Le Système
Grace suspend ses gestes et bloque sa respiration.
20
Grace suspend ses gestes et bloque sa respiration.
Ce n’est peut-être pas l’oiseau ?
L’épervier piétine la mousse. Agité, il tourne la tête comme s’il se questionnait. Les deux protagonistes se jaugent durant un laps de temps à la fois long et court. Le rapace marque son impatience en bombant la poitrine. Ensuite, il émet des cris brefs qui percent le silence, secoue son plumage et s’élève sans jamais dépasser la cime des arbres. Grace le contemple avec intuition : elle doit le suivre. Comme les fois précédentes, il lui indiquera le chemin.
L’oiseau effectue quelques battements d’ailes, puis se pose sur une branche pour l’attendre. Plus Grace le piste et plus ses doutes s’envolent. Elle prend confiance et accélère le pas.
Il l’entraîne dans les profondeurs de la forêt. Au-dessus d’eux, les rares traces d’azur s’estompent lentement, laissant place à un dôme épais de verdure et d’épines. Le plumage châtain du volatile se fond dans le paysage. La jeune femme le suit et perd la notion du temps.
L’air s’est refroidi et fait frissonner sa peau. Grace sent le tissage de ses chaussons de fortune se détendre. De nouveau, la morsure de ses blessures se réveille. Elle commence à boiter, puis s’arrête. Assise sur une souche morte dont l’extrémité ressemble à un céphalopode, elle tente de resserrer ses liens. Elle tire sur les racines. Certaines, usées par les frottements, se rompent sous ses doigts. Frustrée, elle se met immédiatement à la recherche de nouvelles radicelles plus solides. L’ombre s’est étendue au centre du bois. Elle doit fouiller longtemps le sol et se pique les mains. L’oiseau passe d’une branche à l’autre et l’observe. Il part se dissimuler dans un buisson épais. Grace le perd de vue et est soudain effrayée à l’idée qu’il l’ait abandonnée. Une fois rechaussée correctement, elle le cherche parmi les épicéas et s’étourdit à force de pivoter sur elle-même. Il la laisse faire, puis lassé, se manifeste en se propulsant dans les airs. Soulagée, Grace reprend la route…
Combien de temps Holdine a-t-elle couru ? Elle l’ignore, mais c’est l’épuisement et sa gorge irritée qui la forcent à s’arrêter. Elle jette la pelle et la carabine sur le sol, puis se penche, les mains appuyées sur les genoux pour récupérer son souffle. Quand elle se redresse, elle remarque qu’elle se trouve dans une clairière d’herbes folles, entourée d’épicéas sûrement centenaires. Elle se sent subitement vulnérable, avec l’impression que mille paires d’yeux accusateurs l’observent. Des pensées effrayantes traversent son esprit, comme celle d’être exécutée sur place de la pire manière qu’il soit. Elle récupère l’arme et l’outil, puis court se camoufler parmi les arbres. La forêt est dense à cet endroit.
Holdine panique. Elle ne sait plus où elle se trouve… Personne ne l’a suivie. Elle contrôle sa respiration.
C’est la peur qui t’a amenée ici. Tu dois te débarrasser de l’arme. Réagis !
C’est sa priorité. Le sol est accidenté. Elle doit dénicher une zone suffisamment meuble pour pouvoir creuser.
Réfléchis, Holdine ! Tu es perdue, soit, mais tu ne dois pas t’égarer davantage.
Elle a couru jusqu’ici poussée par l’adrénaline et donc… droit devant. Qu’a-t-elle appris en camps ?
Souviens-toi !
Déjà, ne pas se fier à la mousse sur les troncs. Elle n’indique pas le nord, mais le côté où l’arbre penche. Il est impossible de se diriger en ligne droite au cœur d’une forêt, car elle fourmille d’obstacles. Celui ou celle qui se perd a tendance à dériver du même côté que sa main d’écriture et finit par tourner en rond. Holdine en conclut qu’elle n’est sûrement pas trop éloignée de la ferme.
