Leçon de rouge
Chapitre 1
1
Peu après avoir emménagé à Los Angeles pour y commencer une nouvelle vie, je me rendis à une projection spéciale pour l’anniversaire de la sortie du Docteur Jivago dans la salle de cinéma ténébreuse et ornementée où avait eu lieu la première du film. À la fin de la projection, le directeur artistique vint sur scène narrer quelques anecdotes relatives au tournage.
— Vous vous rappelez la scène avec le train qui accélère, dit-il, quand la paysanne court et s’efforce de grimper dans le wagon ? Elle est emmitouflée dans ce gros manteau en laine, et elle échoue presque à grimper par la porte à temps.
C’était parce que l’actrice avait dû exécuter la scène par deux fois, à des semaines d’intervalle.
— Lors de sa première tentative, elle a glissé et le train l’a gravement blessée aux jambes, expliqua l’orateur.
Il acquiesça aux hoquets de surprise qui s’élevaient de son public. La femme avait donc dû attendre de guérir avant de rejouer la scène. Et cette fois, elle avait réussi à être hissée dans le train.
— Son sacrifice était une preuve de l’implication de tous dans ce film, s’émerveilla-t-il. Elle a rattrapé le train, ce qui a sauvé la scène.
Néanmoins, ajouta-t-il, lors du montage on avait gardé le début de la première prise, quand la femme se rend compte qu’elle n’y arrivera pas. On peut voir la peur s’inscrire subitement sur ses traits.
— Vous l’entendez crier, et ce cri n’est pas feint, souligna-t-il.
J’aurais pu relater cette histoire lorsque les habitants de ma ville natale du Vermont m’avaient demandé de leur raconter à quoi ressemblait L.A. Mais je ne l’avais pas fait. J’avais préféré répondre Ensoleillée. Surpeuplée. J’ai vu quelques stars de cinéma. Les tacos de poisson me manquent. J’avais dit ces choses parce qu’il était plus simple d’offrir à mes voisins ce qu’ils escomptaient. Rassurés d’entendre confirmées leurs convictions, ils avaient ri, sans plus insister. Si quelqu’un avait voulu creuser un peu le sujet, j’aurais évoqué mon travail au musée et mon bungalow d’Hollywood, mais ces propos étaient sans relief ni fin, parce que je ne pouvais pas avouer la vérité. J’avais perdu un amour à L.A., et failli mourir là-bas. Et plus dur encore : pendant une toute petite heure, j’avais eu la certitude de détenir tous les éléments pour sauver une femme portée disparue, une artiste brillante et généreuse, sans doute géniale. Et puis on m’avait annoncé qu’elle était déjà morte, assassinée et abandonnée dans une tombe à fleur de sol.
Los Angeles me manquait, pourtant. La ville me manquait par fragments. Quand je gravissais les flancs escarpés de Runyon Canyon, sous un soleil de plomb. Quand je savourais une glace au safran et à l’eau de rose. Quand je me faufilais dans la pénombre des bars d’Echo Park, et que le son tonitruant des guitares faisait saigner mes oreilles. Même le flot de l’heure de pointe sur la 101 me manquait, parce qu’il m’incitait à m’attarder dans le centre et à profiter des happy hours sur les terrasses des toits d’hôtel, sous les lampes chauffantes et la masse des gratte-ciel. Et j’avais connu de belles amitiés à L.A., surtout avec des femmes qui dérivaient doucement vers la trentaine, déchirées entre les figures féminines que nos mères avaient incarnées et les carrières de divas qu’on nous prédisait. Ensemble, nous apercevions dans les grandes vitres notre reflet, celui d’étrangères minces et lestes qui glissaient sur une façade proche.
Mais quand je repensais à mon dernier mois à Los Angeles, à cette nuit où j’avais roulé à travers la ville, en pleine panique, où je m’étais allongée dans le lit vide de mon ex, quand j’avais enfilé les vêtements de sa petite amie disparue, j’avais l’impression de me recroqueviller de l’intérieur. Qui était cette Maggie-là, et comment était-elle devenue aussi déséquilibrée, aussi obsédée et irréfléchie ? Je ne voulais pas croiser son regard dans le miroir. Et pourtant je la connaissais bien. Elle était en moi depuis longtemps, plus précisément depuis ce printemps glacial, des années plus tôt, quand le cadavre d’une jeune femme avait été découvert sur la rive d’un lac, dans le Vermont. Au troisième jour de mon retour à la maison, j’étais passée en voiture le long de la baie où mon informatrice avait été assassinée, et la douleur m’avait crispée de la nuque jusqu’au bout des doigts, comme si j’étais restée rigide depuis des heures.
