Le Système

Maud Servignat · Chapitre 15 sur 30

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Le Système

Grace pousse un cri de surprise. Le…

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Grace pousse un cri de surprise. Le regard d’Holdine est attiré par un mouvement vif sur le sol. Elle reconnaît immédiatement les taches noires imprimées sur les écailles de l’animal. L’incident se déroule vite. Malgré un temps de réaction court, le serpent a déjà disparu. Sans attendre, l’Allemande tape bruyamment du pied pour faire en sorte qu’il fuie au plus vite leur proximité. Inquiète, elle s’adresse ensuite à la jeune femme :

— Vous allez bien ? Je crois que vous venez d’être mordue par une vipère.

Grace masse l’arrière de sa cuisse en grimaçant.

— Ah bon ? Pourtant, je n’ai rien senti glisser sous mon pantalon.

— C’est normal. Nous étions préoccupées.

Toutes les deux se tournent simultanément dans la même direction. La fillette et le faon ont disparu.

— Nous devons retourner à la ferme au plus vite. Mais d’abord, délacez légèrement votre chaussure pour éviter la compression de la jambe, lui recommande l’Allemande en la tenant délicatement par les épaules.

— Vous m’inquiétez… Je ressens juste une petite brûlure. C’est tout… Ça va aller, dites-moi ?

— Pour l’instant. Mais nous ne savons pas si la vipère a craché son venin. Montrez-moi ça.

Grace soulève le bas de son pantalon.

— C’est vers la cheville. Je crois… Son venin est mortel ? lui demande-t-elle, la voix chevrotante.

Holdine se penche à la recherche des deux points rouges. Sans effort, elle les trouve parfaitement alignés au centre du mollet.

— Elle vous a bien mordue. Les marques sont profondes. Nous devrions rentrer au plus vite… Tant que vous pouvez encore avancer sans difficulté.

Grace s’apprête à partir, mais s’interrompt aussitôt, perturbée par le manque de repères dans la clairière. Sa voix hésite. Son timbre monte dans les aigus.

— La gamine nous a égarées. Par où sommes-nous arrivées, bon sang ? Vous vous en souvenez ?

Holdine tourne sur elle-même, examine les alentours. Elle se sent aussi vulnérable que sa compagne. 

— Non… Aucun souvenir. Désolée, dit-elle en s’asseyant sur le sol.

Elle est immédiatement engloutie par les herbes hautes, comme le reptile quelques minutes auparavant.

— Pourquoi vous excuser ? lui demande Grace en l’imitant.

— C’est moi qui tenais à courir après cette fillette. Malheureusement, ce n’est pas Greta. Nous le savons toutes les deux à présent. Nous sommes égarées et vous risquez de vous affaiblir rapidement.

— Vous savez m’encourager ! Pour l’instant, je vais bien. Et puis, nous avons déposé des balises pour retrouver notre chemin.

— Ah oui ? Combien de temps avons-nous suivi ce mirage ? Quel trajet avons-nous emprunté ? Tous les arbres se ressemblent dans cette forêt !

Holdine sent le sang lui monter au visage.

— Avant d’arriver ici, la gamine nous a entraînées sur un sentier. Il suffit de le retrouver.

— C’est aussi simple que ça ? Comment ? J’ai perdu le sens de l’orientation et vous également, j’en suis sûre. Nous n’avons plus de bandelettes et aucun point de repère fiable, par exemple : la rivière.

— Nous n’allons pas rester assises plus longtemps. Je me souviens d’un arbre. Avant de nous faire traverser la clairière et nous mener ici, la gamine se cachait derrière. Nous devons juste le retrouver.

Grace se relève et les yeux plissés, scrute l’horizon aux quatre points cardinaux. Elle souhaite n’omettre aucun indice et prend son temps. Soudain, elle est récompensée. Son visage affiche un large sourire. Une silhouette noire et solitaire se dégage de la masse sombre. Elle la pointe du doigt et s’exclame :

— Ça y est, je l’ai trouvé. Allons-y ! Une fois là-bas, nous partirons en ligne droite dans le bois.

