Leçon de rouge

Maria Hummel · Chapitre 18 sur 35

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Leçon de rouge

Chapitre 12

12

 

Quand je revins à la galerie, l’équipe écoutait une station radio publique locale. De la musique indie pop nasillarde flottait en boucles dans l’air, ponctuée par des publicités et des annonces. Seuls Pearson et Zania semblaient présents dans la pièce, et ils étaient concentrés sur les chaussures. Erik ne cessait pas de surveiller la porte, mais à la réapparition de Layla, quand elle l’embrassa, son visage se ferma et il feignit d’être totalement concentré sur une arche faite de chaussons de danse rouges. Layla se mit au travail, la bouche amollie et le regard ailleurs, comme si elle n’avait pas encore quitté la voiture et qu’elle était toujours penchée sur l’entrejambe de Nelson.

Même s’il ne m’appartenait pas de porter le moindre jugement, l’idée de ces deux-là ensemble me hérissait. Et plus encore que la relation sexuelle, leur intimité me troublait. Et si la jeune femme était au courant de tous les détails de l’enquête ? Dans ce cas, pourquoi n’informait-elle pas ses amis et son amant de ma surveillance ? Vraisemblablement parce que Nelson lui avait recommandé de n’en rien faire. Si telle était la situation réelle, alors Nelson importait plus à Layla qu’Erik. Ou Zania. C’était une piste intéressante. Pas spécialement en rapport avec Brenae. Mais intéressante quand même. Je me demandais ce que Ray en penserait.

— Il est temps d’y aller, lança Layla à quinze heures trente. Sinon, on va être en retard.

Erik fut le premier à réagir, mais le dernier à partir. Il se précipita dans les toilettes, à la recherche de ses clés égarées.

— Je peux conduire, dit Layla depuis la porte. Je vais tous nous amener.

— Non, mais je ne veux pas les perdre, répondit Erik, campé au milieu des tas de chaussures. Je risque de ne pas les retrouver.

Pearson et Zania étaient partis depuis longtemps quand Layla repéra le trousseau d’Erik sur l’échelle, et ils sortirent ensemble. Son attitude un peu puérile s’était estompée, et il affichait la bienveillance mâtinée de désespoir d’un prince sur le point de céder toutes ses richesses. Les yeux étrécis, Layla lui emboîta le pas. Ils me promirent qu’un membre de l’équipe serait de retour pour dix-huit heures, heure à laquelle j’étais censée fermer et partir.

La galerie s’englua dans le calme avec, un peu partout et chancelants, les divers éléments de l’œuvre en cours de création. Une colonne inclinée semblait prête à basculer dans la seconde, mais elle demeurait en place. Je consultai ma boîte mail. À part quelques messages de mes camarades de travail au Rocque, seule m’a mère m’avait écrit. Elle disait apprécier mon commentaire à propos de James Compton, et avouait ne rien connaître à l’art londonien, en ajoutant que j’avais de la chance de baigner dans un milieu aussi culturel, et que cette expérience ferait partie de moi où que j’aille par la suite. (Le sous-entendu affleurait dans la dernière phrase, bien sûr. Où que j’aille par la suite. Elle attendait toujours, elle était toujours impatiente que je quitte Los Angeles.)

Un tintement de clochette et le léger claquement de la porte qui se refermait : Hal Giroux était là, en personne, un dossier en papier kraft à la main. Il grimaça en découvrant les lieux déserts.

— Ils sont allés chercher à déjeuner ?

Il était près de cinq heures de l’après-midi.

— Je ne sais pas trop, dis-je pour gagner du temps. Ils ont simplement dit qu’ils s’absentaient un moment.

Le Hal barbu et dynamique du temps de sa splendeur, dans les années 1970, s’était dissipé derrière des cheveux grisonnants coupés court, un teint tacheté par l’âge, et un cou décharné, tout en tendons. Il offrait une version acariâtre de ce qu’il avait été. Ces joues rebondies qui lui conféraient un air suffisant s’étaient creusées et affaissées, et leur peau tirait sur les pommettes. Ses sourcils se rejoignirent presque quand il étudia les piliers de chaussures. Puis, sans un mot de plus, il parcourut toute l’installation et se mit à effectuer des modifications, en replaçant une chaussure ici et là. Il tenta de redresser la colonne inclinée une première fois. Recommença, sans plus de succès.

Il se tourna vers moi.

— Ils ont travaillé dur jusqu’à trois heures et demie, dis-je. Moi, je suis ici en remplacement de la gallerina habituelle. Je m’appelle Mary.

Il grogna un salut et décrocha le téléphone de la galerie, en ouvrant son portefeuille. Il lut à voix basse le numéro de téléphone qu’il composa sur l’appareil, patienta trois sonneries, raccrocha.

— Qu’est-ce qu’ils mijotent ? pesta-t-il. La prochaine fois qu’ils s’absentent, qu’ils vous disent où ils vont, compris ? Les médias pourraient débouler ici dès demain matin.

— Compris.

Il jeta un coup d’œil superficiel sur la salle.

— Ça a toujours été tellement petit, ici ! J’ai dit à Nelson d’acheter dans l’East Side, là on aurait pu avoir un hangar pour le même prix, mais il n’a pas voulu m’écouter… – Il reporta son attention sur moi, avec un regard de chien battu. – Le Los Angeles qu’on n’a pas nous manque toujours, pas vrai ?

— Vous avez contribué à faire de cette ville ce qu’elle est, répondis-je, avec un peu de raideur mais en toute sincérité. Pour les artistes, en tout cas.

Il baissa le menton, dans un mouvement ébauché d’approbation.

— Euh… fit-il, mais il semblait flatté.

— J’ai vu très récemment un tas d’artistes à Wonder Valley, ajoutai-je. Des œuvres étonnantes.

