Le Système
— Regardez ! s’exclame Grace, le nez…
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— Regardez ! s’exclame Grace, le nez subitement collé contre le verre froid de la vitre.
— Qu’y a-t-il ?... Qu’avez-vous vu ? Il y a quelqu’un dehors ? s’inquiète Holdine.
Grace gesticule sur le banc, prête à traverser les carreaux si elle le pouvait. Un peu excédée, sa compagne lève tout d’abord les yeux au ciel, puis s’approche de la fenêtre pour constater ce qui l’exalte à ce point. Elle essuie la vitre recouverte de condensation et observe le rapace prendre subitement son envol et se dissoudre dans un ciel sans nuages.
— Tout va trop vite, n’est-ce pas ? s’interroge Grace en lançant un regard perdu à l’attention de l’Allemande.
Elle attend sa réponse, a besoin de s’assurer qu’elle ne rêve pas, que tout ce qui se déroule devant ses yeux est bien réel.
— J’ai voulu vous le faire comprendre hier. Mais vous étiez trop excitée. La fonte des neiges est censée durer. Il est impossible de passer de l’hiver au printemps en une seule nuit ! lui dit Holdine.
— Mais je ne vois pas de végétation. Juste des blocs de glace grise entourés de flaques d’eau boueuse. C’est ça le printemps, ici ?
L’Allemande se lève de manière abrupte et va prendre appui contre la table, visiblement encore plus agacée.
— Arrêtez donc de jouer sur les mots ! Vous m’épuisez, vous savez.
Grace inspire profondément, se retourne, puis s’assoit sagement sur le banc, une main posée sur l’autre. C’est la peur, la sensation de perte de contrôle qui lui fait raconter n’importe quoi. Avant de répondre, elle se mord la lèvre inférieure.
— Excusez-moi. Je prends toujours ce que l’on me dit au premier degré. Je réfléchis seulement après, lorsqu’il est trop tard… Cet environnement vous est familier. Moi, non.
Holdine garde le silence quelques instants. Sa bouche s’ouvre, mais elle se retient de parler. Son regard froncé s’adoucit lentement… Elle est prête à s’incliner puisque l’autre admet avoir exagéré.
— Je comprends. Dans cet environnement, vous êtes sûrement plus troublée que moi.
La jeune femme essaie de se soustraire à la vue de la plus âgée.
Ne jamais montrer que le comportement ou les paroles de l’autre peuvent nous désarçonner…
Elle se doit de rester forte…
Et puis finalement, à quoi bon !
Elle lui répond :
— Troublée ? C’est un faible mot pour exprimer ce que je ressens en ce moment !
— Tentons alors de nous entendre… afin d’améliorer notre quotidien. Ici, nous ne sommes pas ennemies… Ici, rien n’est comme ailleurs.
Les yeux de Grace commencent à s’enfiévrer. Elle se retient. Son corps se tend, mais n’arrive pas à contenir l’invasion de larmes sur son visage. Très vite – avant que l’autre ne la voit –, elle baisse la tête et les sèche à l’aide de son avant-bras.
— Oui… Rien n’est comme ailleurs, marmonne-t-elle, en colère contre elle-même.
— Qu’avez-vous dit ?
— Je disais simplement que vous avez raison. Il faut améliorer… de nombreuses choses.
Satisfaite par sa réponse, Holdine vient s’asseoir auprès d’elle, manifestement apaisée et ragaillardie. Elle pose sa main sur son épaule pour lui confirmer sa confiance, avant de lui faire une proposition :
— À présent, nous sommes toutes les deux bien réveillées. Nous pourrions nous activer et sortir… juste pour voir ? Nous pourrions essayer de dégager la neige autour de la ferme ? Qu’en pensez-vous ?
Sa suggestion frappe sa cible en plein centre : Grace se lève.
— Bonne idée. Allons chercher nos manteaux… Au fait, vous n’avez pas faim ? Nous mangerons après ?
Holdine lui emboîte le pas dans l’escalier sombre.
— Non. Mais à notre retour, je suis certaine que nous aurons l’appétit bien aiguisé ! dit-elle en souriant intérieurement.
