Le Système

Maud Servignat · Chapitre 25 sur 30

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Le Système

M.U.R. Les trois lettres de ce mot…

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M.U.R. Les trois lettres de ce mot pourtant ordinaire ont tourné dans l’esprit préoccupé de Grace durant toute la nuit.

Entre quatre murs, au pied du mur, dos au mur, faire le mur.

Laquelle de ces expressions dépeint le mieux leur situation ?

Toutes, en fin de compte. Toutes, sauf la dernière qui représente peut-être leur seule échappatoire.

Leur hôte les a réveillées tôt ce matin. Bien avant l’approche de l’aube.

Tous les trois sont assis autour du guéridon rose à la lueur des bougies, le regard lointain encore embué des restes d’un sommeil décousu. Jonas boit son troisième café. Grace et Holdine peinent à terminer le premier.

— J’ai besoin de trois doses de caféine au minimum pour bien commencer ma journée, murmure Jonas aux deux femmes avant d’avaler sa dernière gorgée avec un sourire ravi.

— Allez-vous fumer trois cigarettes pour compléter le tableau ? ironise Grace.

Holdine la secoue, les sourcils froncés.

— Chut ! Vous allez réveiller la petite !

— Oui, madame a raison. Nous ne voulons pas avoir Annette dans les pattes avant de partir.

— Je… votre « madame » me dérange. Appelez-moi tout simplement Holdine, s’il vous plaît, monsieur.

— Eh bien ! Parfait ! Appelez-moi Jonas, alors… Holdine.

Leur discussion pompeuse et clownesque amuse Grace. Elle ricane, se ressaisit et ajoute pour Jonas :

— Hier soir, avant de nous coucher, vous m’avez parlé d’un mur.

Leur hôte s’enfonce confortablement dans son fauteuil. Il s’accoude, penche la tête et la pose négligemment contre la paume de sa main. Holdine remarque qu’une grosse bague dorée luit à son index.

— Oui. Je vous ai préparé des affaires. Nous partirons dès le lever du jour.

— Quelle est cette histoire de mur, Grace ? demande l’Allemande.

Elle regarde sa compagne avec un air ahuri peu habituel chez elle.

— Vous étiez assommée de sommeil, hier soir. Jonas nous emmène voir un mur qui m’a empêchée de fermer l’œil toute la nuit ! Je l’ai imaginé entouré de barbelés comme à Tjideng, composé uniquement de sapins, avec une porte… Bref !

Cette nouvelle intéresse et revigore Holdine. Elle a bien dormi et est prête à avancer en confiance.

— Qu’y a-t-il derrière ce mur, m… Jonas ? demande-t-elle.

Leur hôte se lève lentement. Il se cambre ensuite en arrière en soutenant ses reins.

— Ah ! Ce dos ! Je vous répondrai, mais allons d’abord nous préparer. Une douche vous attend derrière le chalet. Vous verrez, elle se trouve juste à l’orée de la forêt. Je l’ai construite et décorée moi-même. Je ne suis pas peu fier de ma réalisation. L’une de vous se lave pendant que l’autre pompe l’eau. Attention, elle est très froide, mais c’est une excellente méthode pour se réveiller… (il cherche quelque chose.) Vos vêtements et chaussures sont quelque part… Oui, par-là ! Regardez le coucou sur le mur en face de vous, celui avec les deux lièvres qui s’apprêtent à se battre. Eh bien, je les ai posés dessous. Allez-y pendant que je prépare le sac.

Jonas a sans doute dérobé ces vêtements à une troupe de soldats. Les deux femmes trouvent deux maillots de corps blancs, deux pantalons de toile épaisse kaki, deux pulls en laine chaude, deux blousons de style aviateur ainsi que deux paires de brodequins militaires en cuir noir déposés pêle-mêle sur le sol.

— Je rêve, ou il nous emmène sur le front ! s’exclame Grace en dépliant le linge.

— Je ne l’espère pas ! ajoute Holdine en s’emparant d’une partie des vêtements. Allons nous doucher. Cela nous fera du bien. Le café me reste sur l’estomac.

L’air encore frais du petit matin les fait frissonner. Le soleil se lève en douceur derrière la forêt sombre. Les deux femmes contournent le chalet. Dans la clairière, elles sont surprises de s’enfoncer dans une terre tourbée suintant l’eau d’une source sûrement proche. Manquant de clarté, elles distinguent à peine les fleurs purpurines des prénanthes penchées, l’ovale des trèfles dorés et la délicatesse blanche des potentilles, toutes avides de lumière. Très vite, elles repèrent la cabine entourée d’arbustes à la lisière du bois.

— Regardez, elle est entièrement sculptée ! s’écrie Holdine.

— Oui, notre homme a dû beaucoup s’ennuyer, seul ici.

L’Allemande fait le tour de la structure et étudie chacune des fines ciselures.

— C’est un travail méticuleux. Venez voir, par-là ! J’ai l’impression qu’il a voulu raconter une histoire.

Grace se poste auprès d’elle et explore à son tour la surface richement décorée.

— Vous avez raison. Ici, on distingue un enfant, et là, on dirait Jonas et son costume. Il y a aussi d’autres personnages plus loin.

L’Allemande tente de les identifier, mais les silhouettes sont imprécises.

— Regardez cette bande qui court. C’est une muraille, mais je n’aperçois rien derrière, ajoute-t-elle en suivant du doigt le ruban lisse qui longe le haut de la cabine. C’est un peu comme avec la pendule dans le couloir de la ferme. J’ai l’impression qu’elle raconte notre histoire. Mais… c’est sûrement mon imagination.

— C’est nous, là ! s’exclame Grace.

L’Allemande sursaute et se rapproche des deux figures féminines sculptées qui se tiennent près du mur. Leurs bras sont tendus.

— Je ne trouve aucune ressemblance avec nous. Et pourquoi ferions-nous partie de cette fresque ? Bon, je me douche la première… Vous avez repéré la pompe ?

