Le Système

Maud Servignat · Chapitre 8 sur 30

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Le Système

Grace n’a pas remarqué que les protections…

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Grace n’a pas remarqué que les protections de ses bottes entravent sa marche. En reprenant le chemin qu’elle avait emprunté, elle se hâte, trébuche et tombe sans gravité, tête la première dans la neige. Elle se relève, pressée d’apporter la nouvelle à Holdine.

À peine passé le seuil de la ferme, elle hurle à tue-tête :

— J’ai fait une découverte !

La porte de la chambre d’Holdine s’ouvre, puis Grace l’entend descendre l’escalier. Quand l’Allemande apparaît, sa chevelure ébouriffée est nouée — fait peu habituel chez cette femme à la présentation toujours impeccable. 

— Mais qu’avez-vous donc à crier comme ça ? Vous m’effrayez !

— Je ne voulais pas, pardon… En allant chercher de la neige aujourd’hui, j’ai découvert un moulin. Tout près.

— Ah bon ? Allons nous asseoir. Vous allez me raconter ça plus calmement.

En se dirigeant vers la salle commune, Grace prend conscience qu’elle a oublié les casseroles dans sa précipitation. Elle réfléchit et pense : tant mieux. Cela lui donnera l’occasion d’y retourner plus tard.

— Je vous écoute, annonce Holdine après que toutes les deux aient pris place face à face derrière la table.

— Je ne l’avais pas remarqué la première fois, avec toute cette neige. Il devait être entièrement enfoui.

— Vous ne m’étonnez qu’à moitié. Nous vivons sous le toit d’une ferme. Ce qui veut dire « culture » et probablement « fabrication de farine ». Cela n’a rien d’exceptionnel.

Grace fulmine intérieurement et ne peut se retenir de lui dire :

— Peut-être pour vous, mais pour moi c’est nouveau… Bref, ce n’est pas l’essentiel. Le plus important est que c’est un moulin à eau et que tout près, coule une rivière. Elle est prise par les glaces pour l’instant, mais c’est un trésor pour nous.

Holdine semble réfléchir. Elle ne possède pas l’esprit pratique de la jeune femme.

— Eh bien, ne trouvez-vous pas ? s’impatiente Grace. Nous pourrons faire notre toilette et laver correctement notre linge. Nous disposerons d’eau pure et fraîche à boire. Si elle est potable, bien sûr.

— Oui, elle l’est probablement. Mais nous devrons le vérifier… Vous avez raison, cela va améliorer notre condition de vie.

Grace se lève de table, puis arpente la pièce de long en large, encore excitée par sa trouvaille. Elle hésite à lui parler de l’oiseau, mais sa nature spontanée prend le dessus.

— Je ne vous ai pas raconté le plus étrange.

L’intérêt d’Holdine qui semblait avoir faibli suite à l’annonce décevante se réactive soudain.

— Étrange ?

— Oui… Je crois que c’est un oiseau qui m’a guidée. Une espèce de rapace.

Holdine est surprise. Sa tête fait un mouvement de recul.

— Un rapace ? Vous parlez aux animaux sur votre île ?

— Évitez les remarques désobligeantes ! Il a attiré mon attention en me criant dessus et en volant presque à la racine de mes cheveux. J’ai cru qu’il voulait m’attaquer, puis, je ne sais pas vraiment comment, par intuition peut-être, j’ai compris qu’il souhaitait que je le suive.

— C’est la claustration qui vous le fait croire. Les animaux sont différents des hommes. Ils ne communiquent pas, voyons !

Grace vient se planter auprès d’elle, sa poitrine gonflée.

— Je ne délire pas… Et arrêtez un peu avec vos idées rigides sur la différence ! Si vous vous intéressiez au monde en dehors du vôtre, vous sauriez que les espèces animales parlent chacune leur propre langage… Vous raisonnez comme ma mère. Je vous trouve d’ailleurs de nombreux points communs avec elle.

— Et vous n’aimez pas votre mère…

— Peut-on détester sa mère ? Non, je ne crois pas. Elle est égoïste et oui, je lui en veux…

— Parlez-moi plutôt de cet oiseau. À quoi ressemblait-il ?

— Pas très gros pour un rapace. Ses yeux étaient jaunes, presque dorés. Son plumage, brun, sauf sur la poitrine où il était clair et strié de traits marron.

— Vous me décrivez un épervier. On le trouve partout. Il n’a rien de rare votre phénomène étrange.

