Le Système
Section 4
Holdine
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C’est tout ?
Je trouve votre présentation légère…
Bref, puisque vous avez joué le jeu… alors à mon tour.
Je suis originaire de Bavière, née à Munich depuis un peu plus longtemps que vous. Comme tout le monde, j’ai peu de souvenirs de ma petite enfance. Quand mon père vivait encore, nous résidions à une vingtaine de kilomètres de la ville, dans un village où l’activité manquait. Il ne s’y déroulait jamais rien d’exaltant, je m’ennuyais. Mon père exerçait la profession d’instituteur et ma mère s’occupait du foyer. Petite fille, j’étais parfaite, plus que ma sœur cadette qui n’écoutait rien et prenait un malin plaisir à faire enrager mes parents. Ma mère me préférait, j’étais sa poupée. Elle m’habillait toujours avec soin, brossait mes boucles blondes le soir avant de me mettre au lit. Elle adorait les nœuds. Elle en achetait sans cesse de nouveaux pour mes cheveux. Mon favori était rouge avec des pois blancs, celui avec lequel je me trouvais belle. En y repensant, mon Dieu, ce que les petites filles sont vaniteuses !
Vous possédiez un tigre, mon animal de compagnie était plus banal : un simple chien, un fox-terrier. J’ai de bons souvenirs avec cette bête. Elle était prétexte à de longs défoulements aux bords du ruisseau proche de chez moi.
Mes parents s’entendaient bien, la passion ne s’était pas encore émoussée. Avec le recul, j’imagine qu’ils s’aimaient sûrement avec sincérité. Notre foyer ne croulait pas sous la richesse, mais ma sœur et moi ne manquions de rien. À l’école du village, mon père était mon professeur, mais ne me favorisait pas. Je travaillais dur pour obtenir les meilleures notes. J’étais une bonne élève, une camarade de classe idéale, partageuse et jamais coléreuse. Je voulais surtout contenter mes parents, ne pas avoir d’ennuis.
Je caressais un rêve secret, entretenu par les images que je découpais dans les magazines. Je passais de longues heures, étendue sur mon lit à m’imaginer ballerine, saluée par une foule sans visage sur la scène du théâtre de Berlin. Dans notre salon, je me donnais en spectacle. Je me nourrissais des regards admiratifs de mes proches. Jalouse, ma sœur tentait de m’imiter pour me rafler la première place, mais toujours avec maladresse.
Tout ce parfait bonheur familial a basculé lors de la mort de mon père.
Nous n’oublions jamais ces images, ces sensations. Elles refont souvent surface. Je me souviens que la porte de notre chambre s’était entrouverte avec hésitation. Elle grinçait. Ma mère, en pleurs et les cheveux en désordre, n’osait pas passer le seuil. Elle sanglotait trop fort, si bien que je n’ai compris que bien plus tard – après l’avoir cherché longtemps – ce qui était arrivé à mon père… Il n’était pas monté dîner. Nous vivions au sein de l’école et après l’avoir appelé sans succès, ma mère l’avait trouvé au rez-de-chaussée dans la salle de classe, affalé sur son bureau. Elle m’avait interdit de le voir, mais je garde encore l’image de l’encre noire tachant ses mains.
Nous n’avons jamais connu la cause exacte de son décès. Il me manquait et j’ai eu beaucoup de mal à expliquer son départ à ma sœur qui me harcelait sans cesse pour me demander quand il rentrerait à la maison.
Ensuite, nous avons vécu une période de flottement, puis nous avons déménagé.
Ma mère ne travaillait pas et manquait d’argent. Nous avons donc naturellement rejoint mon grand-père qui vivait dans un appartement dans le centre de Munich. J’avais 8 ans et ma sœur 6 ans. À cette époque, elle ne lâchait pas mes jupes. Elle m’imitait pour tout et rien. Je dansais, elle dansait, je parlais, elle répétait comme un perroquet…
J’ai été rescolarisée, mais n’ai jamais pu m’acclimater à mon nouvel environnement. La concurrence s’intensifiait en ville et j’ai dû redoubler d’efforts pour devenir la meilleure. Je devais m’adapter à chaque instant.
