Le Système
Le confort vient avec le temps. Un…
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Le confort vient avec le temps. Un temps qui console, qui permet de s’habituer et d’apprécier à sa juste valeur le cadeau qui a été concédé. Une vie simple qui requiert du travail, mais un travail sain qui fatigue et permet des nuits réparatrices.
Contre toute attente, c’est Holdine qui soigne Babou. Elle ne la trait pas – quelque chose la dérange dans l’action de tirer sur son pis –, mais nettoie l’étable et s’assure de la propreté de l’animal. Sa compagne s’étonne souvent de la voir la décrotter toute la journée. Grace aime lui répéter : « Arrêtez donc ! Dans cinq minutes, il faudra recommencer ! ». Elle la taquine, mais rien n’empêche l’Allemande d’avoir un œil sur la vache lorsqu’elle paît dans la prairie. C’est seulement le soir, après l’avoir parquée dans l’étable qu’elle s’autorise enfin à baisser la garde.
L’une ne le dévoile pas à l’autre, mais elles commencent à apprécier cette vie. Avec l’impression étrange qu’elles n’en ont jamais vécu d’autres. Holdine et Grace ont trouvé une certaine forme d’équilibre, se complètent à merveille. Elles ne s’inquiètent plus du temps qui passe trop lentement ou bien trop vite. Elles ont organisé leur existence.
L’horloge reste leur repère et ne renvoie plus l’anxiété quasi permanente qu’elles ressentaient à leur arrivée à la ferme. Aujourd’hui, ses aiguilles structurantes, semblables aux bras d’une mère, ponctuent leurs journées.
Le matin, c’est la traite pour Grace, et un jour sur deux, la cueillette de plantes pour Holdine qui fabrique aussi le fromage. Elle aime l’agrémenter d’herbes ciselées qu’elle prélève autour de la bâtisse ou à l’orée de la forêt. À tour de rôle, chacune va ensuite au moulin pour se laver et nettoyer son linge — plus de pierre dure à frotter, le pain de savon trouvé dans le coffre s’avère être une bénédiction. Elles alternent pour faire le repas et couper du bois de chauffage reste l’apanage de la plus jeune.
Manger de la viande manque surtout à Holdine – Grace en a été privée trop longtemps –, mais la pêche, loin d’être considérée comme miraculeuse, compense cette absence, surtout depuis que la jeune femme déterre des vers pour garnir ses hameçons. Les après-midi, quand Grace attend que les poissons mordent, Holdine longe les bords de la forêt sans trop s’éloigner. Depuis des jours, elle observe et reconnaît de nouvelles variétés végétales buissonner pendant que d’autres évoluent et s’étendent en tapis sur le sol. Cette routine la rassure. Elle mesure alors le bénéfice apporté par l’accompagnement de ses enfants aux camps d’été.
L’Allemande préfère porter le pantalon de toile épaisse et remettre ses bottes pour s’aventurer en sécurité dans les herbes hautes. Le printemps ne réveille pas seulement la végétation, les insectes indésirables naissent et les serpents sortent d’hibernation.
Holdine sait à présent où se diriger. La veille, elle a repéré un coin riche en orties et souhaite remplir son baluchon pour la soupe du soir. Elle remarque que les groupes touffus d’un vert profond ont pris de la hauteur. Certains lui arrivent à la taille. Holdine dépose son sac à terre, le dénoue et s’empare du bocal de lait qu’elle a apporté. Elle en verse une petite quantité au creux de ses mains rendues rouges par l’accumulation de poison, puis l’étale pour atténuer l’arrivée d’un nouveau feu. Ensuite, elle se penche, sélectionne et caresse la plus haute tige d’ortie par en dessous, avant de l’empoigner à l’endroit où elle est moins recouverte de poils urticants. La douleur paralysante est moins intense que les premières fois. Elle la supporte, mais doit s’arrêter régulièrement pour apaiser ses mains en les recouvrant de lait. C’est la seule solution qu’elle ait trouvée pour pouvoir en cueillir en si peu de temps…
Ça suffit !
Ses doigts imprégnés de toxines sont maintenant insensibles. Elle s’assoit quelques minutes dans l’herbe pour se ressaisir. Sa respiration s’harmonise naturellement au chant des oiseaux dissimulés derrière les épais rameaux recouverts d’aiguilles. Tout en frictionnant ses mains et ses avant-bras, elle surveille au loin la silhouette carrée de la Pie Rouge qui broute.
