Leçon de rouge
Chapitre 21
21
Le lendemain matin, j’ignorai le silence de mon téléphone et me plongeai dans des tâches en rapport avec le Rocque. Je vérifiai des épreuves, effectuai des corrections, participai à une réunion de planification. Janis n’était pas là, mais Bas Terrant, notre directeur, nous fit part d’une annonce réjouissante : les efforts de nos conservateurs en vue de monter une exposition consacrée aux nouveaux artistes cubains avaient fini par être récompensés. Un brouhaha familier emplit la pièce quand chacun y alla de ses idées – c’était le Rocque à son meilleur – et, par-delà les murs de la salle, l’établissement parut s’agrandir de nos propositions, depuis l’atelier de menuiserie jusqu’aux galeries et au bâtiment administratif où nous pianotions sur les ordinateurs et discutions. Après quelque temps, Bas s’éclaircit la voix, afficha un sourire aussi bref que gêné, et passa aux mauvaises nouvelles. Les chiffres dégagés par la billetterie étaient toujours assez élevés, grâce à l’écho qu’avait reçu l’assassinat de Kim Lord, mais pas suffisamment pour extraire le musée de son passif. Nous risquions d’être confrontés à la nécessité de licencier. Cette année même. Une réduction du personnel estimée à dix pour cent. Personne ne parut s’en étonner, mais nombre d’entre nous ne dissimulèrent pas leur frustration et leur réticence, dont Lynne Feldman, notre conservatrice en chef. À la fin de la réunion, j’allai lui exprimer le plaisir que j’avais éprouvé en la voyant à Wonder Valley.
— C’était le week-end à ne pas rater, répondit-elle en repoussant son siège contre la table. Mais Packing en a été le point culminant.
Je sollicitai poliment une clarification des propos qu’elle avait tenus cette nuit-là, à propos du LAAC qui aurait mis Brenae sous le tapis, et le rapport qui pouvait exister avec l’héritage qu’elle laissait derrière elle.
— Je ne suis pas sûre qu’on puisse parler d’héritage pour une jeune femme de vingt-deux ans, remarqua-t-elle en tiquant manifestement sur mon choix du terme. Mais la réaction de Hal m’a étonnée. Quand je l’ai contacté au sujet du travail de Brenae à l’école, dont j’avais entendu parler, il a dit qu’elle en avait détruit une grande partie, et bon débarras. Il s’est comporté comme si elle s’était subitement mise à produire des créations nulles.
Aujourd’hui devait se tenir la réunion entre Hal et ses supérieurs du LAAC. Je me demandai comment il s’adresserait à eux maintenant, quand il évoquerait Brenae. J’étais prête à parier qu’il entonnerait une chanson très différente.
Lynne rassembla entre ses ongles carmin les notes qu’elle avait prises.
— Pourquoi un tel intérêt ?
— J’étais simplement fan de ce qu’elle faisait, répondis-je.
— J’ai vu plus que mon lot de carrières prometteuses brisées trop tôt.
Elle posa sur moi un regard empreint de gravité, et je sus que nous pensions toutes deux à Kim Lord et au petit bureau, loin en dessous de nos pieds, où son corps avait été foudroyé.
— Je reste saine d’esprit en me concentrant sur les vivants, reprit-elle, et elle tapota de la paume le mur blanc cassé de notre salle de réunion, et sur cet endroit… Enfin, peut-être pas cette pièce en particulier, mais le musée aurait besoin d’un petit plus, vous ne pensez pas ? Ça fait des années qu’il en a besoin…
Elle n’alla pas plus loin, mais son ton d’adieu était explicite.
— Vous pensez que le Rocque survivra ? dis-je.
— La question primordiale est : L’art survivra-t-il ? Et qui va continuer de modeler sa signification ? – Elle plaqua les feuilles contre sa poitrine et me contourna, avec dans son sillage un parfum subtil de bergamote. – C’est bon de vous voir de retour parmi nous, ajouta-t-elle. Je ne supporte pas ce nid de cinglés sans quelques personnes raisonnables.