— Oui, allez-y… Ne vous inquiétez pas, je vais la chercher, la rassure Grace en commençant à fouiller les fourrés du regard.

Holdine pousse la porte battante et entre dans l’espace étroit. Un morceau de savon carré est posé sur une tablette. Elle se déshabille et tend ses vêtements froissés à Grace qui les récupère et les lâche sur le sol. En relevant la tête, cette dernière est intriguée : sur la façade avant de la cabine, les deux personnages viennent de changer de posture. Leurs mains sont maintenant plaquées contre le mur.

— Qu’attendez-vous ? Je meurs de froid, s’impatiente l’Allemande.

— Oui, pardon ! J’ai cru voir quelque chose.

Une bombonne en plastique vide est rangée au pied d’un arbre. Grace s’en empare et perçoit le son cristallin d’un ruissellement. Elle le piste et découvre le fin filet d’eau dans la clairière. Elle remplit la réserve, revisse son bouchon, la fait rouler jusqu’à Holdine, installe la pompe et l’actionne.

L’Allemande hurle : l’eau est gelée. Elle se savonne, se sèche et s’habille très vite.

Grace la remplace et se lave avec encore plus de précipitation…

 

— Comment vous sentez-vous ? L’eau fraîche de la montagne vous a éclairci les idées, n’est-ce pas ? Vous êtes décidées à me suivre ? leur demande Jonas dès qu’elles passent le pas de la porte.

— Nous partons ? Vous êtes déjà prêt ? s’inquiète Grace.

Elle pensait prendre davantage de temps pour se préparer.

— Une toilette de chat me suffit. J’ai rangé vos pulls dans le sac à dos avec des vivres.

Les deux femmes ont l’apparence de parfaits soldats dans leurs tenues de combat. Holdine finit de sécher ses cheveux emmêlés.

— Auriez-vous une brosse, s’il vous plaît ? demande-t-elle.

Jonas va fouiller dans un coin. Quand il revient, il lui présente un vieux peigne édenté en écailles brunes.

— Je n’ai rien de mieux à vous proposer, lance-t-il en lui tendant.

Grace intercepte l’objet avant qu’il n’atterrisse dans la main de l’Allemande.

— Attendez. Pour aller plus vite, je vais le faire pour vous.

Holdine est étonnée, mais la laisse faire. Malgré les nombreux nœuds à

supprimer, Grace agit avec douceur. Les coups de peigne lents lui font repenser à sa mère, à la pression rassurante de sa paume appuyée contre l’arrière de sa tête. Holdine verse quelques larmes discrètes qu’elle s’empresse d’essuyer. Elle remercie Grace et se hâte d’attacher ses cheveux encore humides.

— Vous êtes prêtes ? demande Jonas en ajustant les lanières du sac à dos sur ses épaules.

Il est vêtu de son habituel costume de velours — pas de tenue militaire pour lui.

— Oui, répondent les deux femmes simultanément.

Ils ne perdent pas plus de temps.

En fermant la porte, Grace entrevoit une seconde le minuscule visage d’Annette qui les observe, camouflée derrière les barreaux de la rambarde de la mezzanine.

Ils quittent la clairière, passent près de la cabine de douche et pénètrent dans la forêt. Le soleil trop bas ne traverse pas encore le feuillage ramassé. Les trois marcheurs tâtonnent.

— Nous allons remonter le torrent. C’est lui qui nous guidera vers le Mur, les informe Jonas.

En guise de torrent, c’est le ruisselet clair qu’ils suivent. Holdine, obéissante, s’adapte en silence. Grace surveille ses arrières et regarde partout. Soudain, ils entendent un bruit, comme un coup sec porté à la surface d’un bois creux. Puis deux, puis trois… et d’un seul coup, une espèce de coq noir dodu sort d’un groupe de fougères la queue déployée en éventail. Il fait mine de charger Grace. Son cri guttural s’emballe. L’animal la menace.

— Eh ! hurle la jeune femme en reculant.

— Ne bougez pas. Il vous impressionne, c’est tout. Nous le dérangeons. Une femelle doit déambuler dans les parages.

— C’est un grand tétras, n’est-ce pas ? demande Holdine.

— C’est exact. Ils se reproduisent très bien ici.

Dans leur dos, une exclamation rauque répond à celle du mâle. Le volatile s’immobilise, mais le trio ne s’arrête pas. D’autres oiseaux crient à leur tour. La forêt sonne l’appel. La faune locale annonce le lever du jour. Grace pressent que le chemin sera interminable et accidenté.

— Pouvez-vous nous dire quand nous atteindrons notre destination ? demande-t-elle à Jonas qui la précède de quelques pas.

Le vieil homme parcourt les sous-bois tel un renard furtif. Il ralentit, reprend son souffle, se redresse en grimaçant, ajuste son sac à dos et lui répond sans se retourner :

— La route est longue. Pour nous occuper, si vous nous parliez plutôt de votre île… Java, c’est ça ?

— Oui, c’est une excellente idée. J’aimerais en savoir plus, moi aussi. Décrivez-nous la jungle, Grace.

Holdine est ravie.

— Que voulez-vous que je vous dise ? Elle est comme cette forêt, d’une densité extrême et remplie d’animaux dont il faut se méfier.

— Très bien, c’est un bon début ! s’exclame Jonas. Et vous, Holdine, apprenez-nous pourquoi vous vous êtes tant attachée à cette vache… Comment l’appelez-vous déjà ?

— Babou… répond l’Allemande.

— Oui. Alors, dites-nous, Holdine ? ajoute Grace sur un ton taquin.

— Eh bien… elle a de beaux et longs cils. Elle nous fournit en lait et donne de l’affection. Je dois admettre que la compagnie des animaux est un grand soutien en période difficile.

Le terrain se soulève. De gros rochers leur barrent maintenant le passage. L’eau glisse le long des pleins et dévale entre les creux. Des oiseaux s’abreuvent dans les flaques, s’ébrouent sous les premiers rayons du soleil, heureux comme notre trio d’accueillir enfin la lumière du jour.

