la perspective d’une échappatoire.

Le premier essai échoue.

— Tendez-la mieux !

Deux, puis enfin trois, et la trame se rompt en un bruit sec. Grace dépose le tisonnier à terre, tire sur les deux pans du drap, avance et heurte le corps d’Holdine. Les deux femmes plongent leur regard surpris dans les yeux de l’autre et se sourient.

— Parfait ! Maintenant, il faut déchirer des carrés de 60 cm par 60 cm environ. Je les enroulerai autour des bottes et les nouerai avec les bandelettes.

Grace ordonne. Son idée est bonne, alors Holdine s’exécute. Les craquements de l’âtre se mêlent au son de la toile qui cède avec facilité, créant ainsi une symphonie aux accords libérateurs…

Les deux femmes sont assises sur le sol, essoufflées et satisfaites du travail accompli.

Le jour s’est pleinement levé, la pièce est lumineuse. Grace s’empare de la pile de chiffons et va s’asseoir sur le banc.

— Bon, eh bien, allons-y. Voyons si tout cela est efficace.

Elle enroule autour de sa botte droite plusieurs morceaux qu’elle accumule les uns sur les autres, puis les noue avec trois liens. Ensuite, elle fait de même avec la gauche, se relève et se positionne devant Holdine.

— Qu’en pensez-vous ?

— Eh bien, cela devrait vous protéger jusqu’au cabanon. Je viens de voir qu’il ne neige plus. C’est déjà ça. Mais attention, gardez bien vos mains sous les couvertures.

Grace prend soin d’envelopper son corps ainsi que sa tête.

— Bon courage. N’oubliez pas que s’il vous arrivait quelque chose, je ne pourrais pas vous aider.

Grace acquiesce en silence et prend la direction de la porte.

Holdine rejoint rapidement la fenêtre. Inquiète, elle observe la silhouette courbée de sa compagne disparaître derrière l’angle droit du bâtiment.

Grace est satisfaite. Elle ne ressent pas le froid. Encore quelques mètres et elle atteindra la cabane dont les contours sont à peine visibles tant ils sont recouverts de neige.

Elle dégage la surface derrière laquelle elle pense trouver la porte. Ses doigts sont gelés. Son souffle chaud sur leurs extrémités les dégourdit. L’entrée du cabanon ressemble à celle de la ferme. Sa poignée résiste, mais finit par céder. Pour entrer, elle force à l’aide de son coude. À l’intérieur, l’odorat de Grace s’éveille. Une senteur terreuse et boisée lui rappelle les jours de pluie à Java. L’espace est sombre, mais elle arrive à distinguer de nombreuses piles de bûches. Elle s’en approche et laisse courir ses doigts sur leur tranche sèche et rugueuse. Elle reprend confiance. Au moins, elles n’auront pas à craindre le froid.

Maintenant, elle cherche d’autres choses, des outils, des objets utiles. Dans une brouette, elle découvre une pelle, une scie et une hache, rien d’autre. Pour ne pas rentrer bredouille, elle cale quelques rondins sous ses aisselles et sort vite pour retrouver la chaleur de la ferme.

Elle est surprise d’apercevoir la silhouette fantomatique d’Holdine s’évanouir derrière les carreaux de l’une des fenêtres pour rapidement venir lui ouvrir la porte. L’Allemande affiche un visage réjoui.

— Oh ! Vous avez trouvé de quoi nous réchauffer. C’est fantastique ! s’exclame-t-elle avec une spontanéité non feinte.

— Oui, il y a une belle réserve dans le cabanon. Je vous confirme qu’au moins, nous ne mourrons pas de froid !

— Vous avez fait d’autres découvertes ? demande Holdine alors qu’elles se dirigent ensemble dans la pièce commune.

Grace dépose ses trouvailles sur la pile déjà existante et va s’asseoir sur la banquette pour retirer les protections de ses bottes. Ensuite, elle lui répond :

— Non, rien d’autre que du bois. C’est déjà pas mal.

— Oui, vous avez raison. C’est même primordial, lui répond l’Allemande, visiblement déçue.

Grace lui ment, omet de lui parler des outils trouvés. Elle ne ressent aucune culpabilité. Cette femme l’a aidée, l’a même nourrie, mais leurs deux mondes se font la guerre. Chaque seconde, elle sait que tout peut basculer.

Grace essore les morceaux de tissu au bord de la cheminée et les dépose à plat tout autour de l’âtre. Elle prend son temps et s’adresse enfin à Holdine.

— Il faudra prendre soin de ces chiffons. Si vous souhaitez explorer le voisinage, je vous prêterai mes bottes. Nous sortirons à tour de rôle, bien évidemment.

— Soyez rassurée à ce sujet. Je vous ai déjà dit que je ne quitterai pas la ferme… Je vous abandonne, je monte dans ma chambre. Nous devons nous organiser pour garnir le feu. (Préoccupée, Holdine s’arrête avant d’avoir passé le seuil de la porte.) Je peux m’en occuper la nuit si vous préférez ? Je dors peu.

— Oui, très bien. Nous en reparlerons plus tard, s’empresse de lui répondre Grace.

Holdine rejoint l’étage. Le tic-tac de l’horloge rythme ses pas, apportant un air solennel et dramatique à la scène.

Soudain perdue, Grace reste seule dans l’espace abandonné par cette femme, qui, malgré ce qu’elle peut imaginer, l’accompagne dans son infortune.

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