À la maison, c’était pareil, le nouveau chef de famille était sans merci. Un général dans l’armée… tyrannique. Quant à ma grand-mère, je l’ai à peine connue. Elle était décédée des années auparavant, sûrement d’usure. Dès notre arrivée à son domicile, ma mère l’a remplacée et s’est soumise au patron. Il appliquait la politique du renoncement, n’avait que le mot « sacrifice » à la bouche. Nous n’avions pas d’autre choix que de nous incliner, d’obéir. C’était ça ou la porte. Il était l’opposé de mon père ! Le soir dans mon lit, je pleurais de rage. J’en voulais au monde entier de m’avoir enlevé le seul homme de ma vie.
J’en ai assez dit…
Je passe sur ces années aussi pénibles pour moi que pour ma sœur.
Avant le conflit, nous vivions encore confortablement. J’imagine que mon désir de devenir danseuse m’a préservée durant ces années abominables. Je rêvais.
Nous souffrions, vous savez ! Ma mère a dû travailler dur à l’usine, surtout après le décès du patriarche. Une bombe était tombée à point nommé sur le front de guerre. Sa mort m’a soulagée. J’étais plus que satisfaite qu’il engraisse les vers, ce vieux salaud ! Bien sûr, je n’ai rien montré de ma joie. Je l’ai gardée pour me protéger. J’ai pleuré cet homme, ma mère aussi. Mais je suis persuadée qu’en son for intérieur, elle pensait la même chose que moi.
À la fin de la Grande Guerre, nous avons pu enfin respirer. Je me souviens encore de la bouteille de champagne qu’avait achetée ma mère pour fêter son inscription à l’union des femmes allemandes, la B.D.F. Nous avions éclaté de rire lorsque le bouchon avait frappé le lustre du salon. Ma sœur, effrayée, avait bondi comme un cabri en poussant un cri d’orfraie.
Vous savez, les femmes venaient d’obtenir le droit de vote. Les collègues persuasives de ma mère avaient dû l’influencer. Moi, je ne m’intéressais pas à la politique et à ces nouvelles idées qui, soi-disant, transformeraient les femmes. Je m’entraînais toujours sans relâche pour tenter d’intégrer l’une des meilleures écoles de danse de Munich.
J’avais transmis cette passion à ma sœur. Cette dernière avait déjà acquis un corps parfait pour danser. Son charme naturel et spontané séduisait. Elle était plus talentueuse que moi.
Malgré mon apolitisme, j’entendais çà et là, des idées circuler sur les femmes allemandes dévergondées. Certains disaient qu’elles voulaient prendre la place des hommes, que la nouvelle république les fabriquait comme des poupées sur une chaîne de montage.
À mesure que le temps passait, je voyais ma mère se transformer en l’une d’elles…
Nous nous différencions biologiquement des hommes. Pourquoi vouloir les égaler ? Je pensais, comme un grand nombre de mes compatriotes, que chacun devait garder son rang et que ces nouvelles manières d’être une femme entraîneraient la décadence de l’Allemagne.
Je suis d’ailleurs toujours de cet avis…
Je continuais à danser pendant mon temps libre. Je voulais prouver mes capacités. Malgré tout, j’espérais un jour devenir professionnelle. En attendant, comme les autres, je devais gagner mon indépendance. Ma mère ne pouvait pas indéfiniment subvenir à mes besoins. Je me suis donc inscrite dans une école de commerce et ai suivi des cours de comptabilité et de sténodactylographie.
Alors que je mémorisais par cœur mon alphabet laborieux, ma sœur, elle, venait d’être acceptée au conservatoire de Munich. J’étais à la fois déçue, mais heureuse pour elle.
