Le Système

Maud Servignat · Chapitre 21 sur 30

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Le Système

Les yeux de Grace roulent sous ses…

21

Les yeux de Grace roulent sous ses paupières closes. Elle rêve :

Sous la chaleur implacable du soleil, une multitude de grains brillants se précipite et tombe sur la terre boueuse avant d’être engloutie par un peloton de gallinacés avides. Sa domestique se tient de dos devant elle. La petite fille la rejoint et agrippe son sarong. La vieille Javanaise pivote et lui tend le bol de graines. Grace lui sourit, mais quand elle cherche à capter son regard à contre-jour, un nuage opaque a remplacé le visage ridé de sa Babou. Elle prend peur. La chaleur et le choc l’étourdissent. Elle perd connaissance…

Haletante, Grace se réveille brutalement.

Holdine marmonne. Elle aussi, rêve :

Un feu flambe dans la cheminée. Ses enfants sont présents auprès d’elle, ainsi qu’un immense sapin trônant dans le salon. La mère de famille trie des boules de Noël en verre teinté. L’une après l’autre, elle les confie à son fils et sa fille. Elle leur demande d’en prendre soin. Le bas de l’arbre est déjà décoré et les petits s’apprêtent désormais à habiller son sommet. Des tabourets sont disposés autour du sapin pour les aider à compenser leur petite taille.

Le garçonnet grimpe en premier. Il est agile et trouve vite son équilibre.

La fillette, elle, est beaucoup moins à l’aise. Le tabouret commence à tanguer sous son poids. Mais, trop tard : quand sa mère entend le fracas, elle est déjà tombée et ses cheveux s’enflamment. L’Allemande prend peur et s’élance. Le choc et la proximité des flammes l’étourdissent. Elle perd connaissance…

Haletante, Holdine se réveille brutalement.

Les deux femmes se regardent, décontenancées et incrédules. Elles viennent de se réveiller l’une à côté de l’autre, enveloppées toutes les deux dans une couverture de laine à carreaux rouges et verts. Elles se trouvent toujours dans la forêt, mais plus à l’endroit où elles s’étaient endormies.

Soudain, un craquement violent les fait sursauter.

Son origine les laisse interdites.

Un homme leur tourne le dos, attise le bois incandescent d’un feu de camp autour duquel ils sont tous les trois installés. Le bois explose sous ses coups de bâton, éclate en particules dorées qui s’élèvent vers le ciel. Le jour n’est pas encore levé. Dans l’obscurité, Holdine et Grace ne distinguent que sa longue silhouette, intimidante contre la lueur orangée des flammes.

Les deux femmes n’osent ni bouger ni respirer. Grace vient de trouver près d’elle une paire de souliers au cuir épais et des chaussettes blanches. Doucement, elle se penche et les enfile, soulagée de sentir ses pieds enfin à l’abri.

Comme une histoire sans paroles, elle s’adresse ensuite à son amie en mimant la fuite par des mouvements qu’elle espère suffisamment discrets pour ne pas se faire remarquer. Holdine refuse. Elle fait rouler ses yeux, mal à l’aise. Grace lui lance un regard courroucé et soudain, elles sursautent toutes les deux, surprises par le timbre de voix grave de l’homme.

— Avez-vous correctement dormi, mesdames ? leur demande-t-il en se retournant vers elles.

Leur tête pivote en même temps dans sa direction. Holdine a du mal à déglutir et Grace se prépare à passer à l’attaque. L’homme part retrouver son poste et fouille dans la pénombre. Sous l’éclairage des flammes, Holdine remarque ses yeux très clairs, presque transparents. Il tient maintenant une bouteille isotherme en métal blanc dans les mains et vient la placer près du bûcher.

— Qui êtes-vous ? Pourquoi sommes-nous là ? lui demande Grace d’un ton cassant.

L’homme s’assoit, un léger rictus sur le visage. Il garde son flegme.

— Je suis celui qui a allumé du feu pour vous réchauffer, mesdames.

— Mais encore ? renchérit Grace en le fixant sans fléchir.

Holdine serre l’épaule de la jeune femme et lui envoie un regard d’apaisement. Grace pousse un long soupir, sa mâchoire se crispe.