Dehors, l’air froid est moins saisissant que les jours précédents. Par contre, il est saturé d’humidité. À peine sorties, les deux femmes emmitouflées dans le moelleux de leur manteau ajustent leur capuche et sont surprises par les soudaines et récentes transformations du paysage. La large étendue, jusqu’alors d’une blancheur parfaite, est désormais – à quelques détails près – à l’image d’une mer arctique : de l’eau – beaucoup d’eau – sur laquelle se reflètent les rayons dorés du soleil et des blocs de toutes formes, de toutes tailles. Au fond, là où encore la veille, les sommets disparus sous la neige se fondaient au ciel, les sombres branches d’épicéas reprennent, encore timides, la place qui leur est due tout autour de la ferme. Dorénavant, il est possible pour les deux femmes de deviner l’épaisseur du mur de conifères qui les encercle.
— Il n’y a rien que des arbres ici ! Des arbres et de la neige fondue ! éclate Grace.
— Allons faire le tour du bâtiment. L’arrière est sûrement plus dégagé.
— Oui, vous avez raison… Des outils se trouvent dans le cabanon. De quoi retirer une bonne partie de cette bouillie.
Les yeux plissés par le soleil, Holdine la regarde, interloquée.
— Mais pourquoi ne pas me l’avoir dit plus tôt ? Nous aurions moins peiné lors de notre excursion au moulin !
Grace ne perd pas la face et lui répond franchement :
— Je vous ai menti. Comme vous l’avez fait pour moi avec les bougies.
— Mais je…
— Oui. La même cause nous a poussées à dissimuler nos trouvailles à l’autre, n’est-ce pas ? Le besoin de sauver notre peau, au cas où.
— Oui… Je m’excuse encore auprès de vous. C’était idiot de ma part.
— Non. Je plaide coupable aussi. Mais désormais, j’avoue, car je vous fais confiance.
— Merci… Je vous crois sincèrement, lui dit Holdine.
— Ne me remerciez pas. Allons chercher les outils et mettons-nous au travail.
À l’aide de pelles, elles tracent un chemin autour de la bâtisse, repoussant l’eau qui résiste à grand bruit de succion. À coup de pioche, elles cassent la glace la plus récalcitrante, laissant la sueur de leurs efforts glisser sans entraves et déposer son goût salé sur leurs lèvres. Contenue jusqu’à présent dans leur corps oppressé, l’adrénaline en excès se déverse par leurs mains jusque dans la terre, au-delà de celle qui se mélange à l’eau, dans les profondeurs insondables.
Chacune l’ignore, mais leurs pensées sont au diapason. Les mêmes messages d’espoir ravivé. La satisfaction de se trouver dans l’action, utiles. Et enfin, ce qu’elles devinent sans le reconnaître encore : avoir un rôle à jouer dans cette tragi-comédie insensée.
Holdine et Grace sont attablées l’une en face de l’autre, trop épuisées pour prendre une quelconque décision. Le travail a été bien fait, peut-être même mieux que ce qu’elles avaient espéré. Maintenant, la même sensation de vide les étreint. La peur de tomber. L’urgence à éteindre. Les bûches craquent et angoissent Grace. Elle sursaute à chaque explosion. Holdine, elle, se retient de respirer librement. Leurs mains sont échauffées à force de coups de pelles. Leurs muscles sont crispés et douloureux.
— Vous avez faim ? demande Grace comme si l’idée avait été oubliée et lui revenait subitement à l’esprit.
— Non. L’air m’a coupé l’appétit et j’ai trop mal au dos, se plaint l’Allemande.
— Moi aussi. D’ailleurs, je ne me sens ni la force de manger ni de dormir.
— Moi non plus…
Elles attendent donc… juste comme ça, attablées. Mais si Holdine s’en contente, attendre n’est pas un verbe que Grace apprécie. Attendre permet au doute de s’installer et elle refuse de prendre racine.
— Puisque nous ne pouvons pas fermer l’œil de la nuit, autant guetter notre bienfaiteur furtif. Notre réserve baisse et il ou elle, si tout se déroule comme je l’imagine, ne devrait pas tarder à remplir la cave. Qu’en dites-vous ?