Après mes études, j’ai commencé à travailler pour une banque. J’étais rémunérée d’une misère indécente, mais en contrepartie je gagnais ma liberté et pouvais bientôt louer un appartement. Ma mère se montrait fière et ma valeur à ses yeux était rassurée.
Mais Dieu que cet emploi m’abrutissait ! Assise toute la journée derrière ma machine, je m’ennuyais. Ma frustration grandissait à mesure que les listes de mots que je tapais sur le clavier s’allongeaient.
Je me suis entraînée longtemps pour devenir celle qui performerait à plus grande vitesse. Malgré ma volonté d’être toujours prompte à servir le café au chef du département, ce dernier ne m’a jamais remerciée pour mon dévouement.
Ma sœur s’épanouissait sur scène. Je végétais derrière mon bureau. Je désespérais de trouver une école qui m’accepterait et elle m’encourageait à persévérer dans cette démarche. Les sélectionneurs me trouvaient tous trop âgée et quand une école a enfin voulu de moi, mon employeur a refusé que je le quitte. Je lui étais devenue indispensable. Il possédait mon avenir entre ses mains…
Durant quelques années, je me suis donc nourrie d’espoirs de jours meilleurs. Des années d’un ennui abyssal. J’atteignais mes 26 ans et je ne rajeunissais pas. Je devais trouver une solution pour m’extraire de cette vie fade avant de disparaître pour de bon.
J’ai rencontré mon premier mari dans le train qui me conduisait chaque jour de ma banlieue au bureau. Il se déplaçait pour affaire. Immédiatement, j’ai remarqué son costume bien taillé. Il avait une manière peu discrète de porter les yeux sur le bas de mes jambes lorsque je les croisais et les décroisais… Je lui plaisais. Alors, j’ai joué le jeu. Qu’avais-je à perdre ? J’ai joué de mon regard bleu effarouché, et feint l’innocente affectée. J’ai bandé mes muscles de danseuse et accepté sa galanterie. J’ai souri, ri à son humour si peu subtil.
Nous nous sommes revus plusieurs fois à bord. Je le cherchais du regard, il faisait de même. Le jour où il m’a invitée dans l’un des restaurants les plus sélects de Munich, j’ai su que ma vie allait changer. Pas de la manière dont je l’avais envisagé ni espéré, non… mais je cherchais par tous les moyens à m’extraire de ma monotonie quotidienne.
C’était un homme influent et âgé de presque vingt ans de plus que moi. J’ai aimé mes nuits avec lui dans les plus beaux hôtels, mes soirées dans des établissements réputés. J’adorais organiser les meilleurs événements et accueillir avec chaleur nos invités.
Les premières années passant, mon enthousiasme s’est émoussé. Je n’étais toujours pas mère. Je sentais les regards posés derrière ma nuque et les bavardages dans mon dos. Je cachais ma confusion, mon embarras teinté de honte.
Mon mari découchait de plus en plus. C’est par hasard, lors d’une réunion amicale dans un salon de thé en vue de la préparation d’une collecte de fonds pour les enfants d’ouvriers que j’ai appris qu’il me trompait depuis quelques années. Quand mes yeux se sont posés sur le trottoir derrière la fenêtre, j’ai d’abord reconnu ses chaussures aux talons usés toujours du même côté, puis j’ai vu cette femme aux ongles rouges tels des serres enfoncées dans son bras.
C’était un mariage de mascarade. Il a duré six années au bout desquelles j’ai demandé le divorce. J’ai longtemps hésité, mais tout le monde le savait déjà, alors pourquoi continuer de simuler ?
À la suite de cette décision, j’ai refusé tout contact avec mes connaissances. Après un procès interminable, j’ai récupéré ce qui me revenait de droit – pas grand-chose – et suis partie m’installer dans un appartement meublé.
J’avais 32 ans, un besoin de nouveauté et de respirer à pleins poumons.