Holdine se met debout à son tour, laissant une empreinte profonde dans le sol et une auréole humide à l’arrière de son pantalon.

— Vous pensez que c’est le bon arbre ? demande-t-elle.

Mais comme à son habitude, la jeune femme ne l’a pas attendue. L’Allemande court la rejoindre.

C’est un soulagement éphémère, mais elles sont heureuses de retrouver la marque de leur passage dans le champ d’ail des ours. Les brins écrasés sous leurs pas ont imprimé la trajectoire qui les ramènera forcément jusqu’à leur point d’entrée dans la clairière.

Sous les arbres, elles ont laissé peu de traces. Elles tournent un moment en rond à la recherche de brindilles cassées, de fougères penchées. L’une, toujours devant l’autre. Les indices qu’elles trouvent se transforment en nouveau point de départ. Chaque fois, elles reconstruisent une nouvelle route. Elles sondent le tapis vivant de la forêt, observent par nécessité ce à quoi, en temps normal, elles n’auraient jamais fait attention. La plus jeune repousse l’inconfort qui grandit en elle. La plus âgée, la tristesse d’avoir perdu sa fille une seconde fois, puis…

— Regardez devant ! C’est le sentier ! s’exclame Grace.

Holdine remarque qu’elle oscille légèrement de gauche à droite. Son équilibre est instable.

— Oui, sortons vite d’ici… Au fait, comment vous sentez-vous ?

La jeune femme lui ment par fierté, sûrement, ou pour ne pas l’inquiéter, peut-être.

— Tout va bien… Ne perdons pas de temps !

Elles se souviennent avoir couru après la fillette sur la voie environ cinq minutes. Maintenant, elles la longent et cherchent de nouveaux indices de leur passage en lisière.

Aucune trace. Elles sont déstabilisées. Après quelques minutes d’égarement, elles notent la présence d’un petit animal au milieu du sentier. C’est l’épervier. En les voyant se rapprocher, l’oiseau s’envole, crie, puis s’éloigne et plane au-dessus des cimes. Elles comprennent intuitivement qu’il est là pour les orienter. Sans hésitation, elles pénètrent aveuglément une seconde fois au cœur de la forêt, tel un navire suivant son compas. Sous sa direction et sans effort, elles retrouvent les premières marques qu’elles ont laissées paraître sur la terre brune.

Malgré son acharnement pour repousser l’impression envahissante, Grace sent ses jambes s’engourdir. Lorsqu’elles rejoignent enfin la proximité du lac, Holdine accélère le mouvement, distançant ainsi sa compagne pour la première fois. Elle longe la berge avec anxiété, à la recherche de l’épicéa sur lequel elle avait noué son dernier ruban blanc.

Au-dessus de l’étendue d’eau, le soleil brûlant finira bientôt sa course pour disparaître dans les profondeurs vert émeraude du lac.

Grace se laisse tomber sur la berge. Le visage fatigué et marbré de rouge, elle se contorsionne pour tenter d’ôter son pantalon.

— Surtout, ne retirez pas vos chaussures ! hurle Holdine.

— Je ne sens plus mon mollet. Le tissu le comprime.

— Montrez-moi…

— Je n’arrive pas à libérer cette jambe !

La jeune femme commence à perdre son sang-froid. Elle s’agite. L’Allemande cherche le sac. Il est posé juste à côté. Elle le tire vers elle et fouille à l’intérieur.

— Respirez lentement ! Ça y est ! Je l’ai ! (Holdine tient un couteau dans la main.) Ne bougez pas. Je vais couper le bas du pantalon.

Alors qu’elle déchire la toile, l’Allemande découvre l’effet de la morsure : l’œdème a progressé jusqu’au genou. Grace se tortille, se pince les lèvres et serre les dents.

