Leçon de rouge
Chapitre 13
13
Pendant l’été passé dans le Vermont, j’avais effectué quelques recherches sur la mort du demi-frère de Ray. Chaque fois que je traquais des renseignements sur Calvin Teicher, j’avais le sentiment d’être une intruse se glissant dans une propriété qui ne m’appartenait nullement. Je devais faire des pauses, le temps de caresser les chiens, cueillir un peu de la menthe sauvage qui envahissait le jardin, ou préparer du thé glacé. Je vérifiais que j’effaçais bien mon historique sur internet, afin que ma mère n’espionne pas ce que je faisais.
Dans un premier temps, je tombai sur de petits articles de presse relatant la mort de Calvin. Un hôtel dans Boyle Heights. Des preuves d’ingestion de somnifères dans son organisme. L’évier taché de sang, là où la tête de Calvin l’avait heurté, son corps retrouvé complètement habillé, couché sur le ventre dans la baignoire qui avait débordé.
Puis je découvris une photo de lui – un petit cliché flou paru dans une publication scolaire. Il avait les mêmes yeux bleus que Ray, mais dans un visage plus anguleux : le menton en pointe, les pommettes hautes, les cheveux fins et coupés court. Il portait de petites lunettes. Plus enclin aux débats acharnés et à l’intellectualisation qu’à l’humour absurde et à la tendresse. Un frère pour Ray, mais sorti d’un moule différent.
J’allai même jusqu’à appeler l’hôtel de Boyle Heights où il était mort, en me faisant passer pour une livreuse de pizzas, afin de savoir s’il existait une issue arrière par où quelqu’un aurait pu entrer et ressortir sans être vu depuis la réception. Il y en avait une.
Et j’orientai de nouveau mes investigations vers Steve Goetz, dans l’espoir de trouver un lien auquel Ray avait fait allusion pendant une conversation que j’avais eue avec lui au printemps dernier. Mais Steve Goetz et Calvin avaient été étudiants à l’université de Yates dans des promos différentes, et je ne dénichai aucun lien évident entre eux. Il n’y avait d’ailleurs aucune motivation apparente pour que quiconque assassine Calvin.
Tout menait à la conférence à laquelle il avait participé, à Los Angeles. Il était venu pour prendre la parole dans le cadre d’un groupe de discussion à propos de la scène artistique britannique des années 1990, avec pour sujet central le rôle d’un jeune artiste et vendeur nommé James Compton. Dans sa thèse, il présentait des arguments afin de prouver que la galerie de Compton, nourrie par sa vision d’un monde d’avant-garde, égalitariste, avait fini par modifier la carte de Londres, en initiant la transformation des quartiers abandonnés en lieux d’habitation branchés, ce qui avait entraîné une hausse considérable du prix des biens immobiliers. Il écrivait également : “Compton aimait les mauvaises fréquentations, et il avait des amis qui importaient frauduleusement de Pologne de l’éther pour lui, des amis qui lui vendaient des explosifs. Des amis qui se sont manifestés après sa mort, en affirmant qu’il leur devait des sommes colossales.”
Après l’avoir lue, je recopiai cette citation dans un petit carnet à couverture bleue consacré à la mort de Calvin, ma tentative maladroite d’amasser des éléments en rapport avec une affaire que je n’avais aucune raison d’essayer de résoudre. Mais quand je revins à L.A., presque trois mois s’étaient écoulés sans la moindre nouvelle de Ray, et je laissai le carnet dans une boîte que je n’avais toujours pas réussi à déballer. Je l’exhumai maintenant, et je le parcourus, en remarquant au passage l’aspect timide et bien lisible de mon écriture compacte. Comme si je m’étais attendue à ce que quelqu’un découvre le carnet un jour, et que je voulais que cette personne constate que je m’étais appliquée à comprendre mon sujet.
Je remis le carnet dans le carton et je laissai mon regard survoler la chambre, avec son unique table de chevet et son unique lampe, les preuves criantes d’une occupation en solo. Les livres débordaient de toutes les surfaces disponibles. Une femme était supposée savoir comment arranger son foyer, et moi, je souhaitais juste avoir un endroit où réfléchir, lire et dormir.
Sur les murs, des photos représentant la ligne d’horizon nocturne de diverses villes m’entouraient. Bangkok, Le Caire, Londres, Vancouver, leurs gratte-ciel embrasés de lumières. Des rêves de globe-trotter, cadeau de la propriétaire de l’appartement. Que pourrais-je bien accrocher, maintenant ? Quelles images traduiraient aux gens ce que j’étais au fond de moi-même ? En fermant les yeux, je vis le dossier, je vis la galerie, je vis l’équipe qui triait les chaussures. Je vis le geste possessif de Nelson alors qu’il tendait sa main ouverte vers le sein de Layla, et la complaisance de la jeune femme se penchant vers lui. Je vis aussi Ray, où qu’il soit à L.A., le regard dans le vide, voyant les mêmes choses et s’efforçant de les assembler pour former une composition globale.
Quand on fait un puzzle, on commence souvent par le pourtour. Le cadre. C’est lui qui dicte la composition : si on voit de près ou de loin le château, le cheval, et comment il est arrangé en rapport avec tout le reste de la scène. Dans le rapport de décès, le cadre était le suicide – où elle l’avait commis, de quelle manière, comment elle était morte. Les inspecteurs avaient épluché avec grand soin ses diverses actions avant qu’elle mette fin à sa vie. Ils avaient interrogé les témoins et trouvé des éléments qui prouvaient que Brenae s’était suicidée.
Et pourtant, après avoir écouté les étudiants, aujourd’hui, le cadre avait changé pour moi. Comment Brenae était morte n’était pas l’élément prépondérant. Comment elle avait vécu, voilà qui importait plus : ce qu’elle voulait, ce dont elle avait besoin, qui elle aimait, ce qu’elle appréciait. Durant sa dernière semaine, elle avait sollicité le secours de Janis Rocque. Elle avait également contacté son frère. Pourquoi Janis et Dani étaient-elles les seules personnes vers qui elle s’était tournée, alors qu’elle en connaissait tant d’autres au LAAC ? Pourquoi se méfiait-elle à ce point de Layla ? Que s’était-il passé à Londres ?
Où que se trouvât Ray à présent, sous la même lune sale et le même ciel orangé, à écouter le même hélicoptère de la police qui commençait à vrombir dans la nuit, il devait ressasser les mêmes questions. Ou pas ? Je ne pouvais m’empêcher de penser qu’il avait conçu un cadre différent du mien, que sa vision des découvertes du jour était différente et que, d’une façon ou d’une autre, elle incluait son frère.
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