Ma sœur m’a proposé de la rejoindre à Berlin. Je n’ai pas hésité un seul instant. J’ai déposé mes valises chez elle et suis restée indécise un ou deux mois, ne sachant pas quel avenir je souhaitais embrasser. Puis, un matin, en prenant le petit-déjeuner, j’ai lu dans le journal que la Chancellerie recherchait des dactylos. Je n’avais toujours pas d’avis politique malgré les incitations de ma mère à prendre part aux évènements du parti. Ce n’était donc pas ses idées qui m’ont influencée, mais la magnificence du bâtiment qui m’attirait. C’était un lieu unique, le centre du pouvoir. J’avais la certitude d’y côtoyer enfin des gens dignes d’intérêt.
Je me suis installée dans le bureau et les activités qui m’incombaient manquaient autant d’utilité que celles que j’avais déjà exécutées auparavant. Je tapais des documents que je ne cherchais pas à comprendre et je les martelais de coups de tampon « approuvé » toute la journée. Nous étions dix à effectuer ce même travail.
De nouveau, je m’ennuyais derrière ma machine. Peu de gens pénétraient au secrétariat, et encore moins, les hommes d’importance.
Un jour – je me souviens, il neigeait –, une collègue adhérente à la ligue m’a invitée à l’une de ses réunions. J’avais besoin de me changer les idées et j’attendais toujours que quelque chose d’extraordinaire entre dans ma vie.
Elle avait réussi à me convaincre de l’importance de l’événement : IL allait parler aux citoyens. Les femmes étaient conviées. Je ne l’avais jamais aperçu, connaissais seulement sa réputation : un homme grossier, « plouc » pour certains et sauveur pour d’autres. Le parti national-socialiste venait de s’imposer et le glas de sonner pour notre décevante démocratie. Notre vie perdait ses valeurs. Notre confort se résumait à peau de chagrin. Pleine de curiosité, je voulais me faire ma propre opinion sur cet homme. Je désirais le voir comme on irait voir une célébrité, pour pouvoir dire à ses amis : « Je l’ai vu. »
Quand je suis arrivée, le stade était bondé, effervescent. La masse d’hommes et de femmes s’était muée en une vague sombre et changeante, presque hypnotique. L’espace bourdonnait. Je pouvais palper l’attente fébrile de tous mes compatriotes, faite d’espérance. Certains, dans l’effusion, m’avaient séparée de mon amie. Je me souviens avoir paniqué, la cherchant en sueur quelques minutes, étouffée par la chaleur qui régnait dans l’amphithéâtre…
Puis, il est entré et j’ai cessé de respirer.
Sur l’instant, il m’a déçue. Je ne m’attendais à rien en particulier, et cet homme ne possédait, effectivement, rien de particulier. Mais par sa seule présence, il a réussi à faire taire l’assistance.
Il a commencé à parler, avec douceur pour débuter, puis crescendo, avec ardeur. Toutes et tous, nous buvions ses paroles. Je me souviens avoir écouté deux de ses phrases et très vite avoir été absorbée par l’énergie vitale qui émanait de sa personne : une force virile, comme un soleil qui vous embraserait avec ses rayons généreux. Il caressait chacun d’entre nous comme un amant, sa maîtresse. Je me suis alors sentie à ma place parmi tous ces gens. Pour la première fois, j’étais comprise et respectée.
Un mal sournois rongeait notre patrie, voilà pourquoi nos vies devenaient si difficiles !
Lui, connaissait la réponse. Ensemble, nous sauverions l’Allemagne. Nous retrouverions notre puissance et transmettrions notre savoir ancestral.
Les hommes décident et dirigent, mais les femmes sont à la naissance du monde. J’en étais persuadée, nous devions chasser les idées des vieilles harpies bourgeoises conservatrices et trop privilégiées. Ces dernières pensaient que les faire voter, leur offrir des postes de pouvoir, les inciter à se farder avec excès et agir comme leurs homologues masculins les libérerait.