Hiro, le petit ami de Yegina, se présenta à mon bureau en fin de journée, dans ses vêtements froissés, les yeux fatigués à cause du décalage horaire, et peut-être des larmes. D’un geste je l’invitai à s’asseoir. Son apparence m’inquiétait. Avec ses épaules larges et son sourire timide, il était séduisant à sa manière chaleureuse, rassurante. Mais aujourd’hui il n’était que nervosité et mécontentement.
— Ne lui rapportez pas que je suis venu ici, dit-il en préambule, mais je veux simplement comprendre : Est-ce que c’est moi ? Elle vous l’aurait confié, si c’était à cause de moi, n’est-ce pas ?
— Ce n’est pas à cause de vous, affirmai-je. C’est une question de timing. Vous l’avez bousculée.
Si Yegina ne l’avait pas déjà fait, comment pouvais-je expliquer tous les moyens qu’elle avait employés pour sauver sa dernière union : des thérapeutes, des périodes de retraite, des séparations partielles, et même une relation libre, alors que son ex-mari avait profité de tout cela, et de son compte en banque, jusqu’à ce qu’elle cède à l’épuisement.
Hiro se leva et alla feuilleter un catalogue de sérigraphies de Warhol posé sur le rebord de la fenêtre.
— Je pensais qu’elle en serait heureuse. Maintenant qu’elle ne l’est pas… Je ne sais plus.
— Laissez-lui un peu d’espace. Laissez-lui décider où se trouve son bonheur.
Sa main posée sur le livre ouvert, il contempla par la vitre la salle de concert à présent revêtue de panneaux en titane et presque terminée. Les parois luisaient, s’incurvant et blanchissant sous la lumière du soleil.
— C’est quoi déjà, le titre de ce film dans lequel le gars décide d’attendre dehors, sous la fenêtre de la fille, pendant cent jours, et si elle ne sort pas pour le rejoindre, il s’en ira pour toujours ? dit-il au panorama devant lui. Et la pluie se met à tomber, il subit un tas de trucs, mais elle ne sort pas. Elle se contente de le regarder souffrir. Finalement, une nuit, il s’en va. Je n’ai pas aimé qu’il s’en aille. J’ai toujours pensé que le véritable amour ne devrait pas être assorti d’une condition. Cent jours. Quel genre d’amour expire au bout de cent jours ?
Il s’interrompit un très long moment, et je crus qu’il avait fini de parler.
— Peut-être que…
— Et maintenant, je ne sais pas, reprit-il. Est-ce qu’elle le croirait s’il ne montrait pas ses limites ? Il ne devait avoir aucun amour-propre.
Je connaissais le titre du film. Je me rappelais la scène où le garçon brun renonçait et s’en allait par la ruelle, seul et le cœur brisé, avec un feu d’artifice qui s’épanouissait au-dessus de lui et, plus tard, quand la fille dans son manteau rose venait à lui, pleine d’un désir contenu. Mais le nom du film n’avait pas d’importance. Ce qui comptait, c’était que mon amie tombait amoureuse de Hiro, et que cela l’effrayait. Elle avait peur de tout rater, une fois encore.
— J’ai toujours aimé le moment où il part, dis-je. Il la laisse enfin décider. Toute seule.
Il baissa les yeux sur le catalogue et les couleurs vives des reproductions, qu’il examina pendant un autre laps de temps interminable.
— Ça vous a plu, quand il est parti ? demanda-t-il, et il referma l’ouvrage d’un geste brusque, avec un bruit sourd.
— Ce qui m’a plu, c’est qu’elle aille le retrouver, rectifiai-je. Peut-être que vous devriez laisser l’autre vous retrouver.
Il acquiesça pensivement et se détourna de la fenêtre.
— Amusez-vous bien, ce soir. Elle a vraiment envie d’être avec vous. Elle dit que vous êtes son amie la plus sage, même si vous ne pensez pas la même chose.
— C’est discutable, en effet, répondis-je en souriant. Mais c’est agréable de manquer à quelqu’un.
Il donna une petite tape au montant de la porte.
— Vous avez raison. Je vais essayer ça.
LAISSEZ L’AUTRE VOUS RETROUVER.