— Ah oui ? Je n’ai pas pu m’y rendre, cette année, mais on y propose toujours une belle expo.

— Les gens n’arrêtaient pas de parler de Packing. C’est vraiment une tragédie…

Un soupçon de tressaillement.

— Oh oui, bien sûr, lâcha-t-il d’une voix flûtée. Brenae a été une grande perte, pour nous tous. C’est horriblement triste.

Il n’avait pas l’air triste. Il n’avait pas l’air inquiet. Il n’avait pas l’air triomphant. On aurait dit qu’une partie de lui-même avait complètement battu en retraite à la mention de Brenae, ne laissant qu’un vide qui s’exprimait à la place de Hal.

— Je n’ai pas réussi à le croire, dis-je. Elle avait encore tellement à créer…

— C’est horriblement triste, répéta-t-il. – Ouvrant un dossier, il jeta un coup d’œil à son contenu, puis le referma. – Je vais donner ça à Nelson, plus tard. Vous voulez bien leur dire de m’appeler, quand ils reviendront ? – Il tourna les talons, se ravisa et me lança un dernier regard. – Jolie tenue, à propos, dit-il avant de pousser la porte vitrée et de sortir.

 

Presque une heure plus tard, Pearson réapparut, seul et tenant à la main un gros maillet. Il ne m’accorda aucune attention et se dirigea directement vers les chaussures. Avec des mouvements nerveux, il arracha une poignée de chaussures du tas, les plaça sur un endroit libre du sol et leva son outil. Bam, bam. Le plancher résonna sous les impacts, et les répercussions des chocs s’amplifièrent contre les murs nus. Pearson levait haut ses bras musclés, et le maillet s’abattait. Les chaussures éclataient, leurs coutures cédaient, leurs languettes jaillissaient. Un sabot se brisa en deux, dans un craquement douloureux.

Je restai assise à mon bureau, muette et immobile, les mains proches de mon portable et du téléphone fixe.

Pearson continua de frapper comme un sourd jusqu’à ce que le premier tas soit réduit en miettes, puis il en attaqua un autre. Son visage rougi était crispé par une détermination absolue. Le maillet s’abattait. Le sol tremblait et renvoyait les échos des chocs. Les chaussures étaient réduites en morceaux.

Quand le résultat de son œuvre d’anéantissement lui arriva au niveau des genoux, il lança au loin son outil et saisit le fil de fer pour ligoter ensemble les débris et ériger une colonne comparable aux autres, mais déformée, tordue, dilatée. Il me fallut quelques minutes pour interpréter correctement ce qu’il faisait, et j’en eus la gorge serrée. C’était un acte génial, typique de Giroux, que d’insérer un élément violent et contrefait à un ensemble constitué de courbes harmonieuses. Présentement, néanmoins, ce n’était pas Hal l’auteur de cette trouvaille-là, et l’homme au maillet donnait l’impression de vouloir étrangler quelqu’un. Avec ses grandes mains serrées en poings.

Pearson finit par remarquer l’attention que je lui portais, et il me regarda.

— Qu’est-ce qu’il y a ? maugréa-t-il. Qu’est-ce qu’il y a ? Vous allez prendre des photos pour la publicité, maintenant ?

Je laissai sa voix se répercuter dans la galerie pendant quelques secondes de malaise. Mes yeux se posèrent sur les deux téléphones, l’un après l’autre. Puis je lui répondis :

— Non, dis-je de ma voix la plus policée. Vous désirez que je vous apporte un verre d’eau ?

Avec des gestes d’automate, il posa les chaussures et le fil de fer sur lesquels il travaillait. Puis il ramassa le maillet et le jeta vers le fond de la pièce. La sueur luisait à son front, et quand il croisa mon regard il arbora un large rictus d’incrédulité vacillante. C’était la première fois que je le voyais sourire, et sa bouche trop étirée donnait à son visage un air presque clownesque. Mais l’éclat dans ses yeux était celui du manque et de la souffrance.

— Non, je ne veux pas d’eau, rétorqua-t-il. Mais il n’est pas nécessaire que vous restiez ici. Il est presque dix-huit heures, non ?

Il était dix-sept heures cinquante.

— Je m’en vais bientôt, répondis-je. Hal a demandé qu’on l’appelle. Il est passé il y a une heure, à peu près.

Cela parut l’inquiéter.

— Vous lui avez dit où on était ?

— Je n’en savais rien. J’ai supposé que vous étiez en train de déjeuner…

Il hocha la tête, mais la méfiance effleura ses traits une fraction de seconde. Il se détourna.

— Très bien. Je l’appellerai.

Mon portable vibra. Un SMS de Ray : Quelqu’un avec vous ?

Seulement P, pianotai-je. En colère. Mais + calme, là.

Pliez. Suis au coffee shop.

Voûté, de la sueur gouttant de son front, Pearson examinait la colonne tordue.

— Et les autres vont revenir ? demandai-je, regrettant de ne pas avoir une bonne raison de rester, mais aussi soulagée de fuir cet endroit.

Il haussa les épaules.

Je rassemblai mes quelques affaires.

— Il faut que j’y aille. Vous fermerez ? lui lançai-je.

— Si je rentre un jour chez moi, grommela-t-il et, dans sa chemise noire collée au torse par la transpiration, il s’approcha du comptoir de réception. Au fait, désolé pour mon petit numéro.

Je désignai la colonne malmenée.

— Moi, ça m’a l’air d’un progrès. C’est tellement dans le goût de Hal.

Il jaugea du regard son œuvre et souffla bruyamment.

— On verra.

Il avait parlé avec détachement, mais ses yeux trahissaient son amertume.

 

Ray attendait à l’extérieur du coffee shop.

— Ça va ? interrogea-t-il quand il vit mon expression.