— Nous n’avons pas le choix, mesdames. Nous allons devoir passer par-dessus ces rochers, annonce Jonas. Observez bien. Placez vos pieds aux mêmes endroits que les miens. Pareil pour les prises.

Il retire son manteau et le coince entre les lanières du sac à dos. Malgré son âge, l’homme est vif. Il grimpe avec la dextérité d’un chamois. Holdine, moins habile, l’imite en hésitant et Grace l’assure en se positionnant derrière. 

Lentement, ils atteignent le sommet après avoir glissé quelques fois, mais sans catastrophes.

Ils contemplent désormais une zone beaucoup plus dégagée. Légèrement en contrebas, entouré de larges berges rocailleuses, le torrent a gonflé. Les conifères ont reculé et laissé place à l’aveuglante lumière du jour. Avant d’amorcer leur descente, Jonas les prévient :

— Attention, n’allez pas trop vite. La vigilance baisse quand nous nous croyons en sécurité. Restez prudentes.

L’herbe humide crisse et les pierres roulent sous leurs pieds. Des lames de couteaux imaginaires pénètrent leurs genoux et les font grimacer.

Ils arrivent près du torrent. L’atmosphère se charge de fines gouttelettes. Elles ondulent dans l’air et fouettent leur visage. Le trio s’éloigne de la bruine et du courant assourdissant. Éreinté, il s’assoit sur un matelas d’épines séchées au pied d’un imposant épicéa.

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Holdine, Grace et Jonas se sont reposés sous l’ombre du résineux. Ils se sont désaltérés, ont retiré quelques minutes leurs brodequins et leurs chaussettes pour soulager leurs pieds malmenés par les kilomètres parcourus.

Malgré les rayons chauds du soleil d’été, l’eau du torrent reste saisissante. Elle coupe la respiration des deux femmes et paralyse leurs orteils plongés dans le courant.

— Arrivons-nous bientôt, Jonas ? demande Holdine.

Surprise par la température, elle renonce à se rafraîchir et rejoint la berge sans attendre. Le vieil homme s’extrait de l’eau à son tour.

— Soyez patiente. Le chemin est beaucoup plus confortable à partir de ce point… Allons nous sécher ! Plus tôt nous reprendrons la route, plus tôt nous atteindrons notre objectif.

Grace, le pantalon retroussé, s’est avancée plus loin dans le torrent. Elle soulève la tête en direction du ciel et protège ses yeux de la lumière aveuglante.

— Regardez ! C’est Notre Épervier !

Le rapace vole vers eux dans un ciel dépourvu de nuages. Il cible l’épaule de Jonas, fonce et plante ses serres dans le velours de son gilet.

— Te voilà toi ! s’exclame le vieil homme en souriant.

En guise de bienvenue, il assène une petite tape sur le sommet du crâne de l’animal avec son index.

Après s’être rapidement rhabillé, le trio reprend la route et suit la berge du cours d’eau. Le contact de la chaleur du soleil ressenti sur la peau de leur visage est agréable.

Seuls leurs pas synchronisés résonnent au cœur de la forêt. Mutique, cette dernière retient son souffle. L’oiseau les précède, mais parfois vole derrière, donnant l’impression de vouloir assurer leur défense en cas de menace.

Leur rythme est régulier. Plus ils progressent et plus le torrent s’élargit. L’eau dévale à une vitesse phénoménale sur le terrain légèrement pentu. Avançant à contresens, le trio semble perdre en vigueur ce que le courant gagne en force.

Les deux femmes espèrent vivement apercevoir le bout du chemin, pourtant elles marchent sans une plainte, essaient d’oublier la douleur qui perce leurs genoux.

Jonas, rodé à parcourir cette montagne isolée, les devance toujours de quelques mètres.

— Vous êtes bien silencieuses, derrière. Si nous discutions un peu. Le temps passerait plus vite, non ? Qu’en dites-vous ? Parlez-moi des lupins, Grace. Et vous, Holdine, si nous parlions de la carabine ?

Le ton de la voix de Jonas est clair, posé, maîtrisé.

Bien avant que leur esprit ne comprenne, leur corps se méfie d’instinct. Les deux femmes se figent. Le cœur de Grace s’emballe, comme ses pensées.

Qu’est-ce qu’il raconte ? Pourquoi parle-t-il d’une carabine ? Il n’y en a aucune dans la ferme !

Elle ressent subitement le danger, pivote et scrute les abords… Rien, le silence devient maintenant pesant. Quelques rares nuages défilent rapidement dans le ciel.

Holdine, elle, n’a que les lupins en tête.

Comment peut-il savoir ? Était-il là quand Grace a perdu l’esprit ? Et l’arme ? Oh, mon Dieu ! Je vis un vrai cauchemar !

Elle manque d’air. Le col de son blouson l’étouffe. Ses mains tremblent alors qu’elle essaie de retirer les boutons du haut… Ils résistent. Une sueur glaciale coule lentement le long de sa colonne vertébrale. Elle panique.

Leurs yeux terrifiés se croisent. Toutes les deux se demandent en réalité qui est cet homme.

L’épervier crie, les ramène avec un haut-le-cœur sur la terre humide de Forêt-Noire. Jonas se retourne enfin vers elles. Son visage est lisse, sans expression.

— Vous ne voulez rien me dire ? Je comprends, mesdames. Mes questions vous décontenancent, n’est-ce pas ?

Ils reprennent la route et traversent un pont de pierre érodé, mis à mal par le passage trop rapide des saisons. Jonas n’abandonne pas, il cherche à les faire réagir :

— J’imagine vos interrogations en ébullition dans votre boîte crânienne. Je les anticipe, alors… Non, je ne suis pas Dieu même si j’avoue avoir désiré un jour prendre sa place. Et non, vous n’êtes pas mortes, ni en route pour votre jugement dernier. Je viens de vous parler des lupins et de la carabine, car eux aussi, comme nous, jouent leur rôle dans cette histoire… Vous le savez déjà toutes les deux, n’est-ce pas ? Sinon, pourquoi auriez-vous réagi si violemment en leur présence ?

