Leçon de rouge

Maria Hummel · Chapitre 10 sur 35

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Leçon de rouge

Chapitre 5

5

 

Je leur avais dit non, et j’avais quitté le café sans goûter au déjeuner, parce qu’il n’y avait rien d’autre à dire. Janis ne voulait pas me regarder. Quand elle ordonna à son chauffeur de m’appeler un taxi pour me ramener au musée, sa voix déjà basse tomba d’une octave de plus, comme si sa gorge s’ouvrait sur un gouffre sans fond. L’inspectrice semblait soulagée, Ray insondable. Je ne leur avais pas donné de raison, parce que je ne voulais pas expliquer à Janis que cela enfreignait un des principes cardinaux de ma formation journalistique de tromper les gens en rapportant leurs histoires et que, malgré mon respect envers Ray, participer à son enquête ne m’aurait bénéficié en rien. À dire vrai, c’était aussi pour ma propre santé mentale que je refusais de m’impliquer dans la mort violente d’une autre femme.

Tandis que je rentrais chez moi à bord de ma propre voiture, j’appelai Yegina et lui laissai un message. Elle était dans un avion, en chemin vers une conférence à Washington. Sur l’ordre de notre directeur, elle s’était mise à voyager beaucoup pour le musée, prenant part aux comités et courtisant les donateurs internationaux. Elle venait désormais travailler vêtue de chemisiers aux plis impeccables, avec une coupe au carré millimétrée, et il était difficile de ne pas obtempérer face à sa nouvelle attitude raffinée. Au niveau de sa carrière, elle se trouvait sur la pente ascendante, et la chute potentielle de Hal Giroux l’intéresserait beaucoup.

Quoi que Janis et son équipe aient découvert, Hal devait atteindre la fin de son mandat de directeur de programme pour les étudiants vedettes au LAAC. Une expo à la Westing Gallery dans Venice pouvait être qualifiée de retour nostalgique pour cet homme qui s’était fait les dents sur le montage et les ateliers Finish Fetish disséminés parmi les forages pétroliers, dans les années 1960. Venice représentait l’histoire d’origine de Hal, écrite dans l’air étouffant des plages et les odeurs de plastique fondu.

Mais une expo à la Westing restait une simple exposition dans une galerie. Ce n’était pas une exposition dans un musée. Pour un groupe de rock, cela équivalait à remplir une petite salle au lieu d’un stade.

J’avais souvent vu Giroux lors de vernissages. C’était un individu de petite taille, barbu, aux yeux marron pétillants et à la mise pas plus soignée que négligée, pas plus jeune que datée. Il affectionnait les vestons et les jeans maintenus par une ceinture ou une simple corde, et les chemises en toile froissées dont il gardait ouvert le col à bouton. Il s’adressait à la plupart des jeunes gens avec bienveillance mais aussi des accents de réprimande, comme s’ils n’étaient que de beaux enfants aventurés dans son jardin. Il prenait très peu de ses protégés au sérieux. Ceux-là, de ce qu’on m’avait dit, étaient abreuvés d’une approbation et d’une exigence d’exactitude si ardentes qu’ils se transformaient invariablement en stars.

