Le Système
Un feu illumine le foyer de la…
1
Un feu illumine le foyer de la cheminée. Son ombre glisse et ondoie sur les larges lattes de parquet. Elle se mêle à celle de la femme quand elle s’approche pour réchauffer ses mains à sa chaleur, puis se défait lorsqu’elle s’éloigne. Cette danse incessante de l’ombre dure depuis plus d’une heure, depuis que la jeune femme est apparue.
L’autre femme, elle, est restée assise, immobile au même endroit depuis l’arrivée de la plus jeune. Depuis que chacune s’est présentée, aucune n’a prononcé un mot. Seuls les craquements sonores des bûches et les claquements des chaussures sur le sol rompent le silence. Holdine, la femme assise, ne lève pas les yeux. Grace, l’autre, examine la pièce. Comme prise au piège, elle cherche une issue, regarde partout.
Pourtant, rien ne les menace là où elles se trouvent. La flambée est chaleureuse, l’intérieur humble, le plafond bas, les murs recouverts de lambris et le parquet blanchi par des années de passage. Quelques gravures anciennes habillent les murs. Au centre se trouve une table, et rien d’autre. Holdine est assise sur une banquette qui longe un côté de la pièce, sous des fenêtres basses à petits carreaux. La buée qui les recouvre empêche Grace d’apercevoir l’extérieur.
Grace s’assoit en face de celle qui vient de lui raconter son histoire. Elle croise ses jambes habillées d’un pantalon kaki, identique à celui des hommes, un peu large pour elle. Ses pieds sont chaussés de bottes craquelées à la semelle quasi inexistante. Elle se frotte le visage.
Holdine l’observe, se demande si elle ne lui a pas menti.
Peut-être veut-elle me torturer, me faire souffrir comme les sous-hommes peuvent agir avec les Allemandes à leur merci ? Elle a peut-être pénétré chez moi pour me droguer ? Voilà pourquoi je ne me souviens de rien !
Elle ne lui dira rien de plus. Gardera le silence. Attendra.
Le regard froncé et concentré, Grace semble réfléchir. Enfin, elle se décide à prendre la parole :
— Vous êtes ici depuis longtemps ?
Holdine ne répond pas. Ne la regarde pas.
— Bon sang, s’il vous plaît ? Je peux autant me méfier de vous que vous de moi ! Nous sommes vraiment seules ici ? Depuis votre arrivée, vous n’avez vu personne ? Êtes-vous déjà sortie pour inspecter les abords de la ferme au moins ?
Grace sait que sa nature dérange cette femme. Elle sait que les Allemands haïssent le métissage, que c’est sûrement pour cela que l’autre reste silencieuse.
— Très bien, comme vous voulez. Mais je veux en avoir le cœur net… Quoi qu’il en soit, je suis sûre de ne plus me trouver en Australie !
Elle se lève brusquement, puis s’apprête à sortir. Dès qu’elle tourne le dos, Holdine relève la tête, l’observe quitter la pièce, prend son visage dans ses mains et relâche la pression qui enserre sa poitrine.
Grace fulmine dans le couloir de la ferme. Sur sa gauche, une porte est ouverte. Elle l’emprunte et pénètre dans une pièce aux murs de pierre. C’est la cuisine. L’espace est brut et la roche constituant sa structure, noircie par des années de préparation de repas. De larges dalles de la même roche grise composent le sol. Grace est habituée aux espaces rudimentaires et ne s’étonne pas du manque de modernité de l’endroit où elle se tient : un banc usé, un vaisselier penché qui loge de vieux pots en grès et un système de cuisson sommaire. Ce dernier est un simple tiroir en fonte surélevé du sol et recouvert d’une dalle en pierre. Posées dessus, des casseroles en cuivre oxydées, mais propres, attendent que la cuisine s’anime.
Grace tente d’ouvrir le tiroir en espérant trouver les traces d’un repas récent. Il est grippé. Elle force et découvre l’intérieur vide. Elle est déçue.
Brusquement, son cœur palpite. Le lieu lui rappelle sa Babou, leur connivence, lorsqu’elles cuisinaient ensemble. Elle se relève et en tournant son visage vers la clarté, semble apercevoir une petite silhouette derrière la fenêtre couverte de buée. Étonnée, elle penche la tête quelques secondes, reprend ses esprits et sort explorer le reste de l’habitation.
