Le Système
Section 23
Jonas
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Alors, commençons !
Je me nomme Jonas. Je vous avoue que je ne sais plus très bien si j’ai choisi ce prénom, ou bien s’il m’a été donné à ma naissance…
Servez-vous encore un café, mesdames !
Je vis dans la forêt depuis longtemps et ne me rappelle plus la période exacte de mon arrivée… Malgré tous nos efforts, nous oublions beaucoup ici. Je crois savoir que vous perdez la mémoire en ce moment. Mais ne vous inquiétez pas. Au bout d’un certain temps, vous prendrez conscience que cela n’a aucune importance. L’essentiel se trouve ailleurs.
Tout ce qui ne sert pas est abandonné.
Pour ma part, je suis sûr d’une chose : j’ai connu une guerre avant la vôtre.
Si je dois vous parler de moi, alors voici ma vie. Celle que j’ai reconstruite en m’aidant de mes réminiscences.
Je suis né dans les Vosges, en France. J’étais l’un des rares fils d’une fratrie de onze enfants, un des plus âgés. J’ai assisté à la mise au monde de beaucoup de mes sœurs, à leur mise en terre aussi. Mes parents étaient cultivateurs. Nous vivions dans une modeste ferme, une unique pièce dans laquelle nous dormions tous ensemble, serrés dans le même lit…
Vous savez, comme dans ce conte : Boucle d’Or. Annette l’adore.
Nous habitions dans la vallée. Son accès difficile l’hiver nous isolait. J’avais donc du temps pour rêver et chasser le Darou. Je crois encore qu’il existe, bien caché au cœur de la montagne… C’est un animal imaginaire. Une chimère, un mélange de daim et de bouquetin avec les pattes plus longues d’un côté qui l’aident à tenir en équilibre sur les pentes raides.
J’étais un gamin calme. Je ne parlais pas beaucoup. Je préférais garder mes pensées pour moi. Je me posais des questions sur tout, surtout la mort. Pouvions-nous représenter autre chose qu’un corps de chair et de sang ? Nous retournions à la terre, mangés par les vers, mais le véritable « Nous », où partait-il réellement ?
J’avais pour habitude d’ensevelir les dépouilles des petits animaux défunts que je rencontrais durant mes promenades solitaires en forêt. Je pensais à eux et leur offrais une sépulture. Leur essence vitale mérite autant de reconnaissance que celle des hommes.
Je me sentais incompris, alors j’exécutais ma tâche avec discrétion en étant persuadé qu’elle était ma mission de vie.
À l’église, je n’écoutais que d’une oreille. Je préférais me forger mes propres idées, inventer ma réalité. Savez-vous que la puissance de l’esprit est incommensurable ? Qu’elle peut vous sauver de tout ? J’obéissais pour qu’on me fiche la paix, mais au fond de moi, je savais que je détenais un pouvoir : ma différence. Je voyais des choses que les autres ne pouvaient pas imaginer. Et pour la majorité des gens, ce qui ne peut être conçu n’existe pas.
Et pourtant…
La vie paysanne dans les Vosges était réglée. L’été, pour un gamin comme moi arrivé à une force musculaire suffisante, c’était le travail dans les cultures de ceux qui possédaient la terre et demandaient de la main-d’œuvre docile. Et l’hiver, c’était le débardage du bois dans la forêt.
Les enfants n’avaient pas le choix, ils devaient aider les parents… J’aurais préféré que mon père souffle le verre au lieu de s’user la santé à transporter des morceaux de bois. Concevoir des formes et inventer des couleurs avait un sens pour moi. L’harmonie des choses m’a toujours attiré. Tenter de magnifier la vie n’est pas secondaire. Cette mission est demeurée ma raison de vivre. Je n’en avais pas encore conscience, mais elle est l’essence même de mon existence.
Donc, lorsque je donnais un coup de main à mon père dans les zones forestières escarpées, je m’imaginais en train de souffler le verre et apporter consistance aux plus belles formes jamais créées. Au lieu du bois que j’entassais, j’imaginais un public admirer mes œuvres, bouche bée devant tant de talent.
Tous les gamins fantasment. Mes rêves m’aidaient à faire passer le temps plus vite et à supporter le travail pénible.
Mais la vie vous rattrape. Elle vous met l’eau à la bouche, mais se moque bien de vos désirs profonds. Tu peux toujours rêver mon p’tit ! Ah ! Ah ! Ah !