— C’est sûrement la meilleure chose à faire, Grace. L’attendre et le surprendre pour comprendre pourquoi nous sommes ici. Même si je vous avoue que j’ai peur que cela soit dangereux… S’il possédait une arme ?
Le temps passe et certains pourraient croire l’endroit silencieux, mais la fonte des glaces a provoqué l’émergence de quantité de bruits étranges se mêlant au tic-tac de l’horloge : le sifflement léger de la brise, le frottement des aiguilles des arbres les unes contre les autres, les grattements de minuscules griffes contre les écorces et le sol encore gorgé d’humidité. Des grognements, des hululements, des plaintes… tous symbiotiques… Mais toujours pas l’ombre de cette présence humaine tant espérée.
— Il ne viendra pas. Il doit savoir que nous l’attendons. Il nous épie sûrement à l’instant, caché derrière un arbre ! désespère Holdine.
Elle se lève en grimaçant et se dirige d’un pas raide vers la rangée de fenêtres qui lui renvoie une chorégraphie curieuse de figures floues se contorsionnant… C’est seulement le reflet des flammes qui vacillent dans l’âtre.
— Eh bien ! Nous patienterons tous les soirs, alors ! Il ou elle finira bien par faire un faux pas. Nous progresserons, vous verrez, tente de la rassurer Grace, sans grande conviction.
Après ne rien avoir aperçu d’autre que la nuit noire, Holdine revient s’asseoir auprès de la jeune femme.
— Savez-vous à quoi me fait penser toute cette histoire ? lui demande-t-elle.
— Dites-le-moi ? l’encourage Grace avant de se lever pour alimenter le feu.
— Au mythe de « Proserpine ». Vous le connaissez ?
— Oui, vaguement. Mais je ne me suis jamais vraiment intéressée à la mythologie.
— Je trouve qu’en quelque sorte, nous nous trouvons dans la même situation qu’elle. Elle fut enlevée et éloignée de sa famille par le dieu des enfers, Pluton, alors qu’elle ramassait des fleurs, accompagnée d’amis. Il la trouvait irrésistible et la condamna à vivre auprès de lui sous terre. Elle devint reine des enfers souterrains. Sa mère, Cérès, partit à sa recherche. Quand elle apprit par Appolon où se trouvait sa fille, elle cessa de s’occuper des cultures sur Terre. Par peur de voir mourir la Terre, Pluton conclut alors un pacte avec elle : Proserpine pourra retrouver sa famille à certaines périodes de l’année. Tous les six mois environ. Depuis, le mythe dit que quand Cérès est éloignée de sa fille, sa tristesse infinie fait mourir la nature. Quand, elle la retrouve, la nature reprend vie et s’épanouit de nouveau. Proserpine est à la fois reine des enfers et reine des saisons.
— C’est un joli conte et je comprends certains de vos parallèles. Vous avez été arrachée à votre fille et nous sommes en hiver. Tout est bien triste. Mais quel est le rapport avec moi ?
— Ce n’est pas un conte… Bref, vous seule connaissez votre histoire et pouvez faire le rapprochement.
Grace sait qu’elle a raison. Les Japs l’ont retirée de force à sa mère et à ce camp de malheur qui n’était finalement pas si mal, compte tenu de la suite… et les fleurs — ces maudites fleurs qu’elle préfère oublier. Rien n’est plus dramatique… pas même ce qu’elles vivent actuellement.
— Nous sommes en enfer. Mais rassurons-nous, le printemps arrive ! Si votre conte s’avère exact, nous allons donc retrouver les nôtres ! Patientons, alors. Patientons ! ironise Grace
Pensive, Holdine lui répond :
— Je sais que vous vous moquez de moi. Si cela pouvait être vrai ! Malheureusement, les mythes sont des histoires créées par l’homme afin d’aider ses semblables à mieux appréhender les incohérences de ses comportements en les symbolisant. Tout comme les contes, d’ailleurs.
— Et comment savez-vous tout cela ? Et puis contes, mythes… quelle différence ?
