Leçon de rouge
Chapitre 17
17
Hal Giroux dépassa de trente-cinq minutes la limite de la demi-heure avec un journaliste de New York, mais chaque fois que je me présentais à la porte du bureau de Nelson, Giroux me chassait d’un geste. Il excellait dans cet exercice. Dès que j’apparaissais, il agitait une main noueuse dans ma direction et d’un mouvement nonchalant de la tête revenait à son interlocuteur, avec l’aisance d’un cheval qui esquive le harnais et vous ignore en même temps.
Je battais en retraite avec un sourire poli. Hal ne savait pas ce qui l’attendait. Qu’il profite donc de ses derniers moments dans la lumière. Janis avait certainement déjà passé quelques coups de fil, et très bientôt l’école devrait agir. Plus je réfléchissais aux entretiens menés auprès de l’équipe et les réactions devant la vidéo, plus j’étais sûre de savoir qui avait effacé les fichiers sur l’ordinateur portable de Brenae. Il n’en faudrait pas beaucoup, de simples aveux, pour contraindre Giroux à ne plus jamais travailler.
Les deux journalistes qui attendaient avaient déjà visité l’installation à deux reprises et étaient maintenant assis aux deux extrémités du banc placé près de la porte, recroquevillés sur leur matériel et me surveillant d’un air furieux. La femme venait de téléphoner pour se plaindre fort peu discrètement du retard.
— Vous pensez qu’il va modifier l’horaire des rendez-vous ? me demanda-t-elle d’un ton exaspéré. Je suis forcée de partir dans un quart d’heure.
Je lui répondis que j’allais me renseigner, et cette fois j’entrai sans prévenir dans le bureau de Nelson et marchai droit sur Hal, qui se pavanait paresseusement sur le canapé turquoise face au reporter new-yorkais, un jeune homme squelettique aux immenses et magnifiques yeux bruns. D’évidence Giroux se délectait de l’entretien, et il escomptait en retirer quelque chose de bien défini.
Je lui rappelai que deux personnes patientaient pour l’interviewer.
— Dois-je leur demander d’ajourner ?
— Oui, faites donc ça, répondit-il, mais le journaliste se leva aussitôt et murmura :
— Je ne voudrais pas limiter la couverture de cet événement en empiétant sur le temps prévu pour d’autres.
— Oh, ils peuvent attendre, répliqua Giroux, plus mielleux que jamais.
Mais le journaliste enfournait déjà ses notes dans une sacoche dont il passa la bretelle à son épaule. Il avait la poitrine concave, les membres longs et les doigts fins et blancs. Son physique me fit penser à un pianiste prodige, mais je savais qui il était – le critique d’architecture dans une revue artistique de premier plan. Hal n’édifiait pas un bâtiment avec sa Cathédrale de chaussures, pourtant. Alors pourquoi cette quasi-fascination ?
Et puis je compris : l’architecture. Le nouveau musée.
— Vous parlerez à Vera, donc ? dit Giroux en le raccompagnant à la porte. Vous comprenez bien que je ne peux pas m’étendre trop sur le sujet, mais j’aimerais connaître l’intérêt qu’il suscite chez elle.
— Je lui en toucherai un mot, promit l’autre, et il tendit la main. C’était un vrai plaisir de vous rencontrer enfin. La légende en personne.
Hal se rengorgea et laissa échapper un petit gloussement de satisfaction.
— Mary va vous raccompagner.
— Pas la peine. Je peux trouver la sortie tout seul, répondit le critique, et il sortit avec un empressement alarmant.
Juste au moment où j’allais lui emboîter le pas, Hal me fit signe de rester dans le bureau. Il referma doucement la porte avant de se retourner d’un bloc vers moi. Son regard était dur, et ses bajoues tremblotèrent sous la rudesse de ses paroles.
— Vous avez perdu la tête, ou quoi ? Qui vous a donné la permission de venir m’interrompre de la sorte ?
— Nelson m’a instamment demandé de vous faire suivre le planning, dis-je. Je m’excuse…
— Nelson n’a aucune idée de la manière dont il faut s’y prendre avec ces gens-là. Le temps ! s’exclama-t-il. Ce n’est pas une question de temps !
Il détailla du regard le bureau, sa moquette mandarine et son canapé de style moderniste, les meubles de rangement chromés.
— Regardez-moi toute cette merde. On croirait que c’est un stagiaire qui l’a choisie. Les gens sont très doués pour simuler l’intérêt, mais il n’y a que certains d’entre nous qui montrent un intérêt véritable pour quelque chose, vous le savez ?
Je répondis automatiquement :
— Absolument.
— Et on est encore moins nombreux à miser notre vie sur ça, ajouta-t-il d’une voix légèrement entrecoupée. Les autres ne recherchent que l’argent.
Je dus fournir un réel effort pour conserver mon expression de sympathie.
— Il a soutenu certains artistes tout du long, non ? dis-je prudemment.
— Bien sûr qu’il l’a fait. Pourquoi, vous aspirez à devenir une artiste, vous aussi ?
Le ton était perfide.
— Non…
— Bien. Qu’est-ce qu’il reste encore à faire là-bas ? interrogea-t-il en pointant un doigt vers la galerie. Ça vous a l’air terminé, vous ?
Il me fallut deux secondes pour comprendre le sens de sa question. Moi, la gallerina.
— La colonne de travers, dis-je enfin. Je me demande s’il ne devrait pas y en avoir des échos ailleurs.