— Il ne s’est pas approché de moi, dis-je. Mais heureusement que je ne suis pas un talon aiguille. Il en a brisé un jusqu’à ce que le talon défonce la semelle. Je crois qu’il n’a pas apprécié ce qu’il a vu sur la vidéo.

— Non, confirma Ray en me dévisageant de nouveau avec insistance. Vous vous sentez suffisamment en sécurité pour retourner là-bas demain ?

— Je ne sais pas, répondis-je en toute franchise. Il n’a pas l’air de m’en vouloir. Mais si c’était le cas… – L’image des mains de Pearson martelant une basket me vint à l’esprit. – Je ne tiens pas à me retrouver seule avec lui.

Pendant que Ray me conduisait à une taqueria dans Mar Vista, je lui résumai les faits marquants de ma journée, à l’exception de ma rencontre à distance, avec Layla et Nelson, que je préférais réserver pour plus tard. Le restaurant mexicain avait été recommandé par Alicia Ruiz. Le linoléum au sol était craquelé, et il flottait dans la salle des odeurs d’oignon, de bœuf et de poivrons grillés. Nous nous attablâmes dans un box orange, devant des portions gargantuesques de cochinita pibil et des tacos de carnitas.

— Alors, comme ça, Pearson a bousillé des chaussures, Layla vous a dit de laisser tomber, et Erik avait une tête de coupable, dit Ray.

— Il y a autre chose.

Et je commençai à lui raconter comment j’avais remarqué Layla et Nelson ensemble, quand son téléphone sonna.

Il consulta le numéro entrant et se frotta le front d’une main.

— Désolé, il faut que je réponde, et ça risque de durer quelques minutes. Prenez connaissance des entretiens, pendant que je suis dehors, d’accord ?

Avant de sortir, il posa sur la table un dictaphone auquel il ajouta un casque audio tiré de son petit sac à dos. J’ajustai les écouteurs de sorte que leur rembourrage en cuir enveloppe bien mes oreilles. Zania venait en premier. Je l’écoutai un moment. Elle affirmait ne pas reconnaître l’homme sur la vidéo, mais son ton n’était pas convaincant. En revanche, elle voulait apporter des précisions. Beaucoup de précisions.

ZANIA : Le fait est qu’on pourrait considérer cette vidéo comme de l’art, ou comme un appel à l’aide, mais Brenae, elle voyait tout sous l’angle artistique. Elle voyait tout et tout le monde comme un moyen de gravir un échelon. Vous saisissez ? Elle était sur une échelle et chaque personne qu’elle rencontrait, même les amis, même les hommes, c’était un barreau plus haut sur l’échelle. Alors ce type, qui que ce soit, est-ce qu’il abusait réellement d’elle, ou est-ce qu’il jouait un rôle pour faire passer un message ? Peut-être qu’elle voulait montrer l’injustice que les femmes subissent… ou alors, peut-être qu’elle était encore amoureuse de ce gars, mais que leur relation était finie, et qu’elle faisait l’amour avec lui par regret. Je veux dire, qui irait filmer ses propres ébats sexuels, de toute façon, pour ensuite essayer de bâtir sa carrière sur ça ? Des pervers. Mais ce n’était pas une perverse. Elle était obsédée par elle-même. Les gens veulent donner le rôle d’une sainte à Brenae, maintenant, mais elle ne voulait pas être une sainte. Elle voulait être une star. C’est différent. Et c’était une star. Cette vidéo, c’est de l’art. Voilà où se trouve le problème. C’est de l’art, mais sous la forme d’un appel au secours, et c’est pour les pervers. Qu’est-ce que la police

fait de tout ça ? Qu’est-ce qu’une galerie fait de tout ça ? J’ai besoin d’un peu d’eau. Je commence à avoir la gorge sèche.

De l’autre côté de la vitrine du restaurant, Ray faisait les cent pas, la main sur l’oreille, l’air amusé et patient. Mon regard tomba sur son sac à dos entrouvert, avec un mince carnet noir à l’intérieur. Avant d’obéir à un réflexe de réserve, je le pris, sans quitter Ray des yeux. Comme s’il le sentait, il tourna la tête vers moi. Je tapotai le casque et lui fis signe que tout allait bien, pouce levé. Dès qu’il cessa de me regarder je feuilletai en hâte le carnet. Une écriture en pattes de mouche, mais je notai un tas d’adresses e-

mail, dont certaines avaient un parfum illicite – getsum@hotmail.com,

icepartay@yahoo.com –, et des dizaines de numéros de portables. Puis je vis une date et le nom de personnes qui m’étaient connues ou inconnues, parmi lesquelles Layla Goetz-Middleton, Erik Reidl, Nelson de Wilde, Deer Rager, Phil et Spike Dingman, et une prénommée Genevieve, sans nom de famille, avec un point d’interrogation.

Je replaçai le carnet dans le sac.

Les adresses ressemblaient à celles de fournisseurs, mais de quoi ? Les noms paraissaient lister des personnes évoluant dans le milieu artistique. La date remontait à un an, à peu près à l’époque où son frère Calvin était mort.

Je revins à l’entretien avec Zania.

RAY : Donc vous ignoriez tout de l’existence de cette vidéo, jusqu’à aujourd’hui.

ZANIA : Absolument. Je savais qu’elle travaillait sur deux ou trois projets concernant le LAAC, mais elle n’a pas dit de quoi il s’agissait. Après Londres, elle n’était pas souvent dans le coin. On ne se fréquentait pas. L’équipe s’est dispersée. RAY : Quelqu’un a effacé cette vidéo de son disque dur, après sa mort.

ZANIA : C’est dégueulasse. RAY : Une idée de qui a fait ça ? ZANIA : Non.

RAY : Et vous n’identifiez pas l’homme sur cette vidéo ? ZANIA : Sa tête est floutée pour une bonne raison. On n’est pas supposé savoir qui c’est. On est supposé le voir pour ce qu’il est. RAY : C’est-à-dire ?

