Le Système
Je suis née dans les années 1970,…
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Je suis née dans les années 1970, divorcée et mère d’un fils de 23 ans. J’écris parce que mon thérapeute me l’a demandé. Je suis un alter, et la majorité du temps, je me trouve « devant ». C’est pour cette raison que nos proches nomment spontanément notre système : « Charlotte ».
Notre particularité s’est construite sur un traumatisme. Il nous aura fallu des dizaines d’années pour le découvrir. Nous ne pouvons pas déterminer avec exactitude sa nature, car le souvenir s’est peut-être perdu à jamais.
Moi – Charlotte – je garde l’impression de m’être toujours sentie à part. Jamais vraiment ici, jamais vraiment ailleurs.
Nous sommes capables de fabriquer des identités différenciées pour pouvoir isoler et cloisonner notre mémoire et les émotions liées à nos expériences à l’intérieur de notre esprit. Nous nous réfugions dans notre imaginaire pour ne pas souffrir. La forêt est notre monde intérieur, notre bulle sécurisée.
Je m’y rends surtout en rêves.
Avant de continuer : je pense qu’employer le « nous » pour parler de moi prête à confusion. J’utiliserai le « je », si vous n’y voyez pas d’inconvénient.
Un choc violent aurait donc empêché mon psychisme de créer une personnalité unifiée.
Enfant, j’ai commencé à avoir des problèmes avec la nourriture suite au décès de ma mère. Cette anorexie pourrait être une cause, mais rien n’est moins sûr.
Je garde de ma mère une image figée : une gravure de mode, athlétique et blonde. Le souvenir est encore très vivant : j’avais 6 ans et elle venait de peindre mes ongles de la même couleur que les siens. Je portais ma robe rouge et voulais lui montrer combien j’étais jolie. Une robe à bretelles avec des boutons en forme de cœur. Ma mère se trouvait à ce moment précis dans la salle de bain. La porte était entrebâillée et je n’osais pas entrer. Un enfant comprend intuitivement qu’il est interdit de transgresser les limites des adultes. Mais j’étais excitée, alors j’ai désobéi. Une de ses pantoufles était tombée à terre. L’autre pendait encore à son pied en ne tenant que par un orteil. J’ai appris plus tard qu’on les appelait des mules. Les siennes étaient en satin bleu brodé de motifs d’oiseaux asiatiques. Du verre brisé jonchait le sol et du sang coulait de son pied nu.
Elle avait noué la ceinture de son peignoir au lustre de la salle de bain.
Aujourd’hui, mon père reste encore choqué. Il ne s’est jamais remarié. Il travaillait beaucoup, voyageait à l’étranger et plus particulièrement en Asie où l’entreprise qui l’employait avait signé de gros contrats. Donc, après la mort de ma mère, j’ai passé une bonne partie de mon temps chez mon grand-père maternel et Béatrice, sa seconde épouse. Il avait divorcé de ma grand-mère après la guerre. Je crois que c’est elle qui l’a quitté, mais personne n’a jamais évoqué cette période de sa vie.
Ah, oui ! je précise qu’ils étaient allemands alors que je suis française. Ma mère avait rencontré mon père dans le cadre de ses études à Strasbourg, puis s’était définitivement installée avec lui en France avant ma naissance.
À la suite de son suicide, la vie a commencé à me terroriser. À l’école, je ne me liais à personne. À la maison, je restais dans ma chambre, ne mangeais rien et jouais la somnambule la nuit. Mon père se démenait pour que je sois heureuse, mais mon comportement le dépassait. Alors, je suis allée vivre à temps plein chez mon grand-père. Lui et Béatrice s’étaient installés à la frontière allemande dans un chalet en lisière de forêt pour se rapprocher de moi.
Je suis fille unique et Béatrice n’a jamais eu d’enfant. Ils aimaient me sentir auprès d’eux.
Vous ne pouvez pas le voir, mais à l’instant, j’ai mal au cœur à l’idée de raconter tout ça. Je frissonne malgré la chaleur étouffante du bar.
