Le Système
À l’orée de la forêt, Holdine contemple…
19
À l’orée de la forêt, Holdine contemple ses ongles cassés en piteux état. Elle se désole. Avant, ils étaient parfaitement manucurés, toujours d’un rouge brillant.
Grace s’adapte à sa nouvelle vie au cœur de ces montagnes, alors que l’Allemande la refuse encore. Elle pense ne rien avoir à faire là, déteste sa rusticité, la trouve un peu vulgaire, peu digne d’elle.
L’Allemande serre les poings et tourne en rond en fixant les légères traînées de sang qui zèbrent son pied droit… Tout s’est déroulé si vite. Grace était couchée. Elle ne pouvait pas se douter qu’elle allait réagir de cette manière. La jeune femme est impétueuse, c’est sa force. Holdine se rassure en se disant qu’elle finira par revenir. Elle l’attendra ici, ne prendra pas le risque de s’aventurer dans le bois.
Pour patienter, elle cherche un coin ombragé peu envahi par les insectes. En longeant la lisière, elle croit entendre rire la fillette. Mais elle a rendu les armes : l’enfant n’est pas Greta. Elle se désintéresse de cette gamine fuyante. C’est un peu chacun pour soi, maintenant.
Elle s’assoit en tailleur près d’un jeune épicéa. Il est haut comme les sapins que son mari rapportait en décembre à la maison pour fêter Noël. Il les choisissait petits, car elle détestait avoir à ramasser les épines mortes. Elle sourit intérieurement et s’efforce de se souvenir des cadeaux, de la joie sur le visage de ses enfants au petit matin, des décorations qui encadraient le feu de cheminée… Mais elle n’arrive plus à se les remémorer.
Holdine s’humecte les doigts et frotte son pied. La blessure pique et le goût du sang se révèle métallique sur sa langue. Elle grimace. Cette douleur lui paraît insurmontable. C’est celle de trop. Après un soupir de lassitude, elle lève la tête et aperçoit la silhouette claire de la Pie Rouge grimpant la côte. En dessous, le vallon verdoyant ondule jusqu’aux montagnes.
J’ai couru si loin ?
La distance parcourue ne lui avait pas semblé longue, sûrement à cause de la poussée d’adrénaline.
La vache la rejoint et s’arrête paître auprès d’elle. Holdine est prise de dégoût à la vue de son postérieur croûté. Une ribambelle de mouches noires bourdonne autour, obligeant l’animal à trop souvent interrompre son festin pour secouer sa lourde tête cornue.
— Déguerpissez, sales bêtes ! Laissez-la tranquille ! Allez, oust !
Holdine protège Babou, agite ses bras dans le vide autour d’elle, les larmes aux yeux. La nuée fuit, mais revient aussitôt. L’Allemande s’acharne à la chasser, mais s’épuise à force de gesticuler. Elle attend maintenant Grace depuis trop longtemps et tressaille avec la légère impression de décoller du sol, avant de s’envoler doucement. Elle s’agrippe de justesse à la chair musculeuse de la vache comme à une bouée, la triture un moment, puis se ressaisit. Se morfondre ici ne sera d’aucune utilité. Au moins, elle trouvera de l’occupation à la ferme.
Une main appuyée contre le garrot du ruminant, l’Allemande boitille en confiance. Elles connaissent toutes deux le chemin du retour.
Holdine décide de parquer Babou dans son enclos avant toute autre chose. Elle marche avec difficulté, a hâte de rentrer. Ses pieds nus sont échauffés et recouverts de saleté. Une fois dans la bâtisse, l’odeur des lupins la dérange. Elle est rance. Les grappes sont molles et commencent à noircir.
Dans la cuisine, la fraîcheur du sol en pierre contre la plante de ses pieds la soulage immédiatement. Elle verse de l’eau dans une gamelle et s’empare du savon. Dans un mouvement de va-et-vient, elle étale la mousse sur ses pieds et grimace. Les éraflures la brûlent. Malgré ce léger désagrément, ce soin lui rappelle un luxe qu’elle espère retrouver un jour. Holdine fait croire à Grace qu’elle s’acclimate, elle aussi, mais ses efforts sont permanents.
La transpiration a collé des fragments de forêt sur son visage. L’eau la purifie. Holdine se sèche, protège ses pieds à l’aide de tissus et se rechausse.