Dans le film, la jeune femme part à la recherche de son admirateur. Elle entre dans le local technique du cinéma où il travaille. Il baigne dans un éclairage d’un blanc bleuté, et charge les bobines dans le projecteur.
Il la regarde fixement. Elle l’a retrouvé, et cela répond à la question de son amour. Oui. Mais pendant quelques secondes ils restent immobiles, face à face, incrédules. Et puis elle pose vivement les mains sur les épaules du jeune homme, il la ceinture de ses bras, la soulève du sol, la fait tournoyer et l’emporte ainsi dans une autre pièce, pour un baiser. Sur le projecteur derrière eux, la fin de la bobine se déroule et flotte. Son murmure doux cesse.
Le temps s’arrête pour l’amour.
Et pourtant. Si elle n’était pas venue ? Qu’est-ce que cela aurait fait à son amoureux, et à elle-même ?
Brenae avait été aperçue pour la dernière fois alors qu’elle entrait dans son atelier, le mardi. Pour ce que nous en savions, elle avait passé l’intégralité du mercredi seule, et s’était suicidée le lendemain, avant le lever du soleil. Qu’avait-elle attendu tout ce temps ? Que quelqu’un vienne la retrouver ? Si ce n’était pas Erik, alors Layla ou Zania, Janis ou Nelson, ou Hal, quelqu’un, n’importe qui lui affirmant son amour, son amitié, son soutien ? Combien de temps pouvait-elle rester assise dans cette pièce, pendant que son corps se transformait en une coquille vide, qu’elle se perdait, devenait personne ?
À la fin de la journée, je pris la voiture pour rentrer chez moi, plein ouest, avec le soleil aveuglant qui me brûlait les yeux. Je voyais la dernière journée de Brenae non sous la forme d’une mise en retrait volontaire de son monde, mais comme une manière d’éprouver celui-ci, avec les heures passant lentement, seconde après seconde, l’atelier éclairé qui allait s’assombrissant, la clameur des voix à l’extérieur, l’immobilité et le silence à l’intérieur. Le caractère remplaçable de tout ce qu’il y avait dans la pièce, son art en premier lieu. Que valait son art ? Que valait sa vie ?
L’arme attendait qu’elle fasse son choix.
Regardez-moi.
Tout en gravissant l’escalier vers mon appartement où je comptais me changer et enfiler le déguisement pour mon rendez-vous avec Yegina, je songeai que j’avais bien raison d’exclure de mes pensées les deux affaires et Ray. Du moins j’y parvenais par tranches de cinq minutes, et puis les impressions revenaient en rafales : Erik et Brenae sur le matelas, Layla assise au bord de la piscine ; les jambes dans l’eau jusqu’aux genoux ; la photo encadrée de Brenae et son arme sur le mur de Nelson ; Nelson et Calvin quittant ensemble la soirée ; Ray tenant dans la main un palmier croustillant. C’était déjà le début de soirée, et pas un appel de lui, Alicia ou Janis. Je ne savais pas à quoi m’attendre, mais certainement pas à cela.
Je m’assis devant mon ordinateur portable et parcourus les sites de la presse locale. Rien sur le LAAC ou la démission de Hal. Il était encore trop tôt.
Je me sentais encore moins chez moi qu’à l’accoutumée dans la sous-location. Il y avait un tas de livres et de tirages papier d’articles sur Françoise Gilot, et de la vaisselle commençait à s’amasser dans l’évier : une assiette, une tasse, une poêle, une poignée de couverts. Mes draps, ma brosse à dents, mes robes dans le placard. Et pourtant les pièces me paraissaient étrangères. Pendant que je m’habillais j’allumai la radio et écoutai un reportage sur l’incendie qui dévorait les collines à l’est de la ville, et la promesse soudaine de la pluie. Je bus un verre de vin. Au goût, il me sembla suret. Je contemplai un moment la décoration du coin salle à manger, avec ses lampes fuselées. Tout avait l’air à sa place, et en même temps tout jurait et était différent, sous mes yeux. Il était arrivé quelque chose à Ray. Ou bien il était en train de lui arriver quelque chose.
