Le Système
Combien de jours se sont écoulés ?…
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Combien de jours se sont écoulés ? Chaque journée s’égrène au rythme du balancier de l’horloge. Depuis qu’une tempête fait rage dehors, les deux femmes doutent de plus en plus de leurs ressentis. Grace sort seulement pour ramasser de la neige — leur unique source d’hydratation et d’hygiène. Holdine reste enfermée dans sa chambre et descend exclusivement pour cuisiner et surveiller le feu la nuit. Chacune plongée dans ses pensées ou à épier l’autre, elles prennent leurs repas ensemble, mais n’échangent jamais. Lorsqu’elles sont seules, elles guettent longtemps, les yeux rivés aux fenêtres, espérant apercevoir d’hypothétiques présences piégées dans les tourbillons glacés. Parfois, elles sont remerciées. De vagues silhouettes apparaissent, fugaces sous forme de mirage. Mais quand la confiance revient, elles s’évaporent aussitôt.
Grace cherche la clef. Partout, elle sonde les murs, le sol, déplace les gravures et même l’horloge. À plusieurs reprises, elle a tenté de forcer la porte de la chambre du premier qui malgré ses efforts n’a jamais cédé. Son besoin de maîtrise l’hystérise à la limite de la folie.
— Bon sang ! Qu’est-ce que vous faites ! s’exclame Holdine en descendant quatre à quatre les marches de l’escalier, stupéfiée par son comportement.
— Ne vous mêlez pas de ça. Je cherche quelque chose.
Holdine se contrôle et inspire profondément. Ne pas envenimer la situation.
— C’est la clef de la chambre que vous voulez ? Eh bien, vous ne la trouverez pas.
Frustrée et les yeux exorbités, Grace lui saute dessus, agrippe le col de sa robe de chambre et la secoue jusqu’à la déséquilibrer.
— Dites-moi où elle se trouve ! hurle-t-elle.
— Mais lâchez-moi ! Vous perdez l’esprit !
Subitement consciente du caractère exagéré de son comportement, Grace retire ses mains, s’écarte d’Holdine et entreprend de lisser ses cheveux pour se calmer.
— Pourquoi vouloir me dissuader ? lui demande-t-elle, une fois apaisée.
— J’ai fait comme vous. Je l’ai déjà cherchée, mais en vain.
Tête baissée, Grace fait les cent pas dans le couloir. Elle se dit qu’elle devrait peut-être abandonner, se préserver et attendre. Mais c’est impossible, elle ne se sent pas capable. Elle marche, et marche encore. Petit à petit, elle retrouve ses moyens ainsi qu’une pensée plus rationnelle. Elle se décide enfin et dit à l’Allemande :
— Très bien, je n’insiste pas… Je vais sortir ramasser de la neige. J’ai besoin de me changer les idées…
Dès son retour, Holdine l’observe poser les casseroles sur le sol près de la cheminée. La jeune femme ignore sa présence. Elle tente de se maîtriser, mais ses gestes saccadés et ses membres contractés la trahissent. D’un œil absent, elle contemple la lente transformation des cristaux blancs en eau.
En la regardant, Holdine prend conscience que Grace ne représente aucun danger. Elle la prend en pitié. Son comportement erratique n’est pas celui de quelqu’un qui sait.
Mis à part le partage du repas, seul l’isolement a rempli cette journée identique aux précédentes. En silence, les deux femmes ont écouté les gémissements du vent, échos à leurs propres tourments. Elles ont mentalement revisité leur existence, leurs absences, cherchant à comprendre, à donner du sens à leur présence dans ce lieu inhospitalier. Pourquoi elle, pourquoi l’autre ? Si différentes et pourtant si semblables aujourd’hui, prisonnières de ce même tourbillon de confusion…
La nuit est noire. Prisonnière de son sommeil, Holdine supplie, tend les bras à travers la poudre scintillante qui tourbillonne au cœur de la tempête pour rejoindre ses enfants qui crient et sanglotent de l’autre côté. Parfois, elle reprend espoir, arrive à distinguer leurs fines silhouettes, à les toucher du bout des doigts. Parfois, elle est entraînée dans un maelstrom d’eau glacée qui poignarde sa poitrine…
Un choc sourd. Holdine se réveille et se redresse effrayée dans son lit. Sa respiration est saccadée. Soulagée, elle réalise que les flots ne l’ont pas engloutie. Elle porte sa main à son front. Il est recouvert de sueur. Le vent violent fait craquer l’ossature du toit et les murs de la ferme. Mais attentive, Holdine distingue un son différent : des frottements semblables à des bruits d’objets que l’on déplace. Elle croit reconnaître le grincement distinctif de la trappe menant à la cave. Elle hésite un instant, puis se lève.