Des branchages craquent derrière elle.
Un animal ?
Elle se fige quelques instants pour ne pas l’effrayer – ou s’effrayer –, puis perçoit un rire dans son dos. Celui d’une enfant. Il est désormais si proche qu’elle a la certitude de ne plus manquer la fillette, cette fois-ci. Elle retient son souffle et se retourne d’un coup bref.
Mais rien, elle est toujours seule. Déçue, elle se relève vite et rassemble sa récolte.
Avant de rentrer à la ferme, elle passe auprès de Babou, la caresse entre les deux cornes. Holdine hésite, mais finit par jeter un œil une dernière fois en direction du groupe d’orties…
L’Allemande se saisit de la pierre plate entreposée sur le manteau de la cheminée, puis rejoint la table sur laquelle sont disposées les feuilles crantées qu’elle vient de séparer de leur tige. Le sang empoisonné bat encore dans les veines de ses mains. Elle frappe de toutes ses forces. Les feuilles sont réduites en bouillie. Un jus vert éclate et retombe en pluie fine sur la table. Le piquant est retiré.
Holdine amalgame la purée dans un récipient quand Grace entre dans le salon, deux poissons luisants à la main.
— La pêche a été bonne ! l’interpelle-t-elle d’un ton sec.
La jeune femme dépose ses prises sur la table et s’étonne de trouver sa compagne de si mauvaise humeur.
— Ça ne va pas ? Que se passe-t-il ? Vous avez de l’ortie collée sur le visage.
Holdine ne répond pas, continue de malaxer la bouillie. Elle s’essuie ensuite la figure avec la manche de sa chemise, puis finit par dire :
— Je l’ai entendu de nouveau.
— Quoi donc ? demande Grace en s’asseyant en face d’elle.
— Le rire de la petite fille. Je pensais qu’elle se tenait derrière moi. Mais quand je me suis retournée : personne. J’étais toujours aussi seule dans cette maudite forêt ! Je vous assure que je ne divague pas. Elle était bien là, auprès de moi.
Ses doigts sont tellement crispés sur la cuillère que cette dernière frappe contre le récipient à un rythme régulier.
— Laissez cette purée. Je vais m’occuper de la soupe. Allez vous reposer.
— Je ne suis pas fatiguée ! Je vous dis que je l’ai entendue !
Grace se lève, lui retire l’ustensile des mains et l’enlace sans réfléchir. Holdine s’effondre. Elle sanglote, les bras ballants.
— Je vous crois. Nous ne devons pas rester ici à attendre. Ce nouveau confort nous a ramolli l’esprit. Si cette gamine n’a rien d’un mirage, nous allons la trouver… Idem pour l’inconnu. Depuis tout ce temps, nous aurions déjà dû rencontrer du monde… Au minimum des déserteurs.
— Il existe sûrement quelque chose au-delà de cette forêt. Sinon, cela voudrait dire que nous non plus, nous n’existons pas, lui répond l’Allemande, les yeux dans le vague.
Grace recule et acquiesce d’un mouvement de tête. Il lui vient une idée :
— Nous allons préparer un paquetage. Demain, nous irons découvrir ce que nous cachent ces bois. En attendant, essayez de vous détendre.
Holdine se ressaisit, mais impossible de garder en elle ce qui la tourmente.
— Je ne vous en ai pas parlé, car je me sentais honteuse… J’ai l’impression de perdre la mémoire. Plus je tente de me souvenir de certaines choses et moins elles sont précises. Surtout le passé lointain et mon enfance… C’est effrayant.
Les sourcils de Grace se froncent. Elle est visiblement perturbée par ce que l’Allemande vient de lui apprendre.
— Oui, ça l’est. Moi aussi, j’ai parfois cette drôle de sensation que mes souvenirs sont ceux d’une autre.
— Voilà ! C’est exactement ça ! C’est comme assister au visionnage du film de famille d’une autre femme, confirme Holdine.
— Nous devons quitter cet endroit au plus vite ! Demain, nous avancerons. Et si nous échouons… Eh bien, nous rebrousserons chemin.
Le paquetage est prêt : une espèce de sac à dos cousu par l’Allemande contenant de l’eau dans une bouteille, quelques fromages et l’un des bocaux restants.