Les deux femmes voudraient disparaître encore une fois. Tout comme elles souhaiteraient rayer d’un coup de crayon ce qui les hante dans la forêt. Le ton badin de Jonas possède quelque chose de terrifiant. Une terreur camouflée derrière une apparence de légèreté. L’image d’une araignée noire rampant à l’intérieur d’un masque de clown.

Grace et Holdine avancent côte à côte. Leurs yeux s’évitent. Elles représentent les deux faces du même masque. Quels aveux devraient-elles faire si elles osaient réellement se regarder en face. Devraient-elles se justifier, quitter un déni confortable pour reconnaître en elles les prémices d’une folie schizophrénique ?

Le soleil pâlit. Les nuages se font plus nombreux. Cirrus, stratus et cumulus remplissent le ciel qui se teinte de gris sombre en un instant. Au loin, le tonnerre gronde. Ses poussées de colère illuminent artificiellement l’atmosphère.

— Le temps se gâte ! Nous devrions nous dépêcher de rejoindre le Mur au plus vite ! les prévient Jonas en remontant le col de son manteau.

Désormais, le vent se lève. Secoués, les résineux se courbent, puis reprennent leur place comme un élastique. Au-dessus du trio, l’épervier déploie toute son envergure et tourne en rond sans pour autant réussir à se calmer. Soudain, un long sifflement lugubre recouvre la forêt. Très vite, il décroît pour se noyer dans le cours du torrent.

Les rafales gagnent en puissance. Les deux femmes sont maintenant prisonnières d’une brume opaque. Les limites de leur corps semblent se dissoudre, se mélanger à l’air. La force des bourrasques coupe leur respiration, veut les faire tomber. Petit à petit, la panique s’empare d’elles. Elles cherchent Jonas, mais ne distinguent que son manteau de velours qui claque violemment et le tire en arrière comme s’il avait pris vie. Puis sous le coup de gros efforts, elles aperçoivent l’une de ses mains s’agiter et leur indiquer de le suivre dans le bois.

Sous le feuillage, les rafales sont moins terribles. Mais ce sont maintenant les arbres qui les menacent. Ils tanguent, se plient presque jusqu’à la rupture. 

— Continuons ! leur lance Jonas. Dirigez-vous comme moi. Ne vous inquiétez pas, tout va bien se passer !

Les sifflements sinistres des végétaux étouffent sa voix.

Holdine et Grace respirent mal. Elles peinent à avancer. L’épuisement brûle leurs yeux fatigués. Devant, Jonas marche vite. Il les distance. L’Allemande agrippe le tissu du blouson de son amie. Ensemble, elles courent le rejoindre.

Le bruit étourdit Holdine. Elle pince le bras de Grace pour s’assurer qu’elle se trouve encore auprès d’elle…

La femme au manteau. Appuyée contre l’écorce d’un épicéa, elle est toujours la même. Son visage d’une pâleur mortelle l’observe avec dureté. Sa bouche distordue forme un O sombre et profond. Elle tente de parler dans sa langue barbare, mais rien ne sort.

Holdine hurle, se détourne de la vision. Elle comprime trop fort le bras de Grace… Jonas… Elle ne veut plus le quitter des yeux.

Grace ne remarque pas la panique de l’Allemande. Elle ne l’entend pas non plus crier sous le fracas de la tempête. Son regard est aimanté à l’alignement de portes qui vient de se matérialiser parmi les buissons et les fougères. Des panonceaux claquent contre leur surface. Ils affichent tous un nom de fleur en japonais qu’elle traduit instantanément. Ses jambes deviennent cotonneuses. Elle tremble à la lecture du premier : rupinasu. Grace fouille dans sa poche. Elle tâtonne. Il est là, bien réel. Elle agrippe le mouchoir.

Un coup de feu retentit dans la noirceur du bois. Holdine s’immobilise, lâche Grace, pivote sur elle-même à la recherche de l’origine du son. Les arbres tournoient autour d’elle. De l’acidité pénètre l’espace vide de sa poitrine. De la salive remplit sa bouche.

Puis elle le voit : son mari Frantz. Il la fixe d’une rage intense, étrange. Elle remarque aussi la blancheur parfaite de ses dents. Il lui sourit – un sourire jusqu’aux oreilles, carnassier – avant de pointer sa carabine vers le ciel et tirer. L’Allemande hurle une seconde fois, se jette à terre et vomit, les genoux dans l’humus boueux.

La pluie commence à tomber. Jonas marche loin devant. Grace frissonne, elle repense subitement à l’Allemande.

— Holdine ! Holdine !

Elle retourne sur ses pas. D’énormes gouttes frappent le sommet de son crâne, dégoulinent sur ses joues en larmes.

Le rythme de l’averse accélère, devient battant. Le vent et l’eau se mêlent — même à travers les arbres. Des odeurs de terre humide et de décomposition organique remontent du sol.

Grace ne distingue ni la silhouette d’Holdine ni celle de Jonas. Elle déglutit et part en aveugle à la recherche de son amie.

C’est par hasard qu’elle la retrouve recroquevillée par terre. Dans l’obscurité, elle l’avait d’abord prise pour un rocher.

— Vous allez bien ? lui demande-t-elle en s’accroupissant auprès d’elle.

— Oui… J’ai juste rendu le café de Jonas. Tout va bien… Où se trouve-t-il ?

L’Allemande se redresse. Son uniforme est maculé de boue. Elle est trempée jusqu’aux os.

Gagnant en puissance, le vent s’entortille maintenant autour des arbres. Il arrache des rameaux entiers d’épicéas, les envoie valser et s’échouer sur le sol à grande vitesse.