Grace est déçue, l’Allemande blesse sa sensibilité. Elle ravale la boule qui commence à envahir sa gorge et trouve rapidement un stratagème pour fuir sa présence avant d’éclater.

— Très bien… Je dois retourner là-bas. J’ai oublié les gamelles, lui annonce-t-elle pleine d’une fausse assurance.

Holdine n’a pas voulu paraître idiote face à la jeune femme. Qui pourrait accréditer la thèse qu’un animal puisse conseiller un être humain ? Les habitants de ces îles lointaines sont emplis de croyances païennes qui entretiennent leur ignorance. Holdine est une bonne mère, elle en est certaine…

Par réflexe, elle se passe la main dans les cheveux et rencontre rapidement un nœud. Comment va-t-elle pouvoir faire un chignon net sans peigne ?... L’image d’une fourchette frappe son esprit. Quelle drôle d’idée !

Moi aussi, je suis capable d’avoir des idées astucieuses ! pense-t-elle avec une légère pointe d’orgueil.

Dans la cuisine, elle tire le tiroir du vaisselier, choisit le couvert aux dents les plus fines et part rejoindre l’intimité de sa chambre…

À peine a-t-elle posé le pied sur le plancher du premier, qu’elle entend le grincement d’une porte que l’on ouvre.

Grace n’est pourtant plus là ?

Elle repense instantanément à l’ombre de l’individu sortant de la cave.

S’il y a quelqu’un, il ou elle ne pourra pas éviter de faire du bruit en marchant sur le sol ? Moi non plus ? Et si chacun attendait que l’autre fasse le premier mouvement…

Holdine se fige et se concentre sur son ouïe.

Immobiles depuis un moment, ses jambes fourmillent et les muscles de ses mollets se crispent. Quand la douleur devient intolérable, elle secoue ses membres l’un après l’autre. Elle serre les dents et agrippe la fourchette à deux mains. Son cœur lui donne l’impression de chercher à s’échapper de sa poitrine…

Après quelques minutes, le silence revenu, elle décide d’avancer dans le corridor. Son regard paniqué scrute l’environnement. Il voudrait pouvoir l’analyser dans sa globalité en très peu de temps, mais le balaie de haut en bas, de droite à gauche, jusqu’à s’arrêter, attiré par un fait anormal… La porte de la pièce inaccessible est légèrement entrebâillée, ne laissant entrevoir aucune clarté, ni de surcroît, aucune clef sur la serrure.

Holdine s’approche et avec l’aide du dos de la fourchette, la pousse d’un coup sec. La force est telle qu’elle rebondit contre le mur et se referme en claquant. Elle sursaute et recule. Un cri rauque s’étouffe dans sa gorge. Elle attend quelques secondes, reprend courage et l’ouvre de nouveau.

Personne. À part un grand coffre en bois au centre, la pièce est vide. Holdine entre, concentrée sur l’objet. C’est une de ces malles qui conservaient les biens de leurs propriétaires au siècle dernier. Elle est adornée de grosses fleurs peintes dans un rouge fané et ne semble pas cadenassée. Holdine la contourne comme un animal méfiant devant un nouvel élément arrivé sur son territoire. Elle hésite, ses idées sont confuses. Une pensée lui intime l’ordre de l’ouvrir et une autre, de rester prudente.

Elle met en pratique la première. Le couvercle pèse lourd. Elle s’aide de ses deux mains pour le soulever et recule. Rien ne saute, aucun pantin fou dans la boîte. L’œil toujours rivé sur la porte, elle jette un rapide coup d’œil à l’intérieur et reste bouche bée…

Troublée, un moment immobile, elle observe la pile de linge et les bottes neuves.

Une fois ses esprits retrouvés, elle les sort et les dépose sur le sol. Elle contemple alors deux manteaux, des pulls en laine chaude, des pantalons, des sous-vêtements, des chaussettes et des bottes fourrées. Holdine est subitement prise d’une envie de ricaner. D’abord, elle glousse – par habitude de se maîtriser –, puis se laisse aller à un grand éclat de rire avec la sensation incontrôlable qu’une autre le fait par sa bouche. Avec précipitation, elle retire sa chemise de nuit et sa robe de chambre. Les vêtements glissent sans bruit sur le sol et sont rapidement remplacés par une tenue plus appropriée aux conditions hivernales. Elle aurait aimé contempler son image dans un miroir et pouvoir lire la fierté dans son regard, se sentir à nouveau digne, moins vulnérable. Elle récupère la fourchette et court dans sa chambre pour se recoiffer. Une fois présentable, elle retourne auprès du coffre, regroupe ses anciens vêtements, les roule en boule et descend rapidement au rez-de-chaussée…