— Ce n’est pas une morsure blanche. Le poison a pénétré. Nous devons rentrer au plus vite. Le soleil est bas… Attendez, je vais délacer vos bottes et déchirer l’autre jambe du pantalon.

— Je ne comprends pas… Que va-t-il se passer, après ?

— Nous ne pouvons rien prévoir pour l’instant.

Grace se raisonne. Céder à la panique ne serait d’aucune utilité. Le sang circule trop fort dans les veines brûlantes de sa jambe, tend la surface de sa peau et la rend douloureuse. Les connaissances médicales d’Holdine se révèlent être une chance.

— Je dois vous remercier… Encore une expérience des camps d’été ?

— Oui… Allons-y ! Dépêchons-nous. J’ai récupéré notre dernière balise, lui lance Holdine sans l’avoir réellement écoutée.

La fraîcheur s’abat rapidement sur la forêt. Les deux femmes, concentrées sur leur marche, ne prêtent pas attention aux alertes qui se font écho dans les arbres, aux paires d’yeux qui les fixent avec prudence, camouflées dans les fourrés. Holdine a déjà retrouvé une bonne moitié des bandes blanches. Elle est confiante : si elles gardent ce rythme, elles arriveront à la tombée de la nuit.

Grace gémit, son corps lui échappe. Un bras enroulé autour de sa taille, Holdine la soutient. Elles progressent difficilement, se prennent les pieds dans des racines invisibles. Parfois, elles chutent, l’une entraînant l’autre. Parfois, elles se retiennent à temps.

— Je n’en peux plus… Arrêtons-nous, demande Grace, essoufflée.

La jeune femme est lourde comme une poupée de son. Des spasmes parcourent son corps tremblant.

— Vous vous sentez mal ?

— Je vais vomir ! prévient-elle, soudainement propulsée en avant.

Holdine la lâche et recule. Elle détourne le regard pour lui épargner l’humiliation de ce moment gênant. Elle sait que ce sont les premiers symptômes. Elle pense :

Mon Dieu, faites que son état n’empire pas !

— Ne vous inquiétez pas. Respirez profondément, tente-t-elle de la rassurer.

Grace est penchée au-dessus d’un groupe de fougères.

— J’ai très mal au ventre. Rentrez sans moi. Je ne peux pas faire un pas de plus.

— Vous êtes pliée en deux. Vous imaginez que je vais vous laisser là ! Je vais attendre que vous alliez mieux, puis nous repartirons, ensemble !

— Mais la nuit…

Si par principe, l’orgueil et la fierté méritent d’être étouffés, la volonté est à encourager. Elle ne fait pas défaut aux deux femmes. Bien au contraire, elle leur est utile. Grace réussit à trouver sa motivation dans la perspective de rejoindre la douceur de son lit et Holdine, la sienne, dans la peur de perdre sa compagne. Elles s’arrêtent entre chaque ruban blanc. La jeune Javanaise se soulage comme elle peut, alors que son aînée se ronge les sangs en attendant de repartir…

Désormais, le vert se teinte de gris sombre et les premiers hiboux hululent nonchalamment. Les deux femmes ignorent toujours si elles se situent loin de la ferme, ou même si elles l’atteindront avant la pénombre. Épuisée, chacune envisage le pire en silence et avance comme un automate. Au cœur de cette végétation épaisse devenue menaçante par manque de luminosité, elles ne parlent plus, s’économisent et se concentrent sur la piste à suivre…

… La forêt respire. C’est un lointain murmure, un ronronnement mécanique auquel elles ne prêtent pas attention. Presque imperceptible, le son de l’eau courante se mêle à présent au souffle de la nature. L’une étant vitale pour l’autre.

Accablées de fatigue, les deux femmes prennent doucement conscience. De mieux en mieux, elles perçoivent l’énergie galvanisante qui, de jour comme de nuit, ne cesse d’offrir ses richesses à la Terre.

