Le Système

Maud Servignat · Chapitre 11 sur 30

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Le Système

C’est un bruit familier. Un son que…

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C’est un bruit familier. Un son que l’on entend partout dans les pâtures. Holdine reprend espoir. Elle s’arrête, retient sa respiration et écoute. Devant, sur sa droite, un nouveau tintement. Elle avance quelques mètres dans sa direction, puis s’immobilise de nouveau. Elle a peur que les craquements sous ses pas ne recouvrent le son et lui fassent rater sa chance de rejoindre le moulin.

Après une minute suspendue, trois coups de cloche fendent l’air. Cette fois-ci, un peu plus fort. Elle se laisse guider sans précipitation.

Maintenant, Holdine perçoit très clairement le flot de la rivière, suivi d’un nouveau son de cloche. Elle progresse perpendiculairement au cours d’eau et entrevoit enfin le bleu du ciel entre les branchages. Elle accourt sur la berge, délestée de son angoisse. À quelques mètres sur la gauche, elle aperçoit une vache en train de boire les pattes dans l’eau. La bête est seule. Aucune trace de troupeau aux alentours. Holdine rejoint le bovin peu inquiété par sa présence. L’animal n’est pas grand. Il est charpenté, plutôt trapu. Sa robe est pie-rouge. Ce qui signifie que sa tête et ses pattes sont d’un blanc propre et ses taches, acajou foncé. Mais ce sont ses cornes en forme de lyre torsadée qui la différencient des autres. Sur ce spécimen, elles sont monumentales.

C’est une Hinterwaldër. Holdine en est sûre, comme elle est désormais convaincue de se trouver au cœur du massif de la Forêt-Noire.

Drôle de coup du sort, pense-t-elle.

Cette race rustique s’adapte aux terrains irréguliers. Elle peut vivre isolée dans cette forêt escarpée, loin de la civilisation. C’est ce que veut dire Hinterwaldër : arriéré, marginal.

La vache redresse la tête. De l’eau dégouline en abondance de son museau rose pâle. Elle pose son regard noir ourlé de cils blancs sur Holdine, puis se secoue. Sa large cloche résonne dans toute la vallée.

Tu es perdue ici ? Comme nous ?

L’Allemande souhaiterait que la bête lui réponde. Elle connaît sûrement les secrets de cette forêt. Mais l’animal reste silencieux, ne meugle pas.

Holdine l’observe quelques secondes, ne sachant comment réagir face à cette découverte. Elle repense subitement à Grace qui doit la chercher. Comme elle n’a fait qu’avancer et n’a jamais rebroussé chemin, elle se dit que longer la berge en sens inverse la ramènera à son point de départ. Du bord, elle jette un dernier regard au bovin. Sans attendre, elle entame son voyage retour.

Elle a le sentiment d’être suivie, entend des sabots marteler les galets. Elle se retourne. La Pie Rouge trottine tranquillement derrière elle. Elle est sortie de l’eau et se dandine, placide. Holdine grommelle quelque chose pour elle-même, mais ne s’arrête pas.

Le terrain est peu accidenté, elle progresse rapidement. La vache, elle, prend son temps, mais la suit toujours. Holdine s’agace et tente de l’effaroucher en l’invectivant. C’est sans effet. L’animal n’en a cure. Elle abandonne et continue sa marche jusqu’à trouver la rive barrée par trois épicéas trop imposants pour qu’elle puisse les enjamber. À cet endroit, la rivière est tumultueuse. Elle ne se risque pas à la traverser et décide de passer, encore une fois, par le bois. Ainsi, imagine Holdine, la vache arrêtera naturellement de la suivre.

Mais elle aurait dû s’en douter : rien ne résiste à la corne coriace des sabots de l’animal, surtout pas l’enchevêtrement complexe et humide composant le tapis de la forêt. Holdine rejoint la berge, toujours flanquée de la Pie Rouge.

Elle a l’impression de se déplacer depuis des heures quand elle reconnaît le coude formé par la rivière, non loin du moulin. Elle accélère le pas… et entend la voix de Grace…

Oui, c’est elle ! Elle crie à son tour pour la rassurer :

— Grace ! Par-là ! Je suis là !