— Excusez-la, monsieur. Nous sommes étonnées de nous trouver ici. Pour ma part, j’étais égarée seule dans le bois avec la peur au ventre. La nuit tombait. J’ai dû me résoudre à m’arrêter et à trouver un endroit pour dormir…

— Moi aussi ! la coupe Grace. Nous étions chacune isolées au milieu de nulle part, alors pourquoi nous réveillons-nous côte à côte ?

— Oui, elle a raison. Vous nous avez transportées ici ? Pourquoi sommes-nous restées endormies ? Vous nous avez droguées ? Qu’attendez-vous de nous maintenant ? lance l’Allemande en s’essoufflant.

L’homme les observe en silence, les bras croisés sous les aisselles. Son visage demeure impassible. Seuls ses yeux luisants trahissent l’intérêt qu’il porte aux questionnements des deux femmes. Grace chuchote à l’oreille d’Holdine, l’air visiblement inquiet.

— N’ajoutons rien. Attendons qu’il parle.

Les deux femmes se raclent la gorge et leurs mots cèdent la place aux frémissements des feuilles et aux gémissements nocturnes de la forêt. 

— Le café sera bientôt chaud, les informe l’homme avec un léger sourire aux lèvres.

Il est assis sur le sol et sa redingote noire s’étale comme les ailes déployées d’une chauve-souris. Mis à part une longue écharpe de soie cramoisie un peu usée enroulée autour du cou et empreinte d’une certaine originalité, l’homme porte le costume masculin traditionnel de la Forêt-Noire. Holdine remarque que ses mains sont posées délicatement sur ses genoux. Elle trouve cette posture trop raffinée, décalée dans le contexte forestier. Elle reprend la parole :

— Êtes-vous celui qui nous ravitaille ?

— Oui, c’est bien moi. Je suis là pour vous soutenir, lui confirme l’homme.

— Si vous nous aidez, alors pourquoi avoir fui le soir où nous vous avons poursuivi ? réplique Grace, toujours aussi contractée.

— Eh bien, dit-il en se levant, notre rencontre n’était pas encore programmée. Il était trop tôt.

— Trop tôt pour quoi ? continue la jeune femme.

— Vous le saurez bientôt… Ah ! le café est prêt.

— Arrêtez donc tous ces mystères ! s’exaspère Holdine à son tour. Nous ne sommes pas des marionnettes manipulables à souhait ! Nous voulons la vérité. Qui êtes-vous ?

— Ce n’est ni l’heure ni l’endroit, mesdames. Laissez-moi d’abord vous servir ce café chaud. Une longue route nous attend dès l’aube.

L’homme repart fouiller la pénombre et en extrait un torchon et trois gobelets en aluminium. De retour auprès du feu de camp, il roule le torchon autour de sa main droite et s’empare de la bouteille isotherme. Il verse ensuite le liquide fumant dans chacune des timbales.

— Tenez. Attention à ne pas vous brûler la langue. C’est chaud, les prévient-il en leur tendant leur ration.

— Buvez d’abord, lui ordonne Grace. Vous avez peut-être mis quelque chose dedans !

— Très bien.

Il s’exécute sans problème et avale trois gorgées.

— Ce n’est pas suffisant, buvez-en plus ! poursuit Holdine.

Grace se félicite du comportement de son amie. Elle lui sourit et hoche la tête en signe d’approbation. L’homme avale quelques gorgées supplémentaires, puis retourne s’asseoir. Ils attendent de longues minutes en silence durant lesquelles rien de grave ne se produit, puis d’un commun accord, les deux femmes se décident enfin à tremper leurs lèvres dans le café.

Grace ingurgite le sien presque d’un seul trait, alors que Holdine le déguste par petites gorgées. Très corsé, il pique leur gorge. Toutes deux osent à peine regarder l’homme qui s’active face à elles. Il commence à rassembler ses affaires, puis d’un seul coup aux aguets, arrête son geste.

— Ne bougez pas… Vous entendez ? Les chouettes se taisent, leur dit-il, la main sur la bandoulière de son sac.

Holdine et Grace tendent l’oreille. Elles ne remarquent aucune différence. Pour elles, tous les chants d’oiseaux sont uniques, écoutés séparément, mais regroupés, ils se ressemblent tous.

— C’est le signe que l’aube arrive. Aidez-moi à éteindre le feu et nous partirons.

— Pourquoi devrions-nous vous suivre ? s’insurge Grace.