Elle emprunte le couloir et gravit lentement les marches de l’escalier enchâssé de bois au cœur duquel stagne une odeur de temps passé, d’histoire inachevée…
Dès que Grace atteint le premier étage, au rez-de-chaussée, Holdine soulève la tête. Au bruit des pas sur le plancher et leur arrêt brutal, elle sait où la jeune femme se trouve : devant la pièce inaccessible…
Grace a réussi à ouvrir toutes les portes de l’étroit couloir, sauf celle-ci. Elle tente de la forcer en donnant des coups de coude, regarde par le trou de la serrure, mais rien. Impossible, elle reste close. Elle se dit qu’elle cherchera la clef ou un moyen différent pour entrer plus tard.
Derrière les deux autres portes, elle découvre deux chambres. Dans l’une d’elles, l’édredon défait au centre du lit massif indique qu’Holdine en a déjà pris possession.
Au bout du corridor, une fine échelle invite la jeune femme à grimper pour inspecter le grenier. Grace gravit les marches et est parcourue d’un frisson. L’air glacial et l’espace vide la figent. Avant de redescendre à la hâte, elle remarque la paille épaisse qui recouvre la toiture et repense avec tristesse aux poules de Java et leur refuge.
Pour l’instant, elle hésite :
Suis-je en sécurité ici, ou est-ce un piège ?
Elle appréhende la suite, a du mal à contenir sa déception. Cet endroit ne lui apprend rien. Elle redescend en dévalant l’escalier.
Holdine sursaute en s’agrippant au bord du banc. Elle s’attend à devoir
répondre aux questions de la jeune femme.
— Je viens de voir votre chambre. Depuis combien de temps vivez-vous ici ?
Holdine se pince les lèvres et lisse d’une main nerveuse ses cheveux tirés en chignon.
— Ma montre ne fonctionne plus, mais depuis trois jours, je crois, lui répond-elle.
Grace s’assoit à ses côtés sur la banquette.
— Elle ne fonctionne plus ? Depuis votre arrivée ?
— Oui, c’est ça. Je la remonte, mais les aiguilles ne tournent plus. Chez moi, en Pologne, elle fonctionnait parfaitement. Pourquoi cela vous intéresse-t-il ?
— Parce que je n’en possède pas et que nous allons au-devant de difficultés si nous perdons la notion du temps.
Holdine se tourne et pour la première fois, s’adresse à elle en la regardant dans les yeux.
— N’avez-vous pas vu l’horloge dans l’entrée ?
À l’instant même où elle prononce ces paroles, trois coups retentissent avant d’être absorbés par les murs de l’habitation.
— Euh, non. Je n’ai rien vu… Pensez-vous savoir où nous sommes ? Je n’ai jamais connu d’endroit pareil.
— Oui…
— Alors, allez-y. Dites-moi !
Holdine déglutit très fort. Elle imagine savoir, mais n’en a aucune certitude.
— Je pense que nous sommes en Forêt-Noire.
— Dans une forêt ! Mais je…
— Oui. Je reconnais l’architecture de cette maison, ou plutôt de cette ferme. Et puis il y a cette horloge, typique de la région.
Grace se lève et frotte un carreau de fenêtre à l’aide de son poing. La main en visière, elle tente d’apercevoir ce qui se trouve dehors. Elle constate que l’espace est trouble, sans contour. Dépitée, elle se rassoit et essuie sa main humide contre son pantalon.
— Mais dans quel pays sommes-nous, alors ? Je n’ai jamais vu de forêt de ma vie.
— L’Allemagne, proche de la frontière française. Quand j’étais enfant, nous allions souvent visiter un de mes oncles qui vivait ici. Mon père et lui aimaient chasser.
Grace se relève subitement, puis à grandes enjambées, rejoint le centre de la pièce. Holdine, elle, reste impassible.
— Mais comment ai-je pu me retrouver en Allemagne ? C’est impossible ! Vous êtes derrière tout ça, n’est-ce pas ? … Vous ne me répondez pas. C’est bien la preuve que vous n’êtes pas innocente !
— Ne vous énervez pas. Je suis comme vous, en état de choc.
— Je vous trouve plutôt calme pour une femme traumatisée. Ne pensez pas que vous allez pouvoir me manipuler. Je ne me laisserai pas faire ! Je trouverai bien un moyen de quitter cet endroit.
