Le Système

Maud Servignat · Chapitre 12 sur 30

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Le Système

Les deux femmes sont mal à l’aise.…

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Les deux femmes sont mal à l’aise. Dehors, elles peuvent maintenant profiter des jours qui rallongent, du climat qui s’adoucit. La montagne leur offre sa clémence, mais leur garde-robe sommaire est désormais inadaptée à la saison. Leur allure apparaît saugrenue. Leurs bottes fourrées sont trop chaudes, alors Grace a rechaussé celles avec lesquelles elle est arrivée dans la forêt et Holdine a renfilé ses chaussons. Les manteaux et pulls ont été remisés dans les chambres et ne servent plus que lors de soirées trop fraîches.

Dans la prairie, l’herbe et les graminées arrivent presque à hauteur de cheville. Les deux femmes ne s’étonnent plus de la vitesse à laquelle leur paysage se modifie. La vache les accapare par son besoin constant d’attention. Holdine n’ayant pas adhéré à la traite, c’est Grace qui se charge de recueillir le lait chaque matin. Le rôle de l’Allemande est d’aller chercher de l’eau fraîche à la rivière. Elle se trempe jusqu’aux genoux et en profite pour se laver. Méthodiquement, toujours dans le même ordre, elle commence par s’asperger le visage, puis les bras, la nuque, les cuisses, les fesses, et pour finir : les parties intimes.

Holdine garde toujours la force de résister au courant froid qui veut la déséquilibrer, la faire tomber et l’entraîner au loin. Quand elle se fatigue et s’étourdit au tumulte de l’eau déchaînée, elle rêve de lâcher-prise, une bonne fois pour toutes. Mais le rire perçu au cœur de la forêt emplit soudainement son esprit et l’espoir la fait alors de nouveau se cramponner aux rochers glissants.

Quelques jours auparavant, Holdine a eu l’idée de fabriquer un balai avec des branches mortes. Elle a sélectionné une tige épaisse, solide et droite. Elle a ensuite créé des fagots et les a méticuleusement noués ensemble à l’aide de fines bandes de tissus entremêlées autour du manche, comme elle le fait pour les couronnes de fleurs qu’elle confectionne avec sa fille.

L’Allemande donne les derniers coups de balai dans le salon, quand à travers les fenêtres ouvertes, elle entend la vache meugler. Satisfaite de la propreté toute relative du lieu, elle range son ustensile contre le manteau de la cheminée et part rejoindre Grace au cabanon qu’elles ont renommé « l’étable ».

Le lait cingle la gamelle. La jeune femme assise sur son tabouret et concentrée sur sa tâche ne l’entend pas approcher. Accoudée au dormant de la porte, Holdine l’observe et grimace, incommodée par les émanations piquantes et fortes du purin piétiné au soleil par les sabots de la Pie Rouge.

— Comment faites-vous pour supporter cette infection !

Surprise, Grace sursaute en tirant trop fort sur les trayons. La vache lui décoche une ruade. Pour la calmer, la jeune femme lui tapote le flanc.

— Oh ! Pardon, ma belle… Il existe des odeurs bien pires. Celle-ci est naturelle au moins ! lance-t-elle à l’Allemande, les yeux pleins d’éclairs.

— Mais regardez l’état dans lequel elle se trouve ! Ne faudrait-il pas nettoyer son arrière-train ?

— Quand il sera sec. Je gratterai. En attendant, rentrez la gamelle pleine avant que la chaleur ne fasse tourner le lait.

Installée à la table du salon, Holdine remue la production du jour avec une spatule. Après s’être rincé les mains à l’eau claire dans la cuisine, Grace la rejoint, s’assoit sous les fenêtres et jette un coup d’œil rapide dehors : une murmuration virevolte et anime un ciel sans nuages. Elle entend la cloche tinter au cou de la vache qui profite de l’herbe tendre dans la prairie.

— Tiens ! Revoilà Notre Épervier, s’exclame Grace en pointant la minuscule silhouette brune qui tourne maintenant au-dessus du ruminant. 

L’Allemande lâche sa cuillère et se lève pour venir constater par elle-même. « Notre Épervier », c’est ainsi qu’elles ont nommé l’oiseau qui leur rend visite régulièrement.

— Ah, oui, énonce-t-elle sans conviction… Holdine n’a d’yeux que pour la vache. Vous pensez qu’elle s’enfuira si nous la surveillons moins ?

S’inquiète-t-elle pour la vache ou pour les litres de lait qui viendraient à manquer ? pense Grace avant de lui répondre :

— Franchement, je ne peux pas vous le garantir. Mais j’ai dans l’idée que non.

Grace se détourne de la fenêtre et retire ses bottes en soupirant. Holdine jette alors un regard sur ses propres chaussons salis par la poussière.

— Je me sens comme vous. J’ai vraiment trop chaud… Comment va-t-on faire ? Nous n’allons tout de même pas vivre nues ?

