Leçon de rouge

Maria Hummel · Chapitre 24 sur 35

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Leçon de rouge

Chapitre 18

18

 

 

Quand je regagnai à pied mon appartement afin de me changer en prévision de la soirée au bord de la piscine, le vent d’ouest vira au vent d’est. J’avais expérimenté ce genre de phénomènes toute ma vie durant. C’est le cas de tout le monde. Mais ils n’avaient jamais eu l’effet de ceux qui balayaient L.A. : le vent clair et iodé venu de l’océan se faisait soudain refouler par la poussière et la chaleur de la ville et du désert au-delà. Le soleil déversait pareillement ses rayons à travers les deux, mon corps se mouvait dans les deux, mais chaque fois que je subissais le flux invisible du vent d’est s’inversant en vent d’ouest, ou le contraire, j’étais envahie de la sensation de devenir différente, comme si le piano mélodieux d’une bande originale cédait la place au vacarme assourdissant d’un morceau de hard rock.

Vent d’ouest : Et si l’équipe avait découvert que le LAAC enquêtait sur Hal ? Je voulais voir leurs réactions.

Vent d’est : Un mauvais pressentiment monta en moi. Layla qui secouait la tête à mon adresse tout en souriant. Partez maintenant.

Vent d’est : Pourquoi ce mauvais pressentiment ? Parce que la soirée se tenait au domicile de Nelson ?

Vent d’ouest : Ce n’était qu’une soirée. Que pouvait-il arriver avec autant de personnes autour de moi ?

Vent d’est : Que signifiait le lien entre Nelson et Calvin ?

Vent d’est : Ray n’avait toujours pas répondu à mon message vocal.

Vent d’est : Ray cachait quelque chose.

Vent d’est : Il se protégeait lui-même. Ou peut-être qu’il me protégeait, moi.

 

Yegina me téléphona alors que je m’étais dépouillée de la robe noire et que je fourrageai dans une des commodes à la recherche de mon maillot de bain. Un certain calme était retombé sur moi, et je répondis à la première sonnerie.

— On sort toujours demain soir ? demanda-t-elle. J’arriverai en milieu d’après-midi. Et qu’est-ce que tu vas mettre ?

Avec mon amie, nous avions prévu d’assister au concert qu’allait donner Dee dans un bar à ambiance britannique de West Hollywood, vendredi. C’était la semaine précédant Halloween sur Melrose, et on encourageait les gens à se déguiser.

— J’ai cette perruque rousse.

— La même perruque rousse que tu portes chaque année ? dit Yegina.

J’étais trop gênée pour admettre que j’aimais la simple métamorphose qu’accomplissait la perruque. Maggie la punk rousse était un déguisement qui me suffisait.

— Je pourrais y aller en me faisant passer pour toi. J’ai une de tes vieilles robes.

— Ah, non. Trop effrayant.

— Est-ce qu’on peut acheter de fausses dentitions à l’anglaise ? dis-je. Je me déguiserais bien en Johnny Rotten…

Son silence fut plus éloquent que toute réponse.

— Peut-être que tu devrais y aller avec Hiro, suggérai-je.

— Impossible. Il déteste la musique trop forte. Et de toute façon, je lui ai dit que je n’étais pas prête pour sa demande. Il a pris l’avion ce matin.

J’étais tout à la fois déçue et soulagée. Je voulais le bonheur de Yegina, mais je rechignais à affronter des mois de conversations au sujet des plans de mariage. Pour le moment.

— Je suis désolée. Tu veux en parler ?

— Ce que je veux, c’est une vraie soirée dehors.

— Je vais trouver quelque chose à me mettre.

Je mourais d’envie de lui raconter tout ce que nous avions découvert au LAAC, et la décision de Janis. Je rêvais d’enfreindre la promesse de confidentialité faite à l’inspectrice Ruiz et tout révéler à mon amie, et uniquement à elle, mais je me réfrénai.

— Comment allait Janis, aujourd’hui ? voulut savoir Yegina.

J’imaginai ma patronne se démenant autour du LAAC, déterminée et affichant un sombre entrain.

— Elle tient le coup, répondis-je.