— Comme vous voulez, mademoiselle. Mais au bout de quelque temps, vous constaterez que je ne souhaite pas vous nuire et vous vous calmerez.
Grace s’agite, elle sait qu’elle doit, coûte que coûte, échapper à ce lieu. Avec ses poings, elle frotte le verre, s’obstine à chercher ce qui l’attend derrière les carreaux. Mais rien. Rien que les battements de son cœur qui éclatent dans sa poitrine.
Holdine, elle, se contrôle : À quoi bon ?
— Vous êtes sortie. Qu’avez-vous vu ? s’entête Grace.
— Non. Depuis mon arrivée ici, je ne suis pas sortie. Asseyez-vous. Vous agiter ne sert à rien.
Grace n’apprécie pas son ton présomptueux.
— Vous n’avez même pas pris l’air ! Vous êtes enfermée depuis trois jours et ne cherchez pas à comprendre où vous vous trouvez !
— Oui et non. Je sais où nous sommes : une ferme dans le massif de la Forêt-Noire. Je vous l’ai déjà dit.
— Très bien. Alors, vous allez nous faire sortir d’ici, n’est-ce pas ?
— Non, je n’en ai pas la possibilité. Essayez donc la porte d’entrée. Pour ma part, je me sens mieux au chaud.
Holdine soupire, puis croise les bras. Elle se renferme sur elle, décidée à ne plus parler à cette étrangère incontrôlable.
L’entrée est basse, mais déverrouillée. Grace la pousse et s’épuise. Comme celle du premier étage, la porte ne cède pas. Dans le vestibule, elle trouve un objet ressemblant à un tonneau miniature vide. Elle le soulève sans difficulté et l’utilise comme bélier. Elle prend suffisamment de recul et court à toute vitesse en direction de la planche de bois gonflée et déformée par l’humidité.
Au premier coup, elle est brutalement rejetée en arrière. Après une profonde inspiration, elle se lance une seconde fois : c’est encore l’échec.
Quatre essais lui sont nécessaires pour faire céder la porte.
Holdine l’écoute se débattre, mais refuse de lui apporter son aide. Elle a peur. Peur que sa nouvelle colocataire l’oblige à sortir de la ferme.
Propulsée en avant, Grace tombe. Ses genoux et ses avant-bras s’enfoncent dans la neige. Surprise et un peu hébétée, elle sent le froid lui mordre la peau — une sensation inédite pour elle. Très vite, elle se relève, aveuglée par le reflet du soleil sur la surface immaculée.
Un cri strident d’oiseau la surprend. Alors qu’il la frôle avec ses ailes, elle plaque ses bras contre son visage et le sommet de son crâne pour les protéger.
Quelques particules de neige glissent le long de la toile de sa veste jusqu’à ses yeux, son nez et sa bouche, puis finissent leur course, liquides, au creux de sa gorge.
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2
Doucement, ses rétines s’acclimatent à la lumière aveuglante. Grace s’émerveille : sous son regard s’épanouit un paysage qu’elle n’a jamais connu, d’une pureté véritable, le tout et le rien.
Le blanc est-il une couleur ? Une mer diamantée ?
Sa beauté la fige avec la sensation de s’évaporer dans l’air.
La brûlure ressentie sur ses jambes la ramène dans l’instant présent. Elle frissonne. L’espace immense l’incite à s’aventurer, mais la couche épaisse résiste à sa progression. Après quelques pas, elle se retourne vers l’habitation qui l’a retenue avec l’infime espoir qu’elle ait disparu. Ses contours ont rétréci, mais cette dernière s’impose toujours.
Suis-je sa prisonnière comme l’autre femme ?
Elle observe son toit de paille en croupe frôlant le sol et le bois presque noir de sa structure. Excepté une minuscule cahute, il n’y a rien autour, rien que le blanc.
Une ferme sans animaux ? Abandonnée aux éléments ?
Elle doit s’en éloigner. Elle veut courir, mais l’eau statufiée la retient. C’est une autre prison. Le froid la mord. Elle se met à pleurer, panique. Autour d’elle, rien que de la neige et un mur de conifères denses et blanchis par un climat trop rude. Ses membres s’immobilisent, refusant d’obéir à son esprit qui, lui, se bat. Le soleil brûle instantanément ses larmes, sa peau s’enflamme. Impossible, elle ne peut pas lutter.