Le timbre de voix d’Holdine est aussi fragile que la multitude de brindilles qu’elles écrasent sous leurs pieds. Elle déglutit, bredouille, se reprend pour enfin parvenir à parler :

— C’est la rivière ! On arrive. Tenez bon ! Plus que quelques mètres. Nous allons pouvoir nous désaltérer !

Grace ne répond pas, mais l’Allemande sent la main de son amie comprimer son bras.

Le chemin semble interminable jusqu’à l’arrivée au moulin. Plus que quelques mètres et elles seront de retour…

Babou s’agite et meugle à leur passage devant l’étable. Dans quelques minutes, la nuit sera totale. Holdine presse Grace. Elles grimpent rapidement au premier étage et la malade est allongée sur le lit. L’Allemande lui retire ses bottes et son pantalon. Elle est soulagée de constater que l’œdème, bien qu’il soit gonflé, ne s’est pas étendu au-dessus du genou.

— Ça va aller. Je descends et reviens tout de suite ! lui dit-elle.

Grace acquiesce d’un signe de tête, puis est prise de hoquets. Rapidement, Holdine va chercher une bassine, du savon et de l’eau dans la cuisine. La nuit est tombée. Elle allume une bougie, monte et rassemble un tas de vêtements qu’elle empile et dépose sous la jambe de la jeune femme.

— Vous allez devoir la garder surélevée. Je vais nettoyer la plaie. Ça la désinfectera.

Elle fait délicatement mousser le savon qui glisse sur les points de morsure, sur les cloques autour, puis sur l’enflure entière. Grace se crispe, mais ne se plaint pas.

— Je suis désolée si ça pique, s’excuse sa soignante. 

L’opération dure environ cinq minutes, puis Holdine retire le savon et sèche la jambe.

— Merci, lui dit la jeune femme, avant d’être prise d’un haut-le-cœur et de poser sa main sur sa bouche.

— Maintenant, détendez-vous. Vous devez attendre que ça passe. Normalement, un à deux jours. Je vide l’eau savonneuse et vous remonte la bassine.

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15

 

Deux journées passent avant que Grace sorte du lit — sauf pour les obligations urgentes. Vingt-quatre heures à transpirer, à délirer, à lutter pour rejeter le poison inoculé. Des réveils brutaux précédés d’égarements dans des univers cauchemardesques : une forêt d’épicéas transformée subitement en jungle de lianes mobiles et destructrices, des réminiscences de l’enfance, les visages flous des proches, les sourires carnassiers des Japs, leur respiration rauque, les portes, puis d’un seul coup, comme une bouée de sauvetage, le sarong familier et flamboyant de sa Babou, traînant et remuant après son passage la terre de Java imprégnée d’humidité.

Quelle heure peut-il être ?

La jeune femme s’étire. Ses orteils effleurent les contours des plis du coton qui, nombreux, témoignent de l’intensité de son agitation passée. Son corps prend note. L’énergie circule de nouveau, naturellement. Grace se sent vivante.

Sa tête tourne lorsqu’elle pose ses pieds nus sur le plancher tiédi par le soleil. Par la fenêtre, il fait beau, sauf, peut-être, trop de vent. Elle se lève et observe ses jambes nues. Celle qui a été mordue n’est plus enflée, mais sa couleur bleutée l’effraie un peu. Elle enfile rapidement un pantalon pour ne plus la voir, frissonne et passe un pull. Son équilibre instable la pousse à chercher un point d’appui sur lequel se concentrer : une large fissure dans le mur d’en face, sur le bord de laquelle une araignée a patiemment tissé sa toile.

Grace tend l’oreille.

Le rez-de-chaussée est silencieux.

Elle rassemble son courage et descend. 