ZANIA : Le patriarcat. Les systèmes d’oppression qui commencent dès la naissance, en préférant les garçons aux filles, puis les hommes aux femmes. Cette femme, Brenae, elle ne peut pas sortir du système. Sa seule possibilité de participer, c’est de le laisser la baiser.

RAY : Imaginons que quelqu’un transmette cette vidéo à la presse. Demain. Qui en serait le plus affecté ?

ZANIA : Le LAAC, c’est évident. L’école serait impliquée. Et le type aussi, j’imagine, si des gens devinent son identité. Mais il s’est prêté au jeu. Il aurait dû savoir qui Brenae était.

RAY : Le LAAC serait impliqué, forcément ? Rien ne prouve que tout ça s’est passé dans l’enceinte de l’école.

ZANIA : Brenae a dit à un tas de gens que ses deux prochains projets étaient en rapport avec le LAAC. Elle me l’a confié. Pas très difficile de faire le rapprochement, en toute logique. RAY : Mais il n’y a rien ici qui suggère que c’est la faute de l’école si elle se trouve dans cette situation.

ZANIA : C’est une métaphore. La situation, c’est l’école. Et le milieu de l’art. Les artistes masculins qui reçoivent les louanges. Les artistes masculins qui obtiennent les bourses et les expos dans les galeries et les plus gros prix de vente pour leurs œuvres. Les artistes

masculins qui entrent dans les collections des musées, deux hommes sélectionnés, parfois trois, contre une seule femme. RAY : Est-ce que votre expérience personnelle au LAAC a reflété cet état de fait ? L’équipe de Hal a déjà compté trois femmes et deux hommes.

ZANIA : Je suis étudiante en licence, comme tout le monde adore me le rappeler. Mon opinion n’a pas vraiment d’importance. RAY : Il n’empêche, j’aimerais en apprendre plus sur votre expérience personnelle.

ZANIA : Mon expérience. C’est que je suis sous l’eau. Vraiment sous l’eau. Et je crains de ne pas pouvoir passer plus de temps sur le sujet maintenant. J’espère que votre client trouvera les réponses qu’il cherche.

Je fis défiler l’enregistrement en vitesse rapide, jusqu’à l’entretien avec Layla :

RAY : J’apprécie beaucoup de vous rencontrer. Comme je l’ai expliqué, mon client, en tant qu’ancien donateur au LAAC, s’inquiète de la façon dont Brenae Brasil a été traitée à l’école, et il veut comprendre quelles circonstances ont pu mener à sa mort. LAYLA : Dans quel but ? Je veux dire, qu’est-ce que vous ferez de ce que je vous dis ?

RAY : Si l’école a commis un quelconque méfait, mon client encouragera le conseil d’administration à enquêter plus avant. LAYLA : Je pourrais être appelée à témoigner, ou quelque chose du même genre ?

RAY : Pas forcément.

LAYLA : Je ne veux pas être appelée à témoigner.

RAY : D’accord. Pouvez-vous me dire depuis quand vous connaissiez Brenae Brasil et dans quelles circonstances vous l’avez rencontrée ?

LAYLA : Je l’ai rencontrée pour la première fois l’automne dernier, quand elle a commencé le programme au LAAC et que Hal l’a incorporée à l’équipe.

RAY : Quelles ont été vos impressions du temps que Brenae a passé au LAAC ?

LAYLA : Je pense qu’elle n’était pas prête, qu’elle ne pensait pas que ce serait aussi dur. Que c’est aussi dur.

RAY : Qu’est-ce qui fait que c’est si dur ? LAYLA : Eh bien, avant la licence on prend en compte votre potentiel, mais après, vous devez vraiment devenir quelque chose. Vous ne pouvez pas vous contenter d’être quelqu’un qui montre des possibilités. Je pense que c’était une solitaire, aussi. Elle ne se liait pas d’amitié facilement.

RAY : Vous étiez amies ?

LAYLA : On se fréquentait. Je dirais que c’était pour moi une connaissance marquante, mais elle ne m’a jamais qualifiée d’amie. RAY : Et vous, vous la qualifieriez d’amie ? LAYLA : Non. Je suppose que non. RAY : Son suicide a-t-il été une surprise pour vous ? LAYLA : Bien sûr que ça a été une surprise. Ça nous a tous accablés. RAY : Était-elle proche de quelqu’un, dans l’équipe ? Pearson, Zania, Erik ?

LAYLA : Je ne sais pas.

RAY : Vous n’avez pas une petite idée ? LAYLA : Je ne sais pas. On travaillait tous ensemble. Posez-leur la question.

RAY : J’aimerais vous montrer une vidéo que Brenae a réalisée avant sa mort. L’enregistrement a été effacé de son ordinateur portable par quelqu’un, après sa mort, mais il en restait une copie et elle a fini par arriver entre les mains de mon client.

LAYLA : Comment ça, quelqu’un a effacé son portable ? Vous voulez dire, la police ?

RAY : Non, pas la police. Il apparaît que quelqu’un a touché à son ordinateur après qu’elle s’est suicidée mais avant que l’école ait découvert son corps.

LAYLA : C’est horrible.

RAY : Difficile à imaginer, n’est-ce pas ? (Un silence.)

LAYLA : Je suis prête pour la vidéo. RAY : Il se peut que son contenu vous mette mal à l’aise. Vous pouvez me demander d’arrêter à tout moment. (La voix off de Brenae se fait entendre pendant un temps affreusement long. Puis il y a un clic et un bruit de mouvements. Ensuite un silence s’éternisant.)

LAYLA : Qu’est-ce que vous voulez que je dise ? RAY : Vous reconnaissez ces personnes ? LAYLA : Je reconnais Brenae. RAY : Pas l’homme ?

LAYLA : Non.

