Le Système
Entourée d’un halo de lumière, Grace marche…
18
Entourée d’un halo de lumière, Grace marche à grandes enjambées, à l’instinct. Elle garde les yeux clos, préfère ne rien voir, ne pas savoir si les ombres la poursuivent encore.
Soudain, un souffle frais remplace l’air chaud et des éclairs strient l’intérieur de ses paupières closes. Son corps s’alourdit et le sol s’enfonce sous son poids. Avec un doux soulagement, elle se laisse entraîner et tombe…
Les mains coincées sous le ventre, Grace est étendue sur un lit d’aiguilles et de feuilles mortes. Sa léthargie s’efface lentement, ainsi que le voile recouvrant ses yeux. Plaqué contre terre, son visage la démange. Elle discerne des taches noires… les gesticulations de fourmis au travail. En file indienne, les hyménoptères portent leur charge dans la même direction. La jeune femme soulève la tête, repousse les insectes et les brindilles qui laissent des marques creuses sur sa peau.
Revenue à elle, elle se souvient vaguement de la grotte et de son impression d’étouffement… puis, aussi, des bouquets de lupins… rupisasu. Elle est prise d’un haut-le-cœur. Impossible d’échapper à son passé. Toujours couchée, elle scrute l’environnement avec anxiété. Les épicéas oscillent et se penchent trop près d’elle. Ils lui donnent la sensation d’être minuscule, mais la réconfortent étrangement. Son rythme cardiaque s’apaise.
Quand Grace se redresse sur les coudes, ses pieds se mettent à fourmiller. Elle prend conscience qu’elle ne porte pas de chaussures, puis de la douleur des meurtrissures contre sa peau fine. Elle s’assoit et examine ses jambes. Autour d’auréoles légèrement violacées, l’empreinte des crocs du serpent est encore apparente. Sur ses pieds, de la terre et du sang mêlés recouvrent de profondes entailles.
Grace pleure. Elle reste des minutes ainsi. Elle souhaiterait disparaître…
Vide de larmes, mais enfin décidée, elle retire l’humus humide qui macule ses pieds et ôte, un à un, les éclats de bois enfoncés dans ses orteils à l’aide de son pouce et son index, libérant ainsi le sang qui coule abondamment. Comment arrêter cette hémorragie ? La présence d’Holdine lui manque.
Elle trouverait sûrement une solution, pense-t-elle, désespérée.
Elle doit se calmer. Grace analyse la situation et l’environnement. Elle repère un arbuste aux larges feuilles dentelées qui feront l’affaire. Elle se lève et se déplace lentement, évitant d’appuyer sur ses blessures. L’humus s’amalgame de nouveau au sang gluant. La jeune femme arrache des feuilles à pleines poignées, s’assoit sur un rocher plat et tente de maîtriser les écoulements. Autour d’elle, le calme est pesant et l’air statique étouffe les émissions sonores diffusées par la forêt. Ses habitants semblent l’avoir désertée.
Grace réfléchit. Elle pourrait se trouver n’importe où : près, ou loin de la ferme. Elle fait appel à sa mémoire, mais ignore quel stratagème hypnotique a pu la mettre dans cette situation. Une ligne de fourmis défile devant ses yeux. Les insectes transportent des morceaux de fines racines et des résidus organiques indéfinissables. Aucun ne sort du rang. Grace jette sur le sol les feuilles rougies qui comprimaient ses blessures. Elles ne saignent presque plus, mais elle a peur : si elle se déplace dans cet état, les saignements reprendront.
Elle réfléchit encore. L’humus mouillé est gonflé, alors elle en fait un tas. Elle choisit les grandes feuilles des buissons et les empile. Elle cherche ensuite des racines et ne sélectionne que les plus longues et fines, difficiles à trouver. Quand elle en déniche, Grace doit tirer fort dessus pour les arracher, ce qui provoque la réouverture des plaies.
La jeune femme retire son pantalon, s’empare d’un caillou pointu, déchire le bas et obtient deux larges bandes. Elle s’assoit, essuie le sang, prend une poignée de terre, la tasse pour faire un emplâtre dont elle recouvre entièrement ses pieds. Elle positionne ensuite les morceaux de tissu sous ses plantes, empile les feuilles en les croisant en remontant jusqu’au cou-de-pied et consolide le tout en rabattant les bandages jusque sur les chevilles. Pour finir, elle prélève les racines les plus longues et les lie entre elles pour renforcer les protections qu’elle vient de confectionner autour de ses pieds.
Être arrivée à mettre en place son idée l’encourage et lui donne un regain d’énergie. Mais dans quelle direction s’orienter, désormais ? Un frisson glacé lui parcourt l’échine. Autour d’elle, l’atmosphère demeure pesante. Aucun courant d’air à pister. Aucun appel de la forêt. Grace, qui portait jusqu’à présent son indépendance à la manière d’un étendard, rêve maintenant de devenir fourmi. Agir sans se poser de questions, savoir que devant comme derrière, elle sera toujours accompagnée.
Elle observe la fine caravane noire consciencieusement défiler et décide de la suivre.
Grace chemine depuis un moment quand soudain, la colonie d’insectes disparaît sous une masse de fougères pour ne plus ressortir. La jeune femme s’étonne lorsque subitement l’air stagnant s’anime et nimbe d’une aura de mystère la butte au pied de laquelle elle se tient. Sur son sommet, un cercle de pierres arrondies et envahies de mousse entoure de vieux épicéas clairsemés. Encore au-dessus, d’énormes cumulonimbus se mettent en mouvement.
Un cri strident perce le ciel. Mis à part les fourmis, c’est le premier signe de vie qu’elle remarque depuis qu’elle a repris connaissance.
Grace reconnaît immédiatement le rapace qui vient se poser sur le tapis vert du plus gros rocher. Son plumage brun agité par le vent forme une corolle, légère comme un tutu de danseuse.
OceanofPDF.com