Pendant une nuit froide de mai, peu après, je m’étais retrouvée dans le même lit où je dormais adolescente, éveillée et agitée. Il fallait que je tienne tête à cette autre Maggie, mais je craignais de ne pas être assez forte pour l’affronter seule, si loin. À trois heures du matin, je m’étais levée pour aller dans le bureau de mes parents dont j’avais refermé la porte très doucement, afin d’assourdir le sifflement du modem. Sur internet, j’avais tapé une annonce en ligne proposant mon bungalow d’Hollywood en sous-location et jusqu’à septembre, contre une somme modeste. Au matin, j’avais cinquante candidats. Dix au moins semblaient polis, sérieux, et incroyablement désespérés. Je suis passé en voiture devant votre bungalow, et il est vraiment super. Il semble abandonné, aussi. J’en prendrai grand soin. Plus je lisais de messages et plus je mesurais la distance que j’avais prise avec cet appartement, tout comme avec mon retour à Los Angeles. J’avais eu ma chance dans cette ville. Peut-être était-il temps de la laisser à quelqu’un d’autre. Peut-être n’avais-je pas la carrure nécessaire pour vivre seule là-bas. Je ne m’y étais aventurée que parce que mon ex m’y avait accompagnée. Le lendemain, j’avais sous-loué mon bungalow à un couple qui se sentait déraciné à Boston et souhaitait se poser ailleurs, en douceur. Lui était chef monteur à la télévision, elle professeur d’histoire dans une école privée. Tous deux alignaient un cursus universitaire de premier ordre, et un de leurs référents était un écrivain un peu connu qui les adorait et me réprimandait gentiment parce que je participais à leur départ loin de lui.
Le couple savait que j’avais l’intention de revenir durant l’automne, mais pouvaient-ils occuper l’appartement jusqu’au 1er janvier ? C’est beaucoup demander, et nous en sommes conscients, mais cela nous faciliterait grandement les choses.
Laissez-moi y réfléchir, répondis-je. Et le lendemain, le cœur battant, j’acceptai.
Je prévins mes parents et Yegina, ma meilleure amie, au sujet de la sous-location, mais sans mentionner la durée exacte. Tant que je ne le reconnaissais pas explicitement, le bungalow était toujours à moi, et je pouvais y retourner et retrouver mon emploi lorsque mon congé de maladie arriverait à son terme, fin septembre. Dans le même temps, je conservais la possibilité de ne pas reprendre l’avion pour la côte ouest, auquel cas le Rocque Museum devrait me licencier. En vérité, je redoutais ces deux futurs : rester dans le Vermont avec mes parents, ou reconstruire ma vie à Los Angeles. En revanche je me plaisais à imaginer la prof d’histoire, perchée sur mon canapé jaune et ravie de contempler l’avocatier dans le patio. Elle se mettrait peut-être même à jardiner un peu, ferait pousser des tomates cerises et du basilic dans des pots en terre, et savourerait ses premières journées au soleil de Californie.
Cet été-là, je parlai avec Yegina une ou deux fois par semaine. Elle me tenait au courant des derniers ragots égayant le musée, et je lui décrivais l’engagement étonnamment vigoureux de ma mère dans notre commission locale du traitement des déchets. Nous riions beaucoup et nous gardions un ton léger. Pourtant c’était comme si quelqu’un rajoutait des kilomètres entre nous chaque fois que nous bavardions. Un beau jour d’août, lorsqu’elle m’interrogea sur mon retour, je lui donnai la même réponse qu’à l’accoutumée : fin septembre. Mais je n’avais toujours pas acheté de billet. Je ne précisai pas une date.
— Natures mortes ferme le 15 septembre, m’informa-t-elle. On a eu un grand débat sur une prolongation éventuelle, parce que l’expo attire toujours beaucoup de monde. Mais Janis veut qu’on passe à autre chose. Elle dit qu’on n’est pas là pour “titiller le touriste”.
Je m’esclaffai en l’entendant imiter la voix basse, aux inflexions brusques de notre patronne, mais j’avais du mal à imaginer notre équipe décrochant des cimaises les peintures de femmes assassinées, pour les ranger sur des racks dans notre réserve déjà encombrée, avant de les protéger avec du tissu. Toutes ces expressions paniquées, charmantes ou fermées, toutes ces Kim nous regardant depuis l’horreur de leur mort, bientôt mises sous les verrous.
— Je me disais que Natures mortes pouvait être une des raisons pour lesquelles tu n’es pas revenue, suggéra mon amie d’un ton hésitant. Ça a été dur pour tout le monde, au musée. Chaque jour, les visiteurs viennent voir l’expo, et on revit ce qui s’est passé. Mais tu n’auras pas à subir ça, si tu reviens après le 15.
— J’ai sous-loué mon appart jusqu’au Jour de l’an, confessai-je.
