Leçon de rouge
Chapitre 3
3
Pendant que je vidais seule et coup sur coup deux gin tonics, je fis le point sur ma situation. Je n’étais pas totalement paria à L’Oasis. Je pouvais facilement trouver quelqu’un connaissant le Rocque pour bavarder, et je saurais me fondre dans le décor, avec mon jean délavé et ma chemise bleu marine à l’ourlet astucieusement tailladé. Mais pour cela il me faudrait renoncer à espionner les gens, et j’avais perdu toute envie de bavarder. Je me calai donc à l’écart, dans un petit coin tranquille, d’où je suivis la partie de billard.
Deux hommes tournaient autour de la table, concentrés, sans réagir quand leurs queues cognaient des inconnus. Ils ne s’immobilisaient qu’au passage de l’unique serveuse du bar et gardaient alors les yeux baissés, comme s’ils avaient déjà été rappelés à l’ordre. Et ils jouaient avec rapidité, par des coups assurés qui envoyaient les billes rouler dans les trous. Des taches floues de couleur, des claquements et des chocs. Parties rapides. J’en comptai trois, quatre, avant de remarquer que c’était toujours le même homme qui gagnait : le plus petit des deux, tendu au niveau des épaules, avec un visage à la maigreur maladive. Il était possible qu’il soit nettement plus âgé que son corps alerte le donnait à penser. L’autre avait un maintien plus relâché, moins tonique, avec de longs cheveux blond filasse, un peu de ventre et une attitude plus avachie encore dès qu’il ne jouait pas. Quand il visait, il se crispait comme un frelon, et ses tirs étaient autant de coups de dard. Les billes lui obéissaient chaque fois, pourtant son aîné l’emportait toujours. Grâce à la stratégie. Grâce à la patience. La 8 menaçait de verser dans une des poches. Une rayée bloquait une unicolore. Impossible à ne pas effleurer.
À la cinquième partie, le perdant commença à grommeler, et à marteler le sol de ses baskets. Son assurance se dissipait, et il rata la casse du triangle. Les billes se dissocièrent à peine. Le vainqueur en série remarqua l’attention que je leur portais et me lorgna sans vergogne. L’expression lui conféra un air très vieux, évoquant un lézard, et mauvais.
Je me détournai et ressortis dans le parking. Pas de Janis. Pas de Dee. Pas de Ray. Lynne avait dû rejoindre son hôtel. L’écran qui avait montré la vidéo de Brenae Brasil était toujours là, mais à présent éteint il ressemblait à un mur sans bâtiment derrière lui, une de ces façades de décor sur les tournages de westerns. Le ciel du désert paraissait plus grand et plus sombre, saupoudré d’un chaos d’étoiles.
Incertaine quant à la suite, et n’ayant toujours pas envie de partir, je ralliai la file d’attente devant les toilettes dégoûtantes et pleines de vapeur, me hâtai de faire ce que j’avais à faire, puis je me lavai les mains. Le miroir était trop taché et voilé pour que je voie mon visage. Je commandai un autre gin tonic, mais je ne souhaitais plus m’enivrer, et je revins effrontément m’installer à côté du billard tout en suçotant mes glaçons. J’ignorai le regard lubrique du gagnant. J’avais le droit de me tenir où je le voulais.
Une heure avait déjà passé, et la foule demeurait compacte et bruyante. Tous ceux qui devaient rentrer à L.A. étaient partis, et leur nombre étant supérieur aux habitants du coin, ceux-ci se massaient maintenant au bar en petits groupes, vêtus de simples jeans ou consommateurs ayant la cinquantaine. Dans les box envahis en majorité par les étudiants et les pantalons taille basse, les conversations feutrées avaient remplacé les échanges animés, et les jeunes hommes frétillants parlaient d’une voix pâteuse à des créatures isolées et riantes, sorties de leurs magazines féminins de luxe. J’entendais prononcer le nom de Brenae Brasil plus que tout autre, alors que des dizaines d’artistes prometteurs présentaient leurs installations dans des sites proches. Je l’imaginai parmi eux. La jeune femme brune de vingt-deux ans, à la silhouette vigoureuse, n’aurait pas déparé dans ce tableau, quoique j’eusse du mal à me la dépeindre joyeusement serrée entre les autres. Elle semblait trop sérieuse, trop avide de réussite pour participer au chahut de cette escapade hors de la métropole.