— La première fois que je l’ai rencontrée, elle est entrée dans mon bureau et a demandé à utiliser mon téléphone fixe, se rappela Yegina. Elle a appelé un des membres du conseil et l’a engueulé là, devant moi, parce qu’il avait voté contre le budget prévisionnel, sous prétexte de l’augmentation des frais liés aux expositions. Elle lui a dit texto : “Nous sommes ici pour défendre l’art et les artistes, pas pour dorloter nos collections personnelles.”

— Ça lui ressemble bien, dis-je en riant.

— À la fin du coup de fil, l’autre avait accepté de faire une donation de cinq mille dollars de plus. Je n’en revenais pas.

— Elle n’a jamais baissé les bras quand il était question du Rocque.

Pour la première fois, cela me troubla. J’en fis part à Yegina, sans pour autant entrer dans les détails.

— Apparemment, soit Hal l’emportera, soit ce sera elle, dis-je. Il n’y aura pas de compromis.

Je lui parlai de la soirée piscine, ma dernière occasion d’observer l’équipe qui avait préparé l’expo.

— Il est évident qu’ils adulent Giroux, de la même manière qu’on adule Janis. Et si son musée était une bonne chose pour la ville ? Est-ce qu’on devrait détruire cette vision parce que l’homme qui la soutient a des défauts ?

— Il n’est pas le seul capable de le rêver, dit Yegina.

 

Je vérifiai ma boîte mail avant de partir. Le seul message sans rapport avec le travail émanait de ma mère, laquelle me pressait toujours de revenir à la maison pour Thanksgiving. On te payera le billet, écrivait-elle. Donne-nous simplement tes dates.

Je l’imaginai assise devant le clavier de l’ordinateur, dans notre maison en bois, ses cheveux blonds tirés en arrière, avec le froid tout récent qui commençait à gercer ses mains. Dehors, les dernières feuilles desséchées d’octobre se détachaient des branches. Je vis le dénuement qui se profilait pour elle et mon père, leurs trois enfants adultes, avec des carrières qui battaient de l’aile, et l’étau insidieux de l’âge qui se resserrait sur eux. Après avoir entendu Ray narrer la perte de Cal, j’appréciais mieux l’importance de ma famille. Quelle chance j’avais de jouir de la stabilité inébranlable et généreuse qu’avaient dispensée mes parents et mes frères tout au long de ma jeunesse, quelle chance d’être aimée, indéniablement.

Je remerciai ma mère et convoquai certains souvenirs. Cela ressemblait pour moi à une police d’assurance. Quoi qu’il m’arrive ce soir, le billet m’attendrait quand je rentrerais à la maison. Ma mère n’hésiterait pas une seconde à l’acheter, pour cimenter mon retour.

 

Ray m’appela.

— Vous êtes où ? Je suis passé devant la galerie.

Je lui expliquai que j’étais en route pour le domicile de Nelson, sur invitation de Pearson.

— On s’est rapprochés pendant que je les aidais, Erik et lui, à transporter les chaussures. Je crois que ma participation à une tâche aussi ennuyeuse l’a désarmé, dis-je, et j’ajoutai : Je n’en ai pas fini, Ray. Peu importe si Janis me vire.

— Je sais.

Un court silence suivit.

— Je vous ai déjà expliqué quel crime Pearson avait commis ? demanda-t-il.

— Vous avez dit qu’il avait agressé quelqu’un.

— Il était présent à une soirée. Un type a corsé sa boisson avec un acide. Une mauvaise blague. Quand Pearson est redescendu, il a tout découvert, et il a battu l’autre presque à mort. À poings nus.

— C’est horrible, commentai-je. Pourquoi m’en parler maintenant ?

— Simplement pour que vous restiez sur vos gardes… Qu’est-ce que vous me vouliez, au fait ?

Je lui révélai comment j’avais découvert le DVD, son visionnage, et la présence de Nelson et Calvin ensemble sur l’enregistrement. Je lui précisai que j’avais le disque avec moi.

— Vous l’avez subtilisé dans la bibliothèque ?

— Je voulais que vous puissiez le visionner.

— Vous devriez toujours remettre les choses à leur place, dit-il d’une voix lente. On ne sait jamais qui peut vous surveiller.