Mais de quoi ? Elles n’ont réussi qu’à contribuer au développement de la prostitution et au délabrement du pays. Lui, il nous a aidées à retrouver une place digne, celle du foyer…
J’en voulais plus. J’étais exaltée à l’idée de savoir qu’à mon humble niveau, je pouvais participer…
C’est maintenant à votre tour d’être outrée…
Grâce à lui, nous avons toutes trouvé une existence pacifiée. Les hommes n’ont plus fait irruption dans nos champs d’intervention. Nous nous sommes réapproprié notre domaine d’action : celui d’offrir au monde le meilleur.
Nos codes de conduite sont bien établis : des esprits sains dans des corps sains, agissant pour l’avenir de nos enfants.
J’ai donc adhéré à la ligue avec enthousiasme, sans aucun doute sur la réussite de nos ambitions. Dans cette chaîne, les femmes représentent le maillon le plus essentiel, elles sont les gardiennes de l’humanité. Le travail peut sembler laborieux, mais même la plus insignifiante de nos actions revêt une importance primordiale : organiser des cotisations, coller des affiches, préparer les invitations des séminaires…
Tout participe au déploiement germanique…
À plus de 30 ans, mon célibat me pesait. Je voyais mes amies et collègues enfanter alors que j’hésitais encore à fréquenter. Les hommes du service me paraissaient légers, trop peu instruits. Je craignais d’être trompée, encore une fois. Devenir mère était pourtant essentiel. J’avais été mise au monde et je devais impérativement donner la vie à mon tour.
C’est la plus noble place à acquérir pour une femme du Reich…
Plus je vieillissais et plus mes fantasmes de gala en public perdaient de leur intérêt, mais pour rester en forme, je continuais à danser. Je prenais du recul sur ma situation et patientais. Le bonheur allait bien finir par frapper à ma porte…
Il en prenait le chemin.
À force de renoncement, la chance a fini par tourner en ma faveur. C’était soir de bal à la Chancellerie et seuls les célibataires étaient conviés. Les hommes : tous des officiers ou sous-officiers. L’un de ceux qui se sont intéressés à moi était capitaine des troupes de montagne. Il aurait pu être posté ailleurs, mais il m’importait seulement qu’il ait de la tenue, autant dans son comportement que dans son allure. Plus jeune que moi de quelques années, il était élancé, svelte et pourvu d’une certaine élégance. Totalement différent de mon premier mari. Nous étions parfaitement assortis, et évidemment, nous produirions ensemble une descendance acceptable. Son niveau de galanterie me suffisait. Après une poignée de rendez-vous plutôt formels, il m’a proposé le mariage. Je n’ai pas longtemps réfléchi, le temps pressait. Nous avons subi les tests de routine. Notre compatibilité a été approuvée et notre union, accordée.
Cinq mois plus tard, j’attendais mon premier enfant. Ma fille Greta m’a ressemblé dès sa naissance. Elle est née saine, ce qui m’a soulagée. Tout au long de ma grossesse, je craignais qu’elle porte une tare. J’aurais mal supporté d’être obligée de mettre un terme à son existence. Nous savions pourtant le risque faible, puisque les tests étaient revenus positifs.
Devenir mère et exercer une profession étaient incompatibles. J’ai donc renoncé à mon emploi à la Chancellerie sans regret. En raison du titre d’officier de mon époux, nous avons, lui et moi, bénéficié d’un logement de fonction dans la banlieue de Berlin. La maison correspondait à nos besoins. Elle était assez vaste pour agrandir la famille au plus vite.
Nous avons conçu le frère de Greta seulement quelques mois après la naissance de sa sœur. Cette seconde grossesse m’a provoqué plus d’inconforts que la première. J’avais des nausées récurrentes, je mangeais avec difficulté. À partir du cinquième mois, j’ai dû garder le lit.