J’ai perdu des sœurs. Je n’ai jamais pu réellement m’attacher à elles, car elles n’étaient encore que des nourrissons, ou trop jeunes lors de leur mort. Mais pour mon père, c’était autre chose…
Vous n’avez sûrement jamais entendu parler de son métier, peu de gens le connaissent. Il était schlitteur. Dans la montagne, il conduisait des traîneaux débordant de bois, les faisait circuler sur des voies de rondins pour les descendre de la montagne. Une véritable épreuve de forçat. Les pentes étaient raides, et quand ça dévalait, je peux vous dire que ça dévalait ! L’homme se plaçait devant la schlitte pleine, cramponnait ses deux anses, dirigeait et ralentissait la glisse en bloquant avec ses jambes. Imaginez un peu la force nécessaire ! Et toute la journée en plus !
Mon père ne ménageait pas sa peine. Je l’admirais pour cela. Comme tous les gamins, je ne voulais pas le décevoir. Je faisais de mon mieux. Je cachais ma véritable nature pour lui faire plaisir… Il n’a pas mérité ce qui est arrivé.
Il toussait déjà depuis pas mal de temps. Couchée dans l’obscurité, toute la famille se rongeait les sangs en écoutant ses quintes rauques sans pouvoir rien faire. Ce matin-là, il n’aurait pas dû prendre le chemin de la montagne. Il avait neigé toute la nuit et travailler allait s’avérer compliqué. Ma mère s’inquiétait beaucoup quand les conditions climatiques ne jouaient pas en notre faveur. Mais comme d’habitude, mon père avait ignoré ses conseils et nous étions partis.
Ma tâche consistait à regrouper les tronçons de bois abattus et à les empiler par taille. La zone était relativement étendue, mais les débardeurs pouvaient facilement communiquer entre eux.
Je me battais avec un tronc trop lourd quand j’ai entendu des gars crier. Quelquefois, ils plaisantaient un peu fort, mais ce jour-là, c’était différent. La neige recommençait à tomber, de gros flocons.
Après les hurlements, plus rien : un silence de mort. Une intuition désagréable m’a poussé à courir les rejoindre. Les hommes étaient regroupés en cercle, les mines défaites. Le manteau blanc recouvrait tout, sauf la zone qu’ils avaient déblayée pour travailler. Certains ont reculé pour me libérer le passage. Je me souviens ensuite qu’un bûcheron m’a empoigné énergiquement par les épaules, puis j’ai vu la luge couchée, sortie de sa voie et du bois renversé autour. Mon père était étendu sur le sol, ses jambes paraissaient disloquées, du sang coulait de sa tête… Il était mort.
Ma mère n’a pas souhaité que j’assiste à la préparation du corps… J’aurais pourtant pu le rendre beau pour son passage, comme j’opérais avec les créatures que j’enterrais dans la forêt. Je me suis contenté de le veiller ainsi que notre tradition l’exige, puis je lui ai fait mes adieux.
À la suite de son départ tragique, rien n’a réellement changé. La responsabilité de la famille a incombé à mon frère aîné et moi. Nous sommes donc retournés travailler dans la montagne et dans les champs, l’été.
Le troisième hiver, j’ai rencontré l’homme qui allait ouvrir ma voie. Les voyages d’agrément se développaient chez les riches. À l’inverse de nous autres, pauvres paysans, ils avaient la possibilité de penser à autre chose qu’au labeur. Les Vosges devenaient populaires. Elles attiraient des touristes et curistes en recherche d’air pur. Parmi les multiples occupations qui leur étaient proposées, la schlitte remportait un franc succès. Des voies et des traîneaux pouvant accueillir un nombre important de curieux ont été conçus et construits exclusivement pour la villégiature.
J’avais beau être un gamin en pleine forme, la rudesse de l’hiver et le transport des bûches fragilisaient ma santé. Des crampes et des décharges électriques me traversaient souvent le corps sans prévenir, m’obligeant à abandonner le travail et à marcher longtemps jusqu’à leur disparition. Le printemps approchait et c’est dans ce contexte que je l’ai rencontré. Le hasard m’a guidé vers lui. Je serrais les dents une fois de plus pour ne plus sentir la douleur dans la forêt quand j’ai aperçu les contours d’un pont en construction au détour de deux sentiers.