RAY : Avez-vous la moindre idée de la raison pour laquelle Brenae a réalisé cette vidéo ?

LAYLA : Non.

RAY : Et quant à la personne qui pourrait la détruire ? LAYLA : Je ne sais pas.

RAY : Je pense que vous pourriez savoir.

LAYLA : Je n’ai jamais vu ça de ma vie. (Un autre silence.)

LAYLA : Vous croyez que je pourrais voir ça et l’effacer de ma mémoire ? C’est écœurant.

RAY : Qu’auriez-vous fait de cette vidéo si vous l’aviez visionnée il y a six mois ?

LAYLA : Je ne l’ai pas visionnée, d’accord ? Et c’est terminé pour moi. Vous pouvez parler à la prochaine personne. (Une porte claque.)

Erik, pour suivre.

RAY : J’apprécie beaucoup de vous rencontrer. Comme je l’ai expliqué, je travaille pour un client qui s’inquiète de la façon dont Brenae Brasil a été traitée au LAAC, et il veut comprendre ce qui s’est passé à l’école et qui a pu mener à sa mort. ERIK : Comme nous tous. Je suis heureux que vous fassiez ça. Vraiment. La police a traité tous les aspects de l’affaire qu’elle avait besoin de traiter, mais ce n’est pas fini. Il y a des gens qui sont toujours bouleversés par sa mort.

RAY : Quels gens ?

ERIK : À peu près tous les étudiants qui croyaient en elle, vous comprenez ? Packing vient d’être projeté juste ce week-end dernier, près de Joshua Tree, et les gens étaient stupéfaits. Il y avait une trentaine d’installations d’art contemporain là-bas, et toutes les conversations tournaient autour de qui avait vu Packing et qui l’avait raté. Brenae possédait un talent énorme. Il ne faudrait pas qu’on l’oublie.

RAY : C’est vous qui avez tourné Packing.

ERIK : Oui, c’est moi.

RAY : Vous êtes aussi le vidéaste qui a tourné les petits films pour Brenae avant sa licence.

ERIK : Vous avez bien travaillé le sujet. RAY : Depuis combien de temps la connaissiez-vous ? ERIK : Presque trois ans. Et oui, parce que je sais que vous allez me le demander, on a eu une relation consensuelle pendant huit mois environ.

RAY : Quand ?

ERIK : Ça a commencé en 2001. Ça a duré la majeure partie de l’année d’études à l’USC, et ça s’est terminé à l’été. De façon assez brutale, mais j’allais entrer en licence, et je voulais me concentrer. Je voulais me consacrer à mon travail. J’ai vécu une phase de véritable ascétisme durant huit mois, en jeûnant, et sans sexe, sans drogues. J’ai beaucoup marché dans le désert.

RAY : Pourquoi ?

ERIK : Pourquoi quoi ?

RAY : Le jeûne et l’abstinence. ERIK : Je voulais me purifier. RAY : De quoi ?

ERIK : Pour quoi. Pour mon art. RAY : Votre relation avec Layla a-t-elle mis fin à cette phase ? ERIK : En fait, ça s’est produit le soir où je me suis rendu dans un Fatburger, quand j’ai mangé six cheeseburgers d’affilée. J’étais incapable de m’arrêter. Après avoir tout vomi, je me suis dit : Tout ça, c’est de la connerie. J’ai vingt-deux ans. Je suis censé savourer la vie. Et là, j’en ai fini d’être un moine. (Un silence.) Vous pensez que je plaisante, mais je suis absolument sérieux. RAY : Quand avez-vous commencé à sortir avec Layla ?

ERIK : On s’est mis ensemble vers la dernière semaine de cours – en 2002, je veux dire.

RAY : Vous étiez exclusifs ? ERIK : Hein ?

RAY : Vous êtes-vous engagé dans des relations sexuelles avec d’autres personnes après avoir commencé à sortir avec Layla ? ERIK : Non, non.

RAY : Layla savait, pour vous et Brenae ? ERIK : Personne n’était au courant. On n’en avait parlé à personne. RAY : Comment avez-vous rencontré Brenae, à l’USC ? ERIK : J’étais son auxiliaire d’enseignement. Mais avant que vous posiez d’autres questions, je jure que je n’ai pas amélioré un seul des travaux de Brenae. Il y avait deux autres auxiliaires dans la classe, et donc je me suis débrouillé pour n’avoir jamais aucune influence dans son dossier d’études. Sinon je l’aurais trop soutenue. (Rire.) Je trouvais qu’elle avait un talent dingue. RAY : Et vous avez choisi de dissimuler votre relation. ERIK : On a tous les deux pensé que c’était mieux de faire profil bas pendant le premier semestre, à cause de ma position d’auxiliaire d’enseignement, et ensuite on a continué de faire la même chose. RAY : Faire quoi ?

ERIK . Vous savez bien. Réaliser ses vidéos. Se rencontrer. Honnêtement, c’était un truc très sexuel, très passionnel. Mais pas genre petit ami et petite amie. On était tous les deux vraiment, vraiment attachés à notre travail, vraiment purs vis-à-vis de cet engagement, et on ne voulait pas qu’autre chose vienne nous distraire.

RAY. Passons à l’après-USC. Vous vous êtes vus à quelle fréquence, une fois que Brenae s’est inscrite au LAAC ?

ERIK : Au début, pas souvent. Et puis elle est entrée dans l’équipe de Hal et il est devenu difficile de ne pas se trouver ensemble tout le temps, en particulier quand on est allés à Londres. Mais je ne l’ai pas encouragée, et je ne l’ai pas rejetée. C’était juste un truc neutre, vous comprenez ? Ça l’a rendue folle.