Dans les fourrés, le bruissement des feuilles s’accentue. Des branches se rompent. Enfin, Grace apparaît, le visage écarlate et en sueur.

— Oh, Holdine ! Où étiez-vous passée, bon sang ? Je vous cherche depuis plusieurs heures !

— Je me…

La vache arrive à sa hauteur. Son profond meuglement coupe Holdine dans son élan. Elle n’a pas fini sa phrase que Grace se trouve déjà auprès de l’animal et tapote son flanc.

— Où avez-vous trouvé cette vache ? Elle est seule ? Elle a sûrement un propriétaire ?

— Je ne sais pas… Je me suis égarée. Elle buvait dans la rivière. Ensuite, elle m’a suivie jusqu’ici.

— Elle vous a suivie ? s’étonne la jeune femme, la main posée sur le garrot musclé de la bête. 

— Oui. Elle doit apprécier ma compagnie. J’ai pourtant essayé de la faire fuir plusieurs fois.

— Regardez son pis. Il doit avoir emmagasiné une bonne quantité de lait. Elle est un don du ciel pour nous ! Nous allons la ramener ! En plus de nous nourrir, elle nous tiendra compagnie.

— Vous avez l’esprit pratique pour nous deux, Grace !

 

Le linge a eu le temps de sécher correctement durant l’errance d’Holdine. Elle est satisfaite. Malgré de légers relents de limon, il est parfumé à l’air des montagnes. Elle s’accroupit, le regroupe au centre de la toile et la noue.

Grace la rejoint après quelques minutes. La vache marche à ses côtés.

Elles font un bien drôle de duo ! pense Holdine.

Faut-il en rire ou en pleurer ?

Elle n’en sait rien.

Sous l’ordre de la jeune femme, l’animal s’immobilise. Grace semble ensuite fouiller et chercher quelque chose sur le sol.

— Avez-vous aperçu un bâton à peu près comme ça ? demande-t-elle à l’Allemande en écartant les bras de la longueur approximative de l’objet.

— Non. Qu’a-t-il de particulier ? On ne trouve que du bois, ici !

— J’ai fait bien attention à le sélectionner assez droit et surtout souple, mais je ne me souviens plus où je l’ai posé avant de partir à votre recherche.

— Ce n’est pas grave. Cherchez en un autre. Vous avez l’embarras du choix !

— Très bien. Alors, surveillez la vache. Je vais m’éloigner un peu…

Assise sur un rocher, Holdine patiente en compagnie du bovin qu’elle juge envahissant. La Pie Rouge s’active et arpente la berge. Son museau retourne la terre en quête de jeunes pousses d’iris sauvages, déracine des acorus. L’Allemande se surprend à apprécier l’observer. L’animal l’apaise, la réconforte. Aussi, souhaite-t-elle que ce moment dure, que Grace ne revienne pas rapidement.

Mais d’un pas décidé, la jeune femme la rejoint déjà en brandissant sa nouvelle trouvaille.

— Voilà ! Nous pouvons rentrer et mettre la vache à l’abri. J’ai pensé que nous pourrions la loger dans le cabanon. C’est une bonne idée, non ? J’ai hâte de boire du lait frais.

— Oui. En temps normal, je le digère mal. Mais ici, tout est différent, donc…

Grace remplit les gamelles d’eau limpide. Holdine se lève et s’empare du baluchon. Chacune postée d’un côté du bovin, elles rejoignent la ferme en ajustant leurs pas à ceux de l’animal.

— Au fait, vous ne m’avez pas demandé ce que je souhaite en faire, dit Grace en agitant son bâton, fière d’elle.

— Non. Mais vous allez me l’expliquer avant de renverser toute l’eau, réplique Holdine en chassant un insecte qui vole autour de sa tête. 

— Une canne à pêche. Je vous en avais parlé.

— Oui, effectivement… C’est bien. Nos conditions de détention vont s’améliorer. Du lait, du poisson…

— Et bientôt des fruits ! J’ai repéré des buissons prometteurs, ajoute Grace avec fierté.

Indifférente, la vache rumine, flanquée des deux femmes. Postées devant le cabanon, Holdine et Grace se questionnent :

— Nous devons vider tout ce qui se trouve à l’intérieur, dit Grace.