Au fil des premières dizaines d’années qu’il avait passées au LAAC, Hal avait révolutionné la scène artistique de Los Angeles en adoptant et soutenant les délocalisés dépenaillés qui ne cadraient pas avec la frénésie des ateliers de Venice pour les apparences ou avec les standards des beaux-arts en vigueur dans des écoles plus guindées. Nombre des étudiants de Hal avaient été des artistes spécialistes des performances : de beaux gosses infatués de leur personne, qui aimaient choquer, qui se servaient de leur corps comme la composante d’une œuvre d’art, en s’enterrant vivants ou en roulant dans New York à l’intérieur de fûts d’essence. D’autres avaient peint, mais rarement avec de la peinture, ou bien ils avaient réalisé des vidéos d’art quand la vidéo était encore un support nouveau. Hal avait aidé à lancer bon nombre de carrières. Alors que ses premiers étudiants réussissaient à s’imposer, il en fut de même pour Hal qui permit à des rétrospectives majeures d’installations interactives qui oscillaient entre le ridicule et l’horreur d’être montrées à Londres et à New York. Son Showers en 1981 avait été souvent mentionné dans les manuels. Nous l’avions monté au Rocque une fois, et sa mise en place avait été un enfer : une salle enténébrée avec quatre douches coulant derrière des rideaux, dont l’eau était évacuée sous le sol pour être aspirée et retomber sur la tête des visiteurs. Chaque douche illuminée cachait la silhouette d’un être humain. Sous le bouillonnement de l’eau, trois des silhouettes chantaient la même mélodie répétitive et sans parole, en harmonie. La quatrième la hurlait. Ces sons singuliers dans le même espace passaient du plaisir à la discordance violente. C’était un chant grégorien, et les douches étaient pareilles à des autels contenant des cierges géants. C’était aussi Psychose. Les visiteurs avaient adoré.

Mais quelque chose avait échappé à Hal durant les dix dernières années. Il approchait la soixantaine, ses épaules avaient commencé à s’affaisser, et il continuait à résister aux mêmes conventions prémodernes qui voulaient que l’art soit une création réalisée, au lieu de l’idée de la réaliser dans l’esprit de l’artiste. Tout le monde savait que Giroux ordonnait à ses étudiants et anciens élèves les plus talentueux de monter ses installations, et qu’ensuite il s’attribuait tout le crédit de leurs dons. Dans les années 1970, c’était une attitude de parvenu, mais à présent cela ressemblait à de la servitude sous contrat. Dans le même temps, un nombre croissant de femmes et de personnes de couleur au LAAC s’étaient mis à se plaindre de l’éthique machiste et bravache de l’école, affirmant que les bourses et les subventions allaient toujours à la même catégorie d’étudiants blancs.

Cependant personne n’avait jamais dénoncé de harcèlement sexuel. Lors de toutes mes rencontres avec Hal, je ne l’avais jamais vu toucher quelqu’un, même pour dire bonjour. Il ne franchissait pas le fossé entre les corps, tout simplement. Il se matérialisait juste à côté des gens, mais il gardait les bras collés le long du corps. Il surgissait, badinait brièvement avec vous, puis disparaissait et réapparaissait plus loin.

— Il me fait penser au tape-taupe, mais en société, m’avait glissé Yegina un soir. Où est mon marteau, que je l’écrase et que je gagne la partie ?

Elle le détestait parce que Janis Rocque le détestait depuis des dizaines d’années. Tous deux avaient commencé par être amis, de jeunes révolutionnaires aux objectifs communs, elle dans le centre et Hal à Valdivia. En 1976, peu après que Janis avait accordé un don important au LAAC, un groupe de jeunes étudiantes de l’établissement avait transformé chaque pièce d’un vieux manoir d’East L.A. – de la cuisine à la salle de bains, en passant par les chambres – en une chaumière d’art féministe. Il avait été baptisé Womb/House. Des milliers de visiteurs étaient venus le voir, élevant le LAAC au rang de phénomène médiatique : la nouvelle école des beaux-arts de la West Coast qui éclipsait soudain New York. Janis avait demandé à Hal d’utiliser son don pour l’achat de Womb/House, afin que l’école possède l’œuvre à perpétuité. Mais il avait refusé, prétextant qu’il avait déjà réservé les fonds pour les coûts généraux d’exploitation. Elle pouvait donner plus, si elle le souhaitait. Janis l’avait envoyé paître. L’installation avait été démontée et définitivement perdue, et une nouvelle inimitié avait éclos dans le monde artistique de Los Angeles. Depuis, ces deux-là n’avaient cessé de s’affronter au sujet de l’avenir créatif de la ville. Personnellement, j’estimais que la scène artistique contemporaine avait largement bénéficié de la guerre entre eux, deux titans aussi redoutables l’un que l’autre. Et pourtant. Je ne parvenais pas à effacer de mes pensées le visage figé de Brenae, sa voix off.

