Le Système

Maud Servignat · Chapitre 14 sur 30

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Le Système

Une muraille de branchages est surmontable, il…

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Une muraille de branchages est surmontable, il suffit de la dominer. Grace passe la première et s’élance sans réfléchir. Camouflée derrière son sac à dos, elle baisse la tête et progresse à l’aveugle. Elle trébuche sur l’humus saturé en tentant de repousser l’enchevêtrement de broussailles, mais leur tissage serré la rattrape comme le feraient des bras humains. Derrière, plaquée contre son dos, Holdine se recroqueville pour se protéger du retour violent des rameaux contre son visage. Crochues comme des ongles, leurs extrémités attrapent ses cheveux et les arrachent sans ménagement. Elle serre les dents, se retient de crier et s’enfonce jusqu’à perdre le souffle dans le tissu épais de la chemise de Grace, son bouclier. Parfois, le bois refuse de se courber, alors les deux femmes s’arrêtent et le cassent à la main.

Elles sont frôlées, caressées, piquées, fouettées, griffées, écorchées, et cela, jamais dans le même ordre. Elles s’encouragent par la parole et résistent.

Rien ne sert de reculer. Le jeu en vaut peut-être la chandelle !

Jusqu’au moment où épuisées et débarrassées des feuilles glabres, duveteuses, dentelées, des aiguillons tendres ou piquants, elles retrouvent enfin l’air libre. Alors, sous leurs yeux, comme une récompense, elles sont accueillies par l’étendue plane des bords d’un lac vert baigné de lumière.

Un vent chargé d’humidité se lève et les surprend. Il effleure leur peau en sueur. Son contact glacé les fait frissonner. L’épervier plane et tourne en rond au-dessus de l’eau. Quand elles tendent leur visage vers l’azur, il lit sur leurs traits transis l’amère déception de celles et ceux qui croient être arrivés au but.

Holdine serre fort dans son poing les quelques bandelettes qui lui restent et Grace lâche le sac à dos sur le sol.

Combien de temps avons-nous marché ? Dans quelle direction ? Toujours droit devant ?

Elles sont égarées, prisonnières d’une chaîne de montagnes encore plus menaçante que l’armée d’épicéas.

Grace ne s’immobilise pas longtemps et saute un talus pour atteindre la berge du lac. Elle fait un signe de la main à l’Allemande et l’invite à la rejoindre. Ne craignant pas leur proximité, l’oiseau vient se poser auprès d’elles.

— C’est Notre Épervier ? demande Holdine en s’éloignant légèrement de lui.

— C’est lui, murmure Grace, à peine audible sous les rafales.

Elles le regardent plonger son bec par saccades dans l’eau pour tranquillement s’abreuver et nettoyer son plumage. À leur tour, elles s’approchent de la surface lacustre. Elles ne voient d’abord que le noir de sa profondeur et les reflets dorés qui ondoient, puis, lentement, leur silhouette instable apparaît avant de se fixer comme une image sur une pellicule.

Est-ce la fatigue ou bien un effet visuel causé par la houle ?

Mais c’est Grace que contemple l’Allemande dans le miroir liquide et non son propre reflet. Dans un mouvement de recul, elle lâche les bandes claires qui tombent à terre. Son regard se tourne ensuite vers sa compagne pour tenter de déterminer, si elle aussi, a la même vision. Elle la découvre pétrifiée, hypnotisée à ses côtés.

— Grace ? Que voyez-vous ?

Mais la jeune femme ne répond pas. Holdine s’approche à nouveau de l’eau avec réticence et c’est bien son image effrayée et déformée qu’elle aperçoit cette fois-ci. Sa tête se met à tournoyer. Le sol se dérobe sous ses pieds, mais une main la retient avant qu’elle ne tombe.

— Attention ! Vous allez bien ?

C’est Grace. Les traits de son visage sont tendus. Elle est livide.

— Oui. Ça doit être le soleil, lui répond Holdine, à peine audible.

— Arrêtons-nous ici pour manger.

— Oui… Mais…

Holdine est soudain prise de tremblements. Sa bouche s’ouvre et se ferme comme si elle manquait d’air. Elle panique.

— Je n’en peux plus ! J’ai honte de vous le dire, mais je n’en peux plus !

L’Allemande est échevelée. Grace jette parmi le bois flotté et les pommes de pin, le morceau de fromage qu’elle vient de sortir du sac à dos. En quelques secondes, une armada d’insectes le recouvre. Elle se lève immédiatement, dépose les mains sur les épaules d’Holdine et tente de la rassurer.

— Chut ! Ça va aller… Moi aussi, c’est vous que j’ai vue à ma place dans l’eau.

Des tics incontrôlables parcourent le visage d’Holdine.

— J’ai perdu nos dernières bandes. Je suis navrée, avoue-t-elle, contrite.

— Ce n’est pas grave. Nous allons faire demi-tour. Nous devons impérativement rentrer avant la nuit. Il fait froid… et ce sale vent…

Holdine répète en boucle :

— Je suis désolée… Je suis désolée… 

Elles prennent le temps de manger et malgré l’intensité du vent, s’assoupissent rapidement sans même s’en apercevoir.

Durant leur sommeil, le soleil tourne et l’oiseau disparaît.