La gamelle sera bientôt pleine. Holdine commence doucement à s’habituer au contact des trayons, mais garde toujours cette légère pointe de dégoût qu’elle ne peut expliquer. Babou rumine tranquillement et la laisse terminer sans tempêter. La vache est salutaire, un bon dérivatif à son appréhension. Elle doit la traire, nettoyer son enclos, la sortir et la surveiller. Durant ces parenthèses, l’Allemande ne pense ni à son amie délirante couchée à l’étage ni à la fillette cachée dans le bois.

La dernière goutte de lait vient de tomber. Holdine conduit la Pie Rouge dehors. Elle rentre ensuite déposer le récipient rempli de lait dans la cuisine. Avant de monter, elle ressort sur le perron pour profiter de quelques minutes de soleil. Son regard cherche un instant et s’attarde sur la robe de la vache qui s’éloigne lentement. Elle se laisse bercer par le tintement de la clarine de cuivre et d’étain qui accompagne les mouvements de tête de l’animal…

Un bruit parasite vient troubler sa solitude, un choc dans le couloir. L’Allemande sursaute, se tourne et entre rapidement. Elle est surprise de trouver Grace en bas de l’escalier, appuyée contre le mur. La jeune femme est pâle et ne porte rien aux pieds.

Holdine se précipite vers elle.

— Pouvez-vous tenir debout seule ? lui demande-t-elle.

— Ça va aller, lui répond la jeune femme, la voix peu assurée.

— Venez, allons doucement nous asseoir sous les fenêtres.

L’Allemande aide la convalescente à s’installer sur la banquette, s’accroupit et entreprend de contrôler sa jambe.

— Décrivez-moi vos sensations.

— La couleur me fait peur et mes jambes flageolent. À part ça, tout va bien.

— Vous avez encore de grosses cloques. Nous allons devoir faire attention. Une infection pourrait toujours se produire. Surtout, n’essayez pas de les percer ! Et si vous sortez plus tard, ne quittez pas votre pantalon.

— Justement, j’ai besoin de me laver. Je sens trop la charogne ! J’irai tout à l’heure à la rivière.

— Il est hors de question de sortir maintenant. Si vous vous en sentez capable, vous vous laverez ici avec une bassine et du savon. Si vous êtes trop faible, eh bien, je le ferai à votre place.

— Vous me gardez prisonnière ? s’irrite Grace.

— Non. Mais si vous préférez retourner délirer dans votre lit…

— Bien sûr que non, marmonne la jeune femme en rabaissant la jambe de son pantalon.

Holdine se redresse et part se poster derrière la table. Elle pose avec fermeté ses deux poings sur le bois patiné et s’adresse à la jeune Javanaise.

— J’ai trait la vache. Le lait est encore tiède. Vous en voulez ?

— Je… Non merci, je suis encore barbouillée.

— Restez tranquille, alors. Évitez de trop bouger. Je vais chercher de l’eau à la rivière et quand je rentrerai, vous vous sentirez à nouveau propre.

Avant d’emprunter le sentier du moulin, Holdine jette un œil inquiet à Babou. La vache broute en paix. Elle sourit et repense à la scène qui vient de se produire. Son ton autoritaire était exagéré, elle le sait. Elle culpabilise d’avoir malmené Grace. Compte tenu de l’état de sa jambe, elle aurait pu ne pas survivre. En réalité, Holdine a pris cette posture pour camoufler sa peur à l’idée de la perdre. Elle a craint de ne pas arriver à se contrôler et de craquer. Savoir se tenir en cas de situation extrême est indispensable. « Ne pas se disperser. » Son père lui répétait ces mots lorsqu’il la surprenait à rêver alors qu’elle devait travailler ses lignes d’écriture. « C’est de la concentration que vient l’excellence. » C’est étrange comme elle se souvient de ces phrases, alors que plus le temps passe et moins elle se remémore les traits du visage de cet homme qu’elle a tant aimé. Ces amnésies l’inquiètent. En marchant, elle s’exerce à visualiser tous ses proches en imagination. Mais comme pour son père, ils restent flous, seules s’esquissent leurs grandes lignes. C’est déstabilisant. Même ses enfants, elle pense ne plus les connaître comme une mère le devrait : leur odeur, la texture de leur peau, leurs mimiques. Par contre, la lourde roue du moulin, les rochers logés dans la rivière claire, elle est capable de les percevoir à la perfection, une perfection quasi surhumaine.