Le satin rose de la lingerie noircit et fond sous la chaleur du feu de cheminée. Il crépite comme s’il était rempli d’allégresse, ou est-ce plutôt le ressenti d’Holdine ? Le moment de bascule, elle veut l’oublier. Elle veut le feu purificateur. À l’aide du tisonnier, elle active la combustion des dernières traces de ce qui, pour elle, retenait l’empreinte du passé. L’observation fascinante de l’ondulation des flammes dorées dans l’âtre l’apaise… jusqu’au moment où la porte de l’entrée s’ouvre avec fracas. Au même instant, une langue glacée lèche son dos. Parcourue de frissons, Holdine sort de sa transe et se retourne sur Grace qui vient de pénétrer sans précautions dans la pièce.

— La tempête reprend. J’ai de la chance, je suis de retour à temps ! s’exclame la jeune femme en lançant son plaid couvert de flocons sur le sol.

Elle part ensuite déposer les gamelles sur la table et revient se réchauffer les mains au-dessus de la cheminée… Elle s’écrie en fronçant le nez :

— Qu’est-ce qui sent mauvais comme ça ?

Holdine ne répond pas. Grace lui jette enfin un regard. Le premier depuis son retour.

— J’ai brûlé mes vêtements, réplique platement l’Allemande.

Grace la dévisage, les yeux ronds. Elle est perplexe. C’est à ce moment qu’elle remarque le pull.

— Quoi ? Mais vous êtes hab…

Elle la détaille de la tête aux pieds, en terminant par les chaussettes. Cette désagréable sensation d’être déshabillée du regard fait plier les orteils d’Holdine — un réflexe de protection qui ne la quitte pas depuis l’enfance.

— Où avez-vous trouvé ces vêtements chauds ? demande Grace sur un ton sec.

— En haut, dans la pièce inaccessible… qui ne l’est plus à présent.

— Comment ça ? Elle est ouverte ?

Grace est en pleine confusion.

— Oui. Allez constater par vous-même.

— Et si nous y allions ensemble ?

Holdine acquiesce et la suit à l’étage…

Grace se rue sur le coffre.

Il est vide. Tous les vêtements ont déjà été disposés sur le sol par Holdine. La jeune femme se met alors à genoux et fouille en détruisant les piles soigneusement dressées par sa compagne.

— Allez-y, choisissez ! Il y a suffisamment de choix pour nous deux !

En guise de remerciement, Grace lui envoie un simple « Sortez ! » énergique. L’Allemande, outrée par son comportement, s’exécute néanmoins avec plaisir.

Holdine referme l’ouverture du réchaud quand Grace fait irruption dans la cuisine. La jeune femme croise les bras et frotte ses mains contre les manches de son pull. Avec un air bienheureux, elle lui déclare :

— C’est agréable de porter des vêtements neufs et chauds !

— Oui. Pour une fois, je suis d’accord avec vous.

— Vous avez déjà faim pour décider de préparer le repas si tôt ?

— Il doit être l’heure, me semble-t-il ? Mais depuis que vous avez déplacé l’horloge, c’est difficile à dire. Elle ne fonctionne plus. J’ai pourtant essayé de rééquilibrer les poids. Mais rien n’y fait, les aiguilles restent statiques.

— Oh ! souffle Grace, avant de siffler un « ce n’est pas grave » entre ses dents.

— Je suis étonnée… Vous ne me demandez pas comment la porte a pu se déverrouiller.

— En effet, je me pose la question. Comment ?

Holdine s’acharne à ouvrir un nouveau bocal, puis finit par lui répondre :

— Eh bien, j’ai entendu du bruit au premier. Quand je suis allée inspecter, elle était entrebâillée. Il n’y avait que le coffre à l’intérieur.

— Pas de clef ?

— Non.

— Alors, je pense que nous devrions chacune nous dépêcher de choisir les vêtements qui nous conviennent et de les camoufler. On ne sait jamais.

Avant le repas, Grace et Holdine montent à l’étage et se hâtent de dissimuler leurs trouvailles sous une pile de draps, au fond de la malle entreposée dans leur chambre. Ensuite, elles redescendent bruyamment. De ce fait, elles n’entendent pas le parquet grincer et la porte se fermer à nouveau…

Non loin de là, seule une ouïe attentive comme celle d’un oiseau peut discerner les premières vibrations de la glace prise sous la roue du moulin.

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