C’est peut-être Grace ?
Elle veut en avoir le cœur net, pouvoir ensuite se recoucher l’esprit apaisé.
En ayant pris soin d’allumer une bougie au feu de la cheminée de sa chambre, elle s’aventure dans le corridor. Dans l’étroit passage, elle sursaute : une bourrasque vient de frapper la fenêtre. Nu-pieds, elle se déplace doucement pour ne pas faire craquer le sol et tend l’oreille en descendant prudemment l’escalier. Les bruits proviennent de la cave, des bruits sourds. Elle suspend ses mouvements, retient son souffle. Après quelques minutes, elle entend la trappe se refermer, toujours avec ce même crissement. Ensuite, des bruits de pas font grincer les lattes, indiquant sans doute une présence humaine. Malgré sa peur, Holdine se hasarde à jeter un coup d’œil. Contre le mur, une ombre révélée par l’éclairage d’une bougie se dérobe rapidement. Holdine patiente et attend que le silence revienne. Elle se dirige ensuite vers la trappe, l’ouvre délicatement et descend.
Rien sur le sol en terre battue. Elle fait maintenant courir sa chandelle le long des parois de pierre et illumine les niches. C’est à cet instant qu’elle les voit… les bocaux. Là où il n’y avait rien la veille, ils sont maintenant nombreux. Un individu est venu leur apporter de la nourriture. Holdine visualise immédiatement l’image d’animaux en cage dans les zoos. Ils sont nourris de façon régulière par leurs soigneurs et ces derniers évitent toute rencontre malencontreuse avec eux.
Serions-nous en cage ? se demande-t-elle.
Habitée subitement par un sentiment de colère teinté de honte, elle a l’impulsion de lancer sa bougie contre le mur, mais se retient.
Elle tressaille et sursaute lorsque la voix menaçante de Grace retentit dans son dos.
— Vous ne pouvez pas dormir, vous non plus ? Cette tempête est infernale… Pourquoi êtes-vous descendue ? Vous avez envie de manger quelque chose ?
— Ne voyez pas le mal partout. J’ai entendu du bruit et j’ai souhaité savoir ce qu’il se passait. J’ai même pensé que c’était vous.
— Nos idées se rencontrent alors ! Sauf que moi, j’avais raison.
— Regardez plutôt par là.
Holdine passe la bougie le long de l’alignement de bocaux.
— Oui et alors ? Où voulez-vous en venir ?
— Les niches étaient vides hier… J’ai aperçu une ombre. Quelqu’un sortait de la cave.
Dans l’obscurité, Grace la dévisage, interloquée.
— Avez-vous vu à quoi cette personne ressemblait ? Un homme… Une femme ? lui demande-t-elle en fouillant l’espace sombre du regard.
— Non, malheureusement. Je sais seulement qu’elle nous a déposé ces conserves.
Grace prend la chandelle des mains d’Holdine et parcourt les niches à son tour.
— Donc, nous ne sommes pas isolées. Quelqu’un nous observe et tient à ce que nous restions ici… Vous pensez à la même chose que moi ?
— Peut-être. Sachez, en tout cas, que plus le temps passe et moins je doute de vous… J’aimerais que vous me fassiez confiance, poursuit Holdine sur un ton calme.
Grace lui tend la bougie comme si elle lui brûlait les mains.
— Prenez-la, je vous la rends. Je suis descendue à tâtons et commence à en avoir l’habitude. Ma vue s’adapte à l’obscurité… Et vous auriez pu me dire que vous aviez trouvé des chandelles… Comment vous faire confiance, après ça ?