Il me fallut un moment pour comprendre.

— J’ai passé deux jours au LAAC, la semaine dernière, reconnut-il. C’est comme ça que j’ai su où l’atelier de Brenae se trouvait.

— Donc vous saviez déjà que votre frère avait rencontré Nelson de Wilde. La nuit avant sa mort.

— Oui, je le savais.

— Alors qu’est-ce que vous…

— Qu’est-ce que j’attends ? Je cherchais à identifier une certaine Genevieve, mais je ne sais toujours pas qui c’est.

Je tournai en rond dans l’appartement, en voyant le temps s’écouler et l’heure de la soirée se rapprocher, tandis que Ray me racontait avoir passé des mois à décortiquer les indices dans l’affaire du meurtre de Calvin : un passage à tabac violent, apparemment non prémédité, n’ayant pas complètement tué la victime. La noyade était la cause de la mort, mais son agresseur l’avait laissé inconscient, dans la baignoire qui se remplissait. Ce pouvait être l’œuvre d’un dealer. Mais Calvin avait acheté de la drogue avant cet incident, et les dealers prenaient soin de ne pas commettre d’homicide. Il s’agissait plus probablement de quelqu’un que Calvin avait mis hors de lui. Mais qui ? Et pourquoi ? Tout cela avait-il un rapport avec la conférence ? Les assassins fréquentaient rarement les conférences sur l’histoire de l’art. Et pourtant, James Compton lui-même avait parfois eu un comportement déconcertant ; c’était un personnage capable d’une violence imprévisible, avec quelques accointances dans le milieu du crime. Quelle vision nouvelle de cet homme Calvin avait-il mise au jour, et pourquoi quelqu’un voudrait-il que cela ne s’ébruite pas ?

Ray avait consacré l’hiver dernier à fouiner dans le monde artistique de Los Angeles. Au printemps, lorsque nous nous étions revus, Nelson était déjà devenu son suspect principal. De Wilde venait de Londres, et il avait surgi de la même scène culturelle un an après le décès de James Compton, avec un club, de l’argent et un carnet d’adresses que personne ne semblait en mesure d’expliquer. Cet homme était le supporter numéro un des artistes, une véritable vedette, et il n’avait pas de dossier judiciaire en Angleterre.

Cherchant avec opiniâtreté une faille dans l’armure de son suspect, Ray s’était penché sur le versant financier de sa galerie, et il en était arrivé à la conclusion que Nelson bénéficiait forcément de revenus importants et cachés qui lui permettaient de diriger la Westing. D’où venait cet argent ?

La source financière la plus évidente, pour un galeriste, c’étaient les commissions qu’il touchait. Il vendait une œuvre d’art, il empochait un pourcentage sur le prix. Après que l’affaire Kim Lord lui était quasiment tombée dessus, Ray en avait déduit que les ressources secrètes de Nelson provenaient de l’achat et la revente par Steve Goetz des toiles de Kim. De l’argent gagné grâce à une inélégance rare, mais selon un mécanisme qui n’était pas légalement répréhensible.

Peu après la résolution de l’affaire Kim Lord, Ray était retourné en Caroline du Nord pendant deux mois, pour y reprendre son emploi et s’occuper de son neveu. Durant cette période, lui et Ynez avaient rompu. Il lui avait dit qu’il n’éprouvait plus de sentiments pour elle. Elle lui avait répondu qu’il nourrissait une obsession dangereuse envers son frère. Il avait prévu de se rendre à Londres, où il aurait reconstitué le parcours de Calvin.

Ray me récita toutes ces informations du même ton cordial qu’il avait eu quand il avait évoqué le tueur potentiel de Calvin, mais sa voix s’était crispée sur le mot obsession.