Au contraire de son frère, Greta a fait des caprices dès sa naissance. Elle pleurait beaucoup et me tapait sur les nerfs. Ne pas réussir à la contrôler me minait. Nous avons embauché une nurse expérimentée pour la prendre en charge. Elle seule arrivait à la calmer.
Mon mari – Frantz – s’absentait souvent. Il partait en campagne militaire. Mais lorsqu’il rentrait à la maison, je le trouvais heureux, car nos petits le comblaient.
Entre les enfants et mes activités à la ligue, le temps semblait glisser entre mes doigts. Savez-vous que j’ai participé à la rédaction du manuel « La mère allemande et son premier bébé » ? En réalité, j’ai fait bien plus que d’y participer. Sans moi, il n’aurait jamais vu le jour…
Après l’arrivée de mon fils, je n’ai plus réussi à concevoir. J’étais tendue. Un cercle vicieux impossible à rompre malgré les conseils de mon docteur qui m’invitait à repousser les pensées obsessionnelles sur mon incapacité à redonner la vie. Lorsque Frantz prenait ses permissions, nous tentions tout et surmontions les échecs, les uns après les autres. Il a donc naturellement cherché ailleurs. Dans les deux années qui ont suivi, il a fait deux enfants à une autre femme. La norme en conseillait quatre par foyer. Vous ne pouvez pas imaginer comme cela m’a frustrée. Il avait réussi là où j’avais échoué lamentablement. J’ai souvent imaginé Frantz avec l’autre, mais j’éloignais toujours en urgence ces pensées égocentriques. Il n’avait fait que son devoir. Moi, je compensais en donnant satisfaction au sein de la communauté. Ma nurse me soutenait, mais avec seulement deux enfants, je me sentais moins respectable que celles qui, chaque année, remplissaient leurs devoirs à la perfection. Je redoublais d’efforts pour que Greta et son frère soient intégrés au mieux. Je me suis investie corps et âme pour faire oublier que nous n’étions qu’une minuscule famille d’égoïstes… J’espère avoir réussi.
En tant qu’épouse, j’ai transmis ma force à Frantz. Il a grimpé les échelons et intégré le cercle très fermé du Führer. À force de persévérance et d’abnégation, nos pertes et désillusions se sont diluées dans un océan de petits bonheurs. Nous passions d’agréables moments au Berghof — la résidence secondaire du Führer. J’en repartais toujours rassurée sur nos perspectives. La propriété était un endroit charmant et délicieux, avec une vue impressionnante sur la chaîne des Alpes. Nous avons eu l’honneur d’assister aux modifications du chalet : des travaux colossaux pour une métamorphose de grande envergure. Les ouvriers ont construit une annexe, puis une vaste terrasse au-dessus d’un garage gigantesque. Le Führer nous avait présenté les plans avec un tel enthousiasme que je me souviens en avoir frissonné une heure durant. Nous partagions son projet ! J’étais flattée d’en faire partie, à la fois modestement transparente, mais grandie.
Nous avons passé de beaux après-midi entre épouses sur la terrasse. Nous prenions des bains de soleil reconstituants, comblées par la proximité de nos hommes qui négociaient leurs affaires à l’intérieur à l’abri des regards. Nous contemplions l’innocence de nos enfants jouant avec les chiens, en toute sécurité.
Nous partions souvent pour de courtes randonnées, longions les ruisseaux. J’ai réellement découvert notre Führer lors de ces moments de détente. Il désirait toujours discuter avec les épouses. Il me questionnait beaucoup sur mon enfance, me complimentait sur ma coiffure ou ma manière de me vêtir. C’était un homme délicat qui faisait montre d’un respect touchant et absolu pour sa mère. Elle revenait souvent dans nos conversations. Il est bien sûr impossible d’égaler la perfection que représente une mère pour son fils, mais elle était un modèle à suivre pour moi. Je m’appliquais à faire de mon mieux pour que mes enfants soient dignes de lui, de leur patrie…
Ce furent mes meilleures années…
À 10 ans, Greta a intégré la ligue. J’ai toujours trouvé difficile que les petites filles soient encouragées comme nos fils, elles manquent de force physique. Tout ce sport exercé à outrance dans les camps ! J’avais peur que cela ne les masculinise et les détourne du besoin de devenir de futures mères responsables. Cela pouvait fausser leurs idées et les mettre en danger.