RAY : Comment a-t-elle réagi ? ERIK : Elle m’a foutu un sacré bordel. Quand on est allés à Londres, elle a dit à Layla qu’on avait toujours une liaison. Layla m’a mis face à mes responsabilités, et ça a entraîné cette grosse bagarre. J’ai engueulé Brenae. Plutôt brutalement. Et je pense qu’au même moment, son frère s’est fait arrêter. Alors elle a quitté le campus, le temps de régler ça, et à son retour elle a eu de mauvais rapports avec ses professeurs. Entre-temps, je ne sais pas ce qui s’est passé, mais Brenae avait été débarquée de l’équipe de Hal et elle avait perdu sa bourse. J’aurais dû la défendre. J’aurais dû faire quelque chose, mais c’était tellement moche quand j’ai quitté l’USC et qu’on a rompu… Elle s’est mise à se scarifier, et elle a fait des sérigraphies avec le sang, qu’elle m’a envoyées. Elle pouvait se montrer tellement forte et acharnée, et puis s’écrouler d’un coup, comme ça. Comme si c’était complètement la faute de quelqu’un d’autre si elle souffrait autant.

RAY : Pensez-vous qu’elle ait pu en arriver à voir votre relation différemment de vous ?

ERIK : Ça a toujours été cool entre nous. Tout était en rapport avec l’art. Son art. Elle avait besoin de moi, et je lui ai donné ce qu’elle désirait. Le sexe était un bonus, pour elle comme pour moi. RAY : Avez-vous vu Brenae durant la dernière semaine où elle était vivante ?

ERIK : J’ai essayé. Je me suis rendu à son atelier, pour tout dire. RAY : Quel jour ?

ERIK : C’était un mardi, je crois. RAY : Pourquoi y être allé ce jour-là ? ERIK : Je ne me souviens pas. Un moment de disponibilité sur mon planning, je suppose.

RAY : Mais qu’est-ce qui vous a particulièrement incité à lui rendre visite ? Si vous étiez “neutre”, comme vous dites ? ERIK : Je ne sais pas.

RAY : Vous êtes sûr ?

ERIK : Vous savez, je passais à l’atelier de quelqu’un d’autre, et j’ai pensé voir comment elle allait, parce qu’elle avait plus ou moins disparu.

RAY : Et donc, qu’avez-vous fait ? ERIK : J’ai frappé à sa porte. Elle n’a pas répondu. Je suis parti. C’est tout.

RAY : C’est tout ?

ERIK : Oui.

RAY : Hal Giroux vous a-t-il jamais parlé de Brenae ? ERIK : On parlait tous de tout le monde. C’est l’année préparatoire à la licence. Les bavardages, c’est vingt-quatre heures sur vingt-quatre, tous les jours de la semaine.

RAY : Que vous a dit Hal au sujet de Brenae ? ERIK : Il trouvait qu’elle possédait un réel talent. RAY : Aussi réel que le vôtre ? ERIK : C’est une question qui me met mal à l’aise. Il n’y a rien d’autre ? Je croyais que vous aviez quelque chose à nous montrer. RAY : Hal vous a-t-il dit quoi que ce soit à propos de la vidéo que Brenae a réalisée ?

ERIK : Vous parlez de celle qu’elle faisait sur les soirées ? RAY : Non, une autre. Une vidéo plus intime.

ERIK : Je ne suis pas sûr de comprendre ce que ça veut dire, mais non.

RAY : Vous en êtes sûr.

ERIK : Oui.

RAY : Très bien.

(Un bruit de froissement, puis la voix off de Brenae.) ERIK (après une minute) : Bon Dieu. C’est tellement moche. C’est juste de la merde. C’est juste le genre de merde qu’elle ferait. Bon Dieu…

RAY : Vous n’aviez pas connaissance de cette vidéo ? ERIK : Arrêtez ça. J’en ai assez vu. J’aurais dû m’en douter. RAY : Vous auriez dû vous douter de quoi ? ERIK : Écoutez. Ce genre de truc – ça détruit les gens. Vous pouvez citer mes propos à qui vous voulez. La police. Le conseil de gestion. Ce genre de truc détruit les gens. Je ne l’ai jamais forcée à faire quoi que ce soit.

RAY : Hal vous a-t-il averti que Brenae vous avait filmé en train de l’obliger à avoir un rapport avec vous ?

ERIK : Quoi ? Je ne l’ai jamais obligée. RAY : Mais il vous a bien averti, et vous êtes allé parler à Brenae, à son atelier. À mon avis, elle vous a engueulé. Et ensuite ? Vous saviez qu’elle avait une arme.

ERIK : Vous pensez que je suis un tueur ? RAY : Bien sûr que non. Mais j’ai besoin de savoir ce qui s’est passé quand vous lui avez parlé.

ERIK : Vous essayez de me piéger. En me montrant cette merde. On en a terminé…

— Vous êtes allée jusqu’où ?

Ray venait de se rasseoir à la table.

— J’en étais à Erik qui vous accuse de le traiter de tueur, dis-je. J’ai écouté une grosse partie de l’entretien avec Zania, et celui avec Layla dans son intégralité.

Il plongea sa fourchette dans un taco onctueux.

— Pearson a pas mal monologué sur sa position d’étranger à ce qu’il appelle les “mélodrames estudiantins”. Mais il est devenu rouge pivoine quand il a visionné la vidéo.

— Il était furieux, ce soir.

— Sous le choc, aussi, ajouta Ray d’un ton pensif.

— Et Erik ? Vous pensez que Hal l’a mis en garde ?

— Erik a tressailli rien qu’au moment où j’ai enfoncé la touche “lecture”. Il redoutait ça. Il a essayé de noyer le tout avec ces histoires d’abstinence et l’épisode au Fatburger, mais pendant tout ce temps sa jambe tressautait.

— Il savait ce qu’il lui infligeait, dis-je, un goût amer dans la bouche.

— Il savait, oui. Mais je pense qu’il l’a vu de ses yeux pour la première fois aujourd’hui.