Alors que je me traînais vers l’ouest sur l’autoroute embouteillée, mon portable vibra. Je laissai la boîte vocale se déclencher, puis je mis le haut-parleur pour entendre le message. C’était mon amie Kaye, qui était devenue une doula pour les altesses d’Hollywood. Lors d’une soirée chez elle, la semaine précédente, j’avais engagé la conversation avec une actrice en pleine ascension. C’était une personnalité déterminée, allergique aux bavardages mondains et aux conseils d’autonomie, et elle avait fini lassée et à l’écart, dans un coin du patio, à contempler son verre de vin. Je savais qu’elle allait bientôt interpréter Françoise Gilot dans une pièce, à Broadway. Je connaissais bien le parcours de Gilot, une peintre devenue l’amante de Picasso alors qu’elle avait vingt-sept ans et lui soixante et un. Nous avions discuté pendant une heure, l’actrice et moi, et ensuite je lui avais donné mon numéro et dit de m’appeler si jamais elle désirait que je brosse son portrait par écrit.

La voix excitée de Kaye faillit me faire dévier de ma trajectoire et percuter une Jeep blanche. Elle veut une interview demain. Midi ?

Une vague de fierté me submergea. Je pouvais vendre un portrait de l’actrice en un clin d’œil, et à bon nombre de publications. Elle était sur le point de devenir une star de premier plan. C’était le genre d’occasion sans risque de complication et au succès garanti qui ne se présentait jamais à moi.

Et aujourd’hui, elle se présentait. J’empruntai la sortie d’autoroute pour rejoindre la boutique que Janis avait citée plus tôt, me garai et rappelai Kaye.

— Oui, s’il te plaît. Comment as-tu obtenu ça ?

— Je n’ai rien fait ! C’est elle qui m’a téléphoné. Elle a vraiment bien accroché avec toi.

— Mais je te suis quand même redevable.

Je tentai de remercier Kaye pendant plusieurs minutes, en vain, et je finis par lui dire que je devais y aller. Si je n’entrais pas dans le magasin très bientôt, dans l’élan enthousiaste de ma victoire, j’allais céder à mon sens pratique et à l’autodénigrement, et je changerais d’avis. Le grondement et l’agitation de la ville s’élevèrent autour de moi dès que je me glissai hors de ma voiture, et j’eus conscience de mes sandales sur le trottoir, des pas qui me rapprochaient de ma prochaine carrière. Autant j’aimais le Rocque et je compatissais pour Brenae Brasil, autant j’avais besoin de cette opportunité. Et il me fallait la tenue adéquate, la tenue Tom Wolfe, la tenue Gay Talese, la tenue raffinée et conquérante qui prouvait que vous saviez ce que vous faisiez, que les gens vous payaient bien pour que vous racontiez leur histoire.

Mon reflet s’étendit sur la vitrine de la boutique, et mon visage enfiévré se posa sur les traits immobiles des mannequins. Aucun être humain n’aurait été capable de s’incliner en arrière selon l’angle qu’on leur avait donné, mais leurs tenues étaient splendides. Même vues à travers le panneau de verre, la coupe et les textures couvraient de ridicule les marques ordinaires.

Je franchis le seuil et inspirai l’air frais et propre. Il procurait la sensation qu’on l’avait poli amoureusement, molécule par molécule. Les présentoirs étaient peu nombreux, et le regard des employées au sourire inquisiteur me survola. Elles étaient vingt pour cent plus jolies que la plus jolie fille que j’avais connue au lycée, et presque deux fois plus âgées. Je me dirigeai vers le rayon des tailleurs. Mes mains eurent le temps d’en faire défiler deux ou trois sans marque avant qu’une vendeuse apparaisse derrière mon épaule.

— Nous avons coutume de proposer un choix personnalisé, dit-elle d’un ton suave. Ce style vous plaît ?