Dans le salon, elle fixe quelques secondes le matelas, la couverture et les draps arrachés violemment par Grace. Le traversin, lui, porte encore la marque de sa tête.
Holdine déglutit et ouvre en grand les fenêtres. L’air tiède de l’après-midi s’engouffre dans la pièce, entraînant des parfums d’herbe fraîche et d’étable. La mère de famille supporte mal la pression qui comprime sa poitrine. Les heures défilent trop vite. La journée prendra bientôt fin et toujours aucun signe de Grace.
Si elle ne revenait jamais ?
Elle doit s’occuper pour apaiser l’inquiétude qui prend chaque minute un peu plus le pas sur son calme. L’endroit manque sérieusement de divertissement. Holdine lave en priorité quelques vêtements qui auraient pu attendre et les étale au soleil sans quitter le pâturage des yeux. Ensuite, elle retourne dans la cuisine renverser les fromages séchant dans leurs pots, et ne trouvant plus comment meubler son temps, balaie partout, encore une fois avant de rejoindre Babou.
Dans l’étable, la vache est maintenant propre. Holdine sait qu’elle devra très vite tout recommencer comme chaque jour lorsqu’elle sort du lit et que ses deux pieds touchent le sol.
La porte grince lorsqu’elle la ferme derrière elle. L’air s’est rafraîchi. C’est le signe que le soleil décline. Elle protège ses yeux avec une main et scrute l’horizon avec espoir… Le ciel a pris une magnifique teinte orangée, mais Grace est ailleurs.
Holdine regagne la ferme d’un pas traînant. En temps normal, elle se satisfait de trouver l’endroit sain et accueillant, d’attendre l’autre avec une joie anticipée, d’avoir rempli correctement son rôle. Mais cette fois, c’est mélancolique qu’elle monte à l’étage. Sommeil et oubli sont synonymes pour la mère de famille. Manquant d’appétit, elle ne mange rien. Elle désire seulement dormir.
L’Allemande passe devant la porte verrouillée presque sans la voir. Dorénavant autonomes, les deux femmes n’attendent plus de la voir s’ouvrir.
Un souffle frôle sa joue. Elle se retourne instinctivement : la porte est entrebâillée. Son cœur se met à frapper dans sa poitrine. Son intuition lui dit que cette fois-ci, elle trouvera dans la pièce quelque de chose de différent. Elle entre, le corps tendu et le cœur battant.
Une odeur de renfermé flotte dans l’air. Sans surprise, le coffre l’attend. Holdine pourrait se jeter dessus et ouvrir le couvercle, mais une alarme interne l’incite à la prudence. Elle hésite, puis le soulève délicatement. Le fond est obscur. Tout d’abord, elle le pense vide, puis, en insistant, aperçoit l’éclat luisant d’un bois poli. Elle se penche, tend une main et frissonne au contact du métal froid. Ses doigts glissent sur l’objet et elle l’identifie rapidement… C’est une arme.
La carabine vibre dans ses paumes. Ses mains sont si agitées qu’Holdine la lâche presque à terre. Elle cherche quelque chose, une marque. L’acajou de sa crosse brille comme s’il venait d’être lustré.
Pourquoi serait-ce celle-ci ?
Quand elle trouve le F. D. gravé en lettres anglaises à la base du canon, le doute n’est plus permis : elle tient dans ses mains la carabine 9 mm Flobert de son mari Frantz.
L’arme heurte le sol comme un corps mort. Holdine fait le tour de la pièce. Elle cherche partout, sort, court vers l’escalier, puis revient sur ses pas et traverse le couloir jusqu’au pied de l’échelle menant au grenier.
Ce n’est pas la peur, mais bien la terreur qui la pousse maintenant à inspecter chaque recoin de la ferme. Elle n’entend que son cœur palpiter, rien d’autre.
Cette soirée en Pologne… juste avant d’arriver ici… elle envahit son esprit, ne laisse aucun espace pour autre chose.
Et si c’était ça ? Si je me trouvais là pour expier ? Une punition divine pour le plus grand des péchés ?
Ses gestes précèdent sa réflexion. Dans un instinct de fuite, Holdine récupère la carabine. Elle doit l’extraire du bâtiment, s’en débarrasser le plus loin possible. Dehors, elle attrape la pelle déposée près du tas de bûches, traverse la prairie en courant, puis pénètre dans la forêt.
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