Toutes les deux se redressent en sursaut. Leur bouche est pâteuse. Elles ont l’impression d’une déconnexion suivie d’une reconnexion, d’un réveil après une nuit de sommeil agité. L’environnement paraît altéré. Leur regard, comme recouvert d’un voile.

— Que s’est-il passé ? s’interroge Grace.

Surprise, elle inspecte la berge nimbée de brume alors qu’Holdine sanglote, la tête coincée entre les genoux. Elle reprend :

— Nous avons dormi ? Quelle heure peut-il bien être ? Nous devons vite repartir !

Les deux femmes se lèvent, encore étourdies. Holdine s’apprête à empoigner le sac quand elle aperçoit à quelques mètres d’elle le bout de chaussures vernies, puis des chaussettes d’écolière… Le reste de la petite silhouette est plongé dans le brouillard.

Soudain, elles l’entendent rire.

— Greta ! C’est elle ! Je vous l’avais bien dit !

Holdine s’élance. Les contours de l’enfant disparaissent. Grace est prise au dépourvu et tente de la retenir en l’agrippant par le bras.

— Non ! Attendez ! Nous ne sommes sûres de rien.

Mais elle lâche l’Allemande qui se perd rapidement dans la brume. Grace est obligée de la suivre.

Le vent qui s’était calmé reprend maintenant de la vigueur et exhale des relents d’algues mêlés au parfum de sève montante. Des tourbillons vaporeux éloignent petit à petit la grisaille. L’environnement s’éclaircit. Les deux femmes constatent que l’enfant court toujours devant elles. Ses cheveux sont blonds, frisés comme ceux de Greta. Elle porte une robe rouge à bretelles. Sans crier gare, elle quitte la berge et s’enfonce dans la forêt.

— Là ! Regardez le rouge à travers les arbres ! hurle Holdine en désignant du doigt le point vif qui se déplace rapidement.

Elles appréhendent toutes deux de regagner le bois. Mais si la fillette réussit à se déplacer sans contraintes, elles s’en sortiront.

Une fois sous les arbres, le changement d’atmosphère les déconcerte. Bien qu’étant lourde et humide, elle s’avère plus vivante. L’agitation est passée. Des oiseaux communiquent dans les branches. Le sol paraît plus net et les sons, plus diversifiés : des bourdonnements près des oreilles, un remue-ménage dans un coin, des bavardages énigmatiques, un bruissement mystérieux au passage d’un cervidé dont seuls les bois majestueux sont visibles… Holdine et Grace en oublieraient presque pourquoi elles ont pénétré ce lieu.

Une tache rouge jaillit au coin du tronc d’un vieil arbre. La petite fille joue à cache-cache. Elle apparaît, disparaît, réapparaît, toujours en riant. Au bout d’un moment, elle se dévoile timidement, prenant une posture bien reconnaissable chez les enfants.

C’est un effondrement : ce n’est pas Greta.

Vive, elle fait demi-tour et reprend sa course. Holdine et Grace n’ont pas le temps d’assimiler cette nouvelle information. Sans réfléchir, elles la poursuivent en écrasant fougères et fleurs de sous-bois qui couinent sous leurs semelles. Après une longue distance sous la végétation, elles mettent subitement les pieds sur un chemin identique à celui du moulin. Au loin, elles discernent le tissu rouge de la robe, la voient tourner sur la droite pour se dérober encore une fois.

C’est dans une clairière baignée de lumière qu’elles la retrouvent devant un arbre, droite et immobile au centre d’un luxuriant parterre de minuscules fleurs blanches aux pétales délicats et aux feuilles couleur jade. Des effluves aillés s’élèvent là où l’enfant est passée. Holdine identifie immédiatement cette odeur : l’ail des ours. Elle se souvient que le matin, son oncle aimait tartiner son pain avec une pâte à base de feuilles de cette plante.

La fillette les fixe du regard, l’une après l’autre. Elle rit toujours. Un rire cristallin, mais avec cette pointe de drame qui fait comprendre qu’elle n’est pas aussi innocente qu’elle en a l’air. Elle ouvre son poing gauche resté fermé jusqu’à présent et leur montre sa trouvaille : une quantité de petites baies noires dont certaines ont teinté sa paume en violet. Elle les déverse toutes dans sa bouche et sourit en dévoilant ses dents couleur améthyste. Hallucinées, les deux femmes restent immobiles, le corps lourd. L’enfant bondit, puis se cache de nouveau derrière l’arbre. Elle rit encore, puis se met à courir jusqu’à l’autre extrémité de la clairière. Elle s’arrête ensuite à la lisière du bois devant une rangée d’arbustes et prélève de pleines poignées de baies qu’elle enfourne dans sa bouche à toute vitesse. Elle se barbouille le visage. Sous son masque, son regard clair ressemble à celui du faon qui s’approche d’elle sans crainte et vient déguster les billes qu’elle lui tend dans sa paume.

Qui est-elle ? se demandent les deux femmes en symbiose.

Soudain, la petite fille pose sa main sur le cou du jeune chevreuil et ensemble, ils plongent d’abord leurs regards dorés dans les yeux d’Holdine, puis très vite, dans ceux de Grace. Ils examinent à nouveau l’Allemande et de manière impérieuse, de sa main libre, la fillette désigne du doigt la plus jeune.

À cet instant précis, Grace ressent l’intense brûlure d’une morsure irradier dans son mollet.

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