Je répondis par l’affirmative et lui donnai docilement ma taille. Elle acquiesça comme si elle la connaissait déjà, et m’indiqua les cabines d’essayage. Aucun prix n’était précisé, et apparemment il n’y avait pas de barème personnalisé. Je choisis un de ces espaces fermés d’un rideau, avec un canapé tendu de velours où je m’assis. Le cœur battant, je caressai les clés de ma voiture en me demandant quel était le prix réel de ces vêtements. Cela n’avait pas d’importance. Cela ne pouvait pas avoir d’importance. Demain, il fallait que je fasse la meilleure impression.

De l’autre côté du rideau, des silhouettes nébuleuses allaient et venaient dans l’espace en voûte du magasin. Je perçus le cliquetis discret des cintres.

— Essayez ces modèles, dit une voix.

Une griffe rose manucurée passa trois articles par l’ouverture du rideau. Je les pris. Ils ne pesaient presque rien. Le tissu doux et moelleux du premier – vert olive – coula sur les articulations de mes doigts. J’ouvris la veste, bouton après bouton, et les petits disques glissèrent à travers les fentes ourlées. J’enfilai le pantalon quand mon portable vibra. Yegina.

— Alors ? dit-elle à mon oreille. Comment ça a été, au déjeuner ?

— Une seconde, répondis-je en remontant la braguette. Devine qui je rencontre demain, pour une interview ?

— Super ! s’exclama-t-elle quand je lui eus dévoilé le nom de l’actrice. C’est incroyable !

— Je sais. Attends encore un peu…

Je mis la veste. L’ensemble m’allait à la perfection. Il tenait bien à mes épaules, ma taille et mes hanches. Il me définissait. Je contemplai le reflet de ma personne, élégante et lisse.

— Où es-tu ? s’enquit mon amie.

Au même instant, l’employée, dont la voix me parut très proche, demanda :

— Tout va bien ?

— Magnifiquement, répondis-je. Je n’ai encore essayé que le vert, mais c’est la bonne taille.

— Tu fais les boutiques, toi ? s’étonna Yegina.

Je lui citai le magasin.

— Bon sang, souffla-t-elle. Mais pour ce qui est de la rencontre avec Janis ?

Je lui résumai avec le plus grand calme possible ce que j’avais appris au Café Francesca.

— J’ai refusé. Ce n’est pas la bonne occasion pour moi.

Je prévoyais une avalanche de questions, mais Yegina resta silencieuse un moment, puis :

— Tu as dit non à Janis ? Pourtant elle t’offrait un congé bien rétribué et des ensembles de luxe gratuits, juste pour lui rendre un petit service…

Si je respectais Janis, Yegina la vénérait. Mais quand même. Il perçait quelque chose de plus dans sa voix, une note ténue d’appréhension que je n’avais encore jamais entendue.

— C’est plus qu’un service, et je ne suis pas la personne qui convient pour le lui rendre, dis-je. Et j’ai cette interview demain, de toute façon.

Je lui relatai avec quel naturel l’actrice et moi avions engagé la conversation, tout ce qu’il y avait à dire sur son prochain rôle, mais alors que je parlais je revis Brenae sur le matelas, et sa bouche amollie secouée par les coups de boutoir de l’homme. La chair de poule gagna mes bras, et subitement mon ensemble me parut chic et pesant.

L’ombre de l’employée passa derrière le rideau.

— Faites-moi savoir ce que je peux vous trouver d’autre, dit-elle.

Je me déshabillai tant bien que mal, sans lâcher le téléphone.

— Je n’y manquerai pas.

— Je veux voir la pièce, déclara Yegina. Si tu vends ton papier, peut-être qu’on pourrait faire un saut à New York et prendre des places. Juste nous deux.

— Promis.

Mais je me demandais pourquoi elle semblait toujours tracassée. Tout allait bien dans sa famille ? Oui. Et avec Hiro ? C’était parfait. Il allait la rejoindre à Washington. Je voulus savoir quelle question je devrais absolument poser à l’actrice, d’après elle.