Avec le recul, j’analyse mieux ce qui m’est arrivé : je cachais tout ce qui me tourmentait. Avec les années et l’augmentation de la fréquence de mes pertes de mémoire, je suis devenue difficile à vivre : lunatique, insatisfaite chronique et colérique. Certains diraient : cyclothymique. Plus un repoussoir qu’un aimant à amis. Je croyais être folle et incapable de gérer ma personne. La lecture de romans m’évitait de m’enfoncer dans la dépression tout en nourrissant mon imagination fertile. Voilà pourquoi je me suis orientée vers des études universitaires d’histoire, faute de rêver à celle que je souhaitais véritablement devenir : une artiste, qu’importe la spécialité.
J’ai choisi l’histoire pour apprendre les grands événements du monde, me raconter des histoires, justement, et essayer d’analyser la mienne, encore et toujours.
Vous m’obligez à me confier. J’éprouve des difficultés à parler de moi. J’y vois un aveu de faiblesse. S’il faut que je me définisse, alors, je suis une série de pointillés, une espèce de code Morse indéchiffrable.
Le quotidien des gens apparaît souvent sans intérêt et le mien ne fait pas exception à la règle, donc permettez-moi de réaliser une ellipse temporelle.
Ce n’est pas la première. Vous m’en voyez désolée.
Certaine qu’aucun garçon ne me trouverait à son goût, j’ai épousé le seul étudiant qui s’est passionné pour moi. Une affaire rondement menée qui m’a longtemps donné l’illusion d’avoir enfin découvert ma place. J’avais le sentiment que le mariage me rendait invulnérable, me protégeait des vicissitudes de la vie. Je me cachais derrière mon mari comme je le faisais avant, derrière mon grand-père.
Le pauvre, je l’ai épuisé. Il a fini par ne plus me supporter et a claqué la porte. Comment lui en vouloir ? (Vous voyez ! Je fais beaucoup de bons dans le temps. Encore désolée !)
Mon fils a choisi de vivre avec moi. Pourtant, je ne l’ai pas non plus épargné. C’est en grande partie pour lui que j’ai décidé de consulter. Il se pose encore plus de questions que moi.
Je parais pathétique, n’est-ce pas ? Mais, si j’ai moi-même bien compris, vous êtes moi et je suis vous. Nous formons donc toutes et tous une belle troupe tragicomique.
Bienvenue chez vous, Holdine, Grace !
C’est pour vous deux que j’écris ce monologue. J’attends maintenant le vôtre avec impatience !
Après cet aparté sur notre pluralité complexe, permettez-moi de reprendre le cours de mon histoire :
Je vénérais mon grand-père. Une fraction de moi reste la fillette à la robe rouge qui s’émerveillait à l’écoute de ses contes fantastiques. Une enfant ébahie qui s’imprégnait de la force de ses héros, qui rêvait de prendre exemple sur eux, une fois sa tête enfouie sous les couvertures. Mais chaque fable détient sa part d’ombre, n’est-ce pas ? Les méchants contre les gentils. Pour moi, c’était l’ogre. Je me sentais minuscule sous les semelles de ses bottes gigantesques en cuir. Elles me piétinaient, jusqu’à ce que je me réveille et crie en sueur dans mon lit. Ajoutez à celui-ci un autre cauchemar récurrent : je dormais sur un tas d’ossements humains. Un empilement macabre à la place des fondations du chalet de mon grand-père.
Comment un enfant peut-il imaginer ce genre de chose ?
Je n’ai pas encore raconté ces terreurs au docteur. Sûrement par honte d’avoir eu des idées pareilles. J’apparais bien ingrate, car je ne manquais de rien. Mon père me gâtait dès qu’il rentrait de voyage. Je profitais de la forêt, de la prairie et des vaches peu craintives dès l’instant où je le souhaitais.
Aujourd’hui, cette enfance m’explose à la figure. Béatrice vient de mourir et le chalet sera bientôt vendu.
Holdine et Grace supportent les fardeaux de la guerre.
Est-ce que cette phrase résume à elle seule la réponse ? Portez-vous les actes et les conséquences que je suis incapable d’assumer ?
Je dors mal. J’ai découvert la vérité depuis presque un mois, maintenant.
Un second choc, et voilà que je revis comme au premier jour une partie des souvenirs du Système : Béatrice dépose ses énormes brassées de lupins dans de grands vases sur la table du salon. Je déteste ces fleurs de montagne au parfum écœurant. La terre noire coincée sous les ongles de mon grand-père me dégoûte, elle aussi. Pour lui faire plaisir, il passe un temps infini à faire se multiplier ces fleurs autour du chalet. Elle adore en mettre partout.