— Oui, effectivement. Pardonnez-moi. J’ai préféré vous laisser dans l’ignorance. Mais c’est terminé, je vous raconterai tout désormais. Nous devons nous soutenir.
Grace prononce pour elle-même des mots qu’Holdine n’arrive pas à interpréter, puis se décide enfin à lui dire :
— Je vais essayer… mais je resterai sur mes gardes. Vis-à-vis de vous et de tout ce qui m’échappe encore.
— Je suis d’accord avec vous, mais je vous assure que j’ai réellement eu peur. Pourquoi quelqu’un viendrait-il ici à notre insu ? C’est une sorte de test ? Nous sommes peut-être les cobayes d’une expérience, des rats de laboratoire ? s’inquiète l’Allemande.
— Vous traduisez mes pensées. Malheureusement, nous ne pouvons rien entreprendre maintenant. La meilleure chose à faire est de rester sur nos gardes.
— Nous pourrions partager la même chambre, pour commencer. Qu’en pensez-vous ?
— C’est une idée. Mais pour l’instant, allons nous coucher chacune de notre côté.
Le lendemain, Holdine remonte de la cave à grandes enjambées, pressée de faire part de sa découverte à Grace.
— J’ai trouvé du cervelas et des pommes de terre !
Elle se rue dans le salon, un bocal sous chaque bras et le sourire aux lèvres. Grace ne l’accueille pas avec le même entrain.
— Eh bien, bravo ! Mais qu’est-ce qu’un cervelas ?
— Regardez vous-même !
L’Allemande lui tend la conserve. Grace l’examine sous tous les angles, puis la dépose sur la table.
— Ce sont des saucisses. Formidable !
Sa réaction déçoit Holdine.
— Je pensais vous faire plaisir.
— Mais oui, ça me fait plaisir. Il est bientôt midi, allons les cuisiner ensemble ! Ça nous occupera, l’invite-t-elle en empoignant le bocal avant de se lever…
— C’est délicieux ! commente la jeune femme en mordant à pleines dents dans le cervelas.
— Manger avec les doigts ne vous dérange pas ?
— Eh bien, non ! Nous les sauvages, nous nous nourrissons de cette manière à Java. Nous mangeons cru et sans couverts !
Holdine grimace de dégoût. Ces quelques jours passés en sa compagnie lui avaient presque fait oublier que la jeune Javanaise venait d’un pays arriéré.
Grace mâche sans discrétion, avale un peu d’eau, puis s’adresse à l’Allemande en la fixant du regard avec un air de défi.
— Vous croyez vraiment ce que je dis ?
— Je… En toute franchise, oui… Vous m’avez coupé l’appétit.
— Vous n’avez jamais eu faim en Pologne, n’est-ce pas ? J’imagine que vous possédiez tout ce que vous désiriez. Avec tous vos esclaves… Eh bien, moi, je vais vous apprendre une chose. Dans le foutu camp dans lequel ma mère et moi étions internées, nous n’avions rien à manger la plupart du temps. Quelques grains de riz rationnés et ça, quand nous avions de la chance. J’ai vu certaines femmes ingurgiter de la terre et forcer leurs gosses à faire pareil. Quand votre ventre crie, hurle qu’il n’en peut plus, vous prenez ce qui vous tombe sous la main pour l’apaiser, même si c’est une illusion… Mais je doute que vous compreniez mon propos.
Choquée par l’histoire que la jeune femme vient de lui relater, Holdine n’ose plus avaler une bouchée. En effet, elle saisit mal.
— Je suis désolée. Je n’arrive pas à me représenter les horreurs que vous me racontez.
— Personne ne le peut… Pensez à tous ceux qui travaillent pour vous. Comment vivent-ils ? Que ressentent-ils ? En avez-vous la moindre idée ? Ne vous êtes-vous jamais posé la question ?
Des souvenirs ressurgissent. Holdine voudrait les avoir oubliés. L’angoisse l’envahit, ainsi que les larmes qui désormais ourlent ses yeux.
— Non, je n’y ai jamais réfléchi.