— Pourquoi pas quel est le rôle qu’elle rêve d’interpréter ? proposa-t-elle. Ça en révèle beaucoup sur une personne. Même si elle n’en a pas conscience.

— Tu crois que je dois vraiment acheter cet ensemble ? dis-je, hypnotisée par la tenue vert olive. Je ne devrais pas la réessayer, pour être bien sûre ?

— Bien sûr que tu dois le faire. Et réessaie-le quand tu seras chez toi.

C’est seulement alors que je roulais pour rentrer que je m’interrogeai sur le rôle que je rêvais moi-même d’interpréter, et si la réponse de Yegina n’avait pas pour but que je me pose cette question.

 

Il était à peine trois heures quand je me garai à Marina del Rey. Mon nouveau meublé, un appartement comportant une chambre dans une résidence en adobe peinte d’un rose nocif, avec un auvent pour véhicule, possédait l’avantage premier d’être disponible, et situé dans un quartier sûr, bien que cher et totalement dépourvu d’intérêt. Je l’avais trouvé après une semaine passée à étudier des possibilités pires – de petites boîtes à chaussures surchauffées avec kitchenette dans les hauteurs de Mid-Wilshire, un appartement de dernier étage à Hollywood, avec un propriétaire aux airs lubriques nommé Don qui était serrurier de son état et habitait juste en dessous. Après m’être extirpée d’une poignée de main moite, je passai en voiture devant mon ancien bungalow et je surveillai le bougainvillier en fleur à côté de ma véranda, guettant l’apparition du couple surdiplômé. Ils ne se manifestèrent pas, même si j’entraperçus une ombre furtive devant la fenêtre. Manifestement ils étaient heureux à l’intérieur. Je ne connus que des fiascos retentissants à Silver Lake et Echo Park, prise de vitesse le même jour par un possesseur de fonds en fidéicommis aux bras fraîchement tatoués et soutenu par l’argent de son père.

Aussi je me mis à chercher plus loin dans le West Side, dans les alignements lassants de logis pour richards, au charme dépourvu de caractère mais proches de la plage, que méprisaient beaucoup de mes amis au Rocque. L’influence de la mer rafraîchissait l’atmosphère à mesure que je me rapprochais du Pacifique, et la situation de mon logement temporaire en lisière des maisons chics pour famille monoparentale de Venice faisait qu’il n’y avait qu’un mur et un portail autour de la propriété, et pas de barreaux aux fenêtres. Le soir, je pouvais entendre quelqu’un s’exercer à la trompette. Cela me rappelait que, il y avait bien longtemps, j’avais vécu parmi des familles.

Dès que je descendis de voiture, je sentis la poussière et l’air éventé, vicié d’une ville qui avait besoin d’un orage pour la rafraîchir. Il n’avait pas plu depuis des mois. Même le West Side cuisait et se transformait lentement en bois de chauffage cendreux. Une semaine plus tôt, le smog était si épais sur le centre que la lumière matinale était devenue du même orange doré que celle du soir, et quand j’avais gravi les marches du musée à neuf heures, j’avais eu l’impression étrange que la journée venait de finir et que je devrais rentrer chez moi. Aujourd’hui, c’était le contraire. Je me trouvais déjà chez moi, et j’aurais aimé être encore au travail. L’après-midi m’avait laissée nerveuse, et je ne voulais pas du calme et de la solitude. Pourtant j’étais là.

L’ensemble vert olive flottait derrière moi telle une aile alors que je montais l’escalier pour rejoindre mon appartement du premier étage. La tenue valait l’équivalent d’un mois et demi de salaire. Mais j’aurais meilleure allure que jamais auparavant à L.A., et j’en avais besoin.