Grace veut porter un short, mais son aînée l’en dissuade.
Holdine souhaite que Babou soit mise à l’abri, mais la plus jeune la convainc : au cas où elles ne rentreraient pas, la vache serait libre.
L’Allemande caresse l’animal une dernière fois entre les deux yeux comme elle en a pris l’habitude. Elle hésite à lâcher cet ancrage solide devenu familier.
— Partons maintenant. Ne vous inquiétez pas. Elle connaît la montagne. Elle survivra quoiqu’il se passe.
— Vous ne me rassurez pas, Grace, dit Holdine en serrant entre ses mains la pelote de bandelettes qu’elle a confectionnée la veille à partir d’un drap.
— Allez !
Grace la pousse pour l’éloigner de la bête.
— Oui d’accord… Dans quelle direction partons-nous ?
— Si nous marchions en direction du moulin ? Nous remonterions la rivière pour voir jusqu’où elle nous mène. Vous vous y êtes aventurée, c’est donc praticable. La vache fait sûrement partie d’un troupeau. Elle a donc un propriétaire, déduit la jeune femme.
— Vous savez, j’étais égarée. Je n’ai pas vraiment repéré les lieux.
— Je suis sûre que si ! C’est inconscient ! Ne paniquez pas. Nous allons marquer notre passage.
Les deux femmes marchent côte à côte pour rejoindre le moulin sur le sentier sablonneux qu’elles connaissent sur le bout des doigts. Dès qu’elles arrivent, le rythme sourd et régulier de la roue indique qu’elle tourne toujours à la même vitesse, un peu comme un métronome qui donnerait le tempo à suivre. Mais aujourd’hui, hors de question de s’arrêter. Elles s’éloignent avec regret et Holdine dépose son premier repère en le nouant au tronc d’un arbrisseau.
Les yeux rivés sur le sol, elles longent le bord de la rivière en silence. Le courant trop fort assourdit tout, elles ne s’entendent pas parler. En progressant, l’Allemande croit reconnaître le gros rocher moussu qu’elle avait contourné lorsqu’elle avait aperçu Babou pour la première fois. Elle donne une tape sur l’épaule de Grace. Celle-ci se retourne et acquiesce pour lui signifier qu’elle a compris. À partir de maintenant, elles entrent toutes les deux en territoire inconnu. Un nouveau repère blanc est accroché sur un jeune épicéa qui, pour trouver le soleil, a adopté une étrange inclinaison.
À mesure qu’elles cheminent, le cours d’eau se resserre et la forêt s’assombrit. Le terrain cabossé, encombré de déchets organiques, les contraint à se concentrer uniquement sur la position de leurs pieds.
Des promeneurs, non-initiés, peuvent imaginer que le centre d’un bois obscur est inhospitalier, mais lorsque la lumière dépose son voile légèrement troublé là où elle a choisi, elle peut éclairer un régiment de fourmis consciencieuses au travail sur l’écorce d’un tronc, ou bien les ossements blanchis par la pluie d’un roi déchu de la forêt. Ainsi, Grace et Holdine traversent des ravines où s’abritent à foison des groupes de fougères, puis des plateaux dégagés sur lesquels des rejetons sélectionnés par la chance luttent pour s’élever vers le ciel dans l’ombre de leur géniteur.
Holdine accroche les fines bandelettes blanches les unes après les autres et les deux femmes s’enfoncent là où aucun être humain ne s’est jamais aventuré. Portées par la volonté de comprendre, elles prennent le risque de se perdre…
La rivière s’étiole. Elle n’est plus qu’un mince filet d’eau. À présent, elles se déplacent au fond de son lit creux, entre deux bandes de terres recouvertes de hauts conifères et de buissons exubérants.
Sur ce chemin, elles ne pensent à rien, jusqu’au moment où d’un seul coup, elles trouvent la voie bouchée et s’arrêtent. Des troncs sont renversés. Leurs cassures aux échardes pointues les renseignent sur la violence et le fracas de leur chute.
Lorsque leur regard s’étend un peu plus loin, Grace et Holdine restent bouche bée. Les deux alignements d’arbres qui les entouraient se rejoignent désormais en formant un mur végétal infranchissable. Derrière, un ciel sans nuages annonce que l’espace est entièrement dégagé. Elles se tournent l’une vers l’autre et se comprennent sans prononcer un mot.
L’espoir renaît…
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