Quelque chose fusa dans l’air près de ma tête et alla percuter le mur à côté de moi. Un choc sourd, suivi du bruit d’un objet en verre qui se fracasse. Je mis une seconde à comprendre que le projectile était une bouteille de bière projetée par le joueur de billard blond : il l’avait lancée sur son adversaire qui l’avait esquivée en se baissant. Je restai tétanisée alors qu’ils commençaient à se battre à coups de poing dans les côtes, puis en s’agrippant mutuellement quand le plus jeune tenta de saisir son opposant par les pans de la chemise pour le renverser au sol. Des cris emplirent l’air, et les autres clients refluèrent loin de l’altercation. Le barman se précipita en bousculant les gens et en rugissant : “Arrêtez ça ! Arrêtez ça !” Des éclats de verre cascadèrent de ma chevelure pour aller s’éparpiller sur le sol, et je détectai l’odeur âcre de la bière.
Le vieux déséquilibra son adversaire et le jeta sur la table de billard. Un sourire creusait son visage émacié, à croire qu’il jouait depuis le début dans le seul but de provoquer cette bagarre. Il ramassa une bille marquée d’une bande jaune, leva la main et l’abattit sur le nez de l’autre. Puis il lâcha subitement le jeune, ses mains trempées de sang, et se dirigea tranquillement vers la porte de L’Oasis qui se trouvait juste derrière moi et le verre émietté.
J’étais une des personnes qui hurlaient, même si je ne me souvenais pas d’avoir desserré les lèvres. Je le sus quand je perçus ma propre voix. Je reculai en direction de l’entrée. L’homme au visage maigre me bouscula de l’épaule en sortant, avec une grimace concupiscente et, d’un geste vif, il happa le bout de mon sein droit, le tordit violemment, me contourna et disparut au-dehors. Une minute plus tard un camion énorme et noir se rua hors du parking dans un rugissement mécanique.
Le temps que je m’extraie de mon état de choc, tout l’établissement était entré en mouvement. Le barman tamponnait le visage ensanglanté de l’homme blessé avec une serviette, et le remettait précautionneusement sur pied. La serveuse était au téléphone, pour appeler une ambulance, la police, ou les deux. Personne ne semblait avoir remarqué l’agression dont je venais d’être victime, ou bien personne ne savait quoi dire. Je me retrouvai complètement isolée, le vide tout autour de moi. Mon sein et mon mamelon me faisaient mal. Je tirai sur ma chemise pour la défroisser, puis je quittai ma place contre le mur et allai d’un pas titubant vers les toilettes. Mais il y avait encore la queue, et je ne me sentais pas de rester immobile, à patienter.
Pendant plusieurs minutes je laissai la foule me frôler dans la salle, et j’allai occuper un espace libre, puis un autre. Au cas où des gens m’observeraient, j’adoptai un air impatient, comme si j’avais aperçu une connaissance un peu plus loin, que je ne pouvais pas rejoindre. Le joueur de billard agressé sortit en vacillant, mains plaquées sur son visage baigné de sang. Il laissait échapper des grognements heurtés et gutturaux.
Quand le barman fut revenu derrière le comptoir, je louvoyai jusque-là pour lui demander si un taxi pouvait m’emmener à Twentynine Palms. Je m’efforçai de ne pas parler d’une voix étranglée, sans grand succès.
L’autre s’immobilisa, un gobelet plein de glaçons dans une main, une bouteille de vodka dans l’autre.
— Tu veux y aller, chérie ? Je vais appeler un gars tout de suite. Il te prendra trente billets. Cinquante si c’est après minuit.
Je sentis peser sur moi le regard de sympathie d’une femme proche. Elle avait au moins dix ans de plus que moi, une chemise décolletée, des cheveux blonds trop fins, ramenés coquettement sur son visage, et un bronzage permanent qui marquait sa gorge constellée de taches de rousseur.
— Qui que ce soit, ce type ne vaut pas le coup qu’on poireaute pour lui, murmura-t-elle.
— Merci, m’écriai-je presque à l’adresse du barman. Je n’arrive pas à retrouver mes amis.