Je n’étais pas d’accord sur ce point, mais je ne le lui dis pas. Quand vous faites du mal à quelqu’un, vous vous en rendez compte. Le corps de quelqu’un coincé sous votre propre corps… Nous restâmes assis en silence un moment, dans la vapeur du gril et la dissension que créait entre nous cette divergence d’appréciation.

— Les sentiments peuvent justifier une erreur pendant longtemps, reprit Ray, tout particulièrement si vous cessez de voir une personne et ne voyez qu’une cause.

— Et cette cause, c’était ?

— Dans l’esprit d’Erik, Brenae était sa création, expliqua-t-il. Réfléchissez. Tout ce qu’il lui a appris sur l’art. Toutes les vidéos qu’il a tournées d’elle. Toutes les portes qu’il lui a ouvertes au LAAC. Il n’arrive pas à parachever son propre travail, mais il l’a parachevée, elle… Peut-être qu’elle n’avait plus besoin de lui, et qu’il voulait qu’elle revienne vers lui.

Cette version de l’histoire entre Erik et Brenae ne m’était pas venue à l’esprit.

— Vous voulez dire qu’il était jaloux de son succès ?

— Pas exactement, répondit-il. Erik ne voulait pas perdre le pouvoir qu’il avait sur elle. Le pouvoir de faire son succès.

— Quand vous lui avez demandé s’il l’avait forcée à avoir un rapport sexuel avec lui, vous pensez qu’il s’est menti à lui-même ? Ou qu’il vous a menti ?

— Un peu des deux.

Je lui parlai des disparitions fréquentes d’Erik aux toilettes. Ray dit qu’il avait remarqué le début de couperose sur son visage, et qu’il en avait conclu qu’il buvait sans doute, et que cela contribuait à ses deux comportements distincts, l’Erik accommodant et l’Erik manipulateur.

Pour moi, cette explication se tenait. Tout ce que Ray expliquait se tenait. J’aurais dû être satisfaite d’assembler ainsi certaines pièces du puzzle, mais je n’arrivais pas à chasser de mon esprit le visage de Brenae, ni le fait glaçant que quelqu’un – au courant de sa mort – avait effacé l’œuvre artistique qu’elle avait réalisée.

— La tuer pourrait constituer un acte spectaculaire, remarquai-je à mi-voix. Mais mettre en scène son suicide et tout nettoyer après… ce serait mettre fin à sa vie et sa carrière sans pointer personne du doigt.

— Un plan très délibéré pour quelqu’un de l’acabit d’Erik, dit-il. Et sans défaut dans son exécution.

— Quelqu’un qui voulait le protéger, alors ?

— Peut-être protéger Erik, ou le LAAC.

Je pensais à Hal. À Layla. À Pearson et aux coups lourds et méthodiques de son maillet.

— Trente pages de notes et de rapports des labos rédigés par les meilleures brigades criminelles du pays, dis-je. Elles concluent à un suicide. Qu’est-ce qu’ils ont manqué ?

Je lus le doute sur le visage de Ray. Les commissures de ses lèvres s’abaissèrent. Quand il répondit, ce ne fut pas sur le ton de la moquerie, mais je décelai de la circonspection dans sa voix :

— Vous parlez comme une journaliste.

— Alors parlez-moi comme un détective. Qu’est-ce qu’ils ont manqué ? Vous avez bien une théorie.

— Je n’ai pas de théorie. Les théories ont tendance à obscurcir les faits, répliqua-t-il. J’ai une cliente qui veut savoir très exactement comment Hal Giroux a réagi à un appel au secours et à une mort au sein de son établissement, afin qu’elle puisse l’obliger à démissionner, sans possibilité pour lui de rebondir et de construire un musée dans le centre-ville. Depuis le début, tout ce dont j’ai réellement besoin c’est de découvrir quand Lesson in Red a été tourné, qui a effacé les fichiers, et pourquoi. Aujourd’hui j’ai progressé de quelques pas vers les réponses, mais je n’ai rien résolu.

Je pensais à Janis, la “cliente” de Ray, qui voulait salir Hal pour le faire tomber de son trône au LAAC et stopper son projet en ville. C’était une manœuvre masquée, pas du tout en accord avec ses méthodes habituelles. Janis n’avait jamais eu peur de dire quoi que ce soit à quelqu’un face à face. Pourquoi n’insistait-elle pas auprès des instances municipales pour que Hal aille s’installer ailleurs ?

La réponse me vint presque instantanément. La ville souhaitait un grand musée flambant neuf, elle ne voulait plus du vieux bric-à-brac qu’était le Rocque, avec ses galeries humides, pareilles à des garages, et ses expositions d’un art déconcertant et parfois choquant. Pas avec son meurtre récent. Janis ne pouvait pas abattre Hal dans cette guerre culturelle sans des arguments supplémentaires. Mais quand même, au cœur de toute cette histoire il y avait une jeune femme en souffrance, pas une négociation pour un territoire.

Je demandai à Ray ce qu’il avait découvert. Tout en écoutant sa réponse, je contemplai la graisse qui dessinait des spirales ternes dans mon assiette vide.

— Trois d’entre eux n’avaient pas vu la vidéo auparavant. C’est plus difficile à définir avec Layla. À son expression, elle avait l’air de s’y attendre depuis le début. Ses motivations pour effacer le fichier seraient le désir de protéger Erik. Simple.

— Pas si simple, contrai-je en me remémorant l’indignation de la jeune femme. Pourquoi le protégerait-elle ? Pourquoi ne souhaiterait-elle pas le voir mourir sur le bûcher ?

— Aucune idée, répondit Ray, amusé. Bon, imaginons que c’est un ou plusieurs des autres. Pourquoi effaceraient-ils quelque chose sans le visionner ?