— Mon père me l’a appris. Il croyait en la vertu de la parole des anciens.
— Je trouve que ce sont juste de gentils mensonges pour faire rêver les gamins. Ce n’est pas forcément un bien à leur rendre. Ils ne comprennent que le premier degré. Il faudrait les mettre en garde le plus tôt possible, de manière franche et non pas détournée. Pour qu’ils deviennent méfiants.
— Et les rêves ? L’espoir d’un meilleur ? Les ambitions ? La vision d’un monde plus grand que vous ?
— Des miroirs aux alouettes qui risquent de vous placer sous emprise. Un danger. Vos ambitions vous rendent-elles libre ? Je crois qu’elles vous attirent directement dans la toile de ceux dont les projets sont encore plus enflés que les vôtres. Ceux qui vous utilisent pour se nourrir de votre volonté, de votre besoin de reconnaissance. Cette ambition-là, elle vous transforme en outil… et un outil, ça n’a pas de cervelle.
— Vous êtes une fine analyste, Grace. Merci pour cette passionnante exploration de ma psyché détraquée ! Je trouve votre vision du monde désespérante, lui rétorque Holdine d’une voix tremblante.
L’Allemande est blessée, sans aucun doute.
— Il n’y a pas de quoi…
Peut-être suis-je encore allée trop loin ? Peut-être n’ai-je pas assez rêvé quand j’en avais encore l’occasion ? Quand rien ne me décevait…
Cette satanée culpabilité ! Grace s’en veut.
— Excusez-moi, Holdine. Je ne souhaitais pas vous blesser.
— Moi non plus. Pardonnez-moi… Nous devons nous comprendre. Nous faire confiance.
La discussion est close.
Les deux femmes observent les flammes danser dans l’âtre.
Elles écoutent les bûches craquer.
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9
Ce n’est qu’une question de temps, de quelques tours d’aiguilles de plus raclant la surface lisse du vieux bois de l’horloge. Dehors, les dernières traces de neige sont à peine perceptibles. Elles fondent à grande vitesse, comme la course des voix transformées en crissement lors du défilement accéléré d’une bande-son. L’aube éveille et remue la terre qui voit pousser ses premiers brins vert tendre. Ils se déploient lentement, s’orientent à la chaleur du soleil. Au loin, au cœur de la forêt, la vie battante sort de sa léthargie. Les plumes se gonflent, les poils se lustrent, les racines se plantent.
Dans les pièces fraîches de la ferme, le silence règne en maître. Holdine et Grace se trouvent là où elles étaient la veille, endormies, la tête reposant sur leurs avant-bras. Plus besoin de feu dans la cheminée, le soleil entre par les carreaux et vient doucement réchauffer leur corps. Au même rythme, elles ouvrent lentement les yeux qui, éblouis par les rayons, se plissent aussitôt. Elles relèvent la tête, se frottent le visage et étirent leur dos. Ensuite, elles s’observent face à face en silence.
Holdine se lève la première – cela est devenu son habitude –, et se presse vers les fenêtres. Grace fixe au loin la bordure de son pull vert qui s’effiloche. Elle attend sa réaction. D’intuition, elle la connaît déjà et retient son souffle. L’Allemande reste immobile. Elle, non plus, n’est pas surprise. Plus de neige, nulle part. Devant ses yeux, la prairie est comme celle d’un mois de mars. Elle se retourne et sourit à Grace qui baisse la tête pour cacher son émotion. Quand l’Allemande se trouve à nouveau de dos, la jeune femme brise le silence :
— Nous nous sommes endormies. Une aubaine pour notre inconnu !
— Rien ne nous prouve qu’il soit revenu, lui répond Holdine sans quitter l’horizon des yeux.
— Il n’y a plus de neige, n’est-ce pas ?
— Oui, plus aucune trace. Il semblerait que nous soyons au printemps.
— Nous aurions dû réfléchir hier. Ça nous aurait évité de déblayer pour rien.
— Ce n’est pas grave, murmure l’Allemande à la fois distraite et fascinée par le nouveau décor.