C’est si difficile d’avouer. Même par écrit. J’ai peur. Est-ce que ma mère savait ? Mon Dieu, comme je dois vous paraître misérable ! Je tremble comme une feuille et il ne reste plus une goutte de café.
Après le décès de mon grand-père, tout est resté en place dans le chalet : la grosse pendule, la table en bois massif, l’épervier naturalisé. Béatrice a continué à l’habiter après sa disparition. Jusqu’à la fin.
Pénétrer chez un proche récemment décédé est terrible. Les lieux sont imprégnés de sa présence. Vous attendez l’être aimé derrière la porte fermée. Elle ne s’ouvrira pas, vous le savez pertinemment, mais vous espérez tout de même. Puis la raison et la peine reprennent le dessus : il est parti. Éternellement. Vous n’avez donc plus rien à faire là. Vous envahissez une propriété privée et vous allez voler celui ou celle qui vous a tout donné. Vous en avez honte.
Voilà ce que j’ai ressenti lorsque je suis retournée au chalet après la mort de Béatrice. Mon fils m’a accompagnée pour récupérer les objets qu’il souhaitait garder en souvenir. Heureusement qu’il faisait chaud et beau, cela a rendu la tâche un peu moins difficile. Je lui ai dit d’aller fouiner dans la bibliothèque, de choisir les livres qui lui faisaient plaisir. Mon grand-père détenait une collection importante de romans d’aventures.
Je ne me souviens plus de mon occupation au moment où il m’a rejointe. Je crois que je me trouvais dans la cuisine en train de trier les services de table, de jeter les assiettes ébréchées. Par contre, ce dont je suis certaine, c’est que derrière la fenêtre, les groupes de lupins resplendissaient. Magnifique rose, violet et bleu sous le soleil. Ces maudits lupins !
Mon fils est entré dans la cuisine avec un livre à la main. Je n’avais jamais lu une telle expression sur son visage. De l’appréhension, de la terreur, même. Il me l’a tendu sans un mot.
Une photographie était glissée à l’intérieur. Deux hommes sur une terrasse. Je ne l’avais jamais connu aussi jeune, mais j’ai tout de suite retrouvé son sourire. J’ai aussi immédiatement identifié l’uniforme que portait mon grand-père, ainsi que l’homme qui se tenait à ses côtés. Tous les deux posaient devant l’objectif, satisfaits, le visage plein de morgue, de supériorité. Le livre portait une dédicace sur sa page de garde : À un fidèle compagnon, Adolph Hitler.
Je ne vous dirai rien sur le contenu de l’ouvrage. C’est inutile, mais sachez qu’il m’a brûlé les mains.
Je suis restée hébétée. Sûrement longtemps. Cet homme était-il celui que j’aimais tant ? Ce grand-père affectueux et rassurant. Je me suis envolée pour la forêt. Peut-être que Jonas a pris ma place en urgence. Je ne me souviens plus. Sûrement. C’est son rôle.
À cet instant, je pense qu’une partie du Système s’est figée alors que l’autre a voulu comprendre.
Victime et bourreau. Voici ce que nous sommes devenus — ce que je suis devenue. Écartelés, une fois de plus.
Je ne connais pas la nature du sang qui coule dans mes veines. Je devrais haïr cet homme – le soldat du Reich –, mais je n’arrive pas à rejeter mon grand-père. Est-ce que je vis « grâce » ou « à cause » de lui ? Ai-je le droit de pleurer ?
J’ai une dette envers tous les martyrs de cette folie.
Holdine, Grace, voici pourquoi vous existez.
Pour « éprouver » à ma place.
Pour m’aider à vivre.
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Charlotte fait tourner la chevalière de son grand-père sur son index. Ce geste, elle l’effectue mécaniquement depuis son décès, il y a déjà plus de dix ans.
Excepté le torchon du patron qui frotte le comptoir, le silence règne dans le bar. Charlotte n’a pas vu passer le temps. Les clients sont tous partis. Elle est la dernière.
— Excusez-moi. Je m’en vais tout de suite ! annonce-t-elle au gérant, un peu gênée.
— Pas de problème. J’vous embauche pour le nettoyage, si vous voulez ?
Charlotte sourit à cet homme familier qu’elle ne connaît qu’entre les quatre murs de son établissement. Elle range vite son carnet et son crayon dans son cartable, se lève, remet sa veste en laine et attrape la cafetière et la tasse vide. Elle les dépose sur le comptoir et présente son règlement.