La pluie se transforme en grêle et cingle leur peau. Les deux femmes se courbent, blotties l’une contre l’autre. Elles luttent pour avancer et hurlent le prénom de Jonas.

Le temps se distend. Il est difficile de dire combien de minutes elles restent ainsi, prostrées sous les trombes d’eau. Elles sont proches de l’évanouissement quand elles entendent la voix de leur guide.

— Vous voilà ! J’ai bien cru vous avoir perdu pour de bon. Après tout le chemin parcouru, cela aurait été dommage… Suivez-moi, j’ai trouvé un lieu où nous abriter.

Ils s’extraient tous les trois des sous-bois pour retrouver la berge du torrent. La tempête demeure si puissante qu’à sa surface, par endroits, l’eau propulsée tourbillonne dans l’air.

Jonas ne s’éloigne plus des deux femmes. Ils restent tous les trois groupés et marchent aussi vite qu’ils le peuvent. Le trajet semble infini. Grace et Holdine tiennent à peine sur leurs jambes quand le vieil homme se décide enfin à parler. Des paroles de délivrance :

— C’est ici, leur annonce-t-il en désignant sur leur droite une grande masse rocheuse. Il y a un passage. Nous pourrons nous abriter le temps que l’orage s’apaise.

L’espace est étroit. Chacun se faufile, à son tour, à l’intérieur de la cavité sombre. D’abord Grace, ensuite Holdine, et pour finir, Jonas.

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Leur uniforme racle contre les parois. Grace retient sa respiration, avance à petits pas. Le souffle chaud de l’haleine d’Holdine chatouille sa nuque. L’escarpement rocheux est ténébreux comme la peur primale. Imprévisible et incontrôlable. Rien à quoi se raccrocher. Juste devoir faire confiance à son instinct.

Ils s’enfoncent lentement et essuient leur front moite mêlé de pluie. Leur progression paraît sans fin dans cet exigu tunnel de pierre. Puis soudain, perçu comme un miracle, l’air afflue. L’espace s’élargit et devient plus confortable.

Derrière, dans la pénombre, Jonas les prévient :

— Attendez une minute. Ne bougez plus.

Les deux femmes obéissent sans ciller.

Elles entendent s’ouvrir la glissière du sac à dos et craquer une allumette. Cette dernière émet une faible lueur qui s’éteint presque aussitôt. Jonas recommence. Même résultat. La troisième tentative réussit à embraser la mèche de la lampe.

Une multitude d’ombres s’animent. Elles sont accompagnées de piaillements aigus et de bruissements d’ailes que le vide fait résonner dans l’aire cloisonnée.

— Des chauves-souris ! Quelle horreur ! s’exclame Holdine. Elles s’accrochent à vos cheveux et ne vous lâchent plus !

— Chut ! Si vous les effrayez, elles arracheront votre tignasse, lui murmure Grace avec un léger sourire en coin malgré la fatigue. 

Des gouttelettes d’eau suintent et viennent s’éclater sur le sol à la manière d’une centaine de robinets qui fuient. Le fracas de la tempête est loin, mais l’humidité reste partout. Ils frissonnent, avancent encore quelques mètres, puis pénètrent dans une sorte d’antichambre. Les parois de la grotte luisent sous la clarté de la lampe à huile. De grosses gouttes tombent lentement du plafond couvert de stalactites. L’endroit est clos, aucune issue sauf celle par laquelle ils sont arrivés. Le trio marche prudemment en évitant les flaques.

— Nous allons nous installer ici, les informe Jonas.

Il pose son sac à dos dans le coin le moins humide. Les deux femmes s’assoient sur le même rocher et se recroquevillent en tremblant.

— Vous allez attraper la mort. Déshabillez-vous.

Il fouille dans le sac et en retire deux serviettes éponges.

— Vous avez encore beaucoup de choses à l’intérieur ? s’étonne Grace.

Les deux femmes mouillées se dévêtent sans tenter de se camoufler. Pendant qu’elles se sèchent, Jonas se fond dans l’ombre pour explorer la grotte. Quand il les rejoint, ses bras sont chargés de branchages. Il allume un feu qui s’embrase instantanément malgré le haut taux d’hygrométrie. Les deux femmes étalent leurs vêtements près de la chaleur et retournent s’asseoir. Leur guide fouille encore dans le sac et en extrait une couverture de laine. Elles s’y pelotonnent sans un mot. Leurs yeux cernés et hagards fixent les flammes, magnétisés par leur chaleur consolante. Jonas se sèche à son tour et sort trois rations en boîte de son sac à dos. Il les dépose ensuite sur un tas de cendres incandescentes.

Grace est accablée de fatigue, mais garde à l’esprit ses récentes visions ainsi que la dernière question de Jonas.

Comment peut-il savoir ?

Elle tâtonne, cherche sa poche, mais sa main n’attrape que du vide. La cadence de son cœur accélère… Bien évidemment ! Le mouchoir se trouve dans son pantalon. Elle lutte pour ne pas fermer les paupières et parle pour ne pas céder la place au sommeil.

— Vous avez encore des surprises dans votre sac ? J’ai comme l’impression que vous avez très bien anticipé ce qui allait nous arriver, dit-elle à Jonas en clignant trop rapidement des yeux.

Il l’observe en se balançant de gauche à droite.

— Reposez-vous. Vous êtes fatiguée et c’est bien normal. Concernant le paquetage, je suis juste prudent. Le temps tourne vite à l’orage dans ces montagnes.

Grace n’a plus l’énergie de comprendre la fin de sa phrase. Sa tête tombe lourdement sur l’épaule d’Holdine.

L’Allemande les entend murmurer. Leur voix est étouffée comme si elle avait plaqué son oreille contre l’extrémité d’un tuyau. Sa bouche est pâteuse et ses membres, engourdis. Holdine ne résiste pas, se laisse aller. Elle oubliera le spectre et Frantz. Elle oubliera qu’elle perd pied et qu’elle a perdu ses enfants.