Je déverrouillai la porte sur le décor improbable de mon logis. Un canapé bleu luxueux imposait ses rondeurs à côté de la copie d’un assortiment de meubles de salle à manger Eames. Des lampes aux formes élancées fusaient dans les coins. Des photos en noir et blanc de trottoirs déserts ornaient les murs. La lumière du soleil dans l’appartement ne consentait qu’au moindre effort mais offrait le plus de confort : les hautes fenêtres ne proposaient d’autre vue que sur une rue très passante, toutefois elles laissaient entrer un éclairage agréablement feutré. La célibataire qui m’avait sous-loué l’endroit était consultante internationale en restauration pour les compagnies aériennes, et elle s’absentait durant de longues périodes. Elle était très soignée de sa personne et multipliait les allusions à ses visites dans les grandes villes étrangères avec un plaisir non dissimulé. Nonobstant, la chambre comptait trois commodes, une nombreuse vaisselle de prix assortie était rangée dans un petit cabinet, et il était clair qu’elle avait eu un chat, d’après les traces de griffures sur le canapé. Je me demandai si elle avait mené une vie différente, à une autre époque.

Je sortis mes notes et m’assis sur le canapé pour les feuilleter. Dans quelques jours, l’actrice se rendrait à New York où elle devait jouer la vraie Françoise Gilot dans une production de Broadway sur la vie de Pablo Picasso. À soixante et un ans, au cœur du Paris occupé, le peintre avait par hasard croisé la route de deux jolies jeunes femmes attablées dans un café, et il leur avait offert des cerises. L’une d’elles, Françoise Gilot, était une artiste à la carrière émergente qui exposait dans une galerie. Elle avait un visage lumineux – le nez long, les sourcils sombres, la chevelure noire et luxuriante – et était possédée d’une intrépidité intellectuelle et émotionnelle qui avait attiré Picasso vers elle, et elle vers lui. Ils étaient devenus confidents, puis amants, et plus tard Gilot lui avait donné deux enfants. Elle était aussi célèbre pour avoir plaqué Picasso en 1953.

Dans un des scénarios que j’imaginais, l’actrice et moi savourions nos salades forcément agrémentées de fines tranches de fromage grillé tout en partageant notre amour secret et de longue date pour Gilot. Des siècles de civilisation occidentale recelaient un grand nombre de beautés féminines, des génies et des reines, mais seules les plus puissantes, les plus jolies et les plus prolifiques étaient entrées dans les livres d’histoire. Or Gilot avait toutes ces qualités, et elle avait tracé son propre chemin en dépit des tentatives vindicatives de Picasso de réduire à néant sa carrière. “Si tu essaies de faire un pas en dehors de ma réalité… tu te diriges droit vers le désert”, avait-il dit quand elle lui avait annoncé qu’elle rompait. “Et si tu t’en vas, c’est exactement ce que je souhaite pour toi.”

Installée sur le canapé, je m’attardai sur une magnifique photo de Gilot et Picasso sur la plage d’Antibes en 1946, au début de leur relation. Elle marche devant lui, resplendissante, coiffée d’un chapeau de paille, vêtue d’une robe d’été cintrée, parée d’un collier de gros coquillages blancs. Elle balance les bras, tête rejetée en arrière, et ses cheveux cascadent sur ses épaules. Derrière elle vient Picasso, qui lève un parasol énorme dont les bords frangés brillent au soleil. Lui aussi sourit, mais les rides de son visage vieillissant assombrissent son expression, et ses yeux sont voilés par l’inquiétude.

La photo de la plage d’Antibes et moi avions une longue histoire. Je l’avais postée sur mon mur au lycée, à une époque. Je l’avais affichée par amour d’un mentor pour qui j’éprouvais des sentiments désespérés, et sans recevoir l’écho désiré.

Teague avait été mon auxiliaire d’enseignement. À l’âge vénérable de vingt-cinq ans, il avait supervisé la partie de ma table ronde pour un cours d’histoire de l’art européen. Garçon trapu, énergique et musclé, avec des cheveux roux et un regard décidé, il aimait porter le même jean et les mêmes baskets en toile miteuses chaque jour, tandis que ses t-shirts connaissaient des variantes radicales, passant de groupes de heavy metal obscurs à des modèles uniformes hérités des nombreux boulots d’ouvrier qu’il avait eus. Il avait une voix profonde, chaude, aux inflexions parfois emphatiques. La nuit, lorsque je fermais les yeux pour penser à lui, je ne voyais jamais Teague. C’était sa voix qui me venait, ses marmonnements et ses répliques, la façon dont elle me poussait à réfléchir plus intensément.

