Le Système
L’oiseau est né de l’Invisible.
Il les observe, longuement caché aux creux des hauts conifères. Aux frémissements nerveux de leurs visages, à la profondeur sombre de leurs regards, il note la réflexion des deux femmes. Elles se questionnent, et c’est très bien.
Comme prévu, elles oublient lentement ce qui, bientôt, ne leur servira plus.
Pour se construire, l’homme a besoin d’identification, puis cheminant, vieillissant, il quitte ses oripeaux pour revêtir des habits plus accordés à son essence. À l’extérieur, rien ne se voit. Mais à l’intérieur, lorsque la transformation opère, tout devient simple, à l’image des plus élémentaires créatures qui peuplent la Terre… à son image à lui, l’oiseau, qui n’a pas eu à se détacher, car il ne fait qu’un avec la forêt.
Il abhorre ce qu’il s’apprête à faire, mais il le faut. C’est son rôle. Pour elles, le moment approche : le moment de la confrontation, l’imminence de la résolution.
L’oiseau quitte l’ombre pour s’élever vers le ciel incandescent. Il plane au cœur des nuages parfaitement dessinés, les traverse l’un après l’autre, apprécie de s’y rafraîchir. L’été est sa saison préférée. Mais il ne s’attarde pas : il doit prévenir l’homme.
En vol, il voudrait faire demi-tour, les avertir. Mais à quoi bon ? Cela irait à l’encontre du « pourquoi » elles sont apparues dans la forêt. Elles fuiraient, et où iraient-elles se perdre ? Elles tomberaient de nouveau dans l’oubli…
Le toit du chalet luit sous les rayons du soleil. Une brise soudaine agite les grands arbres et les buissons alentour. Son intensité dérange les nombreux petits mammifères inquiets, désormais exposés aux prédateurs.
L’oiseau s’ébroue en vol. Il claque du bec, excité à la vue de la course désordonnée des campagnols qui cherchent à échapper à la menace. Son instinct ne le trahira pas, il doit d’abord trouver l’homme.
À l’extérieur du chalet, il ne sent pas sa présence. Peut-être est-il à l’intérieur ? Le rapace plonge et se pose sur le rebord d’une fenêtre. Ses yeux roulent : il inspecte. Rien dans un coin, il saute pour analyser le second. L’homme est là et n’est pas seul. La fillette se tient à ses côtés. Il est assis à la table et elle l’observe travailler avec application.
L’oiseau crie, donne des coups de bec rageurs contre les carreaux de la vitre. L’homme lève la tête rapidement et semble satisfait de l’apercevoir. Il sort sur le perron.
L’épervier se précipite, vole moins d’un mètre et enfonce avec vigueur ses serres dans le tissu râpé de son gilet…
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