Elle serre la couverture et se blottit un peu plus contre sa compagne. Sa tête lourde tombe en avant.

Un éclat. Les deux femmes se réveillent en sursaut.

— Eh bien ! Je ne pensais pas que vous vous endormiriez ! Les rations sont chaudes, mais patientez quelques minutes avant de déguster. Vous vous brûleriez les doigts et la langue… Bon, je vais pouvoir obtenir toute votre attention maintenant. Plus tôt, nous aurons terminé, plus tôt, je serai de retour au chalet. Je dois opérer des ajustements sur certaines pendules. Elles m’attendront, mais ont leur limite.

— Que voulez-vous dire ? demande Holdine, encore un peu absente.

— Vous voyez juste, madame. Qu’allez-vous me dire, vous ?

— Oh, arrêtez avec vos mystères ! Pourquoi nous trouvons-nous ici ? s’agace Grace.

— Pour tout me dire, répond laconiquement Jonas.

Grace se lève subitement. Holdine récupère la couverture et s’enroule entièrement dedans. Surprise de se découvrir en sous-vêtements, la jeune femme se jette sur son uniforme encore légèrement humide et s’habille en vitesse. Elle s’approche du feu, s’empare ensuite d’une ration, souffle dessus et détache les couverts collés au dos de la boîte.

Elle identifie mal le plat. Peut-être du corned-beef dans un nappage trop visqueux. Elle ne fait pas la difficile et plante sa fourchette…

Grace lèche avec avidité les dernières traces de sauce sous le regard médusé de ses compagnons. Elle présente ensuite sa ration à l’Allemande.

— Tenez. Vous pouvez manger, maintenant. Elle ne vous brûlera pas le palais.

Holdine l’accepte et la remercie. Grace retourne s’asseoir à ses côtés.

Jonas sourit.

— J’aime votre connivence, votre manière de prendre soin l’une de l’autre, dit-il. J’apprécie beaucoup quand les gens s’entraident. Je préférerais qu’ils le fassent avec spontanéité, par bonté pour leur prochain. Mais malheureusement, ils doivent souvent essuyer vents et tempêtes avant de reconnaître la valeur de leur semblable et d’arrêter d’agir uniquement selon leur propre intérêt.

Les deux femmes ne répondent rien.

Holdine et Jonas mangent à leur tour… Trop lentement au goût de Grace.

— Quelle que soit l’issue, qu’on en finisse ! lance-t-elle à ses compagnons alors qu’ils terminent à peine leur plat.

— Oui. Grace à raison. Qu’on en finisse, répète Holdine.

Jonas pose sa conserve métallique vide à côté du sac. Son geste est lent. Il se lève, s’étire le dos quelques minutes, grimace avec trop d’exagération, puis vient s’asseoir en tailleur auprès d’elles. Il les observe, l’une après l’autre. Il sonde leur âme. Grace et Holdine se raclent la gorge. La situation les rend visiblement mal à l’aise.

— Je pense que vous êtes prêtes pour ce qui va suivre. Je voudrais que vous répondiez à mes questions, sans mentir ni omettre aucun détail, dit-il enfin.

Les deux femmes se rapprochent. Elles font bloc. La roche les encercle tout en les protégeant. Grace et Holdine ont l’intime conviction que toutes les épreuves qu’elles ont vécues depuis leur arrivée dans cette forêt devaient les amener dans cette grotte. Elles reconnaissent le signal. Elles peuvent désormais s’exprimer, alléger leur fardeau.

Elles acquiescent d’un mouvement de tête.

— Très bien. Alors, débutons par vous, Grace. Si nous parlions de vos cheveux ? Racontez-nous comment vous en êtes venu à vous raser le crâne. Ça ne sortira pas d’ici et restera entre nous.

Par réflexe, la jeune femme passe sa main dans sa chevelure courte et hirsute. Elle baisse la tête, hésite et commence par murmurer :

— Holdine, vous rappelez-vous ? Je vous avais dit que les Japs m’avaient emmenée avec d’autres dans un hôtel et que j’étais restée trois mois avant de pouvoir m’échapper grâce à l’aide d’un docteur.

— Oui, je m’en souviens, confirme l’Allemande.

— Eh bien, j’ai omis de vous donner de nombreux détails. Lorsque nous sommes arrivées à l’hôtel, ils ont pris des photographies. J’ai protesté avec d’autres. Nous avons essayé de brandir la convention de Genève, mais ils nous ont menacées avec leur épée et ont gesticulé pour nous faire comprendre qu’ils allaient nous tuer, puis trouver nos familles pour leur régler leur compte… Nous avons cédé par peur. Ils nous ont ensuite parquées chacune dans une chambre. Une chambre avec un nom de fleur placardé dessus.

Grace s’arrête. Ses yeux se perdent dans le vague…

Après une profonde inspiration, elle reprend son récit :

— Pour soustraire son humanité à quelqu’un, retirez-lui son identité et il se transforme en objet. Son propriétaire en dispose alors à sa guise… Dès cet instant, nous sommes devenues, moi et les autres, des ustensiles utiles, étiquetés comme des fleurs par des botanistes.

La tête toujours baissée, Grace déglutit et caresse son crâne à rebrousse-poil. Holdine passe son bras sous le sien.

— Continuez, lui demande Jonas.

— J’étais identifiée sous le nom de rupinasu… Cela veut dire lupin en japonais. Dans la journée, nous ne sortions pas de nos chambres. J’ai fini par connaître par cœur chaque fissure du plafond. Les soldats défilaient à toute heure du jour et de la nuit. Ils m’ont pris tout ce que je possédais. Tout ce que je gardais en moi et n’avais jamais offert à qui que ce soit, pas même à ma Babou. Ces journées étaient longues et épouvantables. Certains hommes étaient convenables, d’autres, de véritables pervers. Lequel allait entrer dans la chambre, je ne le savais jamais. Je vivais dans la terreur à chaque instant. Une peur comme un courant électrique… À travers les fines cloisons des chambres, j’entendais les autres pleurer. Nous étions toutes battues et violentées.