L’homme pose son sac à terre, puis la regarde avec bienveillance avant de répondre :

— Parce que je connais la forêt, alors que vous, non. Rappelez-vous la journée d’hier.

La jeune femme est décontenancée.

— Il n’a pas tort, Grace. Nous disposons de deux options : soit retourner nous perdre encore une fois dans le bois, soit l’accompagner et peut-être enfin obtenir une explication, tente de la raisonner Holdine.

— Madame voit juste. Je vous laisse décider… Alors ?

— Mais la ferme… s’inquiète Grace.

— Ne vous en souciez pas. Elle ne disparaîtra pas. Elle restera en place, ainsi que la vache.

Holdine et l’homme attendent la réponse de la jeune Javanaise. Deux contre une. A-t-elle vraiment le choix ?

— Très bien. Je vous suis, leur dit-elle à contrecœur.

Une fois le feu éteint, ils prennent la route. Pour la première fois, les deux femmes se laissent guider. Elles dissimulent leur soulagement. L’homme les devance et leur évite les obstacles encore invisibles sous la clarté naissante.

— Où nous emmenez-vous ? s’enquiert Grace.

— Chez moi.

— Vous êtes déserteur, n’est-ce pas ? Je pourrais le comprendre, vous savez. La guerre n’a pas de sens. Je dirais même que je suis admirative. Oser sortir du rang demande du courage, continue-t-elle.

— Je n’ai pas déserté, mademoiselle. Pensez-vous réellement, en me voyant, que j’aurais pu être enrôlé ?

Les regards de Grace et de Holdine se croisent. Elles se concertent en silence… En chœur, elles lui répondent :

— Non, bien sûr.

L’homme n’est pas jeune, c’est une certitude, mais son visage porte peu de traces du passage du temps. Seules la légère courbure de son dos et deux rides aux commissures des lèvres pourraient indiquer qu’il a au minimum 50 ans.

— Concentrez-vous et regardez bien où vous posez vos pieds. L’itinéraire est assez accidenté, les prévient-il.

En effet, les clairières qu’ils traversent sont de courts répits face aux pentes ardues et touffues qu’ils doivent franchir. Parfois, le seul chemin praticable les contraint à passer sur le côté, le ventre rentré entre deux murs de roche saillants. Parfois, la végétation est si dense qu’ils doivent se coucher et ramper sur le sol humide. Les deux femmes ne se plaignent pas. L’homme les conseille. Il leur dit sur quelles pierres marcher, contre quelles plantes éviter de se frotter et de contourner les endroits où le risque de s’enfoncer dans la boue est important…

Après avoir passé un haut taillis, Holdine et Grace sont agréablement éblouies par la lumière du jour. Le soleil perce au centre de deux grandes murailles d’épicéas. Fini le sol accidenté, elles posent enfin les pieds sur un long passage d’herbe fraîche et tendre.

— Nous arrivons bientôt. Nous n’avons plus qu’à remonter ce chemin, les informe l’homme.

Les deux femmes soupirent, soulagées. Elles sont fourbues.

Au même moment, une bourrasque fait plier la végétation comme si la puissance du courant d’air provoqué par les battements d’ailes de l’oiseau volant vers eux se démultipliait. C’est l’épervier. Il plane quelques instants au-dessus du trio, puis pique pour finalement se poser sur l’épaule de l’homme.

— Ah ! Te voilà toi ! Où étais-tu passé ? s’exclame leur guide.

Le rapace crie et tourne la tête pour observer les deux femmes.

— Il est à vous ? Vous l’avez apprivoisé ? demande Grace avec une pointe d’excitation dans la voix.

— Oh, non ! Il appartient à la forêt. Personne ne le domestiquera. Il est ici parce qu’il l’a décidé. En quelque sorte, nous sommes collègues, tous les deux. Nous œuvrons pour la même cause… N’est-ce pas l’oiseau ?

Le volatile semble le comprendre. Son bec claque trois fois, puis il passe de l’épaule de l’homme au sommet de sa tête.

— Reprenons la route, mesdames.

Ils avancent quelques mètres, puis l’épervier s’envole. Il les distance. Au bout de la route, il n’est plus qu’un minuscule point suspendu dans l’air.

Les résineux forment une muraille inviolable autour d’eux. Ils marchent tous les trois en silence, droit devant. Une marche à la tonalité solennelle. La traversée n’est pas désagréable, si ce n’est un étrange bourdonnement qui s’intensifie à mesure qu’ils progressent.

