Leçon de rouge
Entrevue avec Hal Giroux
16 mars 2003
LAAC
Inspecteur Strick
Dites-moi combien de temps et dans quel contexte vous avez connu Brenae Brasil.
C’était une de mes étudiantes vedettes à l’automne. Elle a fait une entrée fracassante. Je l’ai engagée pour travailler dans mon équipe, et elle a participé au montage de mon expo à Londres. J’étais également le président de son comité d’évaluation.
Donc, combien de mois exactement l’avez-vous connue ? D’août à mars. Sept ou huit mois.
Vous ne l’aviez jamais rencontrée avant qu’elle devienne étudiante au LAAC ?
Non.
Votre relation avec Brenae a-t-elle changé au cours de ces mois ? Ma relation avec tous mes étudiants est vraiment constante. J’attends qu’ils fassent de leur mieux.
Qu’est-ce qui vous a incité à l’engager dans votre équipe ?
J’ai estimé qu’elle avait du talent. Je voulais lui donner sa chance.
Brenae a-t-elle fait de son mieux, d’après vous ? Je ne pense pas que Brenae était prête pour l’intensité qu’impose une école où on poursuit ses études après la licence. Son deuxième semestre a été un désastre total. Elle ne venait à aucun cours, quasiment. Elle apparaissait dans des endroits alors qu’elle était clairement sous influence…
C’est-à-dire ?
Titubante, la voix pâteuse.
À quels “endroits” faites-vous référence ?
Les ateliers libres, les présentations. Les rassemblements sociaux du LAAC, principalement.
Était-elle la seule étudiante qui venait à des événements sociaux en état d’ébriété ?
Non, bien sûr. J’en fais mention parce que vous me demandez ce qui a changé. Elle a changé.
Parlez-moi de votre réunion probatoire du 5 mars 2003. Je rencontre tous mes étudiants à la fin de leur première année pour une discussion préliminaire concernant leur œuvre de présentation à la licence. Dans le cas de Brenae, nous nous sommes vus assez tôt parce que je m’inquiétais pour son parcours au sein du LAAC. Elle n’avait rien produit depuis l’automne, et elle risquait de se planter dans ses cours. Sa bourse future avait été suspendue à cause d’un travail beaucoup trop pauvre. Franchement, je pensais qu’elle aurait été plus inspirée si elle avait mis l’école entre parenthèses et était revenue pour terminer son diplôme quand elle se serait sentie bien de nouveau. C’est ce que je lui ai dit. Je lui ai promis une place.
Elle a refusé et a insisté sur le fait qu’elle avait réellement produit des travaux, et qu’elle voulait me les montrer.
Quels travaux ?
Il y avait deux vidéos. Une était assez longue, mais je l’ai regardée dans son intégralité. C’était un ensemble de séquences qu’elle avait tournées pendant l’année écoulée, lors de vernissages et de soirées, où l’on voyait des gens s’éloignant vers leurs voitures. Il n’y avait rien de plus. Des fins de soirées.
Je n’en ai pas pensé grand-chose. Ça ne dégageait rien du brio habituel de Brenae. Elle ne se mettait pas en scène. C’était un gros problème. L’autre problème est que les étudiants pensent que leur vie sociale est plus intéressante qu’eux.
Que contenait la seconde vidéo ?
L’autre vidéo montrait Brenae engagée dans un acte sexuel avec un homme non identifié. Elle avait ajouté une voix off qui donnait à penser qu’il la contraignait à l’acte. Ça m’a choqué. Et puis elle m’a dit que, dans le cadre de son travail pour le diplôme, elle souhaitait le projeter sur un mur de notre bâtiment principal. Elle pensait que c’était une idée audacieuse, une confrontation des attitudes d’ordre sexuel au LAAC, et elle ne voyait pas les complications que ça pouvait entraîner pour elle, pour l’école, pour son partenaire sexuel, qui qu’il soit. Je lui ai dit que c’était impossible.
Savez-vous qui était cet homme ?
Non. Sa tête était floutée.
Pas la moindre idée de qui ça pouvait être ? Vous avez dû deviner. Aucune idée.
Et elle ne vous a pas révélé son identité ?
Non.
Pourquoi n’avez-vous pas posé la question ?
Je l’ai fait. J’ai demandé à Brenae si elle voulait engager des poursuites formelles pour harcèlement sexuel contre l’école. Elle a dit que le problème n’était pas avec “un auteur de délit particulier, une victime particulière”. Je me rappelle que ce sont les termes exacts qu’elle a employés. Je lui ai dit que personne ne verrait un symbole en visionnant cette vidéo. On verrait un homme. Et on la verrait, elle. Et elle pouvait être poursuivie en justice. Je ne pense pas qu’elle avait envisagé l’étendue des ennuis qu’elle risquait de s’attirer.
Avez-vous parlé de ces vidéos à quelqu’un d’autre ? Non. J’ai dit à Brenae que sa meilleure option était d’interrompre un temps ses études ; qu’il existait toujours des procédures pour qu’elle porte plainte officiellement. Et je lui ai donné les noms de membres de l’établissement dévoués qui pouvaient l’aider à surmonter cette crise personnelle et pendant une période de transition lui permettant de rester absente du LAAC. Nous avons une équipe très compétente pour traiter les problèmes de santé mentale, au LAAC.