À son tour inscrit à la ligue, mon fils a pris goût à porter l’uniforme pour faire comme son père. Il nous amusait. Il refusait de le quitter pour dormir, courait partout dans la maison, se cachait dans les placards, sous notre escalier. Je repense à cette période avec nostalgie, à sa spontanéité. Nous puisons tant de force dans nos enfants !
Mais rien ne dure, n’est-ce pas ?
Après le début de la guerre, j’ai ressenti une rupture, une impression de perfection brisée. De manière indéfinissable et sournoise, les divertissements se sont teintés d’amertume.
Frantz a été muté en Pologne. Je ne l’ai pas suivi au début de son affectation. Puis, petit à petit, en entendant les récits des épouses qui avaient visité le pays, je me suis prise d’engouement pour l’aventure que l’on me proposait. Tout était à construire sur les terres de l’Est. Les peuplades germaniques y étaient encore arriérées, en manque d’instruction et de bonnes manières. La guerre avait engendré des besoins. Les hommes ne suffisaient plus à notre expansion. En tant que membres du parti, nous, femmes et épouses, devions agir et nous mettre à la tâche en les rejoignant. Comme les Américains cent ans auparavant, nous étions les pionniers des temps nouveaux.
Je suis d’abord allée sur place rendre visite à Frantz pour quelques jours, comme le parti nous le conseillait. Les enfants étaient restés à la maison sous la garde de la nurse. J’étais folle de joie à l’idée de le rejoindre. Ce voyage m’excitait.
Dès que je suis arrivée, il m’a fait faire le tour de la ville. Ma foi, c’était bien pittoresque ! Bien installée à l’arrière de la voiture, j’ai apprécié le paysage plaisant qui se déroulait sous mes yeux. Puis soudain, passé le coin d’une rue, des décombres, des bâtiments et des boutiques éventrées m’ont frappée. Des individus déguenillés frottaient le sol du pied pour repousser des gravats. Certains portaient des plaques de béton, des tiges de fer tordues. D’autres empilaient sur les côtés des objets qu’ils allaient sans aucun doute réutiliser par la suite. Un parapluie rouge aux baleines déformées a attiré mon regard…
Je précise que la saleté envahissait l’atmosphère. Une grisaille poussiéreuse qui pénétrait jusque dans l’habitacle du véhicule, que je pouvais presque ressentir dans mes poumons. Je n’arrivais à contempler que le blanc immaculé des yeux de ces pauvres hères. Il m’aveuglait… Frantz m’a dit que ce n’était que provisoire, que la reconstruction s’effectuerait avec éclat, que cette saleté serait balayée. Il s’est ensuite penché sur moi, et le bras tendu, a baissé le rideau de la fenêtre par laquelle j’observais ce spectacle désolant.
J’avais le souffle court, la pression de son torse sur mes cuisses. Nous sommes restés muets, dans un silence pesant. Puis notre chauffeur nous a enfin reconduits à la garnison.
Les enfants et moi, nous nous sommes installés en Pologne quelques mois plus tard. Le parti nous a fourni à titre gracieux une habitation à laquelle je n’avais jamais imaginé rêver. Au milieu de collines et de prés, elle dominait les villages environnants avec ses colonnes blanches et son immense terrasse au premier étage. L’intérieur était sculpté et le vestibule recouvert de carreaux blancs et noirs de terracotta. Nous devions passer un gigantesque portique en fer forgé pour pénétrer dans la propriété. Ensuite, nous contournions les écuries, le poulailler et le quartier des domestiques avant d’arriver devant cette splendeur d’architecture. En la découvrant, je me suis sentie exaltée, reconnaissante et valeureuse.