— Oh, mon Dieu ! s’écrit Holdine en posant sa main libre sur sa bouche.

Grace poursuit :

— Avant d’être emmenée, j’ai emprunté la bible de ma mère. Je ne peux pas vous dire pourquoi, car je ne crois en rien. Ce livre m’a donné espoir. Tous les jours, je me suis appliquée à prier. Pour moi et pour les autres. Les mots mis bout à bout ont formé des phrases qui m’ont permis à leur tour de rester saine, je suppose. Je m’étais promis qu’ils n’atteindraient pas cette part de moi. Cette part que, moi-même, je ne connaissais pas, mais que je sentais essentielle à ma survie. Le soir, nous nous retrouvions avec les filles dans la salle de bain. Nous pleurions en nous embrassant… Un jour, j’ai trouvé une paire de ciseaux dans le placard au-dessus de la baignoire. C’était sûrement un oubli, car en général les Japs nous retiraient tout ce qui pouvait représenter un danger. J’ai pensé que si je devenais hideuse, ils ne voudraient plus de moi… Mais au contraire ! J’avais tout faux ! Je suis devenue l’oiseau rare. Celui qu’on s’arrache pour sa différence, justement. Aussi repoussant soit-il… (Grace arrête de parler et se frotte le visage.) J’ai menti concernant le médecin. Il prenait également sa part. Alors, j’ai planté les ciseaux dans sa carotide. Il pissait le sang comme un porc et j’ai aimé ça. J’ai fui ce soir-là et j’ai trouvé le groupe… Voilà, la vérité… C’est terminé. Vous avez obtenu la réponse à votre question, Jonas.

Les visages sont graves autour des flammes.

— Si j’avais su que vous aviez vécu l’innommable, je me serais comportée différemment. Je suis désolée, je suis une imbécile… Vous êtes courageuse, Grace.

Les yeux exorbités et luisants, Holdine contemple la jeune femme avec un air de compassion mêlé de pitié.

— Si vous aviez su… Vous êtes drôle ! Il est trop tard pour ce que vous avez fait ou cautionné, lance Grace à l’Allemande. Il s’agit maintenant d’accepter votre part de responsabilité !

Jonas, qui les écoutait avec discrétion jusqu’à présent, se lève et part fouiller dans la poche du pantalon de Grace. Il revient en tenant le mouchoir brodé dans une main.

— Parlez-nous de cet objet, lui demande-t-il en lui tendant le mouchoir.

Elle lui arrache et le froisse dans son poing.

— Comment saviez-vous qu’il se trouvait là ? Et pourquoi l’ai-je retrouvé accroché à un arbre de la forêt alors qu’il était resté dans ma chambre à l’hôtel ?

— Racontez-nous son histoire, Grace, l’invite Jonas avec tact.

— Très bien… Une femme me l’a offert avant que je monte dans le camion. Un soir, il faisait très chaud et humide à l’hôtel. Nous étions toutes assises sur les marches du perron pour tenter de nous rafraîchir. J’ai demandé aux filles de me le signer. C’est tout. Je voulais garder leur trace pour toujours, car elles seules pouvaient me comprendre. Nous étions toutes témoins de ce qu’il advenait des autres. Notre lien certifiait l’anormalité et l’injustice de notre traitement…

À bout de force, Grace arrête définitivement son récit.

— Comment vous sentez-vous, maintenant que vous avez révélé votre secret ? Acceptez-vous ce qui est arrivé ? ajoute Jonas avec douceur.

— J’ai honte de m’être laissée faire. De ne pas m’être mieux défendue, lance-t-elle sur un ton sec.

— Mais vous étiez victime d’une armée d’hommes, d’un système implacable… Voyons Grace, c’était impossible ! lui répond Holdine.

— Holdine a raison. Un collectif trop puissant se transforme en monstre. Il lave et essore le cerveau des individus qui le compose, ajoute Jonas.

Un courant froid pénètre dans la grotte. La faille siffle et fait vaciller les flammes. Dans la pénombre, les visages du trio se contorsionnent anormalement dans les flaques d’eau. Au même moment, une nuée de chauves-souris se décroche du plafond, proteste et s’envole. Jonas reprend :

— C’est à vous, Holdine. Racontez-nous cette soirée en Pologne. Nous avons le temps.

L’Allemande entend un cliquetis. Sur les genoux du vieil homme, le canon de la carabine envoie des éclats lumineux. Un courant électrique parcourt son échine. L’espace d’une seconde, elle revoit le trou, l’ours, Frantz. Elle ouvre la bouche et cherche l’air comme un poisson à la surface de l’eau.

— Je… Je… Oui, je jure de tout vous raconter… (Elle réfléchit environ cinquante secondes.) Le mariage nous change. Nous évoluons différemment de notre conjoint. En tant qu’épouse fidèle au Reich, je devais m’appliquer à suivre les idées de mon époux, lui transmettre ma force. Je vivais une existence confortable, alors pourquoi remettre en cause ma situation ? Le pouvoir transforme certains hommes. Frantz n’a pas échappé à la règle. Après une première année auprès du Führer, il s’est endurci, est devenu de plus en plus intransigeant. Je demeurais dans le déni. Je me rassurais en me disant que je finirais bien par retrouver l’homme de nos premiers rendez-vous. Frantz était un père attentionné durant les premières années des enfants. Puis, petit à petit, il s’est mis à ignorer mon fils. Soi-disant : il ne correspondait pas à ses standards… Par contre, il passait beaucoup de temps auprès de Greta, sans moi. Quand il était absent, je me détendais… Les mois avançant, je suis arrivée à la conclusion que je préférais ma vie sans lui. J’avais peur dès qu’il passait le pas de la porte. Ne pas être suffisamment bien coiffée, bien habillée… Un sourire trop figé… Quel comportement allait-il avoir ? Il me terrorisait. C’est en posant les pieds en Pologne que tout a dégénéré. Il était désormais propriétaire terrien, vous comprenez. À peine deux jours après notre installation, je l’ai vu battre des gens qui travaillaient pour nous.