— Grace, vous entendez ce son ? demande Holdine à son amie.

— Tout à fait. On dirait un moteur qui ronronne doucement.

— Oui, c’est ça… Monsieur ? D’où provient ce bruit ?

L’homme les précède d’un pas décidé. Son manteau en velours claque contre ses mollets à chacune de ses enjambées. Il a tout de même entendu l’Allemande.

— C’est le Mur… Voilà, nous allons bifurquer ici, leur annonce-t-il sans se retourner en désignant du doigt une fine piste située sur leur droite.

Les deux femmes se regardent, prises de panique. Peut-être ont-elles fait une erreur en le suivant ?

Au bout de la piste se trouve une petite clairière. Et au cœur de cette clairière, le chalet de l’homme.

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22

 

Installé sur le rebord de la fenêtre du chalet, l’épervier attend.

— Voilà. Nous sommes arrivés, annonce l’homme.

Holdine et Grace s’arrêtent. Chacune de leur côté, elles ont imaginé de multiples scénarios durant leur marche. Plus de pires que de meilleurs, d’ailleurs. Elles ont caressé l’espoir infime de retrouver ce qui manque à de nombreux êtres humains lorsqu’ils en sont privés : un lien social, pouvoir s’oublier dans la compagnie des autres.

La déception marque leur visage lorsqu’elles découvrent l’endroit dans lequel leur guide les a conduites. C’est un chalet de petite taille, s’apparentant plus à un refuge de montagne qu’à une résidence secondaire. Sous le soleil, son toit de tôle ondulée lance des éclairs lumineux. Ils aveuglent les deux femmes qui cherchent à les éviter en fermant les yeux, le temps de recouvrer une vision claire.

Holdine retient ses larmes. Elle regrette déjà l’espace et le confort de la ferme. Grace, elle, reste sur ses gardes : ce qui les attend chez l’homme pourrait bien signer leur arrêt de mort.

— Je vous souhaite la bienvenue chez moi. Je vous en prie, mesdames, reprend leur hôte en les conviant poliment à le précéder.

— Je crois que je vais finalement décliner votre invitation, annonce Grace en reculant d’un pas.

Holdine est surprise par sa réaction. La jeune femme semble méfiante. Et comme la méfiance est contagieuse, l’Allemande s’éloigne de lui, elle aussi.

Sans s’agacer, il sourit et poursuit :

— Je comprends votre hésitation. Je vous dirai tout ce que vous souhaitez savoir, y compris mon identité. Mon chalet est confortable et nous avons tous besoin de nous reposer.

Les deux femmes restent immobiles. Elles essaient de gagner du temps pour trouver une solution de repli, mais rien ne leur vient à l’esprit. L’homme reprend :

— Ne vous inquiétez pas. Quand vous serez au fait de ce qui vous intéresse, je vous raccompagnerai à la ferme. Allez ! Suivez-moi.

Holdine se sent lasse, fatiguée d’avoir trop marché. Elle désire que cette quête de vérité prenne fin au plus vite. Elle désespère d’obtenir une réponse, qu’elle soit douloureuse ou non. Elle tente de convaincre son amie, mais celle-ci s’obstine à fixer l’homme du regard comme si elle voulait le défier par la pensée.

N’essayez pas de nous avoir ! C’est peine perdue !

— Prenons une décision, Grace. Vous voyez bien qu’il est seul. Nous devons lui faire confiance. Nous n’avons pas d’autre choix… Il peut nous reconduire à la ferme.

Dehors, la clairière retient son souffle. Chaque tige d’herbe, chaque parcelle de terre, chaque étamine, chaque stigmate et chaque pétale de fleur s’oriente dans leur direction.

— Avez-vous pensé qu’une fois dans le chalet, il pourrait nous piéger comme des rats ? lui répond sèchement Grace.

— Cet endroit est minuscule. Enfin, voyons ! (Holdine rejoint l’homme à grandes enjambées et se poste à ses côtés.) Je le suis. Et vous avez tout intérêt à faire de même, Grace.

La jeune femme écrase l’herbe sous ses semelles. Elle manque d’arguments et finit par accepter de les accompagner à contrecœur.

— Très bien ! Vous ne serez pas déçues. Allons-y, mesdames ! annonce leur guide en ouvrant la marche.