Elle doit rentrer, retrouver la chaleur… celle de sa Babou et du réconfort.
Grace rejoint la trace qu’elle a laissée. Elle remarche dans ses pas, se frotte les jambes à l’aide de ses poings serrés sous le tissu de sa veste. La douleur la tenaille, mais pas après pas, elle avance.
Lorsqu’elle referme la porte de la ferme, elle a la sensation que la surface de sa peau se plaque instantanément contre ses os. Le souffle court, elle se penche en avant quelques secondes et entend dans la pièce principale l’autre femme se lever et accourir vers elle.
Arrivée dans le couloir, Holdine n’ose pas l’approcher et s’arrête. C’est à peine si elle la reconnaît. Grace ruissèle d’eau, a l’apparence d’une sauvageonne ou d’une créature imaginaire que l’on donne à chasser aux enfants. Lorsqu’elle se redresse, l’Allemande aperçoit la détresse de son regard, son corps tétanisé…
Qu’a-t-elle vu ?
Son éducation lui a inculqué l’entraide. Malgré sa crainte, elle la rejoint et remarque qu’elle tremble. Ses vêtements sont mouillés.
— Mon Dieu, mais vous êtes trempée jusqu’aux os ! Venez vite avec moi auprès du feu. Vous ne pouvez pas rester dans cet état !
Holdine passe un bras derrière son dos pour la soutenir. Grace ne parle pas. Elle se laisse guider. Lentement, ses jambes rigides et insensibles sont dirigées vers la chaleur du foyer. Avec délicatesse, Holdine la dépose sur la banquette et lui retire ses bottes en cuir imbibées d’eau.
— Mais qu’avez-vous donc fait ? J’avais la certitude que c’était une pure folie de sortir ! Attendez, je monte vous chercher des couvertures. Il va falloir vous dévêtir. Vous allez attraper la mort si vous restez dans ces vêtements trempés !
Les pas de l’Allemande s’éloignent sur le parquet. Grace l’écoute marmonner, mais la fatigue gagne son corps et son esprit. Le froid l’assoupit. Sa tête lourde chancelle et tombe en silence contre sa poitrine baignée de neige fondue.
— Mademoiselle ? Vous m’entendez ?
Holdine la secoue d’abord délicatement, puis plus vigoureusement. Mais Grace reste inerte, sans réactions.
— Bon sang, mais ressaisissez-vous !
L’Allemande se tourne vers le feu, puis, de nouveau, vers Grace. Elle n’a jamais vécu une telle situation.
Dois-je la laisser dans cet état, quitte à ce qu’elle meure ? Si elle est dangereuse, cela serait la meilleure chose à faire, non ? Mais d’autre part, nous sommes peut-être dans la même situation, toutes les deux victimes ?
Holdine s’empare d’une couverture qu’elle a prise dans sa chambre et l’étale sur le sol, proche de la cheminée. Elle rejoint la jeune femme, la dépose sur le parquet et, puisqu’elle n’a pas la force de la soutenir pour la transporter auprès du feu, la tire par les pieds. Elle la positionne ensuite sur la courtepointe de laine et entreprend de la dévêtir entièrement. À genoux, elle libère d’abord ses bras des manches de la veste collée à sa peau, puis les vêtements devenant récalcitrants, panique à l’idée de manquer d’efficacité.
Quasiment nue sous ses yeux affolés, Grace trésaille avec violence.
Holdine hésite.
Dois-je retirer les derniers sous-vêtements qui protègent sa dignité ? Qu’aimerais-tu que l’on fasse pour toi ?
Elle se ressaisit vite. Pour pouvoir survivre, la jeune femme doit être mise au sec. Elle dégrafe sa gaine, lui enlève son panty en détournant le regard, puis jette à la hâte une seconde couverture sur son corps dénudé. Ensuite, elle se penche et entreprend de la frictionner en insistant sur les bras et les jambes. Le va-et-vient de ses mains sur le tissu rêche lui brûle la peau. Elle tâte le pouls au niveau de la gorge. Les pulsations sont faibles, mais le cœur bat. Elle continue : bras, torse et ventre, jambes puis pieds, enchaînant de nombreuses fois.