Les vidéos que vous décrivez sont portées manquantes. Les fichiers effacés de son disque dur. Que pensez-vous qu’il leur soit arrivé ? Peut-être les a-t-elle effacés elle-même. Je ne dis jamais aux étudiants de détruire une création, bien que ce soit parfois exactement le remède dont ils ont besoin. Mais je ne les dorlote pas non plus. J’ai été bouleversé quand j’ai appris qu’elle avait mis fin à ses jours. J’avais foi en son talent, en sa vision. Mais je ne lui aurais rendu aucunement service en lui payant une année de plus à brûler ses vaisseaux au LAAC. Vous devez sortir de cet établissement mû par la réussite et l’énergie, sinon vous ne pouvez pas franchir les étapes nécessaires ensuite.
Les vidéos ont été effacées après sa mort. Comment est-ce possible, selon vous ?
Ça ne l’est pas. J’avais demandé à mon personnel de sonder l’état d’esprit des étudiants, un à un, et c’est ainsi qu’ils l’ont découverte. J’ai aussitôt appelé la police. Son atelier est resté verrouillé pendant tout ce temps. Personne n’aurait pu trafiquer son ordinateur portable.
Et si quelqu’un s’était introduit dans l’atelier après sa mort, avait effacé les fichiers, et ensuite reverrouillé la porte derrière lui en repartant ? C’est une affirmation insidieuse. Il n’y aurait donc pas de preuves ? Des empreintes digitales ?
Qui a les clés du studio ?
L’étudiant. Et le personnel de surveillance a un double. C’est tout.
Où le personnel de surveillance garde-t-il les doubles ? Je ne le sais pas, en fait. Quelque part dans leurs locaux, je suppose. Vous pouvez demander.
Il est donc théoriquement possible que quelqu’un ait subtilisé la clé, se soit introduit dans le studio, ait effacé les fichiers puis verrouillé la porte, avant de replacer la clé dans le local.
Bien sûr. Mais il faudrait être prêt à se donner beaucoup de mal pour deux films d’étudiant, quand même. Il n’est pas plus probable que vous ayez de mauvaises dates et de mauvaises heures, et que Brenae les ait effacés elle-même ?
Revenons-en à votre dernière réunion avec Brenae. Vous n’avez pas estimé que le sujet de la seconde vidéo méritait que vous cherchiez à en savoir un peu plus, de votre côté ?
Comme je l’ai déjà dit à deux reprises, j’ai demandé à Brenae si elle souhaitait engager des poursuites officielles contre l’école, pour harcèlement sexuel. Elle a dit qu’elle le ferait seulement après qu’elle aurait projeté la vidéo sur un mur du campus. Je lui ai répondu qu’il n’en était pas question. Les étudiants prévoient rarement les répercussions légales de ce qu’ils font, mais moi, j’y suis obligé. Notre programme ne pourrait pas survivre aux coûts de poursuites judiciaires publiques.
Quelles mesures l’école a-t-elle prises pour s’assurer que les étudiants n’apportent pas d’armes à feu sur le campus ? Nous n’autorisons pas les armes à feu. J’ai entendu parler du projet de Brenae baptisé Packing à peu près au milieu de la semaine où elle le réalisait. Je l’ai immédiatement contactée, et je lui ai spécifié qu’elle ne pouvait absolument pas apporter l’arme sur le campus, car dans ce cas elle lui serait confisquée, et elle-même serait suspendue. Elle a accepté, par écrit. Mon assistante peut vous montrer le document. Je lui ai demandé une fois ce qu’elle comptait faire de l’arme après avoir achevé son projet, et elle m’a répondu qu’elle la revendrait à qui elle l’avait achetée. J’ignorais complètement qu’elle la gardait dans son atelier, jusqu’à ce qu’elle la retourne contre elle.
Quand avez-vous appris sa mort ?
Le jour où les membres de mon personnel l’ont découverte. Je n’oublierai pas ce jour avant longtemps. L’école a été très marquée par sa perte. Très marquée.
Il se peut qu’elle soit restée dans son atelier pendant tout le jour et toute la nuit avant qu’elle se suicide. Vous semble-t-il bizarre que personne ne l’ait remarqué ?
Nos étudiants sont des artistes qui s’isolent souvent pour se consacrer à leur travail. Franchement, ils aiment les cures intensives de solitude. Ça fait partie de leur processus de création. Donc, non, ça ne paraîtrait pas bizarre.
Elle a écrit “Regardez-moi” sur une note laissée sur son ordinateur portable. Qu’est-ce que ça signifie, pour vous ? Je ne sais pas. Ça ressemble à une provocation. La formulation. C’est provocant.
Vous ne pensez pas que c’est en référence aux fichiers effacés ou à la situation sexuelle qu’elle révélait dans l’un d’eux ? Brenae a exécuté quelques œuvres artistiques de qualité pendant sa vie. Peut-être souhaitait-elle que les gens les visionnent toutes.
Avez-vous d’autres réflexions concernant Brenae Brasil dont vous voudriez nous faire part ?
Je suis de tout cœur avec sa famille. Je suis réellement désolé de la perte qu’elle représente pour eux. Et je suis absolument désolé de la perte qu’elle représente pour nous.
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