Subitement, le ventre de Grace grogne. Il crie famine. Cette occasion parfaite lui permet de fuir un éventuel conflit qui, elle le sait, se produira forcément à un moment ou un autre.
— Je descends à la cave chercher à manger, annonce-t-elle à la hâte à Holdine.
Arrivée en bas, elle espère l’apparition magique de nouvelles victuailles. Mais les bocaux se raréfient. Soudain, Grace doute.
Et si l’inconnu ne venait plus ?
Elle repousse cette pensée et s’empare d’une conserve de haricots blancs — il ne reste que cela. Un élancement fulgurant crispe ses mains : ses paumes sont couvertes d’ampoules. Elle remonte vite à l’étage et en passant devant la porte du salon, remarque qu’Holdine se tient toujours debout à son poste d’observation.
Une fois dans la cuisine, elle la prévient :
— Je m’occupe du repas. Ne bougez pas. Nous irons ensuite au moulin ! Allez rejoindre nos habits sales et descendez-les, s’il vous plaît !
Holdine l’entend dicter ses ordres, mais son esprit erre au cœur de la forêt avec l’espoir d’être réunie un jour à ses enfants. Le bruit métallique des casseroles entrechoquées la ramène à la réalité. De nouveau, les pieds bien ancrés sur le plancher, elle monte à l’étage. Dans le long couloir étroit, elle s’arrête devant la pièce inaccessible. Elle est restée close depuis le cadeau du linge. Elle tente à tout hasard de l’ouvrir, mais soupire et passe son chemin. Dans la chambre, elle prend un drap de lin dans la commode et l’étale sur le lit. Elle dépose ses vêtements sales au centre ainsi que ceux de Grace, puis referme la toile en la nouant. Ensuite, elle descend le baluchon dans le salon.
La table est dressée. D’un pas décidé, Grace la rejoint et lui dit avant de retourner dans la cuisine :
— Prenez place. Le repas sera bientôt servi !
Holdine repousse le banc, s’installe et se rapproche de son assiette. En attendant Grace, elle observe contre le mur la vieille gravure du Christ dans son cadre en bois noirci. C’est une scène de la résurrection. Jésus flotte au-dessus du tombeau, triomphateur, entouré d’anges. L’image est délavée.
Était-elle pastel à l’origine ? Le soleil l’a-t-elle affadie ?
Holdine est baptisée, mais n’a jamais considéré que Dieu puisse exister. Holdine a besoin de voir pour croire. En Hitler, elle a cru. Il a apporté une réponse concrète à ses désarrois, une solution pour débarrasser le monde de toutes ses ambiguïtés et complexités.
Maintenant, elle regarde cette jeune femme assise en face d’elle, à l’origine si lointaine à la sienne. Elle ne retrouve pas en elle les attributs de ceux qui sont catégorisés dans le chapitre « colonies » des livres conseillés par le parti. En fait, elle lui ressemble. Elle est comme son reflet dans le miroir qu’est l’insondable forêt.
Holdine se met à douter…
— Je vous trouve bien pensive. Au lieu de ces haricots insipides, imaginez votre plat préféré. Moi, j’essaie de le faire en ce moment.
L’Allemande sursaute.
Tout ceci est-il vrai ?
Le conseil de Grace la ramène au moment présent. Elle se décide à l’interroger pour enfin se débarrasser de ses pensées confuses.
— Vous ne trouvez pas étrange notre manière de réagir aux événements ? Comme si tout ce qui nous arrivait était désormais devenu totalement naturel.
— Rien n’est normal ici, Holdine. Mais l’humain s’adapte, non ? Nous sommes en train de le faire, je crois. C’est aussi cela la guerre : des arrachements, des turpitudes, de la violence, de la colère, des aberrations… mais l’instinct de survie. Nous sommes des créatures que la nature a bien conçues, à l’image de toutes les autres. Manger, dormir, survivre.
— Sommes-nous si basiques que vous le dites ? Certaines races sont supérieures, plus nobles, élevées !
— La vôtre, par exemple ? Une race qui détruit est-elle noble ? Vous êtes naïve, Holdine.