Holdine s’épuise. Le sang afflue à sa tête et fouette ses tempes. Grace reste inconsciente, mais, à force de patience, son souffle finit par s’apaiser et ses tremblements cessent.
L’Allemande se détend à son tour et recule. Elle trouve le visage de la jeune femme décontracté bien qu’un peu pâle. À bout de force, elle s’étend auprès d’elle en prenant soin de plaquer son corps contre le sien pour la nourrir de sa chaleur.
Grace perçoit le crépitement des bûches bien avant d’ouvrir les yeux. Elle veut les garder clos, se sent bien, légèrement cotonneuse. C’est une sensation agréable. Par-delà la fine membrane qui compose ses paupières, elle distingue le feu danser : des touches d’ambre qui vont et viennent. Malgré le poids de la fatigue et la volonté de rester fermés, ses yeux s’entrouvrent machinalement sur la silhouette assoupie de l’autre femme. Grace prend subitement conscience de la situation et se redresse en dévoilant sa nudité. Surprise, elle s’empare de la couverture et réveille Holdine.
— Que s’est-il passé ? Où se trouvent mes vêtements ? lui demande-t-elle.
Holdine se lève et s’éloigne. Le feu étant presque éteint, elle attrape une bûche sur la pile proche et la jette sans ménagement dans le foyer.
— Vous vous souvenez être sortie, non ?
— Bien sûr ! J’ai découvert la neige… Je n’en avais jamais vu.
— Eh bien, vous devez savoir que c’est froid, très froid même. Vous n’étiez pas suffisamment vêtue et les hivers sont rudes en Forêt-Noire.
— Oui… Je me suis laissée surprendre. Je me suis trop éloignée…
— J’ai été contrainte de vous déshabiller, vous étiez en hypothermie… Je suis désolée.
Grace lui envoie un regard noir, puis reste silencieuse quelques secondes.
— Vous étiez vraiment obligée ? C’est humiliant, reprend-elle.
— C’était ça ou la mort. Vous avez de la chance, j’ai suivi des cours de survie. Sans mon aide, vous ne seriez plus de ce monde.
Grace renâcle :
Cette femme au foyer n’a rien d’une aventurière.
— Et vous devez déshabiller quelqu’un entièrement pour le sauver du trépas ?
— Oui, tout à fait. Vos vêtements vous transmettaient le froid et participaient à faire chuter votre température corporelle. Pour vous réchauffer, je vous ai frictionnée avec la couverture qui protège en ce moment votre intimité. Vous devriez me remercier.
Le ton ferme et un peu condescendant de l’Allemande agace la jeune femme.
— Très bien… Et pourquoi avez-vous suivi des cours de survie ?
Un léger sourire en coin éclaire le visage d’Holdine.
— J’ai accompagné mes enfants durant plusieurs camps d’été. Vous voyez, mademoiselle, l’environnement extérieur à cette ferme, je le maîtrise bien. Je vous rappelle que je suis bavaroise. Je connais la montagne et ses pièges. Vous comprenez maintenant pourquoi je ne souhaite pas sortir d’ici. Vous avez fait une erreur. Vous n’êtes ni habituée ni vêtue pour affronter ce froid hivernal, qui, combiné à l’humidité, peut se révéler fatal.
Si elle avait possédé des fusils à la place des yeux, Grace l’aurait tuée.
Mais peut-être a-t-elle raison ?
— Je ne sens plus mes orteils, lui dit-elle.
— Restez près du feu et essayez doucement de les remuer. De toute manière, nous n’avons rien d’autre à faire, hormis patienter.
— Je ne vais tout de même pas vivre nue en attendant que tout sèche ! s’exclame la jeune femme d’un ton tranchant en désignant ses vêtements étalés près de la cheminée.
— Si, je le crains. Vous n’en avez pas d’autres.
Grace remarque maintenant ce à quoi elle n’avait pas prêté attention jusqu’ici.
— Mais vous aussi. C’est encore pire. Vous ne portez qu’une chemise de nuit sous votre robe de chambre !
Elle porte la main à sa bouche.
— Oui. J’ai quitté ma demeure comme cela et je suis arrivée dans le même état.
— Mais c’est incompréhensible !
— Toujours oui. Je m’efforce d’accepter depuis trois jours. Mais plus j’essaie, plus je suis perdue, lui répond Holdine en tentant de garder un air détaché.