Il y eut un court silence, le temps qu’elle digère la nouvelle, puis :
— Mais… et ton boulot ? La mise en place commence déjà à tomber en morceaux. Le musée ne peut pas prolonger ton congé jusqu’en 2004.
— Je sais bien qu’ils ne le peuvent pas.
Je lui expliquai à quel point le couple de diplômés semblait heureux, reconnaissant, et sur une dynamique positive. Il avait trouvé un emploi chez Universal. Elle posait sa candidature pour un doctorat à l’UCLA. Ils étaient enchantés par l’emplacement de mon bungalow, c’était exactement ce qu’ils recherchaient. Petit sous-entendu…
— Donc tu vas quitter le Rocque, dit Yegina.
— Non. Pas encore, en tout cas.
— Je t’en prie, ne me dis pas que tu abandonnes toute ta vie pour rendre heureux un couple de snobinards inconnus.
— Ce n’est pas du tout ça, affirmai-je. Il faut que je me débarrasse réellement de mon obsession. Il faut que j’essaie. Donc, si je reviens en Californie, ce sera pour les bonnes raisons.
Il était difficile de convaincre mon amie qu’un bungalow à Hollywood loué en deçà des prix du marché n’était pas une raison suffisante, mais nous finîmes par improviser joyeusement ensemble sur le ridicule de l’immobilier en Californie. J’étais soulagée qu’elle connaisse enfin toute la vérité. Elle le semblait aussi, du moins de mon honnêteté, même si sa voix comme la mienne sonnèrent faux quand nous nous dîmes au revoir.
Je raccrochai le téléphone, bavardai un peu avec ma mère, de tout et de rien, et je mangeai un sandwich à la tomate fraîche. Puis j’allai marcher jusqu’à la crique pour contempler l’endroit où se déversait un affluent, et je pensai au postulat de ce scientifique selon lequel le temps pouvait se ramifier et contenir deux futurs parallèles. J’avais toujours vu l’inverse : deux rivières qui se mariaient pour ne plus en former qu’une, puis une autre, venue d’ailleurs, qui les rejoignait et rendait le courant plus profond, plus puissant. Un cours d’eau constitué de plusieurs : tel était le temps, pour moi. Et le présent, mon présent, contenait des passés multiples et marquants.
— Tu as l’air d’aller mieux de jour en jour, commenta ma mère.
Je venais de rentrer, boueuse et piquée par les moustiques. Elle se tenait devant le plan de travail, dans notre cuisine, ses cheveux d’un blond grisonnant nimbés de soleil, ses poings enfoncés dans la pâte à pain.
— Tu as toujours mal au côté ? demanda-t-elle.
— Non.
Je passai en revue le courrier, des lettres et des factures, aucune pour moi.
— Il y a une fête du cidre ce week-end, en ville, dit-elle. Ça pourrait être distrayant.
Je n’avais pas envie d’aller à une fête du cidre en ville, mais je savais qu’exprimer mon peu d’enthousiasme à cette perspective passerait mal.
— Je me sens mieux, c’est vrai, lui dis-je avec sincérité. Et je te remercie de tout ce que tu as fait pour moi.
Elle rassembla la pâte, la frappa du poing et se remit à malaxer.
— On est heureux de t’avoir à la maison, dit-elle. Est-ce que tu te sens chez toi ?
— Parfois, répondis-je d’un ton étranglé. Ça m’a l’air familier.
— La Californie te manque toujours.
Je hochai la tête.
— Il y a quelqu’un qui te manque, en particulier ? s’enquit-elle en gardant les yeux fixés sur son pétrissage, mais sa voix m’enveloppait de douceur.
— Non.
Je ne mentais pas. La même personne n’avait pas cessé de s’imposer à mon esprit toute la journée, mais nous n’étions pas amies. Elle ne me manquait pas. Je n’avais aucun droit à me réclamer d’une relation personnelle avec elle. En fait, Janis Rocque était pour moi une sorte d’idole, débordante de pouvoir et d’influence. Néanmoins nous avions entamé une correspondance singulière durant l’été, et son dernier message, ce matin, était le plus étrange et le plus envoûtant de tous.
— Comment me rendre utile, aujourd’hui ? dis-je pour me changer les idées. Donne-moi quelque chose à faire.
Ma mère cessa de malaxer et me dévisagea. Je sentis qu’elle souhaitait me sonder plus avant, mais je gardai une expression neutre et enjouée, et elle renonça.
— Tu pourrais ramasser celles qui sont tombées, dit-elle en désignant la fenêtre d’une main enfarinée. Autour du poirier. Je n’arrive pas à suivre.