Grace comprend son trouble. En dépit de la colère qui la submerge, elle prend pitié de cette femme entre deux âges qui vient de perdre sa superbe sous ses yeux. Elle reprend :
— J’ai toujours mangé avec des couverts. De la même manière que vous, j’imagine. Nous nous ressemblons. Nous étions toutes les deux privilégiées. Mais j’ai su très tôt que le sauvage ne se définit pas par la couleur de sa peau, ses traits ou ses coutumes. Ce sont ses actes aberrants qui le caractérisent, peu importe sa naissance.
— J’ai donc tort ? lui demande Holdine.
— À vous de me le dire…
Elles finissent de manger le cervelas en silence…
Plus tard dans la soirée, les deux femmes sont assises côte à côte auprès du feu. L’humidité ambiante dilate le bois du mobilier qui craque à intervalle régulier. Entre chaque détonation perçue intensément dans l’environnement silencieux, Holdine ne cesse de repenser à la description que la jeune Javanaise lui a faite du « sauvage ».
Ce sont nos actes qui nous définissent. Serais-je, moi-même, une sauvage ?
Elle écoute le silence. Aucune réponse n’est apportée à sa question… mais par contre, elle s’aperçoit d’un détail.
— Vous avez remarqué ? dit-elle.
— Quoi donc ? demande Grace en levant subitement la tête.
— L’horloge… Elle ne sonne plus les heures.
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L’oiseau est né de l’Eau.
Posté sur le toit, il observe la jeune femme sortir de la ferme. L’éclat métallique de la surface bosselée des gamelles attire son attention comme le ferait une proie. À sa vue, il se dit qu’il est encore trop tôt, qu’elle n’observe pour l’instant le monde qu’à travers l’épaisse couverture de protection qui la camoufle. Comme la plus âgée, elle a besoin d’aide, de faire renaître la douleur et la culpabilité pour ensuite la transformer, la digérer et enfin l’expulser comme il le fait avec ce qui ne sert pas sa survie.
Les aider est son rôle, ainsi que celui des autres.
Ce n’est qu’avec persévérance que l’homme chemine, qu’il améliore sa condition. L’oiseau le sait bien et veut lui en faire prendre conscience. Il s’envole, et pourtant silencieux en hiver, se met en alerte autour d’elle. Sa langue claque contre son bec. Ce qui, pour son espèce, signifie qu’il réclame l’attention.
Il crie, bat des ailes, l’encercle.
Elle lève la tête. Elle l’a vu. Par télépathie, il comprend qu’elle se questionne sur ses intentions.
Non, non, non ! Je ne te veux pas de mal !
Il prend ses distances et débute son ballet magique : il tourne, ailes déployées, pique, remonte, tourne encore, puis vient planer dans son périmètre.
Elle sourit. Elle a compris !
Plus rapidement maintenant, la langue de l’oiseau s’agite, frénétique.
Viens, viens, suis-moi !
Il entame son vol, puis tourne la tête. La jeune femme reste immobile. Il retourne auprès d’elle, communique toujours plus fort, puis vole quelques mètres avant de rebrousser chemin. Intriguée, elle finit par le suivre.
L’humaine marche lentement et lui est trop rapide. Il stationne, l’attend. La neige la ralentit, mais à petits pas, elle se dirige là où il souhaite qu’elle aille…
La voilà ! L’oiseau aperçoit la roue. Il la prévient. Elle fronce les yeux et la découvre à son tour.
Camouflée comme un minéral précieux dans sa gangue translucide, habillée de stalactites pareilles à des pampilles, la roue du moulin accueille l’oiseau. Pattes en avant, il se campe au sommet, hardi, et plante ses serres dans la glace.
C’est une belle découverte pour la jeune femme, pense-t-il à sa manière.
Il l’observe poser ses gamelles sur la neige et s’aventurer pour inspecter le lieu. Il sent sa frustration de ne pas avoir repéré sa présence plus tôt.
Le bas de la roue du moulin est prisonnier de l’eau gelée, l’eau d’une fine rivière. La jeune femme semble heureuse. Le précieux liquide n’est pas encore opérant, mais le sera bientôt.
Une fois l’endroit bien appréhendé, elle cherche l’oiseau du regard et le trouve. Elle le remercie à voix haute. La tête du volatile tourne dans d’étranges angles pour lui signifier que sa tâche est accomplie… pour l’instant…
Il s’envole.
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