J’effectuai le trajet en taxi dans l’odeur du tabac à pipe, avec un chauffeur silencieux, sans être antipathique pour autant. Il attendit que je sois entrée dans l’hôtel avant de redémarrer. Un e-mail de Dee s’afficha dans ma messagerie dès que je fus connectée en wifi sur mon portable, enfin au calme dans ma grande chambre : Vraiment désolée, Maggie, mais tu sais déjà qu’on n’a pas pu venir. Janis te retrouvera au travail lundi, et elle t’expliquera. J’espère que tu as passé une excellente soirée. N’hésite pas à solliciter le service d’étage !
J’ai vu la projection, écrivis-je en retour. Forte impression.
Elle ne répondit pas.
Malgré son comportement chaleureux et charmant, Dee était quelqu’un de réservé, qui savait garder pour elle ce qu’on lui disait, sinon elle n’aurait pas pu rester auprès de Janis. Quoi que cette dernière ait à me communiquer au sujet de Brenae Brasil, cela devrait attendre qu’elle soit prête à se livrer, mais je m’irritai de cette propension au secret, après la soirée que je venais de vivre. J’avais cru qu’une certaine confiance s’était établie entre nous, à la suite de nos confidences mutuelles pendant l’été. J’en étais arrivée à ce stade. Je fis les cent pas dans cette chambre luxueuse, sans être capable de m’asseoir un instant. La carpette était douce et moelleuse sous mes pieds nus. Un long miroir au cadre de bois sombre remodelait ma silhouette et la rendait plus élancée. Intérieurement, pourtant, je me sentais à vif, déterminée, une version glaciale de moi-même. J’étais revenue à L.A. à cause de la proposition que Janis avait fait miroiter, mais je me demandais maintenant dans quoi je m’étais engagée. Ma patronne n’était pas une rédactrice. C’était une femme riche et influente, habituée à obtenir ce qu’elle désirait sous la forme qu’elle souhaitait. En admettant qu’il y ait une histoire intéressante derrière la mort de Brenae, sa version correspondrait-elle à la mienne, ou à celle de ma bienfaitrice ? Quelle latitude aurais-je pour agencer mon compte rendu, et le présenter aux magazines ? Je m’écroulai sur un fauteuil près du bureau nu. La pièce rapetissa. L’air sentait le propre, mais aussi le renfermé. Dans le silence ambiant, je ne sus plus ce que j’essayais d’entendre. Des véhicules sur la route proche ? Mon hébergement était trop luxueux pour cela. Peut-être s’agissait-il de la présence de la route – que je percevais, non par le bruit, mais par un manque dans l’immobilité totale de la nuit.
Les peintures de Kim Lord m’avaient enseigné une chose : des femmes périssaient de mort violente tout le temps, de toutes sortes de fins angoissantes et humiliantes, et vous ne deviez pas révéler au public la moindre de ces vies abrégées si vous n’aviez pas fouillé au plus profond de vous-même et vous être posé la question : Pourquoi ?
Je me levai, me rendis dans la salle de bains d’un blanc étincelant où je me savonnai et me rinçai le corps, j’avalai deux verres d’eau pour éviter la gueule de bois, et puis je rampai jusqu’au centre du lit king size si douillet, dont je ne pouvais atteindre les bords. L’impression de distance me fit du bien, mais je me relevai quand même et allai vérifier pour la troisième fois que la porte était bien verrouillée, avant d’éteindre les lumières.
Je me réveillai une heure plus tard, totalement alerte, le cœur battant à tout rompre, comme si quelqu’un venait de hurler à mon oreille. J’allumai la lampe, mais la pièce était déserte, sans aucun bruit. J’éteignis de nouveau et fermai les yeux. Je n’arrivai pas à dormir. En esprit, je revoyais l’arme touchant les lèvres de Brenae. Le lait qui coulait de son menton. La séquence avait été si douce, et riche. Si posée. Qui avait tenu la caméra ? Il fallait que ce soit quelqu’un en qui elle avait confiance.
Finalement, lassée de rester allongée sans parvenir à trouver le sommeil, je me levai et j’entrepris de mettre de l’ordre dans la chambre. J’étendis les serviettes, je rangeai mon maquillage dans ma trousse, je pliai ma tenue du soir. Ce fut seulement alors que je remarquai la légère tache sur ma chemise bleu marine. Dans l’éclairage fluorescent de la salle de bains : des marques sombres laissées par la main de l’homme. Je jetai le vêtement dans le lavabo, et j’ouvris le robinet. Je pressai et frottai jusqu’à ce que l’eau coule grisâtre, puis claire. Alors j’essorai l’habit et le suspendis, pour qu’il s’égoutte.
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