Au retour de l’Allemande, Grace s’est isolée dans la cuisine pour se laver. Elle se rince à grandes eaux et inonde le sol de pierre quand Holdine l’interpelle du salon. Elle parle fort.

— Maintenant que vous allez mieux, je souhaiterais que nous discutions de ce qu’il s’est passé dans la forêt.

— Pardon ? Je n’entends rien ! Désolée ! hurle à son tour la jeune femme derrière le mur épais.

Grace se sèche grossièrement, puis part vite rejoindre sa compagne.

— Voilà. Je me sens enfin propre. Vous me disiez ?

— Asseyons-nous à la table. J’ai besoin de vous parler de ce qui nous est arrivé avant la morsure du serpent.

Elles s’installent toutes les deux, l’une en face de l’autre.

— Ce n’est peut-être pas le bon moment. Mes idées ne sont pas encore bien en place, se justifie Grace, le visage dégoulinant d’eau.

— Elles le sont suffisamment, croyez-moi. Je désire discuter. Cela m’éclairera. Je voudrais que vous m’aidiez à comprendre.

— Mais comprendre quoi ? Nous nous acclimatons plutôt bien, non ?

— Trop bien, compte tenu des événements que nous vivons. C’est justement, ce que je cherche à clarifier. La petite fille, d’où vient-elle ? Elle n’a tout de même pas été élevée par une meute de loups !

Grace réfléchit. Des gouttes d’eau s’attardent sur les pointes de ses cheveux courts, puis tombent lourdement sur la table. Elle essuie du coude la surface mouillée avant de répondre :

— En tout cas, elle paraissait parfaitement connaître la forêt. Elle savait très bien où se diriger.

— Et cette impression, au lac ? J’ai observé votre reflet à la place du mien ! Je vous accorde que notre périple était éprouvant, mais enfin, je ne perds pas l’esprit ! Pour la fillette, j’avais bien raison !

— Oui, c’est vrai… Si vous perdez la tête, moi aussi, alors ! J’ai vécu la même chose. C’est vous que j’ai vue à ma place dans l’eau. C’est peut-être une sorte d’hystérie collective ? J’ai lu quelque part que les gens pouvaient s’influencer mutuellement et témoigner ensemble de faits qui n’existent pas. Cela pourrait également avoir été causé par une émanation toxique provenant du lac. Des algues, peut-être ? Vous vous souvenez ? Nous nous sommes endormies toutes les deux !

— Ces réponses sont bien trop évidentes, vous ne trouvez pas ? s’interroge Holdine.

— Oui, je l’admets. Elles nous rassurent, mais n’expliquent pas nos pertes de connaissance et cette étrange impression que le temps se déroule plus vite ici qu’ailleurs.

À court d’arguments, chacune réfléchit et s’évade dans ses pensées pendant quelques secondes… L’Allemande reprend :

— Ne pensez-vous pas que la petite fille pourrait être la personne qui nous a ravitaillées ?

— Non, la silhouette était plus grande, celle d’un homme.

— Hum…

Le trop long silence est finalement interrompu par le languissant meuglement de la vache dans son étable. Grace profite de la diversion et se racle profondément la gorge avant de dire :

— Merci de m’avoir sauvé la vie une seconde fois, Holdine.

Les mots lui brûlent la langue.

— Oh… Ce n’est rien. J’ai besoin de vous ici.

— Oui, moi aussi… J’ai un peu froid. Si nous sortions ?

Grace cache mal sa gêne.