— C’est très bien. Mais qu’allons-nous faire du barda ?

— Nous n’avons qu’à l’entreposer dans le grenier.

— Et la vache ? L’une de nous deux doit la surveiller, non ? Elle risque de s’enfuir, s’inquiète Holdine.

— Je ne pense pas. Mais restez avec elle. On ne sait jamais.

— D’accord. Je ne la quitte pas des yeux.

L’Allemande est rassurée. Grace ouvre la porte du cabanon et entre… Elle s’active : des objets se choquent et tombent. Le temps passe…

Brusquement, elle s’écrie :

— J’ai besoin de votre aide, tout compte fait ! Je ne vais pas y arriver seule !

— Ne dites pas de bêtise, allons ! Vous êtes costaude ! hurle à son tour la mère de famille.

— Laissez cette vache et venez m’aider à nous débarrasser de tout ça !

Elles ont dressé un monticule à côté de la porte du cabanon et conduit l’animal à l’intérieur. L’habitat est spacieux, même pour la vache. Son plancher se compose pour l’instant de terre battue, mais bientôt, elles le recouvriront d’herbe coupée pour le plaisir de celle qui n’en demande pas tant.

— Je vais chercher le tabouret de la cuisine. Son pis est gonflé. Nous devons la traire.

Grace sort et fonce en direction de la bâtisse. Holdine se penche pour observer la mamelle de la bête. Elle pend, lourde comme une outre pleine. Un souvenir lui revient en mémoire : quand elle passait du temps chez son oncle, Holdine ne s’intéressait pas aux animaux. Elle préférait rester dans sa chambre, lire des magazines et rêver aux grandes danseuses étoiles comme Ana Pavlova.

L’Allemande recule et se sent soudain inutile, inapte auprès du bovin costaud qui trépigne. Elle s’apprête à sortir quand Grace manque de la heurter en entrant. Sans se formaliser, la jeune femme pose sur le sol le tabouret tripode troué d’un cœur qu’elle tient par un pied, s’assoit et place une gamelle sous le pis de la vache. Holdine ne la voit pas opérer, mais à la résonance du lait qui tombe dru dans la casserole, elle comprend que Grace maîtrise la traite.

— Vous avez l’habitude, lui dit-elle.

— Oui. Les vaches sont différentes sur mon île. Elles n’ont que la peau sur les os et leurs oreilles sont beaucoup plus longues, mais elles donnent ce qu’elles peuvent. Vous savez, elles sont des bénédictions pour les Javanais. Quand on ne possède pas grand-chose, on en prend soin… En avez-vous déjà trait ?

— Non. J’aurais pu maintes fois en avoir l’occasion, mais je n’ai jamais essayé.

Grace se lève pour lui céder la place.

— Allez-y. Je vais vous guider.

— Oh, mais…

— Vous ne craignez rien. Évitez juste la queue. C’est très désagréable lorsqu’elle vous fouette le visage par surprise. Ça peut même être dangereux. Elle n’aura pas mal. Au contraire, ça la soulagera.

— Très bien. Je me lance, dit Holdine avant de se racler la gorge.

Elle s’installe et positionne délicatement ses doigts autour du pis rose. Sa texture et sa chaleur la surprennent.

— Allons-y. Placez votre pouce et votre index en haut d’un trayon, c’est la tétine, puis entourez-le avec le majeur, l’annulaire et l’auriculaire. Votre paume doit être entièrement plaquée contre le trayon. Ensuite, tirez-le vers le bas. Mais attention ! Soyez douce et ferme à la fois pour ne pas lui faire mal.

Holdine s’applique à suivre chacune de ses recommandations.

— Oh ! Ça fonctionne ! Le lait coule ! se réjouit-elle.

Tout à coup, elle a l’impression de redevenir une petite fille. Elle n’avait pas ressenti une telle satisfaction depuis longtemps.

— Oui. Le pis est gorgé. Allez-y tant que ça sort. Quand vous constaterez que le trayon se fripe, cela voudra dire qu’il est vide. Vous pourrez alors en prendre un autre.

La vache rue deux, trois fois, mais Grace rassure l’Allemande. Le récipient se remplit lentement d’un lait mousseux et crémeux.