Grace pouffe de rire. Elle l’imagine dans le plus simple appareil.

— Ça serait un réel retour à la nature ! lui lance-t-elle.

— Personnellement, je ne pense pas en être capable. Vous, sûrement. Mais moi, non.

— Pourquoi « vous sûrement » ? Que sous-entendez-vous par-là ? Encore une de vos idées étriquées !

— J’ai encore raté une bonne occasion de me taire, lui répond Holdine en guise d’excuse.

Un silence lourd s’installe quelques minutes, le temps d’observer de nouveau la vache vaquer tranquillement à ses occupations…

Holdine est contrariée. Après quelques minutes, elle se force à relancer la conversation.

— Cet animal est précieux, n’est-ce pas ? Nous pourrions lui donner un prénom ? J’ai pensé à Babou. Vous parlez souvent de cette femme, donc… Qu’en dites-vous ?

Sa proposition réanime instantanément Grace.

— Quelle idée avez-vous là ? Ma Babou, une vache ? 

— Pas « Votre Babou », juste Babou. Nous avons bien « Notre Épervier » ! La nommer rendrait notre quotidien plus supportable. L’égayerait. Les animaux de compagnie soulagent les humains, n’est-ce pas ?

Holdine serre les dents et craint d’avoir encore blessé la susceptibilité de Grace. Elle se prépare à accueillir sa répartie, mais l’autre détourne la conversation sur un sujet bien différent.

— Je pense que je vais tenter de retourner pêcher près du moulin. Même si je désespère d’attraper une prise… Si j’avais du câble, au moins. Je pourrais fabriquer un hameçon.

— Il nous reste quelques bocaux et le lait. Mais nous aurions besoin de tellement de choses ! Par exemple, avec du vinaigre et des petits pots, nous pourrions faire du fromage. Et avec une baratte, du beurre.

— C’est vrai ? s’exclame Grace en se détournant une fois de plus de la fenêtre, intéressée par cette nouvelle perspective.

— Oui… Mais mieux vaut oublier tout cela. Notre quotidien deviendrait insupportable. Attendre et espérer rend fou. Nous devons nous contenter de peu pour l’instant, ajoute Holdine.

— Vous avez raison… Comprendre pourquoi nous sommes ici est le plus important. Concernant la nourriture, je connais le manque. Nous pourrons nous y habituer, au moins pour un temps. Par contre, si nos réserves s’amenuisent jusqu’à zéro, nous devrons nous restreindre et éviter de boire trop de lait pour nous remplir le ventre. Il pourrait nous rendre très malades. Voir même, nous tuer.

— Vous savez Grace… vous m’affirmez avoir été internée et vraiment, je ne peux pas imaginer votre vécu, mais je voudrais que vous sachiez que moi aussi, j’ai connu la faim.

— Ah bon ? Vous ? s’étonne la jeune femme. Vous ne m’avez donc pas tout raconté lors de notre rencontre ?

— Non… Je me suis longtemps privée de nourriture. Comme je vous l’ai dit, je rêvais de devenir danseuse. À l’inverse de ma sœur, je possède naturellement une silhouette assez lourde et de gros os. Danser est une pratique exigeante. Elle ne supporte pas les excès.

Grace ne reconnaît pas le portrait qu’Holdine brosse d’elle-même, mais elle se garde bien de lui faire remarquer. Par contre, elle est au fait de la pratique sportive.

— Je connais l’exigence. Les concours de natation demandent plus que de l’implication.

— Oui ! Mais moi, je devais impérativement ressembler à une brindille. Voir ma sœur qui réussissait presque sans effort alors que le miroir me renvoyait l’image d’un pachyderme en tutu… J’ai commencé à moins manger et à me faire vomir. Imaginez un peu ma fierté quand, à force d’efforts, j’ai pu enfin me fondre parmi les autres… Tant pis pour les vertiges et les coups de fatigue. Le bénéfice que je retirais valait bien ces sacrifices.

— Mais ça n’a servi à rien, rétorque Grace qui se souvient qu’Holdine n’a jamais fait carrière.

— Effectivement, à rien. J’ai recommencé à me nourrir quand je suis tombée enceinte de Greta. M’affamer devenait impossible. Je devais protéger cette enfant. Et puis, la maternité m’apportait la position que j’attendais depuis longtemps. Elle m’a détourné en douceur de la danse. Comme le conseillait le parti, j’ai commencé à manger sainement et à pratiquer des sports différents pour devenir un modèle à suivre.

— Un modèle de rigueur et de perfection, complète Grace pour appuyer son propos. 

— Oui… Mais pas ici, en tout cas.

— Ici, nous pouvons être nous-mêmes. Personne ne nous regarde à part Babou. À mon avis, elle se moque bien de savoir si quelques cheveux dépassent de votre chignon bien peigné ou si les meubles sont dépoussiérés.