Je souhaitais travailler, participer à la vie de l’église, à celle de l’école. Mais Frantz me l’avait interdit. J’étais maîtresse d’un domaine, une charge à plein temps et exigeante. Nous possédions des domestiques polonais, ukrainiens et juifs… de nombreux hommes et femmes à gérer.
Parfois, la main-d’œuvre se disciplinait mal, mais je n’ai jamais battu le personnel. Par contre, Frantz se laissait aller régulièrement. Il semblait y prendre plaisir. J’ai conscience que cela était abusif, mais il ne faisait qu’asseoir son autorité… et la mienne. Une mutinerie nous aurait mis en danger. Le climat social en Pologne n’était pas aussi idyllique que je voulais bien l’admettre quand je suis arrivée. Ces contrariétés n’étaient pas mineures. Mais qui renoncerait à vivre dans un tel cadre, avec un tel confort ? Après de nombreux sacrifices, nous méritions cette vie.
L’éducation de mes enfants posait problème. Dans les écoles, je ne la trouvais pas satisfaisante. Loin de l’Allemagne, les lois s’allégeaient. Nous avions la possibilité de prendre des libertés. Nous avons donc décidé de les éduquer à domicile. J’ai pris cette responsabilité. Je préférais plutôt savoir mes enfants sous ma garde que dehors. Les étrangers représentaient un danger. Des rumeurs se transmettaient : des sous-hommes massacraient les enfants et les écorchaient pour se vêtir. Une abomination.
Même à la maison, je me tenais sur mes gardes. Parmi nos domestiques, certains possédaient ce profil. Les battre était donc justifié. Cela refrénait leurs bas instincts, leur apportait un cadre de conduite civilisé.
Je restais vigilante au comportement de Greta. Comme ma sœur avant elle, sa féminité se développait trop tôt. Je m’attendais à ce que son passage à l’adolescence soit difficile. J’ai tenté de la préserver, de la garder à demeure. J’avais peut-être tort. Quand son père rentrait à la maison, elle se braquait, s’emportait. Elle le contredisait. Je devais m’interposer. Frantz avait la main leste, mais il ne l’a jamais touchée.
Je m’efforçais de m’adapter au rythme polonais, mais de nouveau, cette oppressante sensation de manque, de colère larvée, d’irréalité m’envahissait. Frantz s’épanouissait, je m’étiolais. Je savais que derrière les murs de ma résidence, des éléments m’échappaient.
J’ai souvent fait de mon mieux, je vous assure. Je ne mérite pas ce qui m’arrive.
J’ai toujours pris grand soin de peaufiner chaque détail pour rendre mon existence adéquate, pour faire honneur à notre Führer.
Je me sens abandonnée ici.
Comme vous, je ne sais pas quelle force invisible m’a amenée dans cet endroit. J’ai perdu la mémoire…
Je me tenais sur le balcon. Il était tard. Alors que Frantz dormait d’un profond sommeil, je ne trouvais pas le repos. Les enfants étaient couchés depuis longtemps dans leurs chambres. Je me suis levée pour aller boire un verre d’eau dans la cuisine et suis sortie.
La nuit était noire, sans nuages. Je pouvais clairement observer les constellations.
Mon père m’avait appris à les reconnaître.
J’ai commencé à dessiner du bout de l’index la Grande Ourse. La température était fraîche et la brise légère m’a fait frissonner. J’étais vêtue d’une simple chemise de nuit en satin. J’ai fermé les yeux quelques secondes, pris une profonde inspiration, et quand je les ai rouverts, je me trouvais ici, toujours vêtue de la même chemise de nuit. Mais au lieu d’avoir froid, la chaleur m’enveloppait.
Un feu de bois crépitait dans le foyer comme aujourd’hui…
Voilà, j’espère que vous êtes satisfaite.
Je n’ai plus rien à ajouter…
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