Plus elles s’approchent du chalet, plus le doute les étreint. Chaque pied posé devant l’autre pèse comme du plomb. Chacune repense à son expérience de la veille. Holdine revoit la femme au manteau de fourrure. Elle se prépare à la confronter, puis se raisonne très vite. Son teint, son allure décharnée, paraissaient monstrueux, spectraux. Elle déglutit. Grace, elle, garde la main dans une poche. Elle serre très fort le mouchoir brodé et fait blanchir ses articulations.

Avant d’entrer, elles croisent le regard familier de l’épervier qui piétine sur le bord de la fenêtre. Il suit et analyse chacun de leurs mouvements. Une fois les deux femmes disparues, il s’envole rejoindre les mystères de la forêt.

Dans le chalet, l’espace sombre paraît surchargé. Mais quelle odeur ! C’est l’été, pourtant la pierre et le bois ont retenu les effluves rassurants des innombrables hivers écoulés. Holdine et Grace croient d’abord reconnaître le parfum du clou de girofle, de l’encens chaud, puis c’est au tour des aiguilles d’épicéa et pour finir, la rondeur de l’ambre et la force des braises fumantes.

L’homme les guide à travers un dédale d’accumulations d’objets.

— Venez donc vous asseoir, je vous en prie. C’est par ici.

Ils contournent une longue table encombrée avant de rejoindre le fond du chalet. Les deux invitées prennent place sur un canapé en cuir dans lequel elles s’enfoncent avec surprise. Chacune installée à une extrémité, elles s’agrippent à l’accoudoir. En silence, elles inspectent discrètement l’endroit.

L’habitat se compose d’une pièce unique. À droite se trouve le coin-cuisine avec un vieux réchaud et à côté, la cheminée en pierre grise identique à celle des parois. La table encombrée trône au centre du lieu. Au-dessus de leur tête, le plafond est bas : sûrement une mezzanine.

Ce sont les murs qui étonnent le plus les deux femmes. Aucun espace n’est laissé nu. Ils sont tous, sans exception, recouverts d’horloges. Des pendules plutôt, comme celle de la ferme. Toutes en bois sculpté. Des gigantesques, des minuscules. Un grand nombre illustre la forêt, ses oiseaux ou ses cervidés. D’autres, des parties de chasse et leurs trophées. Grace reconnaît le moulin sur certaines et Holdine, des maisons décorées et des fêtes de village sur d’autres. Elles sont si rapprochées les unes des autres que les chaînes de leurs poids sont entremêlées. Chaque balancier oscille en cadence. Ils produisent un son léger, un bourdonnement de fond.

— Mes coucous sont de belles réussites, n’est-ce pas ? dit l’homme de dos, tout en fouillant dans un placard près du réchaud.

Holdine et Grace ne répondent rien. Elles n’arrivent pas à lier leur expérience à cet endroit atypique. L’Allemande pense qu’elles ont rencontré un excentrique, ou pire, un fou. Elle n’ose pas bouger, les mains appuyées sur les genoux. Grace garde la bouche entrouverte, fascinée par la capacité de leur hôte à avoir accumulé autant d’objets dans un si petit espace.

L’homme dépose trois verres vides sur un guéridon en marbre rose.

— Je les ai tous fabriqués, sans exception. Les coucous racontent une histoire… Je vous prépare du café. J’espère que vous n’avez rien contre. J’en bois beaucoup. Je n’ai que ça ici, pas d’eau-de-vie. Il me tient éveillé la nuit… Réparer, améliorer, régler, tout exige du temps. Trop de temps, diront certains.

L’homme retourne mettre la touche finale à son breuvage.

Grace se lève pour observer les pendules de plus près. Il est miraculeux que certaines restent accrochées au mur tant elles sont démesurées. Holdine, toujours assise, a décidé de ne plus parler et attend la suite des événements.

Grace inspecte la table envahie d’outils, de morceaux de bois et de pièces mécaniques, avant de demander :

— Vous vivez ici depuis longtemps ? Je pose la question, car certains de vos… euh, coucous, comme vous dites, paraissent très anciens.

L’homme ne répond pas, trop concentré à préparer son café. Grace retrouve sa place auprès d’Holdine, puis l’interroge de nouveau :

— C’est un passe-temps ? Vous habitez seul ?