Holdine lui sourit, songeuse. Elle ajoute :

— Vous oubliez Notre Épervier… Merci, Grace… Alors ? Vous adoptez le prénom ?

— Vous n’auriez pas pu inventer un plus joli nom pour la plus belle vache de la forêt.

La jeune Javanaise lui sourit à son tour.

Grace est retournée pêcher. Encore une fois, elle est rentrée bredouille, mais a profité de sa présence au moulin pour se baigner de la même façon que l’Allemande. À son retour, elle a trouvé toutes les fenêtres de la ferme ouvertes et sa compagne dans la cuisine, derrière le fourneau en train de remuer les haricots. Elle l’a observée ensuite ajouter quelques gouttes du lait de la veille pour les adoucir.

Babou somnolait à l’abri dans l’étable et les aiguilles de l’horloge indiquaient 19 h 30. À la nuit tombante, elles ont mangé tranquillement à table. Holdine a voulu poser des questions à Grace. Pensait-elle en avoir le droit, étant donné qu’elle-même s’était un peu dévoilée ? Grace est restée vague, contournant ses indiscrétions.

Le voile céleste est clair. Les deux femmes sont maintenant assises devant la bâtisse au toit de chaume effleurant le sol. Leurs jambes étendues dans l’herbe, elles observent les étoiles et les ombres lointaines de la forêt, là-bas où les hiboux rugueux et pygmées hululent perchés sur l’écorce écailleuse des grands épicéas, où les lynx et les chevreuils cherchent refuge dans les trous ou les recoins discrets. 

— C’est déstabilisant. Le ciel est identique à celui de la nuit où je suis arrivée ici. La même clarté, la même brillance des étoiles, dit Holdine.

— La voûte céleste est la même pour tout le monde. Où que l’on se trouve sur Terre.

— Oui. C’est en quelque sorte rassurant de savoir que cette planète est plus accessible qu’on l’imagine, finalement.

Soudain, Grace se raidit, en alerte…

— Vous avez entendu ? dit-elle.

— Quoi ? lui demande l’Allemande le cœur battant, à son tour sur ses gardes.

— Un claquement de porte… Ça y ressemblait.

— Tout est ouvert. C’est sûrement un courant d’air… ou bien, Babou qui s’agite dans l’étable.

Grace ne semble pas d’accord. Elle s’agite, mal à l’aise.

— Non, c’est… Vite ! venez !

La jeune femme se lève, court et passe l’entrée de la ferme avec Holdine sur les talons. Fébrile, elle inspecte chaque pièce du rez-de-chaussée avant de grimper l’escalier. Le bruit de leur cavalcade dans la montée gronde entre les murs et est entendu sans aucun doute jusque dans le bois.

— Plus vite ! hurle Grace sans retenue.

La lune éclaire l’étroit couloir. Les deux femmes ont juste le temps d’apercevoir une silhouette en haut de l’échelle. Elle disparaît aussi rapidement que la trappe du grenier se ferme.

— Redescendez Holdine ! Il va s’enfuir par l’escalier extérieur. Allez-y ! À l’arrière ! Vite !

L’Allemande met quelques secondes à réagir, puis rebrousse chemin en courant. Grace, elle, s’élance vers l’échelle, grimpe à toute vitesse et pousse la trappe d’un coup de poing. Celle-ci s’ouvre bruyamment. Le choc résonne dans sa poitrine. Dans la pénombre, elle distingue à peine la silhouette, mais entend ses pas heurter le plancher. L’individu s’élance en direction de l’escalier extérieur.

— Attendez ! S’il vous plaît ! l’implore-t-elle, essoufflée.

Alors qu’elle n’a progressé qu’au milieu du grenier, la seconde porte s’ouvre. Grace prie pour qu’Holdine soit déjà dehors, au pied de l’escalier. Parvenue à l’autre extrémité, elle sent l’air frais balayer son visage et perçoit uniquement le sifflement de la respiration contrariée de sa compagne qui arrive trop tard…

Dehors, toutes les deux mettent quelques instants à reprendre leurs esprits. L’individu, plus rapide, a disparu. La frustration mêlée de tristesse est si intense que les deux femmes s’effondrent et tombent dans les bras l’une de l’autre en pleurant…

— Rentrons, dit Grace un peu gênée, après s’être dégagée difficilement de l’étreinte d’Holdine.

Elles remontent à l’étage en silence et après avoir allumé une bougie, sont surprises de découvrir la porte de la pièce inaccessible de nouveau entrebâillée. Le coffre trône au centre, comme la première fois.

— Vous l’ouvrez ou je m’en occupe ? demande Grace.

— Allez-y. Je vous en prie.

Dedans, elles trouvent ce qui leur manquait : du matériel pour fabriquer des hameçons, de la vaisselle supplémentaire, du vinaigre, des vêtements et des souliers légers.

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