Dans le jardin, je remplis un panier posé à côté de moi avec les poires trop mûres qui jonchaient le sol sous l’arbre, en prenant soin d’éviter les abeilles enivrées des fruits fermentés par le soleil. Pendant que j’entassais les formes oblongues, je pensai à Janis. Lors des réunions de préparation du Rocque, elle était toujours assise avec le dos très droit, ses pieds croisés dans leurs chaussures noires plates. Les ensembles tailleurs qu’elle portait – bleu sombre ou gris, et sans jamais de jupe – semblaient confectionnés dans le but d’effacer tout indice que son corps pourrait trahir, et ils rehaussaient l’air féroce et sans âge de son visage. Elle avait le nez long mais bien modelé, la chevelure balayée en avant sur un front haut, et son regard possédait la profondeur d’un chaudron. L’alto de sa voix tranchait dans les bavardages et imposait le silence. Personne ne savait ce qui allait sortir de sa bouche : éloge vibrant ou reproche impitoyable ; potins sur le monde de l’art, déclarations péremptoires, parfois emplies de sagesse (“Face à une grande œuvre d’art, on ne se dit pas Voilà ce qui est beau, on se dit Voilà ce qui est vrai”), parfois curieusement régionalistes (“San Francisco est faite pour les amateurs de jeux vidéo et les flagorneurs”). Mais elle ne jouait pas à la vedette. Elle ne s’exprimait que si c’était nécessaire. Elle inclinait de côté sa tête brune en écoutant nos conservateurs, et se penchait en fronçant les sourcils sur le dernier rapport concernant les finances déprimantes du Rocque. De la tête elle encourageait les nouveaux membres du personnel qui prenaient la parole. Elle avait piloté le musée à travers la tempête qu’avait représentée Natures mortes avec bienveillance et fermeté, transformant mes craintes d’encourir sa désapprobation en un désir ardent de lui faire bonne impression.
En juillet, elle avait demandé des nouvelles de ma santé et formulé une requête. Je sais que vous êtes actuellement en repos, mais j’ai besoin de la bonne personne pour écrire sur Kim Lord. Quand Natures mortes fermera, deux de ses peintures seront intégrées à notre collection permanente. Il nous faut un texte mural de qualité, en accompagnement. Rien de sensationnaliste, mais les faits doivent être mentionnés.
Je peinai sur cette tâche pendant trois jours avant de lui envoyer le résultat. Elle chipota sur une phrase, puis elle en voulut plus ; nous versâmes dans des échanges qui allaient au-delà du texte lui-même et débordaient sur ce qui nous était arrivé au musée quand Kim avait été assassinée par une autre employée du Rocque, et qu’un riche collectionneur avait avoué manipuler la carrière de l’artiste. Face à face, Janis ne se serait jamais ouverte autant à moi. J’en avais la conviction. Mais quelque chose en rapport avec mon éloignement et mon traumatisme affectait son attitude habituelle avec le personnel. Elle m’avait vue, couverte de sang, tandis qu’on m’évacuait de sa propriété. Elle savait ce que j’avais fait. Elle éprouvait de la sympathie pour moi, et elle avait besoin de comprendre la tragédie auprès de quelqu’un qui ne se trouvait pas au musée lors de ces événements, à évoluer parmi ses équipes encore sous le choc et peinées.
Hier, Janis m’avait envoyé un nouveau message : laconique, juste quelques lignes. Elle se disait heureuse de mon retour prochain, et elle voulait savoir si j’étais allée au Los Angeles Art College, et si je connaissais quelqu’un là-bas.
Non, lui avais-je répondu. Je ne suis pas allée au LAAC, ni dans aucune école des Beaux-Arts. Je ne suis pas une artiste, pas plus que je n’ambitionne d’en devenir une, bien que j’aime écrire sur l’art. À une époque, j’ai travaillé pour Jay Eastman, et il m’a dit “Vous savez que vous avez trouvé votre sujet quand il change votre perception du monde”. Citer Eastman constituait une petite vantardise de ma part. Je ne doutais pas que Janis identifierait le nom du célèbre journaliste.
Toutefois je suis flattée que vous me posiez la question, avais-je continué. Un diplôme obtenu au LAAC revenait à intégrer un des cercles artistiques les plus sélects de Los Angeles. Le petit établissement proche de Valdivia avait produit une longue liste de stars depuis les années 1980. Nos décorateurs du Rocque sont passés par le LAAC, et ils m’ont raconté des histoires passionnantes sur cet endroit.
Pourquoi ? avais-je ajouté. Puis j’avais effacé la question. Elle m’apparaissait beaucoup trop abrupte. Je l’avais reformulée : Pourquoi cette curiosité de votre part ? Pas plus satisfaisant.
Faites-moi savoir si je peux vous être utile en quoi que ce soit, avais-je pianoté, et j’en étais restée là.
Elle m’avait répondu ce matin.
Vous le pouvez peut-être. Il y a une histoire tragique impliquant le LAAC, et il faut que quelqu’un de discret la raconte. Prévenez-moi quand vous serez revenue.
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