Devant le reflet aux sourcils froncés que me renvoyait le miroir, j’ajustai la perruque, une cape, et je me barbouillai les lèvres d’un rouge criard. Je ne ressemblais à rien ni personne, et j’allais me rendre dans un quartier où presque tout le monde possédait le don des apparences. Mais j’en avais assez des apparences, ce soir. Je voulais seulement être invisible.
Mon interphone sonna.
— Loques-Gon Jinn, répondis-je quand je fus arrivée face à la Yegina désabusée qui m’attendait en bas, toute de noir vêtue, jusqu’aux gants, avec la beauté de son visage rehaussé par ses lèvres et son eye-liner noirs. Tu es quoi, une gothique ?
— La Mite Goth, dit-elle en gesticulant pour désigner les ailes vert pâle translucides sur le siège arrière.
J’appréciai à sa juste valeur.
— Chouette. Bel effort.
— Alors, raconte-moi ce qui se passe avec Hal Giroux.
— Je n’ai pas le droit. Mais il se peut que ses jours soient comptés.
Une ombre passa sur son visage.
— Quoi ? dis-je. Qu’est-ce qui coince ?
— C’est en rapport avec le nouveau musée, répondit-elle. Je suis embauchée.
Sur le trajet du bar, la circulation fut assez dense pour me donner le temps de décortiquer les révélations de Yegina deux fois, la première côté espoirs, la seconde côté craintes. Nous dûmes piler à sept ou huit reprises derrière la même camionnette blanche, et à chaque occasion je ne pouvais m’empêcher d’établir le parallèle entre l’avancée chaotique de notre voiture, dans cette file de véhicules, et mes appréhensions nouvelles, qui accéléraient et freinaient encore et encore, sans jamais mener nulle part.
Quelques jours auparavant, Yegina avait reçu un appel de Hal Giroux. Il voulait sonder son intérêt pour un emploi de directrice des expositions au sein d’un nouveau musée, dans le centre. Un établissement plus vaste et plus moderne que le Rocque, gratuit pour tous les visiteurs, qui nous éclipserait à tous niveaux – la programmation, l’architecture, et les événements. Elle et Hal avaient discuté de l’ampleur du musée, son financement, les architectes potentiels. (“Vera Trudeau est une des architectes sur la liste. Tu imagines ça ? C’est le rêve.”) Puis Yegina l’avait interrogé sur ce qu’il adviendrait du Rocque devant une telle concurrence, et Hal s’était montré évasif. “Les institutions vieillissent, lui avait-il dit. Certaines disparaissent. Une nouvelle direction ne parvient pas toujours à les sauver.”
— Qu’est-ce que je devrais faire ? Je ne peux pas trahir Janis. Je n’ai jamais aimé Hal. Il n’empêche, c’est lui qui a construit le LAAC. Tu arrives à imaginer la ville sans cette école ? Il a fait éclore tant de générations d’étudiants talentueux.
Je percevais la véritable raison derrière l’hésitation de mon amie : si elle laissait passer cette chance, elle n’aurait peut-être jamais plus une opportunité de promotion de cette envergure.
— Attends. Ne dis pas “non” ou “oui”. Pas tout de suite.
— Ah ! C’est une stratégie qui a vraiment porté ses fruits avec Hiro, dit-elle dans un soupir. On bute sur un hiatus, pour le moment. La Mite Goth est non conformiste.
— Qu’est-ce que ça signifie ? Tu fricotes avec d’autres hommes ?
Pour toute réponse, elle négocia sans ralentir un virage serré, manquant de peu écraser trois piétons et défoncer toute la façade du centre commercial au bord de la rue.
— J’en déduis que non, dis-je en riant.
Elle me lança un regard enténébré par le maquillage. Je ne voulais pas révéler la visite de Hiro à mon bureau, mais le moment exigeait que je fasse quelque chose.
— Il tient vraiment beaucoup à toi, tentai-je. Il va t’attendre.
Nous étions arrivés sur Melrose, avec l’alignement de ses boutiques aux devantures aussi clinquantes que des aimants sur la porte d’un réfrigérateur.
— Profite bien de ta soirée, ajoutai-je. C’est ce que tu voulais.
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