— Nous voulons simplement éduquer ceux qui en ont besoin, rétorque l’Allemande en se renfrognant.
— Comme les colons ont voulu éduquer les Indiens d’Amérique ? … Comme les Japs ont voulu m’éduquer ? Vous ne me trouvez pas suffisamment bien élevée ? Vous trouvez-vous supérieure, ici avec moi ? Devinez-vous de quoi j’ai besoin ?
— Non ! Bien sûr que non ! Chacune apporte à l’autre. Nous nous complétons dans cet environnement… Mais vous dites vous-même que vous êtes issue de colonialistes. Vous vous contredisez, tout de même !
— Oui, tout à fait. Je n’en retire aucune fierté… plutôt une légère honte, surtout vis-à-vis de ma Babou. Elle m’a élevée comme sa fille alors qu’elle n’était qu’une domestique. Son abnégation m’a montré qu’aucune race n’est supérieure à une autre. Je le redis : nous mangeons, dormons, aimons et survivons… tous… sans exception.
Les conversations des deux femmes sont comme des nœuds. Des nœuds qu’elles serreraient trop fort autour de leur gorge, interdisant ainsi l’expression libre de leurs sentiments les plus profonds. Dans cette compétition, laquelle des deux a le nœud le plus serré ? Laquelle des deux est la plus forte ? Laquelle des deux sera gagnante ?
Elles ont presque trop chaud dans leurs bottes fourrées. Cette fois-ci, elles marchent côte à côte, et non plus l’une derrière l’autre. Le sol est désormais débarrassé du tapis neigeux et la distance pour arriver jusqu’au moulin leur paraît beaucoup plus courte. Déjà, son toit apparaît au loin. C’est Holdine qui porte le baluchon. Il ballotte à chacun de ses pas. Grace, elle, a la charge des gamelles.
Quelques cailloux mélangés à la terre dure roulent sous leurs pieds, mais sous leurs semelles épaisses, elles ne les sentent pas. Une légère brise ploie le sommet des conifères, créant ainsi une longue vibration sonore. Holdine trouve ces sifflements oppressants. Grace s’en moque. Elle avance.
Après quelques minutes de marche sur l’étendue dégagée, elles empruntent un chemin étroit serpentant comme un ruban en direction de la scierie. Une fois arrivées, elles discernent le bruit sourd et régulier de la roue qui tourne, entretenant l’écume qui mousse à sa base. Autour, la rivière est turgescente. L’eau circule à pleine vitesse, glisse sur des rochers aux angles érodés ou s’éclate en une abondance de gouttelettes scintillantes avant de retomber et continuer sa route dans le courant.
Sur la berge, Grace et Holdine cherchent un endroit tranquille, là où l’eau n’est pas trop remuante. Sous leurs pieds, le terrain craque, recouvert d’un tissage de brindilles, de branches cassées et d’aiguilles courbées.
— Ici. C’est parfait ! annonce Grace en frappant le sol du pied.
Holdine dépose le baluchon et le dénoue en silence. Sous le soleil, le linge s’éparpille sur la toile. Elle s’empare d’une pierre, mais Grace l’arrête en agrippant son avant-bras.
— Que se passe-t-il ? Vous avez entendu quelque chose ?
L’Allemande se tend et regarde partout.
— Non. Ne vous inquiétez pas… Juste… Avant de laver tout ça, que diriez-vous si nous trempions nos pieds dans l’eau ? Ça nous détendrait un peu, non ?
— Vous n’y pensez pas ! Elle doit être gelée ! Plongez votre main, pour voir !
Grace suit son conseil, s’accroupit près du bord et immerge le bout de ses doigts dans l’eau claire. Elle se relève aussi vite, le souffle coupé.
— Oh, bon sang ! Mais elle est glacée !
Holdine sourit légèrement. Elle trouve sa réaction amusante.
— Vous êtes drôle ! Vous agissez comme un enfant qui découvre le monde.
— Ici, c’est un peu vrai… Je ne m’y attendais pas. Comment va-t-on nettoyer le linge sans finir mortes de froid ?