— Des échos, répéta-t-il, songeur. Développez.
— Une chaussure déformée, ici et là. Pour que l’œil note sa présence, mais pas consciemment.
Il me dévisagea d’un regard où l’éclat de l’acier s’était adouci.
Je ne pus m’empêcher d’ajouter :
— Caché tout en étant à la vue de tout le monde.
— Merci, Mary. Faites venir le suivant, d’accord ? lâcha-t-il, et il se dirigea vers les canapés bleus.
Cette fois il choisit celui que le critique avait occupé. Il tournait le dos à la porte, ce qui dévoilait un début de calvitie au sommet de son crâne. Il caressa cet endroit d’une main, comme s’il savait que je l’observais, puis laissa retomber mollement son bras sur sa cuisse.
Plus tard dans l’après-midi, avant de partir, il s’entretint d’abord avec ses assistants, d’un ton bas et pénétré, laudatif, gesticulant en direction de ce qu’ils avaient accompli. Je ne distinguai pas ses paroles, mais je constatai l’effet qu’elles avaient à la façon dont les autres acquiesçaient et se redressaient sur leurs sièges, baignés par le rayonnement de son analyse. Ensuite il commença à passer sur le gril chaque étudiant, tout en désignant les colonnes et les arches, et ils répondirent, l’un après l’autre. Avant la fin de ces dialogues, l’identité du seul véritable créateur de Cathédrale de chaussures était claire. Même si, personnellement, il n’avait pas beaucoup contribué à son édification.
Après cela, il vint à mon bureau.
— Je suis désolé de m’être emporté, dit-il sans paraître désolé le moins du monde. Mais si vous voulez faire votre trou dans ce business, la première chose à apprendre, c’est la diplomatie. Et vous avez manqué de diplomatie en nous interrompant. Quelle importance si ces petits excités de blogueurs doivent attendre ? Le temps n’a aucune importance. C’est le pouvoir qui en a. Et l’influence. Le temps, c’est juste… – Il leva la main devant son visage, pointes des doigts réunies, puis les écarta subitement, en un geste figurant l’explosion en corolle d’une fusée d’artifice, et son expression s’adoucit d’un coup. – C’est la chose la plus dispensable que vous ayez.
Et sans me laisser le temps de répondre, il se dirigea vers la porte.
— On va y arriver. Allez fêter ça ce soir, lança-t-il à ses assistants sans se retourner. Je vous suis redevable… – Il fit halte une seconde. – De tout.
Les étudiants le saluèrent d’un geste de la main. Sur trois visages, je lus l’avidité pour son approbation. Sur le quatrième, une mutinerie sourde. La porte se referma sur Giroux.
Zania vit que je la regardais, et elle vint vers moi.
— Il vous a passé un savon ?
— Oh, non, répondis-je. J’essayai juste d’appliquer la consigne que Nelson m’a donnée.
— On est arrivés pendant que Hal vous enguirlandait, dit-elle, son corps mince très droit, le regard plongeant vers moi depuis la racine de son long nez. Mais ne faites pas attention à lui. Demain il va vous affirmer que votre sens de l’organisation est exactement ce qui lui manque, et il vous remerciera de lui avoir rappelé ses priorités. Une réprimande de sa part, c’est le premier signe qu’il vous apprécie.
— Ça ira, fis-je, embarrassée. C’est mon dernier jour.
— Alors vous devriez venir faire la fête avec nous. On invite du monde chez mon père. Pearson dit qu’il vous doit beaucoup parce que vous avez acheminé toutes ces chaussures.
— Je veux bien accepter une prime, plaisantai-je pour dissimuler ma surprise.
Malgré mon souhait d’observer l’équipe plus longtemps, je ne m’étais pas attendue à ce que cette opportunité survienne. Mentalement, je m’étais préparée à rentrer chez moi, à relire mes notes et à réfléchir au moyen de pousser plus loin l’histoire de Brenae sans l’appui de Janis.
— Vous semblez avoir besoin de vous détendre, estima Layla.
Elle me sourit, mais en même temps elle fit “non” de la tête.
— Et on ne peut plus se supporter, elle et moi, renchérit Pearson. Vous êtes du sang frais.
Ils jouaient de nouveau aux conspirateurs, leurs dissensions enterrées sous un vernis de bonne humeur. Je ne comprenais pas comment c’était possible. À moins que… À moins qu’ils n’aient décidé de se liguer pour protéger quelqu’un qu’ils admiraient toujours. Ou que la plupart d’entre eux admiraient toujours.
— On va sauter dans la piscine avant que les autres arrivent là-bas, s’enthousiasma Zania. Et on commandera une quantité écœurante de… de quoi ?
— De pizzas et d’ailes de poulet, dit Erik.
— Sashimis ? proposa Layla.
— On a mangé des sushis hier, rappela Pearson. Je vote pour les ailes de poulet. Dégoulinantes de graisse et de sauce Buffalo.
Zania grimaça d’horreur.
— Je suis anti-glucides, fit Layla. Je pourrais griller des steaks.
— Il n’y a pas de glucides dans les ailes de poulet, plaida Pearson.
— Mais c’est plein d’os, protesta Layla.
— Il y a aussi des os dans le T-bone steak.
— Mais pas dans le filet.
— Ce n’est même pas la peine que j’essaie, soupira Pearson.
— Filets de bœuf, pizzas et ailes de poulet, m’annonça Zania avec un sourire lugubre. Alors, vous venez ?
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