Les voies de Schlitte pour touristes étaient décorées pour faire plaisir, des facsimilés enjolivés de la réalité de notre labeur, attrayants et romantiques. Les passerelles ne servaient à rien, juste d’ornement pour le folklore. Celle sur laquelle l’individu œuvrait était monumentale. J’ai épié l’homme quelques minutes, caché derrière les arbres, puis ma curiosité a pris le dessus. Je me suis approché de lui. L’outil qu’il manipulait avec dextérité paraissait minuscule dans sa main épaisse. Des copeaux clairs étaient projetés en l’air comme un feu d’artifice autour de lui. Il avait déjà fait naître des guirlandes de pommes de pin et des branches d’épicéa de la matière brune. J’ai senti que je le dérangeais, mais il m’a tout de même permis de l’observer ciseler le pont. Il s’est ensuite présenté, mais sans un mot de trop : il était sculpteur et disposait d’un peu plus d’un an pour décorer la nouvelle voie de schlitte.
Je suis revenu chaque jour admirer l’avancée de ses travaux. J’ai appris que les outils qui servaient à creuser le bois s’appelaient des gouges et que chacune apportait sa spécificité. Ses croquis préparatoires me fascinaient. Son talent se révélait surtout dans ses dessins : agencer les éléments forestiers entre eux pour raconter une histoire vivante et immersive. Il m’a permis de décalquer ses motifs sur le pont. C’est à ce moment précis que j’ai su avec certitude quel homme je voulais devenir. Au fil de mes visites, il m’a laissé reproduire ses ornements sur du papier vierge et donner mes premiers coups de gouge. J’ai rapidement trouvé mon rythme et créé mes propres associations en l’imitant.
Ce sont les courbes que j’aime le plus sculpter, les formes tortueuses des bois de cerf, les entrelacs de la végétation… Mais à cette époque, je rêvais, une fois de plus. J’aurais souhaité qu’il me prenne comme apprenti, mais j’étais persuadé que mes proches me jugeraient. Je ne voulais pas passer pour un morveux irresponsable aux idées excentriques. Je n’ai donc rien osé demander. De plus, ma famille avait besoin de moi. Je culpabilisais.
Mes entrevues secrètes ne restèrent que cela. J’assimilais les bases du travail du bois en même temps que je le charriais, sans savoir si je pourrais un jour créer à mon tour.
Un nouvel hiver s’est écoulé et l’homme avait laissé derrière lui une œuvre que je considérais à la fois curieuse et merveilleuse. Il avait bien rempli son contrat : rendre la forêt à l’imaginaire de chacun de ses visiteurs.
Quelques années se sont déroulées entre ce moment et le suivant. Les souvenirs de cette époque ont disparu de ma tête.
Je vous le répète encore une fois : nous nous remémorons uniquement ce qui nous sert.
Tous les enfants de la maison grandissaient. Mon frère aîné venait de prendre le rôle de patriarche. Nous continuions à travailler dans les champs et le bois. C’est à cette époque qu’un second homme a changé – pour de bon, cette fois-ci – le cours de mon existence.
De nombreux colporteurs traversaient la vallée. Ils proposaient de tout aux villageois : des jouets, des couteaux, du linge, des livres, des produits exotiques, des poudres de perlimpinpin et j’en passe et des meilleurs. J’attendais tout particulièrement le vendeur d’images d’Épinal. Tout gamin, quand les mois de récoltes s’avéraient satisfaisants, j’étais autorisé à en acheter une… seulement une.
Bref, je reviens à notre homme.
Un soir, il a frappé à la porte de notre ferme. Nous étions attablés et mangions la soupe. Personne n’aime être dérangé à cette heure de la journée. Une de mes jeunes sœurs est partie ouvrir, mais nous sommes restés méfiants. Je me souviens qu’il pleuvait à torrents. Les bords lourds du chapeau de l’individu dégoulinaient d’eau. Il ne demandait pas l’aumône, juste à s’abriter le temps que le déluge cesse. Ma mère a hésité quelques instants. Mais comme une âme chrétienne se doit d’être charitable, elle l’a laissé entrer.
Un sacré barda l’accompagnait. Comme vous l’avez sans doute deviné, il exerçait le métier de colporteur.
L’homme a profité de l’accueil bienveillant de toute la famille. D’un peu de soupe chaude, aussi. Après s’être séché et avoir mangé, en guise de remerciement, il a ouvert sa charrette et nous a tendu une pendule. Nous en possédions déjà une comme chaque foyer, mais de plus petite taille. Sur l’horloge qu’il nous offrait, le bois était ouvragé, les détails du feuillage précis et bien exécutés, la tête du chevreuil parfaite. Je me souviens de l’emballement de mon cœur lorsqu’il nous a déclaré qu’il les fabriquait lui-même. C’était sa spécialité : concevoir et vendre des coucous. Son chariot en débordait. Aucun identique à l’autre. Ils étaient tous superbes, pour moi, en tout cas. J’ai soudain eu envie de partir parcourir les Vosges en sa compagnie.