Le jour baisse. Des frissons parcourent son corps. Elle court rejoindre la clairière pour trouver plus de lumière. Même si le ciel éclaire encore le terrain, l’Allemande pressent que la soirée se rapproche. Elle se souvient subitement d’une technique pour savoir combien d’heures précèdent la tombée de la nuit. Elle allonge son bras droit et tend la paume de sa main devant son visage, parallèlement à la ligne d’horizon. Quatre doigts entre le soleil et cette dernière, équivalent à environ une heure. Elle compte. Il reste trois heures avant l’obscurité totale. Aucune minute à gâcher, Holdine s’élance vers le bois…
Les oiseaux nocturnes commencent à hululer timidement. Désormais, Grace distingue moins l’épervier qui slalome entre les arbres. La jeune femme tente de mettre de l’ordre dans ses pensées. La vue des bouquets de lupins lui a fait perdre la tête et placer dans cette détresse. Elle a même cru qu’elle allait être renvoyée à Java et que l’Allemande était complice des Japs. Ses appréhensions ont confirmé sa première idée : que cette nouvelle vie n’était qu’un subterfuge, une torture gratuite savamment orchestrée pour la faire souffrir.
C’est un cauchemar, je vais me réveiller et je serai de nouveau en sécurité avec les autres !
Les larmes brouillent sa vue. Le paysage perd son relief, se grise. Il est moins contrasté. Grace entend l’épervier crier et perçoit de vagues rumeurs au loin : des voix humaines.
Nous ne sommes pas seules, je le savais !
Elle presse le pas, oubliant de faire attention aux endroits où elle pose les pieds. Elle identifie les voix : des hommes parlent et rient. Camouflée derrière un monticule de terre, elle les observe et reconnaît leur uniforme marron clair.
Des Japs… mais…
Elle veut éviter de faire craquer le tapis de la forêt en reculant, mais tombe à la renverse. Elle se maudit, serre les dents, s’immobilise et tend l’oreille. Plus aucun bruit. Ses pensées s’éparpillent.
Quand Grace ose enfin regarder par-delà la butte, ses ennemis ont disparu.
Je ne comprends pas, j’aurais dû les entendre s’éloigner !
Elle se ronge les ongles et scrute le périmètre qui s’obscurcit.
Que dois-je faire ? Attendre et veiller ici, toute la nuit ? Ou bien, rester en mouvement sans vraiment savoir ou aller ?
Elle a négligé le rapace. Près d’elle, il piétine désormais sur le tas de terre, attrape des cailloux pour les cracher plus loin. La proximité de la jeune femme ne l’effraie pas.
Quelle folie de faire confiance à un oiseau !
Grace tend doucement sa main. Il s’arrête et vient picorer dans sa paume. Un craquement sec les surprend et l’épervier s’envole. Grace s’aplatit sur le sol, immobile…
Fausse alerte.
Après un laps de temps calme, elle se relève. Le volatile est de retour à ses côtés, il crie. Elle traduit son langage : il souhaite reprendre la route et s’impatiente. Elle hésite, puis le suit.
Grace pense à Holdine, a peur de ne jamais la revoir. Elle l’a assez côtoyée pour savoir que l’Allemande ne pourra pas prendre de décision seule. Cette dernière connaît la Forêt-Noire, mais son trop fort besoin de maîtrise la bloque dans sa prise de risques. L’unique chose qui pourrait la contraindre à partir à sa recherche serait son trop grand désespoir. C’est seulement dans cette situation extrême qu’elle pourrait inconsciemment se jeter dans la gueule du loup. Et dans ce cas, Grace sait qu’elle la perdrait pour toujours.
L’épervier s’est arrêté. Elle doit rebrousser chemin. En prise avec ses réflexions, elle l’avait encore oublié. Il crie et Grace le retrouve, planté sur la branche basse d’un arbre. L’oiseau ne bouge plus.
Pourquoi se pose-t-il si longtemps ?
La journée a atteint son crépuscule. La jeune femme est gelée. Elle croise les bras autour de son torse et trépigne.
— Que veux-tu ? Allez, repartons !