— Comment pouvez-vous rester aussi calme ? Nous devons trouver une solution. Elle doit bien exister ?
— Sûrement… En attendant, réchauffez-vous. Vous ne pourrez rien entreprendre à moitié frigorifiée.
L’horloge sonne sept coups. Grace et Holdine n’ont pas quitté la pièce, demeurant côte à côte près de l’âtre, sans un mot. Parfois fixant les flammes, parfois attisant le feu, elles s’observent en catimini, méfiantes l’une envers l’autre. Chaque craquement de bois, chaque bloc de neige tombant du toit ravive leur crainte. Mais les deux femmes font bonne figure, l’une par fierté, l’autre par habitude, aucune ne désirant dévoiler à sa voisine sa vulnérabilité.
Grace se lève, la couverture enroulée autour du corps. Elle tâte le linge, le regroupe, l’empoigne d’une main, puis s’adresse à Holdine :
— Je monte m’habiller et vais me coucher. Je vous souhaite une excellente nuit.
Alors qu’elle quitte la pièce, l’Allemande sort juste de sa torpeur.
— Mais attendez ! Vous allez mieux ? Vous ne voulez pas manger quelque chose ?
— Non. Je n’ai pas faim, seulement besoin de dormir… Y a-t-il de quoi manger ici ? Je n’ai rien trouvé à avaler dans cet endroit.
— Oui, des conserves au sous-sol. Vous n’êtes pas descendue ?
Grace se sent trop épuisée pour réfléchir. Elle lui répond simplement :
— Non… Bon, très bien… Je monte.
Le clair de lune illumine le tapis neigeux qui, à son tour, éclaire la chambre. Grace entre. Les couvertures lancées sur le lit, elle s’habille vite, soulagée d’enfiler ses vêtements encore chauds. La pièce n’est pas aussi froide qu’elle l’avait imaginée. Non loin en dessous, la cheminée diffuse sa chaleur.
Elle jette un œil par la fenêtre. Un nouveau manteau blanc a tapissé l’ancien et l’environnement paraît calme. Grace soupire, récupère les courtepointes en laine qui lui ont sauvé la vie, couvre son corps et s’étend sur le parquet tiède. Elle se tourne sur le côté, en chien de fusil. Ses mains sont raides. Elle les masse et pense à la journée passée. Depuis qu’elle se trouve avec l’autre femme, hormis sa sortie malencontreuse, rien n’est arrivé. Personne n’a fait irruption dans la maison et pas une âme qui vive dehors…
Ses idées se troublent. Elle ne souhaite pas s’endormir, pourtant, ne résiste pas au poids du sommeil.
Des pas légers traînent sur le sol du grenier…
Grace ne les entend pas.
Holdine est affamée. Elle descend par la trappe qu’elle a repérée la veille et que la jeune femme n’a pas encore remarquée. Elle longe le mur, aidée de sa main pour ne pas tomber dans l’escalier aux marches inégales. La cave est plongée dans l’obscurité, mais elle a découvert des bougies dans un tiroir du vaisselier. Elle a dissimulé cette trouvaille à l’étrangère. Elle pourrait lui être utile en cas d’urgence, mais la désavantager si elle devait la partager. En ce qui concerne la nourriture, elle était bien obligée de lui en parler. Impossible de se cacher pour cuisiner et manger ! Holdine culpabilise, mais elle l’a sauvée et c’est à présent sa propre vie qu’elle doit préserver.
Des conserves sont alignées dans des niches creusées à même la roche. La flamme de la bougie vacille contre la surface en verre des bocaux. Leurs contenus sont indéfinissables. Des légumes baignent dans un jus opaque. Le premier jour, Holdine n’a rien mangé. Elle n’avait pas trouvé la trappe. Ce soir, elle dînera de haricots verts. Elle remonte sa robe de chambre au-dessus des chevilles et grimpe lentement l’escalier.
Comme la veille, elle force pour décapsuler la conserve. Une fois l’air échappé, elle verse les aliments dans une casserole. Ils n’ouvrent pas l’appétit, mais elle fera avec. Dans la pièce de vie, elle prend une bûchette, l’enflamme dans l’âtre et court dans la cuisine avant qu’elle ne s’éteigne. Elle la jette ensuite dans la gueule du réchaud et attend.
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