L’Allemande se tourne en direction de la jeune femme, l’air dépité. Elle pense qu’elles ont suivi un ermite, probablement un asocial.

— Voilà !

Il revient en tenant la cafetière fumante. Puis, il s’ensuit une scène de déjà-vu : il verse à chacune des femmes le café exactement comme il l’a fait la veille. Ensuite, il part jeter son manteau nonchalamment sur la table et vient s’asseoir dans le fauteuil en face d’elles. Il se cale, tire sur son gilet, croise les jambes et pose délicatement ses mains sur son genou.

— Vous êtes horloger ? Qu’attendez-vous de nous ? Vous allez nous cloîtrer avec vous ?

Grace ne veut pas laisser de temps morts, que l’homme mène la partie. Son visage est écarlate. Le sang tape dans ses oreilles. Elle s’agite sur le canapé, fait crisser le cuir écaillé. À ses côtés, au bord du malaise, Holdine sonde discrètement son regard bleu déstabilisant. Elle cherche à déceler l’ombre cachée derrière la transparence de ses iris.

— Non. Bien sûr que non. Je ne vais pas vous enfermer ici avec moi. Comprendre requiert du temps. Nous allons donc prendre ce temps, ensemble… Vous pouvez vous détendre.

Soudain, ils entendent un bruit sourd suivi d’un déplacement violent provenant de la mezzanine.

— Tu peux descendre. Viens te présenter, dit l’homme sur un ton rassurant en levant les yeux en direction de la source du remue-ménage.

Les premières marches de l’échelle grincent. Les deux femmes retiennent leur souffle. Le temps s’arrête, suspendu jusqu’à la confrontation avec l’inconnu…

C’est la petite fille. Elle s’approche doucement sur la pointe des pieds, sans faire de bruit. Holdine est prise d’un doute. Son comportement diffère de celui de leur première rencontre. Mais à la seconde suivante, elle la reconnaît sans hésitation. Elle dit sèchement à l’homme :

— Nous nous sommes déjà croisées dans la forêt. C’est votre fille ? Vivre isolé dans ces conditions n’est pas acceptable pour un enfant.

Elle regrette aussitôt ses mots par peur de représailles éventuelles. L’hôte reste calme.

— Non. Elle a simplement choisi de résider ici. Et moi, je veille sur elle.

La fillette enserre le cou de son protecteur avec ses bras sans quitter les deux femmes du regard. Ses sourcils se froncent. Elle ne dit rien, semble se méfier.

— Va t’asseoir Annette, nous devons parler entre adultes… Va plutôt dehors, l’oiseau doit s’impatienter. Allez jouer ensemble, la journée n’est pas terminée.

La petite fille se détache de l’homme à contrecœur, et la moue boudeuse, se dirige vers la porte. Il guette, attend qu’elle soit hors de sa vue, puis reprend la parole :

— Les enfants n’ont pas besoin de tout savoir. Ils interprètent selon leurs moyens. Ils se rendent coupables de tout, car ils ne comprennent pas que le monde ne tourne pas uniquement autour d’eux. C’est normal. Je pense que vous savez où je souhaite en venir… Ah !

Aux aguets, il lève son index et les yeux au ciel.

Holdine et Grace se jettent un regard perdu. Son discours n’a aucun sens. Puis d’un seul coup, un cliquetis, ou plutôt une multitude de cliquetis les fait sursauter sur le canapé.

Le son provoqué par la mise en route simultanée du système des coucous est considérable, mais incomparable à celui de l’ouverture parfaitement synchronisée de chaque petite porte. Elle est suivie d’une cacophonie de cris d’oiseaux, de couples dansant et tournant en rond sur leur plateforme, de bûcherons coupant du bois de manière saccadée. Le bruit est assourdissant. Les deux femmes se bouchent les oreilles. L’homme, lui, garde les paupières closes et se délecte de ses créations.

Cinq coups. Quand tout s’arrête, les ondes se propagent encore quelques instants au cœur des murs de pierre avant de céder doucement l’espace au silence.

Grace et Holdine observent l’air ébahi de leur hôte. Chacune pense que trop de temps passé dans cette forêt l’a rendu dément. Quand il rouvre les yeux, l’homme ne leur dit qu’une seule chose :

— Maintenant, je vais vous parler de moi. Vous l’attendiez. Je le sais.

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