Devant la bâtisse, les deux femmes s’assoient dans l’herbe. La prairie entière est recouverte de fleurs jaunes et blanches. L’air est encore frais. Elles restent toujours silencieuses, mais mille pensées traversent leur esprit. Des pensées difficiles à formaliser…

— Je suis plus confuse qu’à notre arrivée. Notre expédition en forêt est un échec cuisant. Vous avez failli mourir et nous n’avons pas pu parler à l’enfant, se désole Holdine en caressant les brins verts avec la paume de sa main.

— Vous avez remarqué comme c’était étrange… Juste au moment où elle m’a désignée du doigt, le serpent m’a mordue, renchérit Grace.

Le regard perdu au loin, la jeune femme revit intérieurement la scène tout en arrachant machinalement l’herbe et les fleurs autour d’elle.

— Non, je n’avais pas prêté attention à ce détail. Vous pensez qu’elle savait ce qui allait se passer ?

— C’était sûrement un malheureux concours de circonstances… Une prochaine fois, nous devrions explorer l’autre côté du bois. Vous voyez où se tient la vache ?

Grace se tourne vers Babou qui broute dans leur dos, près de bosquets touffus à la lisière de la forêt.

— Nous pourrions partir dans cette direction ? ajoute-t-elle.

— Mais il paraît encore plus dense de ce côté-ci ! Cela ne nous mènera nulle part. Nous devrions quitter la ferme plusieurs jours pour espérer trouver quelque chose… C’est impossible, je ne veux pas tomber dans l’oubli.

— Pourquoi me dites-vous ça ?

Grace est choquée.

— Pardon. J’ai dit cela spontanément. Ce n’était pas réfléchi. J’ai simplement l’impression que tout ce qui composait ma vie : les gens, les lieux, les situations, tout s’efface. Le phénomène s’aggrave depuis ces derniers jours. Je vous en avais déjà parlé. Peut-être qu’un prochain matin, je me lèverai et ne me souviendrai plus de mon propre prénom. (Holdine réfléchit…) Pourquoi avons-nous pour seule compagnie une vache ? Si nous n’interagissons plus avec personne, quelle sera notre raison de vivre ?

— Moi non plus, je ne veux pas être oubliée, Holdine. Pourtant, je dis bon vent à certains événements du passé ! Quel soulagement ! Je trouve que nous sommes bien ici. En sécurité. La vie n’est pas compliquée.

— Donc, vous acceptez notre situation ? Vous m’étonnez. Vous qui êtes si emportée habituellement, qui désirez tout savoir et ne tenez pas en place.

— Notre cerveau ressasse sans arrêt les mêmes rengaines. Il nous empêche d’avancer. Voyez-vous des éléments qui nous mettent en danger dans cet endroit ? Moi, non. Tout est limpide, même cette forêt qui nous entoure. Elle est menaçante uniquement si nous décidons qu’elle l’est. Ici, nous sommes loin de la guerre. C’est un refuge, en quelque sorte.

— Mais la morsure du serpent, le froid polaire, la peur de manquer ? Vous avez vécu ces expériences. Elles étaient traumatisantes. Vous ne pouvez pas les nier !

— Oui. Elles font partie des obstacles. Nous les avons surmontés et nous sommes toujours vivantes. En tout cas, moi je le suis grâce à vous et je vous remercie encore une fois… Et puis, le plus important est que nous avons un toit sous lequel dormir. De quoi manger, aussi.

— J’ai l’impression que vous capitulez. Pourquoi ? Sachez que sans vous, je n’irai nulle part. Je n’ai pas votre force. (Holdine se prend la tête dans les mains…) Vous me faites douter, maintenant. Que me cachez-vous encore ?

— Nous dissimulons tous quelque chose, n’est-ce pas ?

Sur cette parole énigmatique, Grace se lève, se secoue les jambes et part rejoindre Babou dans la prairie. Holdine se sent soudain frustrée, emmurée dans sa vulnérabilité. Elle reste seule avec ses questions sans réponse.

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