Une fois la bête soulagée, chacune la remercie par une tape sur le flanc droit avant de la laisser prendre un repos bien mérité et fermer la porte du cabanon.

Dans le salon, les deux femmes s’assoient côte à côte sous les fenêtres. À tour de rôle, elles boivent le lait bourru directement à la gamelle. Le liquide coule tiède et gras dans leur gorge. Il est rassurant. Quand elles sont rassasiées, elles laissent leurs bras et leurs jambes pendre lourdement le long du banc…

Grace affiche un sourire bienheureux. Malgré la frayeur occasionnée par la disparition de l’Allemande, elle envisage des jours plus occupés et des objectifs à atteindre. De son côté, Holdine se remet encore difficilement de son passage dans le bois. Elle n’arrive pas à se retenir. Elle confie à Grace :

— Vous savez. J’ai eu très peur que vous m’abandonniez dans cette forêt. Peur de me retrouver seule… J’ai cru aussi perdre la tête. Je pense avoir entendu le rire d’un enfant. Mais pourquoi un enfant serait-il seul dans un endroit pareil ?

— Mais vous n’êtes pas seule, Holdine. Nous sommes là, la vache et moi… Nous sommes toutes les trois ensemble, lui répond Grace, les yeux rivés au plafond.

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L’oiseau est né de la Terre.

Il se réjouit : l’astre brillant s’éveille enfin. Il peut désormais longuement parcourir le ciel au-dessus des nuages et réchauffer son plumage resserré par le froid. Bientôt, graines et baies rempliront son estomac, aujourd’hui aussi petit qu’un minuscule caillou.

Cramponné à sa branche d’épicéa, très haut dans la montagne, il écoute la brise, imperceptible pour une oreille humaine. Elle lui chante cette mélodie qu’il aime tant retrouver après chaque tempête. Elle célèbre l’abondance et la joie. Mais l’oiseau sait que pour y accéder, la peur du danger reste encore à amadouer. Une fois de plus, il doit parcourir cirques, vallées et sommets acérés avant de pouvoir les rejoindre.

Il prend son envol. La branche sur laquelle il était posé fouette l’air invisible avant de s’immobiliser. En regardant vers le bas, l’oiseau contemple son ombre déployée sur la surface liquide d’une étendue circulaire. Il plonge, s’abreuve, remonte. Sous ses plumes, rivières et cascades chatoient d’un vert bleuté.

Planant au-dessus des cimes, il aperçoit maintenant la prairie. À l’orée de la forêt, il observe la vache tranquillement paître au milieu de jeunes pousses d’herbe. Proche d’elle, la femme entre deux âges flâne, pensive, frôlant les brins fragiles avec l’extrémité de ses orteils nus. Elle se rechausse, gagne la rangée de conifères, scrute l’espace sombre et semble chercher quelque chose, ou quelqu’un.

Déstabilisée, ce n’est pas la petite fille qu’elle trouve, mais seulement lui, l’oiseau, qui la fixe de ses yeux jaunes en inclinant la tête. Elle recule, lui tourne le dos et exécute quelques pas de danse sur la pointe des pieds, comme pour le narguer…

Et l’autre femme, alors ? Que devient-elle ?

L’oiseau vole la rejoindre, suit la rivière qui serpente et la retrouve près du moulin, sa canne à la main. Il la voit qui s’agite et s’échauffe, essayant de nouer une énième bande fine de tissu au bâton qui n’attrapera jamais aucun poisson. Sans matériel adéquat et malgré sa bonne volonté, elle sait en son for intérieur qu’elle n’obtiendra aucun résultat… mais elle persévère.

C’est à présent que son rôle prend tout son sens. L’oiseau est un éclaireur. Sur le chemin qu’il connaît d’instinct, il ne prend pas le temps de vivre l’instant. À la place, il se hâte pour transmettre toutes les images enregistrées par ses rétines.

Le toit métallique du chalet apparaît dans son champ de vision. Il arrive à destination. Un homme est assis sur une chaise devant la porte restée entrouverte. L’oiseau crie, le prévient. L’homme lève la tête, sa main en visière.

L’épervier, sûr de lui et en confiance, vise et se pose sur son épaule…

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