— Ça caille, aujourd’hui ! Ils nous annoncent un hiver glacial, dit le patron en encaissant la monnaie… J’étais content de vous revoir, madame.
— Merci… J’aime beaucoup venir ici.
— J’vois ça. Belle fin de journée à vous.
Il soulève la main et agite son torchon en guise d’au revoir.
— À vous aussi, répond Charlotte en se hâtant vers la sortie.
Dehors, le froid l’attrape. Elle remonte son écharpe sur son nez. Les vibrations de ses pas pressés sur l’asphalte surprennent un groupe de moineaux qui cherchent à survivre sur le trottoir. Ils s’envolent. La tête dans les épaules, elle ne leur prête pas attention.
Maintenant, elle longe le lycée sans lui jeter un œil. Elle a mal au crâne, a hâte de rentrer au chaud chez elle.
Dans le hall du rez-de-chaussée de son immeuble, elle croise souvent la même petite dame qui effectue toujours les mêmes gestes : passer un coup de balai sur le sol carrelé et lustrer les feuilles du ficus benjamina planté près des boîtes aux lettres. Charlotte lui fait un rapide signe de tête et s’engouffre dans l’ascenseur. Elle s’inquiète de nouveau : son fils ne lui a pas encore donné de nouvelles. Elle cherche la clef de son appartement dans le désordre de son cartable et tremble en ouvrant la porte. Elle le jette par terre et se précipite dans le salon. Avec les journées qui s’écourtent, il est quasiment plongé dans la pénombre. Charlotte repère aisément la lumière rouge du répondeur téléphonique qui clignote. Elle se rue et appuie sur le bouton « lecture ».
Elle pousse un soupir de soulagement quand elle entend la voix grave de son fils à l’autre bout. Il économise ses paroles, mais lui confirme qu’il est arrivé sain et sauf en Israël.
Il a pris cette décision sur un coup de tête. Lui a dit que de toute manière, elle ne pourrait pas l’empêcher d’agir, qu’il devait faire quelque chose.
Son bébé. Charlotte a toujours peur pour lui, mais elle ressent de la fierté.
Faire du bénévolat pour une association. Prendre soin d’enfants handicapés près de Jérusalem. Voilà comment il a décidé de se rendre utile.
Elle reste immobile quelques secondes, son regard fixant le vide après le dernier « bip » du répondeur.
Sa chevalière tourne sur son index… Soudain, elle arrête son geste, retire violemment la bague, se dirige vers son bureau, ouvre le tiroir, la lance à l’intérieur et le referme en le claquant.
Le percolateur vrombit dans la cuisine. Le bruit de l’habitude. Charlotte transfère le liquide chaud dans un thermos, puis va s’asseoir dans le canapé du salon. Elle allume la télévision, se serre une tasse et empoigne sa dernière lecture en cours. Le café chaud, les mots posés sur le papier, les souvenirs agréables du chalet, les dialogues à l’écran, tous se mélangent dans son esprit. Tous lui font du bien…
Le coucou familial sonne maintenant 23 heures. Un bûcheron mécanique coupe du bois. Onze fois.
Demain, j’irai remplacer ce téléphone portable cassé, indispensable pour garder le contact avec Israël, songe-t-elle.
Elle se lève, bâille et s’étire. Elle a mal au dos.
Arrivée dans la chambre, Charlotte frissonne. Elle rallume le chauffage et repense subitement au carnet. Pieds nus, en chemise de nuit, elle se presse dans l’entrée là où elle avait lâchement abandonné son cartable. Elle sort le carnet, l’ouvre à l’endroit où elle a inscrit ses derniers mots, va le placer sur son bureau et pose le crayon à côté. Elle l’observe quelques secondes puis part se coucher.
Lasse, Charlotte se glisse enfin dans son lit. Ses draps trop froids la font frissonner. Ses orteils se crispent. Après une dernière pensée pour son fils, elle plonge son regard, comme elle le fait chaque soir, dans les yeux de verre de l’épervier. Posé sur la table de chevet, l’animal-objet immobile la fixe, agrippé à sa branche. Elle aurait pu s’en débarrasser, mais elle tient à lui. Il l’accompagne depuis toujours.
Charlotte soupire.
Elle éteint la lumière…
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