Mais tel un spécimen naturalisé englué sur sa branche, l’épervier ne réagit pas. Grace est parcourue d’une sueur froide. Elle scrute l’environnement. Une lueur évanescente quasiment phosphorescente sous la lumière déclinante du jour attire son regard. Une incongruité dans ce paysage forestier. Grace veut savoir. Elle abandonne le rapace et marche en direction de la clarté. À mesure qu’elle s’en approche, l’apparition se matérialise.
C’est un carré blanc… un carré de tissu…
C’est un mouchoir.
La jeune femme croit l’identifier et sa poitrine se serre instantanément. La toile de coton est fine, presque transparente, brodée. Grace se souvient de cette soirée, lorsqu’elle avait demandé aux cinq autres filles de le signer. Elle était désespérée et savait son avenir compromis. Elle avait réclamé leur dédicace pour ne pas les oublier, les garder auprès d’elle.
Quelqu’un l’a déposé ici, pense-t-elle en le prenant entre ses mains.
Avec son index, elle longe les lettres qu’elle avait brodées au fil bleu pour conserver leur signature au crayon : Gertie, Bertha, Marie, Lies, Jan. Et enfin, Grace, la sienne.
Des souvenirs jaillissent : des relents d’aliments trop cuits provenant de la cuisine, l’humidité intense qui collait leurs cheveux à leur front, la peur comme un courant électrique, les noms de fleurs sur les portes, rupinasu. Elle se rappelle tout, sauf leur visage.
Grace est subitement trop fatiguée pour essayer de comprendre pourquoi ce témoin du passé resté à Java se trouve accroché au beau milieu du bois. Elle presse le mouchoir contre sa figure et le hume.
La forêt refuse qu’elle oublie. Elle veut lui imposer la vérité.
La nuit tombe. Désormais, les plaintes et les froissements d’ailes des oiseaux nocturnes jouent une musique entêtante. Grace doit s’arrêter. Elle repère un coin confortable sous un vieux conifère et se couche en chien de fusil. Elle attend, serrant le carré de coton chiffonné dans son poing…
Holdine ne trouve pas d’emplacement satisfaisant pour se débarrasser de l’arme. Pourtant, qui pourrait s’inquiéter d’une motte de terre retournée ? Faudrait-il encore rencontrer quelqu’un dans cette forêt ! Dépitée, elle jette son dévolu sur une zone plane envahie de buissons recouverts de baies. Elle donne ses premiers coups de pelle. L’humus est souple, mais par endroit, elle doit retirer de gros cailloux avant de pouvoir creuser plus profondément. Le sous-bois s’assombrit de minute en minute. L’Allemande accélère le mouvement. Il n’y a pas de temps à perdre…
Satisfaite, elle contemple la fosse noire quelques secondes, s’essuie le front et lisse ses cheveux. Les auréoles humides qui s’étendent sous ses aisselles moites la désolent. Pressée de se débarrasser de l’arme, elle s’empare de la carabine et la jette sans ménagement dans le trou, comble l’espace vide et aplanit la terre avec le dos de la pelle.
En se redressant, elle a l’étrange impression que quelqu’un, ou plutôt quelque chose se tient dans son dos. Du coin de l’œil, elle tente de confirmer son ressenti, mais n’aperçoit que la silhouette floue des arbres. Elle se retourne et se fige instantanément : un ours brun. Ses minuscules yeux noirs la fixent sans sourciller.
Un ours en Forêt-Noire ?
Holdine est surprise et n’a pas le bon réflexe. Décontenancée, elle se jette sur le trou qu’elle vient de boucher et creuse à pleines mains pour récupérer l’arme. L’animal analyse rapidement ses mouvements et se dresse sur ses pattes arrière en agitant son museau dans l’air de manière menaçante. Holdine se relève, lui fait aussitôt face et lève les bras vers le ciel.
— Va-t’en ! Je n’ai rien pour toi ! Mange tes baies ! Moi, je ne suis pas comestible !
Son ton est ferme. Les yeux mobiles du plantigrade semblent confirmer qu’il l’écoute. Mais il n’est pas impressionné. Sa respiration se fait plus sonore, il grogne en dévoilant ses crocs menaçants, puis avance de quelques pas en avant…
Mon Dieu !