— Peut-être que ce n’était pas un des membres de l’équipe, dis-je. Peut-être quelqu’un d’autre au LAAC. Hal, pourquoi pas.

— Je ne le pense pas. Il faut disposer d’un logiciel et du savoir-faire. Hal a la réputation d’être technophobe. Il n’a même pas de téléphone portable… C’est la réaction de Layla qui me laisse toujours perplexe. – Il croisa les bras très serrés, et s’inclina en avant comme s’il avait mal au ventre. – Elle était comme ça. Pendant toute la vidéo. Elle nous cache quelque chose.

Le langage corporel me rappela Layla dans le coupé de Nelson, plus tôt, et je racontai à Ray ce que j’avais aperçu entre elle et le galeriste.

Il cessa de mastiquer, repoussa son assiette et me pria de répéter tout ce que j’avais vu.

— Ça n’avait pas l’air d’être la première fois, admis-je.

Et je me demandai à voix haute si Layla ne surestimait pas ses petits amis, d’Erik au galeriste, en oubliant vaillamment les complications éventuelles, du fait que Nelson était le meilleur ami de son père.

— Peut-être, concéda-t-il.

Avec ce qui ressemblait à une nonchalance forcée, il ramena son assiette vers lui et se remit à manger. Mais ses mouvements avaient une raideur de robot, et la viande ne restait pas au bout de sa fourchette. Il enroula la tortilla, la prit dans sa main et mordit dedans. Quand il remarqua que je l’observais, son regard se fit doux et détaché.

— Vous devriez en commander une autre, dit-il en désignant mon assiette.

Il tentait de détourner la conversation de Layla et Nelson. Quelque chose les concernant le tracassait. Leur différence d’âge ?

— Vous pensez qu’Erik est au courant, pour eux ? dis-je.

Il avala sa bouchée.

— Non.

— Et Brenae, vous pensez qu’elle savait, elle ?

— Difficile à dire, répondit-il prudemment.

Il me demanda de lui décrire en détail ma journée, depuis le moment de mon entrée dans la galerie, en passant par l’épisode du café de Layla, mes conversations, la recherche de la clé dans le bureau de Nelson, jusqu’à l’arrivage de chaussures.

Il y avait encore autre chose, je m’en rendis compte tandis que je lui narrais ces événements, un autre détail qui s’était produit dans la matinée et qui m’avait interpellée. Pour autant, je ne parvenais pas à mettre le doigt dessus. J’avais simplement l’intuition que ce que j’omettais était évident, et que je devrais le signaler.

Alors que Ray et moi étions assis ensemble dans ce box, à discuter avec intensité devant le désordre d’assiettes et de serviettes, je m’interrogeai sur ce que penserait un inconnu en nous voyant ainsi. Nous prendrait-on pour des collègues de travail ? Un couple ? Malgré le rythme mesuré de notre discussion, je savais que Ray avait les yeux souvent braqués sur moi, et que je rougissais à intervalles irréguliers en sentant son attention. Cette conscience croissait au diapason de mon intérêt pour nos échanges, tel un accord qui suit une mélodie. Je chassai cette impression et me concentrai de nouveau sur le sujet dont nous débattions. Nous étions des collègues, rien de plus. Nous en avions découvert beaucoup en un seul jour, et pourtant la mort de Brenae paraissait plus nébuleuse que jamais.

Nous convînmes qu’il valait mieux nous séparer au restaurant, et que je rejoigne seule ma voiture, au cas où un des étudiants ou Hal retournerait à la Westing. Demain je continuerais de surveiller ce qui se passait à la galerie, et Ray annonça qu’il retranscrirait les entretiens pour Janis, avant de lui demander de quelle façon il devait procéder.

— Moi aussi, il faut que je lui parle, dis-je. Si je veux écrire sur tout ça, je devrais l’en informer.

— C’est vraiment ce que vous voulez faire ? interrogea-t-il.

— Je me donne une semaine pour décider…

Quand ces mots franchirent mes lèvres, je voulais parler de mon récit, mais à cause du regard si aigu de Ray posé sur moi ils prirent un poids différent et j’hésitai à finir ma phrase.

Nous desservîmes nos assiettes, puis j’accompagnai Ray à la porte en bavardant d’un sujet anodin pour masquer l’embarras subitement éprouvé un moment plus tôt.

— Vous êtes sûre que ça ne vous dérange pas de marcher sur un kilomètre ? s’enquit-il avec un sourire, et son visage s’éclaira. Bon, je suppose que je ne m’adresse pas à la bonne personne. Même si j’aimerais pouvoir planter quelques érables sur le chemin, pour vous abriter.

— Peut-être que ma préférence irait aux jacarandas, ces temps-ci, répondis-je.

— Ah oui ?

C’était une conversation stupide, mais nous avions tous les deux le sourire. Nous n’étions pas impatients de nous séparer. De derrière le comptoir, le cuistot nous fit un signe d’au revoir avant de retourner une tortilla sur sa plaque chauffante et de l’y écraser avec une spatule.

— Désolé pour le long coup de fil, dit Ray. Mon neveu. Le fils de mon frère, vous comprenez.

Je ne comprenais pas grand-chose, à part que le garçon vivait en Caroline du Nord et que Ray se souciait manifestement de lui, mais j’acquiesçai.

— Il avait besoin d’aide pour un jeu à sa récréation, précisa-t-il.

— Ça devait être un jeu compliqué.

J’avais écouté plus de dix minutes des entretiens enregistrés.

— Un tas de règles. Un tas de changements dans les règles. Plus un petit imbécile qui trouve toujours le moyen de tricher.

Nous nous fîmes face devant la porte.

J’eus un petit rire.

— Il semble que rien n’a changé, dis-je.

— Non, rien n’a changé, répondit-il, et il maintint son regard rivé au mien un instant de trop avant de détourner les yeux.

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