— Elle a vu juste, admit-il. Parce que, quand l’occasion s’est présentée de tourner à nouveau autour de Nelson et la Westing, j’ai sauté dessus. Je suis plus près que jamais de la vérité. Cette vidéo est une preuve majeure. Et quand vous vous êtes rendue à pied à la galerie, l’autre jour, j’ai pris conscience d’une autre chose concernant mon frère. Il a très bien pu marcher de la Westing jusqu’à Venice Beach, où il aurait acheté cette boule à neige pour Nathaniel. Mais ce ne sont là que des spéculations. Je ne peux même pas prouver qu’il a jamais mis un pied à l’intérieur de la galerie. Voilà pourquoi je me suis remis à creuser la piste Genevieve. Ce nom que Calvin a griffonné sur un bout de papier. Une personne ? Le nom de quelque chose ? Et qui ou qu’est-ce qui alimente en argent la galerie de Nelson, pour assurer sa survie ?

— Vous auriez pu me mettre au courant plus tôt, pour Nelson et Calvin, soulignai-je.

— J’allais le faire, dans la voiture, quand on allait au LAAC, éluda-t-il. Et puis j’ai pensé que ça risquait de vous distraire de votre propre mission.

— Vous avez eu raison, dis-je. Je suis distraite, de nature. Nelson sait qui vous êtes ?

— Ce point n’est pas clair, admit-il. Janis ne lui a jamais révélé mon nom de famille.

— Mais vous pensez quand même que je prends des risques en allant chez lui.

— Je ne vous le conseillerais pas.

Pourtant, alors qu’il exprimait cette mise en garde, je savais que j’accepterais l’invitation.

— D’accord, dit-il avec un soupir. Donnez-moi l’heure précise à laquelle vous allez quitter la soirée, et je vous attendrai dans la voiture en bas de la rue, pour vous ramener.

— Neuf heures.

Il hésita une seconde.

— Je serai là, affirma-t-il.

— Vous en êtes sûr ?

— Je dois prendre un vol de nuit. Ce soir. Mon boss – mon vrai boss, pas Janis – a refusé ma demande d’une prolongation d’un jour, aujourd’hui même. Je n’ai plus beaucoup de temps, pour le moment. Mais on se reverra.

Peut-être disait-il la vérité concernant son patron, mais après tout ce qu’il m’avait confié ce soir, son départ ressemblait à un secret de plus qu’il m’avait tu. L’heure avançait, et je ne voulais pas m’attarder sur la question. J’expédiai les au revoir. Je roulai jusqu’à Palisades. Mon vieux break déglingué se hissa dans les rues inclinées et bordées de portails qui menaient à la maison de Nelson, et j’essayai de me représenter abandonnant l’air vicié et rassurant de la voiture et mettant mon maillot de bain acheté en grand magasin pour nager dans la piscine d’une propriété dont le prix dépassait ce que mes deux parents avaient gagné en salaire durant toute leur vie, tout cela en guettant l’homme peut-être impliqué dans la mort du frère de Ray.

J’atteignis le sommet d’une élévation et aperçus le numéro du domicile correspondant à l’adresse de Nelson, puis le boîtier argenté de l’interphone, sur le portail. La voiture dépassa lentement la propriété, et je me garai à côté d’un sycomore dont je contemplai un temps l’écorce qui pelait par endroits, sa silhouette qui se détachait sur l’arrière-plan en dégradé des collines, avec derrière elles l’étendue de la cité et, au loin, celle de la mer. Le rythme de ma respiration commença à s’accélérer.

C’était un beau nom, sycomore. Cette ville regorgeait de beaux noms. Pacific Palisades. Mar Vista. Je me souvins comment le simple fait de prononcer à voix haute “La Cienega” déclenchait en moi un frisson pareil à une douce secousse électrique, avec ma langue qui frémissait sur les voyelles et les consonnes. Je pensais que cienega devait signifier quelque chose de majestueux, d’un autre monde, comme “château” ou “étoile”. J’appris que c’était l’équivalent espagnol de “marécage”, et je trouvai cela encore plus merveilleux, d’une certaine façon, parce que j’imaginais un endroit secret, humide et boueux, niché dans cette cuvette aride.

Je n’étais en mesure de sauver personne, j’en avais conscience. La mort de Brenae ne pouvait pas être annulée. Mais je pouvais continuer à rechercher la vérité. Dans mon carnet de notes, j’emplis trois pages avec mes impressions de la journée. Puis j’abaissai la vitre de ma portière, je perçus le vrombissement distant d’hélicoptères, et je savourai le vent d’ouest. Clair, doux. Je remontai la vitre.

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