L’Allemande plonge à plat ventre. Elle croise ses mains derrière sa nuque afin de protéger son visage, sa tête et son cou. Elle joue la morte.
Mon Dieu !
Les larges pattes de l’ours font vibrer le sol. Il se tient maintenant près d’elle. Holdine pleure et se retient d’uriner. Les relents caverneux du souffle de l’animal parviennent jusqu’à elle. Durant un instant qui lui semble être une éternité, l’ours hume son odeur, grogne. Il secoue ses jambes, sa taille aussi… puis d’un seul coup, tout s’arrête. Il s’éloigne.
L’Allemande reste couchée un instant sans bouger, le temps que son rythme cardiaque s’apaise, qu’elle s’assure qu’il ne revienne pas.
Un petit animal piétine maintenant son dos, le remonte, puis le redescend comme s’il attendait quelque chose avec une impatience anxieuse. Holdine se retourne.
Toi ! pense-t-elle avant de s’asseoir en tailleur.
L’épervier bat frénétiquement des ailes. Il tente de rester statique dans l’air. L’Allemande tend la main et le volatile saute dans sa paume. Elle ne s’étonne pas du fait qu’il soit si peu farouche. Il fait désormais partie de son monde. Elle s’égare un instant dans ses pupilles d’un noir d’encre. L’oiseau prend ensuite appui et s’élance jusqu’au sommet des arbres. Holdine sait qu’elle doit le suivre, qu’il symbolise sa balise. Elle brosse la terre sur ses vêtements, récupère la pelle et accompagne l’animal.
Elle le talonne, a peur de le perdre de vue. Peut-être la guide-t-il vers Grace ? L’image de la carabine ne quitte pas son esprit.
Pourquoi a-t-elle été déposée dans le coffre ? Par qui ?
La culpabilité la taraude, la fait se sentir indigne. C’est une mauvaise mère, une épouse ingrate, une amie négligente… L’oiseau est rapide.
Son thorax douloureux l’oppresse et la ralentit. Soudain, prise de panique, Holdine ne peut plus respirer et tombe à genoux sur le sol humide. L’épervier ne peut rien pour elle, mais il l’attend. Entre le silence et les râles de son souffle contrarié, Holdine croit percevoir une voix dans le lointain, celle d’une femme récitant une litanie dans une langue cryptée.
Agenouillée, l’Allemande inhale et exhale lentement jusqu’à retrouver sa complète capacité pulmonaire. Quand elle se redresse enfin et pose les mains sur ses cuisses, la forêt s’est assombrie. Rien d’anormal. Elle n’entend rien. La voix féminine n’était sûrement qu’une distorsion de son esprit. Puis soudain, un son étrange grandit sur sa droite. Le long sifflement d’un ballon de baudruche en train de se dégonfler, suivi d’un hurlement rauque court et puissant. Holdine s’immobilise, aux aguets. Comme un dialogue infernal, d’autres cris semblables au premier percent le calme du sous-bois. La mère de famille tremble. Pétrifiée, elle ferme les yeux. Quand les gémissements d’agonie cessent enfin, elle les rouvre et aperçoit une femme debout, à environ cinq mètres devant elle. Sa figure phosphorescente sous le crépuscule est pâle et émaciée. Ses cheveux noirs sont tirés en arrière et elle porte un volumineux manteau de fourrure brune. Dessous, ses bas filés plissent sur ses chaussures usées.
Holdine a longtemps évité les visages comme le sien. Désormais, la forêt l’oblige à ne plus détourner le regard. L’apparition reprend sa litanie. Une interminable plainte pour accompagner celle des cervidés.
L’Allemande se souvient et a honte : le magnifique manteau de fourrure que Frantz lui avait offert un soir d’exultation appartenait à une autre femme. Elle le savait.
Elle bouche ses oreilles, se recroqueville et espère que l’apparition éthérée se disperse comme par magie.
Désormais noire comme la nuit, la forêt appartient aux prédateurs nocturnes. Holdine sait qu’elle n’est pas l’une des leurs. Elle frissonne et se tapit derrière un groupe de fougères. Elle dormira ici…
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