— Eh bien, je dirais en agissant le plus vite possible… Nous devons faire des efforts si nous voulons garder figure humaine, non ? Sinon, même un œil aguerri n’arriverait pas à nous différencier de ce sol caillouteux.
— Oui… Votre image est parlante, Holdine. Ne perdons pas de temps, alors ! Je supporte de moins en moins de me sentir crasseuse.
Grace scrute le terrain et s’empare à son tour d’un galet. Munie de sa pile de linge, chacune s’approche du bord, s’accroupit et baigne son premier effet dans l’eau courante.
En cadence, dans de longs va-et-vient, les pierres décapent le tissu détrempé. Le froid anesthésie légèrement la douleur piquante occasionnée par les ampoules sur leurs mains, mais insuffisamment pour que Grace et Holdine les oublient.
La monotonie des gestes et le vacarme de la rivière en crue hypnotisent les deux femmes. Sans savon, il est difficile de déterminer le moment où le linge est correctement décrassé. Alors, elles s’arrêtent quand leurs jambes flageolent et que leurs bras sont trop contractés pour continuer.
Les dernières pièces de leur garde-robe sont essorées. Holdine et Grace jettent les pierres au loin et plongent avec soulagement leurs mains dans l’eau gelée. Elles jouent ensuite quelques secondes avec la caresse du courant, laissant leurs doigts librement suivre le rythme des flots.
Grace se laisse tomber lourdement en arrière et pousse un soupir de délivrance.
— C’est terminé. Quelle corvée ! Je ne sens plus le bout de mes doigts ! dit-elle.
Holdine s’assoit, puis finit par l’imiter. Elle expire longuement à son tour, mais n’arrive pas à se détendre. Inquiète, elle dit :
— J’espère que le linge est suffisamment propre.
— Et alors ? Quand bien même ! Vous n’allez pas en représentation et moi je me moque bien de notre apparence. Donc, pas de souci. Il est suffisamment lavé. Je vous assure, s’agace Grace.
L’Allemande se raisonne. Elle ferme les yeux et se laisse bercer par la musicalité des remous de la rivière…
Combien de temps me suis-je assoupie ?
Holdine se relève. Quelques brindilles restent accrochées au centre de son chignon défait. Elle remarque que Grace ne se trouve plus auprès d’elle. Subitement, elle panique, effrayée à l’idée d’avoir été abandonnée. Très vite, elle entend des craquements et aperçoit à quelques mètres, la fine silhouette de sa compagne dissimulée derrière une série d’étroits conifères. Soulagée, elle décide à son tour d’explorer prudemment la forêt de son côté.
Avant cela, elle prend le soin d’étaler le linge au soleil…
Holdine longe la berge et remonte le courant de la rivière. À certains endroits, cette dernière s’affine. À d’autres, elle chute en cascade. Séduite, l’Allemande trouve ce paysage magnifique, encore plus impressionnant que sa Bavière natale.
Pas à pas, elle accompagne ses méandres, et sans même s’en rendre compte, s’enfonce là où les rayons lumineux peinent désormais à pénétrer.
Elle doit maintenant enjamber des branches, des troncs déracinés par les intempéries successives. Alors qu’elle lève une jambe, puis la seconde, elle croit entendre un rire presque imperceptible.
Elle écoute attentivement.
C’est sûrement un oiseau, ou un autre animal !
Elle reprend la route. Puis, de nouveau, un rire plus clair, celui d’une fillette.
Non. Ce n’est pas mon imagination !
Elle se met à courir dans sa direction, trébuche… Silence.
Minuscule au pied des épicéas, Holdine s’arrête, perdue. Elle cherche à droite et à gauche la rivière dont elle s’est éloignée. Les arbres ténébreux paraissent la railler. Elle tente de leur échapper. Elle sanglote et avance comme un automate sans pouvoir s’orienter.
Holdine progresse à l’aveugle. Désemparée, elle évite les plus gros obstacles, toujours à l’affût. Elle espère entendre encore une fois le rire… Ce rire qui ressemble tant à celui de sa fille Greta…
Mais à la place, par-delà la troupe d’arbres centenaires, c’est le tintement discret d’une cloche qu’elle perçoit.
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