L’homme nous a dit qu’il vieillissait, qu’arpenter à pied les reliefs montagneux devenait long et difficile, qu’il préférait produire plutôt que vendre. Il a très vite senti mon intérêt pour l’horlogerie et a profité de l’occasion pour faire sa proposition : si ma mère acceptait, je pouvais le suivre. Il m’apprendrait le métier. Mon frère aîné a su la rassurer. Ma mère a donné son accord.
Je venais de trouver ma voie : distribuer des pendules, offrir de l’harmonie au monde, un équilibre.
Pendant de nombreuses années, l’homme et moi avons partagé la même existence. Nous déambulions dans les Vosges, bien sûr, mais aussi à la frontière allemande. Nous arpentions les chemins quand le temps était clément, mais dès que les premiers frimas arrivaient, nous retournions nous calfeutrer dans son atelier. J’ai passé les meilleurs moments de ma vie dans cet endroit. Il m’a tout appris sur les horloges, leur mécanisme, l’assemblage des pièces entre elles, la minutie que cela exige. Je connaissais les rudiments de la sculpture sur bois, je me suis donc perfectionné très rapidement.
Les jours et les nuits ont traversé ma route en accéléré. Imaginez les aiguilles tourner à une vitesse folle, le coucou, entrer, sortir et chanter sans interruption. Eh bien, c’est à cela que ressemblait mon existence. J’ai arpenté les collines de la vie légèrement étourdi, dissimulé au cœur d’une bulle brumeuse. D’adolescent, je suis devenu adulte et mon partenaire, un vieillard.
C’est fatal ! Personne ne peut lutter contre la course effrénée des aiguilles de la grande horloge…
Pratiquer un art vous cache de la laideur. Les battements de votre cœur s’accordent aux mouvements de vos mains et il s’ensuit un plaisir surnaturel grâce auquel vous devinez votre âme, et au-delà, l’âme du monde.
La folie des hommes m’a arraché des bras du bonheur de créer. J’ai retrouvé mon frère le temps de l’incorporation et des étrangers nous ont séparés. Je n’ai jamais revu ni lui ni mon partenaire. Des individus sans visage m’ont jeté dans la fausse au lion, de la même manière que des centaines, des milliers d’autres.
Alors, j’ai douté de mes convictions.
Finalement, n’étions-nous constitués que de chair et de sang ?
Assourdi par les bombes, aveuglé par les gaz et la poussière, je ne pouvais pas accepter ces non-sens. J’ai essayé de faire comme avec les petits animaux, mais trop d’hommes tombaient. Je n’étais pas à la hauteur de la tâche. Sentant la folie me guetter, je n’ai trouvé aucune autre solution. Je me suis recroquevillé et j’ai attendu, me transformant à mon tour en un tas de chair parmi les tas de chair déjà en putréfaction. J’ai désiré la mort, mais au lieu du coup de faux tant espéré, elle m’a abandonné auprès de ceux auxquels elle venait d’offrir sa délivrance… Pourquoi ?
Je ne comprenais pas la violence. Mais c’est la colère qui m’a gardé vivant. Dans un dernier instinct de survie, je me suis levé et ai fui droit devant sous les bombes, évitant les corps et les chevaux brisés.
J’ai couru jusqu’à l’orée de la forêt et me suis perdu dans l’obscurité.
J’étais seul, j’ai marché sans arrêt. Je n’entendais qu’une chose : ma respiration haletante. Le reste bourdonnait beaucoup trop fort. Je me souviens mal, mais l’épuisement a eu raison de moi. Je me suis effondré sans savoir où je me trouvais.
Lorsque je me suis réveillé, je me tenais toujours dans le bois, désormais lumineux et silencieux. Mon ouïe avait retrouvé ses pleines facultés. L’air frais courait sur mon visage comme le long des ramures des arbres. Je me suis senti en sécurité, loin de la guerre, de sa barbarie.
Un rapace s’est posé sur une branche. J’ai plongé mes yeux dans les siens. J’ai deviné que je devais l’écouter et le suivre…
L’épervier m’a guidé bien avant vous.
Je vis dans la forêt depuis longtemps. Vous devez savoir que comprendre est un processus laborieux. Comme vous, j’étais égaré, mesdames. Mais ne vous inquiétez pas. Je suis heureux, et accomplis ce que j’aime. J’équilibre, je répare, j’entretiens, mais surtout, j’aide.
C’est mon rôle… Et vous découvrirez bientôt le vôtre.
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