Il y a beaucoup plus là-dedans, Maggie. Quand il prononçait ces mots, je ressentais l’aiguillon piquant de ma propre insuffisance. Tout naturellement, je rédigeai mon travail sur Françoise Gilot. Teague me félicita chaleureusement. Lors de notre dernier cours, je lui avouai que je pensais à passer une licence en histoire de l’art, peut-être en me spécialisant sur le Paris de l’après-guerre.

— Pourquoi ? dit-il. Tu es quoi, Maggie ? Étudiante en première année ?

J’acquiesçai, piquée au vif par le mépris dans son ton rauque et brutal.

Il eut un froncement de nez et soupira.

— Gilot n’est pas une fin. C’est un moyen. Elle constitue pour toi une raison de t’engager dans ton propre monde. Ce monde. Ici. Maintenant. Ne t’enferme pas dans le passé avec elle.

Je ne compris pas qu’il venait de renoncer à obtenir son doctorat de troisième cycle, et qu’un nouveau t-shirt d’ouvrier allait bientôt s’ajouter à sa collection. Sur le moment, je crus simplement qu’il avait percé à jour ma tentative transparente de le séduire. J’avais fourré l’essai sur Gilot dans un tiroir et déchiré la photo. Et je n’avais plus jamais repensé à eux jusqu’à il y avait quinze jours, lorsque Kaye avait évoqué l’actrice et son rôle à venir.

Assise là, avec dans les mains le portrait d’une Gilot souriante, tête inclinée, je sentis mes désirs bruts de jeune femme me revenir avec la force d’une déferlante. J’avais aimé son livre et son œuvre, mais j’avais écouté le conseil de Teague, étudié le journalisme et porté mon attention sur le monde présent. Mon monde. Cela m’avait menée à Jay Eastman et son ouvrage sur le trafic de drogue dans le Vermont, et par la suite à l’assassinat de Nikki Bolio, à beaucoup de fuites en avant, jusqu’à ce que je me trouve mêlée à l’affaire Kim Lord le printemps dernier, avec une telle implication personnelle que j’avais failli ne pas m’en sortir. La seule chose que je devais surtout ne pas faire maintenant, c’était me pencher sur la mort d’une autre femme. Je le savais. Je le savais comme je savais quels sons produisait mon propre nom.

— Je suis heureuse d’avoir dit non, déclarai-je à l’adresse des clichés de trottoirs au mur.

Ma voix était trop forte et sonnait creux, comme si le fait de n’avoir aucun auditeur avait défoncé chaque mot.

Mais ensuite j’essayai de me représenter une personne qui n’était pas moi, jolie et inefficace, qui parlait à Ray après tout cela, dans la galerie, et je pensai à Gilot et à sa manière de refuser d’avoir peur. Elle ne s’effrayait pas du jugement de ses amis et de sa famille. Elle ne craignait pas Picasso. Elle se fichait de savoir si le monde entier la rejetait parce qu’elle l’avait quitté. Elle faisait ses propres choix, avec courage.

Je glissai la photo de Gilot au bas du tas de papiers, me préparai une soupe d’orge aux champignons en cherchant à remettre la main sur un roman de Jane Austen à lire pendant que je remuais la recette. À la tombée du jour, j’ouvris ma porte d’entrée, vérifiai que la rue était déserte, verrouillai de nouveau la porte, en essayai la poignée pour être bien sûre, puis j’allai vérifier le loquet de chaque fenêtre et abaissai les stores, comme je l’avais fait chaque soir depuis mon emménagement. Ensuite je lus jusqu’à somnoler, en m’efforçant de repousser le souvenir des yeux de Brenae Brasil sur la vidéo, la manière dont ils se plissaient de douleur, devenaient vides, se plissaient encore, redevenaient vides.

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