— Oh ! Mais arrêtez tout ça ! gémit Grace en se coinçant les mains entre les jambes.

— Elle doit continuer, Grace. Je suis navré, intervient Jonas.

D’un signe de tête, il demande à Holdine de reprendre. Elle accepte, la voix chevrotante.

— Mon Dieu, c’est si difficile… Il arrivait à Frantz d’agresser sexuellement les domestiques de la maison. Je faisais semblant de ne rien remarquer. Il riait quand il fouettait des Polonais, des Ukrainiens, des Juifs. Je savais que les paysans locaux le surnommaient le sadique. Lui ne voyait pas les choses ainsi. Il ne faisait qu’asseoir son autorité. Sa brutalité renforçait l’emprise qu’il exerçait sur son territoire. Un jour, il m’a tirée par le bras et m’a demandé de frapper une femme. Qu’avait-elle fait ? Une bonne épouse se plie aux désirs de son mari. J’ai obéi, terrorisée et révulsée. Pour pouvoir agir, je me suis persuadée qu’elle avait dû vraiment mal se comporter. J’ai vomi toute la nuit suivante. J’ai dû le refaire à plusieurs reprises, mais ne voulais rien de cela. Je souhaitais juste une belle vie. Devais-je me sacrifier ? Non, je ne le pense pas. Rester pour le bien-être de mes enfants ? Sûrement.

— C’est monstrueux. Vous êtes une bête, lui jette à la figure Grace en lui lançant un regard à la fois haineux et vulnérable.

Holdine ne la regarde pas. Elle continue :

— Frantz appréciait particulièrement les sorties bucoliques, surtout lorsqu’elles se transformaient en chasse à l’homme. Des Juifs s’échappaient régulièrement des wagons. À la maison, une de ses occupations favorites était de se poster sur la terrasse et tirer sur nos employés. Il les tirait comme des pigeons avec la carabine que vous tenez en ce moment entre vos mains, Jonas. Il ne les tuait pas, non. Il se délectait de leur douleur, de l’agitation qui s’emparait de leurs compagnons, de la peur qui transpirait de leur peau… Pour vous, je suis un monstre. Mais qu’est-ce qu’un monstre ? J’étais liée au système et mon âme s’était détachée de moi. Je ne pouvais pas renoncer à ce qui m’était octroyé. J’évitais de me poser des questions. J’avais gagné cette vie et devais protéger mes enfants, leur offrir le meilleur. J’avais fait mon choix.

— Le choix du meurtre et du sang, ajoute Grace.

— J’avais… J’ai choisi le Reich.

— L’uniforme vous va comme un gant, alors ! siffle Grace entre ses dents.

Holdine ricane avant de reprendre :

— Pour vous comme pour moi, l’autre est l’ennemie. Nous ne sommes pas différentes, Grace.

— Revenez à votre récit, Holdine, s’il vous plaît, demande Jonas.

— J’avais enterré cette arme. Comment se trouve-t-elle en votre possession ?

— Continuez…

— Frantz aimait trop Greta. J’avais remarqué qu’elle s’éloignait affectivement de son père, qu’elle devenait irritable dès qu’il rentrait à la maison. Mais jamais je n’aurais imaginé l’impensable…

Les mains de l’Allemande se mettent à trembler. Elle inspire et expire avec difficulté…

— Prenez votre temps, lui conseille Jonas.

— Merci… (Holdine expire fort.) Je dormais mal et m’étais levée pour boire un verre d’eau. Cette nuit-là, le ciel était étoilé. En retournant me coucher, je suis passée devant la chambre de Greta. La porte était entrebâillée alors qu’habituellement elle restait toujours fermée. Quelqu’un murmurait à l’intérieur. J’étais pétrifiée et par réflexe, je me suis emparée de la carabine de Frantz. Il la déposait toujours sur une console dans le couloir. Je me suis approchée de la porte et l’ai poussée à l’aide du canon de l’arme… et là, oh, mon Dieu ! Je l’ai vu, lui, couché sur ma fille. L’espace d’un instant, le temps s’est arrêté… et j’ai tiré.

— Vous avez exterminé ce salopard ! s’exclame Grace.

— Oui, trois coups dans le dos. Greta criait pendant que le coton de son pyjama s’imprégnait de sang… Le monstre a tué le monstre. Je me suis ruée sur la terrasse et… la suite, nous la connaissons.

Jonas prend la parole et lui pose les mêmes questions qu’à Grace.

— Comment vous sentez-vous, maintenant que vous avez révélé votre secret ? Acceptez-vous ce qui est arrivé ?

Holdine hésite, elle s’enroule un peu plus dans la couverture.

— Comment voulez-vous que je l’accepte ? J’ai abattu Frantz et mes enfants se trouvent loin de moi. Il serait sain que je culpabilise. Pourtant, je n’y parviens pas. Je me sens vide d’émotions.

— C’est normal… Maintenant, reposez-vous. Essayez toutes les deux de dormir un peu. Il est trop tard pour reprendre la route. Je vous remercie pour votre sincérité.

Grace balaie le sol avec ses pieds. Elle se sent prise au piège dans la caverne. Elle voudrait courir pour fuir l’Allemande et le vieux fou. Mais elle ne réussit qu’à dire :

— Nous allons attraper une pneumonie si nous restons couchés ici !

Jonas reste impassible. Il se réchauffe les mains, ne quitte pas les flammes dansantes des yeux. Après une minute interminable, il se décide enfin à répondre :

— Il pleut toujours dehors. Je m’occupe d’entretenir le feu. Approchez-vous de sa chaleur et tout se passera bien.

Une conclusion courte et efficace.

Grace soupire et tire un morceau de la couverture qui enveloppe Holdine. L’Allemande lui cède et les deux femmes se blottissent à nouveau l’une contre l’autre.

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